Les Héroïdes/Épître XIX

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par auteurs multiples.
Texte établi par Désiré NisardFirmin-Didot (p. 90-95).

HÉRO À LÉANDRE

Le salut que tu m’as envoyé en paroles, que je puisse, Léandre, le recevoir en réalité ; viens. Tout retard me paraît bien long, qui diffère mon bonheur. Pardonne à mon aveu, j’aime avec violence. Un même feu nous embrase ; mes forces toutefois n’égalent bas les tiennes : les hommes sont doués, je le vois, d’une plus grande fermeté d’âme. Les jeunes filles ont l’esprit aussi faible que le corps. Je succomberai, si tu prolonges mon attente quelque temps encore. Pour vous, vous trouvez, soit dans la chasse, soit dans la culture de terres fertiles, des passe-temps agréables et variés. Ce sont ou les affaires publiques qui vous retiennent, ou les prix disputés par de souples lutteurs ; ou bien vous dressez un coursier docile au frein. Tantôt vous prenez l’oiseau au lacet, et le poisson à l’hameçon ; et vous noyez les heures du soir dans un vin généreux.

Privée de ces distractions, le feu qui me consume fût-il moins vif, il ne me reste plus qu’à aimer. Je fais ce qui me reste, et j’ai pour toi, ô mon unique volupté, plus d’amour même que tu ne pourrais m’en rendre. Ou je m’entretiens de toi tout bas avec ma chère nourrice, et m’étonne du motif qui diffère ton départ ; ou, promenant mes regards sur la mer, je gourmande, presque dans les mêmes termes que toi[1], les flots qu’agite un vent odieux. Ou bien, quand l’onde courroucée a un peu ralenti sa fureur, je me plains que, pouvant venir, tu ne le veux cependant point. Et pendant que je profère ces plaintes, les yeux de ton amante se mouillent de larmes, qu’essuie le doigt tremblant de ma vieille confidente. Souvent je regarde si tes pas sont marqués sur le rivage, comme si le sable conservait les traces qui s’y imprimèrent. Pour m’enquérir de toi ou pour t’écrire, je demande s’il est venu quelqu’un d’Abydos ou si quelqu’un s’y rend. Te dirai-je combien de baisers je donne aux vêtements que tu quittes, quand tu te prépares à traverser les ondes de Hellespont ?

Dès que ta lumière a disparu, et que le retour désiré de la nuit[2] a montré dans leur éclat les astres qui succèdent au jour, je me hâte de placer au sommet de la tour le vigilant fanal, dont la clarté doit guider ta route accoutumée. Déroulant alors la trame du fuseau mobile, nous charmons, par ces occupations de femme, les ennuis de l’attente. Veux-tu savoir le sujet de mes entretiens pendant un temps aussi long ? Je n’ai à la bouche que le nom de Léandre. "Penses-tu donc, nourrice, que mon bonheur ait déjà quitté la maison, ou bien y veille-t-on encore, et craint-il ses parents ? Penses-tu qu’il dépouille déjà ses vêtements, que les dons onctueux de Pallas aient déjà coulé sur ses membres ? ", Celle-ci fait presque un signe affirmatif ; non qu’elle se soucie de mes baisers ; mais c’est que le sommeil surprend et fait hocher sa tête vieillie. Après quelques instants de silence : "Il s’avance certainement déjà, lui dis-je, et ses bras s’agitent lentement dans les ondes qu’ils divisent." Puis, quand j’ai fait quelques points sur ma toile que j’ai reprise, je demande si tu peux être au milieu de ton voyage. Tantôt je regarde au loin ; tantôt, d’une voix timide, je prie les dieux de t’accorder un vent qui rende ton trajet facile. Quelquefois je prête aux voix lointaines une oreille avide ; et le moindre bruit de pas qui approchent, je crois que c’est celui des tiens.

