Les Héroïdes/Épître XVI

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Traduction par auteurs multiples.
Texte établi par Désiré NisardFirmin-Didot (p. 71-79).

PÂRIS à HÉLÈNE

Le fils de Priam t’envoie, fille de Léda, un salut qu’il attend de toi, que tu peux seule lui donner. Dois-je parler ou bien ma flamme, qui est connue, a-t-elle encore besoin de se déclarer, et mon amour s’est-il déjà manifesté plus que je ne voudrais ? J’aimerais mieux qu’il restât caché, jusqu’à ce qu’il me soit accordé des jours de bonheur, sans mélange de crainte. Mais je dissimule mal : qui pourrait en effet cacher un feu que trahit toujours sa propre lumière ? Si tu attends toutefois que la parole te confirme la vérité, je brûle : tu vois ma passion dans ce mot qui te la révèle. Pardonne, je t’en conjure, à cet aveu, et ne lis pas ce qui suit d’un air sévère, mais avec celui qui sied à ta beauté.

Il m’est doux d’espérer que, puisque tu as relu ma lettre, tu pourras aussi me recevoir comme elle. Ratifie cet espoir, et que la mère de l’Amour, qui m’a conseillé ce voyage, ne t’ait pas en vain promise à mes vœux. Car, afin que tes torts ne viennent pas d’ignorance, c’est un avertissement divin qui m’amène, et une déesse puissante préside à mon entreprise. Le prix que je sollicite est grand, je le sais, mais il m’est dû : Cythérée t’a promise à ma couche. Parti du rivage de Sigée, sous un tel guide, j’ai, sur la nef de Phéréclès[1], parcouru, à travers les vastes mers, des routes périlleuses. C’est à elle que je dus une brise complaisante et des vents propices : la mer est son empire, comme elle fut son berceau. Qu’elle persiste, et qu’elle seconde comme ceux de la mer, les mouvements de mon cœur ; qu’elle fasse arriver mes vœux au port où ils tendent.

Cette flamme, je l’ai apportée, je ne l’ai pas trouvée ici ; c’est elle qui m’a fait entreprendre un si long voyage. Car ce n’est ni la furie d’une tempête ni une erreur de route qui nous a fait aborder à ce rivage : la terre de Ténare[2] était celle où se dirigeait ma flotte. Ne crois pas que je fende les mers avec un vaisseau chargé de marchandises (que les dieux me conservent seulement les richesses que je possède !). Je ne viens pas non plus, comme observateur, visiter les villes grecques : celles de ma patrie sont plus opulentes. C’est toi que je viens chercher, toi que la blonde Vénus a promise à ma flamme ; je t’ai désirée avant de te connaître : ton visage, mon imagination me l’a montré avant mes yeux ; la renommée fut la première qui me révéla tes traits. Atteint par les traits rapides d’un arc éloigné, il n’est cependant pas étonnant que j’aime ; je le dois. Tel fut l’arrêt du Destin ; tu tenterais en vain de le changer ; un récit véridique et fidèle te l’apprendra. J’étais encore, par un retard de la délivrance, retenu dans les flancs de ma mère ; déjà ils allaient être allégés du poids qui les chargeait. Il lui sembla, dans les apparitions d’un songe, qu’il sortait de son sein une immense torche enflammée. Elle se lève épouvantée, et raconte l’effrayante vision de la sombre nuit au vieux Priam, qui en transmet aux devins le récit. Les devins déclarent qu’Ilion sera embrasé par le feu de Pâris. Cette flamme fut, comme elle l’est aujourd’hui, celle de mon cœur. Ma beauté et ma force d’âme étaient déjà, bien que je parusse sorti des rangs du peuple, l’indice de ma noblesse cachée<ref>On a remarqué ici que le manque de transition forme une lacune si considérable, qu’il faudrait au moins un ou deux distiques pour la remplir. — Il faut se rappeler, du reste, pour l’intelligence de cette phrase, que Pâris avait été déshérité par Priam des droits attachés à sa naissance.</ref>.

Il est, dans les vallons boisés de l’Ida, un lieu solitaire, et planté de sapins et d’yeuses, où ne vont paître ni la paisible brebis, ni la chèvre amante des rochers, ni le bœuf paresseux au mufle épais. De là, du haut d’un arbre, j’étendais mes regards sur les remparts de Troie, sur ses demeures superbes et sur la mer. Tout à coup il me sembla que la terre tremblait, foulée par des pas : ce que je vais dire est vrai, quoique à peine vraisemblable. Devant mes yeux s’arrête, porté sur des ailes rapides, le petit-fils du grand Atlas et de Pléione (il m’a été permis de le voir ; qu’il me soit permis de rapporter ce que j’ai vu) ; dans la main du dieu était sa verge d’or[3]. Trois déesses, Vénus, Pallas et Junon, posèrent à la fois sur le gazon leurs pieds délicats. Je restai interdit, et l’effroi dont je fus glacé hérissa ma chevelure. "Bannis tes alarmes, me dit alors le messager ailé ; tu es l’arbitre de la beauté ; mets fin au débat des déesses ; dis laquelle efface en beauté les deux autres." Pour m’interdire tout refus, il commande au nom de Jupiter, et s’élève soudain jusqu’aux astres par la route éthérée. Mon âme se rassure ; la hardiesse me vient aussitôt, et mes yeux ne craignent pas d’examiner chacune d’elles. Toutes étaient dignes de la victoire, et je craignais, comme juge, que toutes elles ne pussent la remporter. Déjà cependant l’une d’elles me plaisait davantage ; c’était, sache-le, la déesse qui inspire l’amour. Bientôt, tant elles brûlent de triompher, elles se hâtent d’influencer mon jugement par l’offre de dons magnifiques. L’épouse de Jupiter me promet un trône ; sa fille la valeur ; je doute moi-même si je veux être puissant ou courageux. Vénus me dit alors avec un doux sourire : "Que ces présents, Pâris, ne te séduisent pas ; l’anxiété, la crainte les accompagnent. Je te donnerai, moi, qui tu pourras aimer ; la fille de la belle Léda, plus belle encore que sa mère, je la livre à tes baisers." Elle dit ; j’applaudis également au don qu’elle me fait, et à sa beauté ; et elle remonte d’un pied victorieux vers le ciel.

Cependant mes destinées étant, je pense[4], devenues prospères, je suis, à des signes certains, reconnu pour un royal enfant. Ma famille, joyeuse de revoir un fils après un long espace de temps, met, ainsi que Troie, ce jour au nombre de ses jours de fête. Comme je te désire aujourd’hui, ainsi m’ont désiré des jeunes filles ; tu peux posséder seule celui que tant d’autres ont aimé. Ce ne furent pas seulement des filles de rois et de chefs, qui me recherchèrent ; je fus aussi pour les Nymphes un objet d’amour et de soucis. Dans quelle ville aurais-je à admirer un plus beau visage que celui d’Enone ? Après toi, Priam n’aurait pas eu de belle-fille plus digne de lui[5]. Mais je n’ai que du dédain pour toutes ces beautés, depuis que je nourris l’espoir de t’avoir pour épouse, fille de Tyndare. C’est toi que voyaient mes yeux pendant la veille, mon imagination pendant la nuit, lorsque les paupières cèdent au sommeil paisible qui les vient clore. Que feras-tu présente, puisque, encore inconnue à mes yeux, tu me plaisais déjà ? Je brûlais, bien que le feu fût loin de moi.