Après avoir passé dans ces illusions la plus grande partie de la nuit, le sommeil vient furtivement fermer mes paupières fatiguées. C’est peut-être à regret, cruel, mais c’est cependant avec moi que tu dors, et tu viens à mes côtés sans y vouloir venir. Il me semble en effet te voir nager près de moi, et sentir tes bras humides s’appuyer sur mes épaules. Puis, je te donne, comme d’habitude, des vêtements pour sécher tes membres, et je réchauffe ta poitrine sur mon sein qui la presse. Je passe bien d’autres plaisirs que doit taire une bouche modeste, qu’on se plaît à goûter et qu’on rougit de redire. Hélas ! cette félicité est aussi courte que trompeuse, car tu disparais toujours en même temps que le sommeil.

Oh ! amants pleins de désirs, unissons-nous par des liens plus solides, et que le charme de la fidélité ne manque pas à nos joies. Pourquoi ai-je passé dans le veuvage tant de froides nuits ? Pourquoi, tardif nageur, es-tu si souvent loin de moi ? La mer, j’en conviens, ne veut pas en ce moment qu’on la passe à la nage ; mais, la nuit dernière, le vent était plus doux. Pourquoi n’en as-tu pas profité ? Pourquoi craindre ce qui ne devait pas arriver ? Pourquoi as-tu laissé se dérober le chemin si sûr que t’offraient les flots mobiles ? Dût la fortune te rendre bientôt une occasion semblable, celle-là était la meilleure, parce qu’elle était la première. Mais l’aspect orageux de la mer avait subitement changé. Souvent, quand tu te hâtes, tu viens en moins de temps. Surpris ici par l’orage, tu n’aurais, je pense, aucun sujet de plainte ; dans mes bras, nulle tempête ne pourrait t’atteindre. Alors certainement j’entendrais, sans en être émue, les vents mugir, et je n’appellerais jamais de mes vœux le calme des eaux.

Qu’est-il donc arrivé, pour que tu sois plus en garde contre les ondes, et pour que tu redoutes maintenant cette mer qu’autrefois tu bravais ? Car je me souviens du temps où tu venais, quand elle était furieuse et menaçante, autant ou presque autant qu’elle l’est aujourd’hui. Je te criais alors : "Oui, sois téméraire, sans que ton courage coûte des larmes à une malheureuse amante." D’où te vient cette crainte nouvelle ? Qu’est devenue ton audace ? Où est ce nageur intrépide qui affrontait les flots ? Mais non, sois plutôt ce que tu es que ce que tu fus alors, et traverse sans danger une mer paisible. Seulement, reste le même ; que je sois aimée ainsi que tu me l’écris, et que cette flamme ne devienne pas une froide cendre. Je crains moins les vents qui retardent mon bonheur, que de voir ton amour, semblable au vent, changer comme lui, que de savoir mon empire détruit, tes dangers estimés plus grands que le prix que tu en reçois, et ton amante regardée comme une récompense indigne de tes fatigues.

J’appréhende quelquefois que ma patrie ne me fasse tort, et d’être, comme une fille de la Thrace, jugée indigne d’un époux d’Abydos[3]. Cependant, je puis tout supporter plus patiemment que l’idée qu’une rivale te captive et te retient, que d’autres bras que les miens entourent ton cou, et qu’un nouvel amour a mis fin au nôtre. Ah ! plutôt la mort que cette indigne blessure ; et que mes destinées s’accomplissent avant ton forfait. Ce n’est pas, si je parle ainsi, que tu m’aies, par quelque indice, fait pressentir cette cause de chagrin ni que des bruits récents aient éveillé mon inquiétude. Mais je crains tout : qui donc sut, dans l’amour, goûter la sécurité ? Le lieu où tu vis rend l’absence plus dangereuse aux amants. Heureuses les femmes que leur présence oblige à connaître les crimes réels, et empêche d’en redouter de chimériques ! Pour moi, un vain outrage peut m’émouvoir, autant que me tromper un véritable : l’une ou l’antre erreur me fait une aussi cruelle blessure. Oh ! puisses-tu venir ! Ou bien que ce soit le vent, ou ton père, mais point une femme, qui cause ce retard ! Si j’apprends que c’en est une, crois moi, je mourrai de douleur. Tu n’as qu’à être coupable, si tu veux mon trépas.