Je n’ai pu garder plus longtemps l’espoir d’un bien qui m’est dû, sans faire franchir à mes vœux la route azurée des ondes. Les pins des campagnes de Troie tombent sous la hache phrygienne ; et avec eux tous tes arbres utiles sur le mobile élément. Les cimes du Gargare sont dépouillées de leurs vastes forêts, et le sommet de l’Ida me fournit des poutres sans nombre. On fait fléchir les chênes destinés à la construction des vaisseaux rapides, et la carène courbée est garnie de ses flancs[6]. On place ensuite les antennes et les voiles, qui pendent le long des mâts ; la poupe arrondie est ornée de dieux peints ; sur le vaisseau qui me porte, se fait voir, avec le petit Cupidon qui l’accompagne, l’image de la déesse caution de l’hymen qu’elle m’a promis. Quand on eut mis la dernière main à la confection de la flotte, elle reçut aussitôt l’ordre de sillonner les ondes égéennes. Mon père, ma mère, opposent leurs prières à mes vœux, et leur voix me retient près de la route que je voulais m’ouvrir. Ma sœur Cassandre accourt, les cheveux épars, au moment où déjà nos vaisseaux allaient mettre à la voile : "Où vas-tu ? s’écrie-t-elle ; tu rapporteras un incendie avec toi : tu ignores quel vaste embrasement tu vas chercher à travers ces flots." Elle prophétisa vrai : j’ai trouvé les feux qu’elle m’a prédits ; un amour effréné brûle en mon tendre cœur.

Je m’éloigne du port, et, à la faveur des vents qui me poussent, j’aborde sur tes rivages, Nymphe de l’Œbalie[7]. Ton époux me reçoit comme son hôte : ainsi l’avait encore arrêté la volonté suprême des dieux. Il me fait voir lui-même ce que Lacédémone entière offre de beau à voir et de rare ; mais je n’aspirais qu’à contempler tes charmes tant vantés, et mes yeux ne trouvaient plus rien qui les pût captiver. Je t’aperçus, je restai ravi ; et, dans mon admiration, je sentis naître au fond de mes entrailles le feu d’une passion nouvelle ; elle avait, autant que je m’en souviens, des traits semblables aux tiens, la déesse de Cythère, lorsqu’elle vint se soumettre à mon jugement. Si tu te fusses aussi présentée dans cette lutte, je ne sais si Vénus eût obtenu la palme. Aussi la renommée t’a-t-elle célébrée au loin ; aussi tes charmes ne sont-ils ignorés dans aucune région. Nulle part dans la Phrygie, et depuis les contrées qui voient se lever le soleil, il n’est de femme qui doive à ses attraits un nom égal au tien. M’en croiras-tu ? Oui, ta gloire est au-dessous de la réalité ; la renommée est presque calomnieuse sur ta beauté. Je trouve ici plus qu’elle n’avait promis, et ta gloire est vaincue par son objet même.

Aussi fut-elle légitime la flamme de Thésée, qui connaissait tous tes charmes, tu parus à ce héros une conquête digne de lui, lorsque, selon la coutume de ta nation, tu t’exerças nue au jeu de la brillante palestre, et que, femme, tu te mêlas aux hommes nus comme toi. Il t’enleva, et je l’en applaudis ; je m’étonne qu’il t’ait jamais rendue : un larcin aussi précieux, il devait le garder toujours. On eût retranché cette tête de mon cou sanglant, avant de t’enlever à ma couche[8]. Que mes mains consentent jamais à te quitter ! Que je souffre qu’on t’arrache de mon sein, moi vivant ! S’il eût fallu te rendre, j’eusse du moins auparavant conquis sur toi quelque droit ; Vénus ne m’eût pas vu rester entièrement oisif ; je t’eusse ravi ou ta virginité ou ce que l’on pouvait te ravir sans y porter atteinte.

Livre-toi seulement, et tu apprendras quelle est la constance de Pâris. La flamme seule du bûcher verra finir ma flamme. Je t’ai préférée aux royaumes que m’a promis naguère la sœur et l’épouse puissante de Jupiter ; afin de pouvoir enlacer mes bras à ton cou, j’ai dédaigné le don de la valeur, que me taisait Pallas[9]. Je n’en ai point de regret, et je ne croirai jamais avoir fait un choix insensé. Mon âme, ferme dans ses vœux, y persiste encore. Seulement ne permets pas que mon espérance soit vaine, je t’en conjure, ô digne objet de tant de soins et de poursuites. L’hymen que je désire ne fera pas dégénérer ta noble famille, et tu ne rougiras pas, crois-moi, en devenant mon épouse. Tu trouveras dans ma race, si tu la veux connaître, une Pléiade[10] et Jupiter, sans parler de mes ancêtres intermédiaires[11]. Mon père tient le sceptre de l’Asie, région fortunée que nulle autre n’égale, et dont on peut à peine parcourir l’étendue immense. Tu verras d’innombrables cités et des palais dorés, et des temples qui te paraîtront dignes de leurs dieux. Tu verras Ilion et ses remparts que flanquent de superbes tours, et qu’éleva la lyre harmonieuse de Phébus. Te parlerai-je de la foule et du nombre des habitants qu’on y voit ? À peine cette terre peut-elle porter le peuple qui l’habite. Les femmes troyennes accourront à ta rencontre en troupes épaisses : notre palais ne pourra contenir les filles de la Phrygie. Oh ! que de fois tu diras : "Combien notre Achaïe est pauvre[12] ! " Une seule maison, une seule, possèdera les richesses d’une ville.

Ce n’est pas que j’aie le droit de mépriser votre Sparte : la terre où tu es née est heureuse à mes yeux. Mais Sparte est parcimonieuse ; tu es digne, toi, d’être richement vêtue : cette terre ne convient pas à une telle beauté. Il faut faire servir à tes charmes et les plus magnifiques parures renouvelées sans fin, et ce que le luxe peut inventer de raffinements. Quand tu vois l’opulence qu’étalent les hommes de notre nation, quelle crois-tu que doive être celle des femmes dardaniennes ? Seulement, montre-toi facile à mes vœux : fille des campagnes de Thérapné[13], ne dédaigne pas un époux phrygien. Il était phrygien et issu de notre sang, celui qui, maintenant mêlé aux dieux, leur verse le nectar dont ils s’abreuvent. Il était Phrygien l’époux de l’Aurore ; elle l’enleva cependant, la déesse qui marque à la nuit le terme de sa carrière. Il était Phrygien aussi cet Anchise, auprès duquel la mère des légers Amours aimait à se reposer sur le sommet de l’Ida.

Je ne pense pas non plus que Ménélas, si tu compares nos traits et notre âge, puisse, à ton jugement, m’être préféré. Je ne te donnerai certes pas un beau-père qui fasse fuir le brillant flambeau du Soleil, qui en contraigne les coursiers effrayés à se détourner d’un festin[14] ; Priam n’a pas un père ensanglanté du meurtre de son beau-père[15], et qui ait marqué d’un crime les ondes de Myrtos[16]. Notre aïeul ne poursuit pas des fruits dans celles du Styx, et ne cherche pas de l’eau dans le sein même des eaux[17]. Qu’importe cependant si leur descendant te possède, si dans cette famille Jupiter est forcé de porter le nom de beau-père[18] ?

Ô crime ! Cet indigne époux te presse des nuits entières dans ses bras, et jouit de tes faveurs. Moi, hélas ! je ne puis t’apercevoir que quand la table vient d’être enfin dressée ; et encore combien ce moment m’apporte-t-il d’angoisses ! Puissent mes ennemis assister à des repas tels que ceux que je subis souvent, lorsque le vin est servi ! Je maudis cette hospitalité, lorsque, sous mes yeux, il passe autour de ton cou ses bras grossiers. La jalousie me déchire, faut-il tout dire enfin, lorsque, couvrant ton corps, il le réchauffe sous son vêtement. Quand vous vous donniez, en ma présence, de tendres baisers, je prenais ma coupe, et la plaçais devant mes yeux. Je les baisse, lorsqu’il te tient étroitement serrée ; et les aliments s’accumulent lentement dans ma bouche qui les refuse[19]. Souvent j’ai poussé des soupirs, et j’ai remarqué qu’à ces soupirs tu ne retenais pas un rire folâtre. Souvent j’ai voulu éteindre dans le vin mon ardeur ; mais elle ne faisait que s’accroître, et mon ivresse était du feu dans du feu. Pour n’être pas témoin de maintes caresses, je détourne et baisse la tête ; mais tu rappelles aussitôt mes regards. Que faire ? je l’ignore ; ce spectacle est pour moi un tourment ; mais un tourment plus grand encore serait d’être banni de ta présence. Autant que me le permettent mes forces, je tâche de cacher cette frénésie, mais il est cependant visible, cet amour que, je veux dissimuler.