Mais non, tu ne le seras pas, et de vaines terreurs m’agitent. C’est la tempête envieuse qui s’oppose à ce que tu viennes. Malheureuse ! avec quel bruit les vagues battent le rivage ! Quels nuages épais cachent et dérobent le ciel ! Peut-être est-ce la tendre mère d’Hellé qui vient verser sur sa fille engloutie le torrent de ses pleurs[4] ; ou bien, une marâtre, changée en déesse des ondes, soulève-t-elle cette mer qui porte le nom de sa belle-fille, odieux pour elle[5] ? Ces flots, je le vois, ne favorisent plus les jeunes filles. Ils ont englouti Hellé ; ils font aujourd’hui mon tourment. Cependant, au souvenir de tes feux, Neptune, tu ne devrais permettre aux vents de contrarier aucun amour, si l’on ne cite pas à tort parmi tes conquêtes, et Amymone, et Tyro, si vantée pour ses charmes, et la brillante Alcyone, et Circé, et la fille d’Alymone, et Méduse, avant que des serpents se mêlassent à sa chevelure, et la blonde Laodicée, et Céléno, admise au ciel, et d’autres dont je me souviens d’avoir lu les noms. Elles furent, ô Neptune ! et en plus grand nombre encore, chantées par les poètes, pour avoir pressé leur tendre sein contre ton sein. Pourquoi donc, après avoir éprouvé tant de fois le pouvoir de l’amour, nous fermer par des tempêtes la route accoutumée ?

Épargne-nous, dieu terrible, et livre tes combats sur une vaste mer. Le liquide espace qui sépare ces deux terres est étroit. Il convient à ta grandeur d’attaquer de grands vaisseaux ou de sévir contre des flottes entières. Il est honteux pour le dieu des mers d’effrayer un jeune amant qui nage ; ces eaux sont moins célèbres que celles du moindre étang. Il est à la vérité d’une noble et illustre origine ; mais il ne descend pas d’Ulysse, qui te fut suspect[6].

Conserve, dans ta clémence, deux existences à la fois : c’est lui qui nage ; mais mon espoir est, avec le corps de Léandre, suspendu sur les ondes.

Il a pétillé le flambeau qui éclaire ce que j’écris ; il a pétillé ; et ce signe est d’un favorable augure. Voilà que ma nourrice verse un vin pur sur une flamme propice : "Demain, dit-elle, nous serons un de plus." Et elle a bu. Fais que nous soyons un de plus, en glissant sur les ondes enfin soumises, ô toi ! qui remplis mon cœur tout entier ! Rentre au camp, déserteur des drapeaux de l’Amour avec qui tu sers. Pourquoi mon corps occupe-t-il le milieu de ma couche ? Tu n’as rien à redouter ; Vénus elle-même favorisera ton audace ; et, fille de la mer, elle t’en aplanira les routes. J’ai voulu souvent m’élancer moi-même au sein des ondes ; mais ce détroit est plus sûr pour les hommes. Car, lorsqu’il porta Phryxus et la sœur de Phryxus, pourquoi la femme a-t-elle donné seule son nom à la vaste étendue de ces eaux[7] ?