Non, je ne t’en impose point : tu connais ma blessure, tu la connais, et plût au ciel qu’elle ne fût connue que de toi ! Ah ! que de fois, près de verser des larmes, j’ai détourné la vue, de peur qu’il ne me demandât la cause de mes pleurs ! Ah ! que de fois, après avoir vidé ma coupe, j’ai raconté les amours de jeunes cœurs, en tournant, à chaque mot, mon visage vers le tien ! C’était moi que je désignais sous un nom supposé ; j’étais, si tu l’ignores, j’étais moi-même l’amant véritable. Bien plus, afin de pouvoir employer des termes plus passionnés, j’ai plus d’une fois simulé l’ivresse. La tunique flottante laissa, il m’en souvient, ton sein à découvert, et livra à mes yeux un accès vers ce sein nu, ce sein plus blanc que la neige éclatante, que le lait, et que Jupiter lorsqu’il embrassa ta mère. Tandis que je m’extasie à cette vue, l’anse arrondie de la coupe que je tenais par hasard s’échappe de mes doigts[20]. Si tu donnais à ta fille un baiser, soudain je le prenais avec bonheur sur la bouche de la pure Hermione. Tantôt mollement couché, je chantais les antiques amours ; tantôt j’empruntais au geste son mystérieux langage. J’ai osé dernièrement adresser de douces paroles à tes premières compagnes, Clymène et Ethra. Elles ne me parlèrent que de leurs craintes, et me laissèrent au milieu de mes pressantes prières.

Oh ! que les dieux, t’offrant pour prix d’une lutte solennelle, ne t’ont-ils promise à la couche du vainqueur ! Comme Hippomène emporta pour prix de la course la fille de Schoené[21], comme Hippodamie passa dans les bras d’un Phrygien, comme le fougueux Alcide brisa les cornes d’Achéloüs, quand il aspira, ô Déjanire, à tes faveurs ; mon audace eût, aux mêmes conditions, produit des hauts faits, et tu saurais être pour moi le gage d’une victoire difficile. Il ne me reste plus maintenant, belle Hélène, qu’à te supplier, qu’à embrasser tes genoux, si tu y consens. Ô toi ! l’honneur, ô toi ! aujourd’hui la gloire des deux jumeaux[22] ! Ô toi ! digne d’avoir Jupiter pour époux, si tu n’étais la fille de Jupiter ! Ou le port de Sigée me reverra avec toi mon épouse ou, exilé sur la terre de Ténare, j’y serai enseveli. Le trait n’a pas légèrement effleuré ma poitrine ; la blessure a pénétré jusqu’à mes os. C’était, je me le rappelle, une flèche céleste qui devait me percer[23] ; cette prédiction de ma sœur s’est vérifiée. Garde-toi, Hélène, de mépriser un amour qu’autorisent les destins ; et puissent, à ce prix, les dieux exaucer tes vœux !

Beaucoup de choses me viennent à la pensée ; mais pour que notre bouche en ait plus à dire, reçois-moi dans ta couche pendant le silence de la nuit. La pudeur et la crainte t’empêchent-elles de profaner l’amour conjugal, et de violer les chastes droits d’une union légitime ? Ah ! dans ta simplicité que j’ai presque appelée grossière, penses-tu, Hélène, que ta beauté puisse ne pas faillir ? Il te faut cesser ou d’être belle ou d’être sévère. Une grande lutte est engagée entre la sagesse et la beauté[24]. Ces larcins charment Jupiter ; ils charment la blonde Vénus. Ces larcins ne t’ont-ils pas d’ailleurs donné pour père le maître des dieux ? Si le sang de tes ancêtres a quelque vertu, fille de Jupiter et de Léda, tu peux à peine demeurer chaste. Sois-le cependant alors que ma Troie te possédera ; ne sois, je t’en supplie, coupable que pour moi seul. Commettons maintenant une faute que le mariage expiera, si toutefois Vénus ne m’a pas fait une vaine promesse.

Mais ton époux t’y engage par sa conduite, sinon par ses discours, et il s’absente pour n’être pas un obstacle au furtif amour de son hôte[25]. Il ne pouvait mieux choisir son temps pour visiter le royaume de Crète. Ô merveilleuse pénétration de cet homme ! Il partit, et dit en s’éloignant : "Prends soin à ma place, ô mon épouse ! de l’hôte phrygien, que je te confie" Tu négliges, je l’atteste, les recommandations de ton mari absent. Tu n’as aucun soin de ton hôte. Crois-tu donc, fille de Tyndare, que cet homme imprudent soit capable d’apprécier le mérite de ta beauté ? Tu t’abuses, il le méconnaît ; et il n’abandonnerait pas à un étranger, s’il y attachait un grand prix, le trésor qu’il possède. Que si ma voix, que si mon ardeur ne te peuvent déterminer, l’occasion qu’il nous offre nous oblige à en profiter. Nous serons insensés, nous le serons plus que lui, si nous laissons s’échapper une occasion si sûre. C’est presque de ses mains qu’il te présente un amant ; profite de la simplicité d’un époux qui m’a confié à toi.

Tu reposes seule dans un lit solitaire, pendant la longueur des nuits ; seul aussi je repose dans ma couche solitaire. Que des joies communes nous unissent l’un à l’autre : cette nuit-là sera plus belle que le jour à son midi. Alors je jurerai par les divinités qu’il te plaira, et je me lierai par 1e serment solennel que tu m’aura dicté. Alors, si ma confiance n’est pas trompeuse, j’obtiendrai que tu viennes dans mon royaume. Si la pudeur et la crainte te retiennent, ce n’est pas toi qui paraîtras m’avoir suivi ; je serai coupable sans toi de cet attentat : car j’imiterai le fils d’Égée et tes frères ; tu ne peux te rendre à un exemple qui te touche de plus près. Tu fus enlevée par Thésée ; les deux filles de Leucippe le furent par eux[26] ; je serai le quatrième exemple que l’on citera. La flotte troyenne est prête ; elle est garnie d’armes et d’hommes ; la rame et le vent vont bientôt en accélérer la course. Tu traverseras, comme une reine puissante, les cités dardaniennes ; et les peuples croiront voir une divinité nouvelle. Partout où se porteront tes pas, la flamme exhalera le cinnamome, et la victime fera retentir, en tombant, la terre ensanglantée. Mon père et mes frères, mes sœurs et ma mère, toutes les femmes d’Ilion, et Troie tout entière, t’offriront des présents. Je te découvre, hélas ! à peine une faible partie de l’avenir : tu recueilleras plus d’hommages que ne t’en prédit ma lettre.

Ne crains pas, une fois ravie, que de terribles guerres nous poursuivent, et que la vaste Grèce arme contre nous ses forces. De tant de femmes qui se sont vues enlever, laquelle réclama-t-on les armes à la main ? Crois-moi, ce projet t’inspire de vaines alarmes. Les Thraces, sous la conduite de Murée, enlevèrent la fille d’Erechtée ; et les rivages bistoniens[27] restèrent à l’abri de la guerre. Jason de Pagase emmena sur son vaisseau, invention nouvelle, la jeune fille du Phase[28] ; et le sol thessalien ne fut pas en butte aux attaques de Colchos. Thésée, qui t’enleva, avait enlevé aussi la fille de Minos ; Minos cependant n’appela pas les Crétois aux armes. La terreur, dans ces circonstances, est d’ordinaire plus grande que le péril ; et ce qu’on se plaît à craindre, on rougit de l’avoir craint.