Peut-être crains-tu de voir le temps te manquer pour le retour, ou de ne pouvoir supporter le poids d’une double fatigue. Eh bien ! partis des deux rivages, réunissons-nous au milieu de cette mer ; donnons-nous, au-dessus des ondes, de mutuels baisers, et retournons ensuite chacun vers notre ville. Ce sera peu, mais plus que rien. Que ne puis-je oublier, ou la pudeur qui condamne au secret notre amour, ou un amour qui craint d’être connu ! Maintenant deux sentiments incompatibles, la passion et la décence, se combattent en moi. Je ne sais lequel suivre ; l’un est convenable, et l’autre plein d’attraits. Dès que Jason de Pagase fut entré à Colchos, il reçut sur son vaisseau rapide la fille du Phase, et l’enleva ; dès que l’adultère du mont Ida eut abordé à Lacédémone, il s’enfuit aussitôt avec sa proie ; et toi, l’objet que tu aimes, tu le quittes aussi souvent que tu le viens chercher ; et quand il n’y a sur la mer que des dangers pour les navires, toi, tu la traverses à la nage.

Cependant, ô jeune vainqueur des flots orageux ! brave les mers sans cesser de les craindre. Les ondes engloutissent les vaisseaux que l’art a construits ; penses-tu donc que tes bras soient plus puissants que des rames ? Ce que tu désires, Léandre, les matelots même le redoutent ; ils craignent de nager ; c’est, quand le vaisseau est brisé, la ressource qui reste. Malheureuse ! je voudrais ne pas persuader quand j’exhorte. Que ton courage, je t’en prie, dédaigne mes conseils. Arrive toutefois au terme de ta course, et passe autour de mes épaules tes bras fatigués à battre les ondes, Mais je sens, chaque fois que je regarde la plaine azurée, je ne sais quel froid pénétrer mon cœur épouvanté.

Je ne suis pas moins troublée par le songe de la nuit d’hier, quoique j’en aie conjuré l’effet par mes sacrifices. Car, aux approches de l’aurore, lorsque déjà ma lampe était mourante, à l’heure où apparaissent d’ordinaire les songes véritables, le fuseau tomba de mes doigts languissants de sommeil, et j’appuyai ma tête sur mon coussin. Alors, il me sembla voir réellement, sur les ondes soulevées par le vent, un dauphin qui nageait. Lorsque le flot l’eut jeté suc le sable du rivage, l’onde et la vie l’abandonnèrent, hélas ! en même temps. Quel que soit ce présage, je crains ; et toi, ne ris pas de mes songes ; ne te confie qu’à une mer calme. Si tu n’épargnes point tes jours, épargne au moins ceux d’une jeune fille qui t’est chère, et qui ne vivra jamais que si tu vis[8]. Cependant les ondes apaisées donnent l’espoir d’une trêve prochaine ; alors ouvre à ta poitrine une route facile et sûre. En attendant, et puisque tu ne peux encore traverser la mer, qu’une lettre vienne calmer les angoisses de l’attente.


  1. Voyez les vers 139 et suivants de l’épître précédente.
  2. On a vu, dans la précédente épître, que c’était toujours pendant la nuit que Léandre venait visiter Héro.
  3. Les femmes de la Thrace étaient pour les Grecs un objet de mépris. Quelques traits de leur histoire et plusieurs passages de leurs comédies en font foi.
  4. Voyez la note 9 de l’épître précédente.
  5. Le poète veut ici parler d’Ino.
  6. On sait qu’Ulysse avait crevé l’œil au cyclope Polyphème, fils de Neptune, et fut, pendant le cours de sa longue navigation, assailli de nombreuses et violentes tempêtes soulevées par ce dieu. — Quelques passages de cette lettre et la mention qui est faite ici d’Ulysse prouvent qu’au moins dans l’opinion d’Ovide, Héro et Léandre existaient longtemps après la guerre de Troie. Stace les fait cependant vivre avant cette époque puisqu’il les rappelle en parlant du manteau qui fut donné à Admète, vainqueur dans les jeux célébrés sur le tombeau d’Archémor. Théb. VI (542).
  7. Voyez la note 9 de l’épître précédente.
  8. Héro, comme l’on sait, ne manqua pas à sa parole quand, du haut de la tour où elle l’attendait, elle eut aperçu le corps inanimé de Léandre, porté par les flots contre les rochers voisins. (Musée, v. 338.)