Toutefois, suppose, si tu le veux, qu’une guerre formidable s’élève ; j’ai quelque force, et mes traits sont mortels. L’opulence de l’Asie ne le cède pas à celle de vos contrées ; elle est riche en hommes, riche en coursiers. Ménélas, ce fils d’Atrée, n’aura pas plus de valeur que Pâris, et ne peut lui être préféré sous les armes. Presque enfant, j’ai enlevé leurs troupeaux à des ennemis que j’avais immolés, et je dois à ces hauts faits le nom que je porte[29]. Presque enfant, j’ai, dans divers combats[30], vaincu de jeunes hommes, au nombre desquels étaient Ilionée et Déiphobe. Et ne pense pas que je ne sois redoutable que de près : ma flèche atteint le but qui lui est assigné. Peux-tu lui accorder des débuts et des exploits pareils ? Peux-tu attribuer au fils d’Atrée un art égal au mien ? Et quand tu lui donnerais tort, lui donneras-tu Hector pour frère, Hector qui seul tient lieu d’une armée ? Tu ne sais ni ce que je vaux ni ce que peut ma force ; tu ignores à quel époux tu dois être unie.

Ainsi, ou tu ne seras pas réclamée par un tumultueux armement, ou l’armée des Grecs devra céder à la nôtre. Je n’hésiterais pas cependant à porter le poids de la guerre pour une épouse aussi précieuse ; de grandes récompenses sont l’aiguillon des luttes. Et toi, si le monde entier se dispute ta conquête, tu acquerras dans la postérité un nom immortel. Seulement, espère et ne crains pas ; et, quittant ce séjour avec la faveur des dieux, exige en pleine assurance l’accomplissement des mes promesses.


  1. Ce Phéréclès ou Phéréclus, file d’Armonide, était un habile constructeur de vaisseaux, et chéri de Minerve, dit Homère, qui en parte dans l’Iliade, I. v. vers 59l et suiv.
  2. La Laconie, patrie d’Hélène, était aussi appelée terre de Ténare, à cause du promontoire de ce nom qui borde ses côtes.
  3. Ovide veut parler ici de Mercure.
  4. Au lien de credo qui forme un sens assez ridicule, un éditeur, Medenbach Wakker a proposé sero.
  5. Ce distique :

    Quas super Oenonen facies mirarer in urbe ?
    Nec Priamo est a te dignior ulla nurus.

    que donnent d’anciennes éditions, a été retranché dans d’autres, comme n’ayant aucun sens. On l’a au reste refait de toutes les manières, et nous les reproduisons ici pour donner une idée de la fertile imagination des commentateurs.

    Quas super Oenonen facies mutarer in orbem. (CORN. HEUSING.)
    Quas super Oenonen facies imitarer in orbem. (PAUL.)
    Quas super Oenonen faciens mutabar in urbem. (FR. HEUSING.)
    Quas super Oenonen faciens mutarer in urbem. (COLL. OVID. PONT.)
    Quas super Oenone, facie memorata per orbem. (BURM.)
    Quas super Oenone facie supereminet omnes. (BURM.)
    Quas super Oenone facie nec talis in orbe. (LENNEP.)
    Quas super Oenone facies nec talis in orbe. (LENNEP.)

    Dans le second vers on a seulement proposé ad te à la place de a te. Quelque leçon que l’on adopte, et quelque équivoques que soient ces deux vers, il faut cependant se garder de les supprimer ; car Hélène y fait sans doute allusion, quand elle dit à Pâris, dans sa réponse, ép. XVII v. 495 :

    Tu quoque dilectam multos, infide, per annos
    Diceris Oenonen destituisse tuam.

  6. Virgile décrit à peu près dans les mêmes termes une vaste coupe de bois de charronnage :

    Procumbunt piceae ; sonat icta securibus ilex ;
    Fraxinaeque trabes, cuneis et fissile robur
    Scinditur ; advolvunt ingentes montibus ornos. (Aeneid., liv. VI, v. 180)

  7. Hélène est ainsi appelée du nom d’un de ses ancêtres nommé Oebalus.
  8. Ovide a évidemment imité ce vers de Properce :

    Nam citius paterer caput hoc, discedere collo. (II, VI, 7.)

  9. Après ce vers :

    Contemta est virtus Pallade dante mihi,
    quelques éditions portaient ce distique :
    Quum Venus et Juno, Pallasque in vallibus Idae
    Corpora judicio supposuere meo,

    que l’on a encore bien diversement torturé ; mais les bonnes éditions ne le donnent pas. Ovide, y dit-on, après avoir mis dans la bouche de Pâris, à l’occasion de ce jugement, des paroles emphatiques, ne peut le rappeler ensuite comme un simple fait ignoré ou déjà oublié.

  10. Électre, mère de Dardanus par Jupiter, était une des sept Pléiades.
  11. Les ancêtres de Pâris entre Jupiter et lui étaient : Erichtonius, Tros, Ilus, Assaracus, Capys, etc.
  12. L’Achaïe est prise ici pour le Péloponnèse.
  13. Ovide appelle ainsi Hélène, de Thérapné, ville de Laconie, voisine de Sparte, et située sur la rive gauche de l’Eurotas.
  14. Le poète fait allusion à Atrée, père de Ménélas, et par conséquent beau-père d’Hélène. Ayant servi, dans un festin, à Thyeste son frère, les membres de son propre fils, le Soleil, dit la fable, recula d’horreur.
  15. Il s’agit de Pélops, l’un des poursuivants d’Hippodamie. Pour se soustraire à la peine qui lui était réservée s’il ne parvenait pas à conquérir sur ses rivaux la main de cette princesse, à la course des chars, il obtint de Myrtile, cocher d’Enomaüs, qu’il ferait verser son maître, de manière à ce que celui-ci pérît dans sa chute.
  16. Le second crime qui est ici reproché à Pélops est d’avoir précipité ce Myrtile à la mer, pour se libérer des promesses qu’il lui avait faites, et ne pas laisser vivre un complice qui eût pu le trahir.
  17. On connaît le supplice de Tantale, condamné à la faim et à la soif au milieu des fruits et des eaux.
  18. Hélène et sa sœur Clytemnestre, quoique filles de l’épouse de Tyndare, avaient réellement eu pour père Jupiter.
  19. Juvénal a dit aussi :

    … interque molares
    Difficili crescenle cibo. (Sat. XIII, 212)
    Senec., ép. LXXXII ;… non in ore crevit cibus.

  20. Ce passage est une autre imitation de Properce qui a dit :

    Obstupuit regis facie et regalibus armis ;
    Interque oblitas excidit urna manus. (Liv, 4,v. 19 et 20.)

  21. Cet Hippoméne était fils de Mégarée et de Mérope. Son histoire a quelque analogie avec celle de Pélops. Quant à la fille de Schaené, c’est Atalante, qu’Hippomène amusa sur la route, en lui jetant des pommes d’or.
  22. Castor et Pollux étaient sortis avec Clytemnestre et Hélène, des deux œufs de Léda.
  23. On sait que Pâris périt frappé par Philoctète d’une des flèches d’Hercule.
  24. Juvenal a dit après Ovide :

    … Rara est adeo concordia formae
    Atque pudicitiae I

  25. Il paraît, d’après Dictys de Crète, que Ménélas avait entrepris ce voyage pour recueillir l’héritage d’un oncle maternel, fils de Minos.
  26. Castor et Pollux enlevèrent deux sœurs, filles de Leucippe, Phébé et Ilaïre, au moment où elles allaient épouser Idas et Lyncée, fils d’Apharée.
  27. Le Thrace fut appelée Bistonie, d’un certain roi nommé Biston, fils de Mars et de Callirhoé.
  28. Voyez l’épîre VI. — Pagase était une ville de Thessalie, près de laquelle fut construite la flotte des Argonautes, dans un golfe du même nom.
  29. Apollodore, III., 12, rapporte que Pâris, dans sa jeunesse, surpassait en force et en beauté tous ceux de son âge, et qu’il fut appelé Alexandre, du verbe grec alexeô qui signifie secourir, parce qu’il avait prêté à des bergers l’appui de son bras.
  30. Il faut peut-être entendre par l’expression varia certamine le pentathle, qui se composait, comme l’on sait, de cinq jeux : le disque, le javelot, la lutte, la course et le saut.

    certique petitor
    Vulneris, et jussum mentiri nescius ictum. (CLAUDIAN. IV Cons. Honor, v.529.)