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Les Habits noirs/Partie 2/Chapitre 21

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Hachette (tome IIp. 64-76).
Deuxième partie


XXI

Le secret de la pièce.


L’œil de M. Bruneau avait brillé deux fois. On eût dit que sa prunelle, dure et froide comme un caillou, rendait deux étincelles au choc de ce nom : Giovanna-Maria.

Maurice écoutait, les yeux baissés, cherchant, dans ce récit, embrouillé comme à plaisir, non plus la fantaisie d’un drame, mais la série des faits, applicable à la réalité qui l’entourait. Ses sourcils froncés donnaient à son gracieux visage une expression plus virile. On ne peut dire qu’il comprît tout, mais il devinait beaucoup, et le narrateur, sentant la communication établie, s’adressait à lui de préférence.

Étienne, fidèle à sa pièce, cherchait un scénario. Dieu juste lui devait, à celui-là, un succès de mélodrame ! Il s’égarait avec une voluptueuse angoisse dans les broussailles de cette histoire confuse. Il prenait des notes impossibles. L’énorme silhouette de l’Habit-Noir lui apparaissait au-dessus de toutes ces brumes. Il voyait un acte dans la cave, située sous les ruines du couvent. La comédienne avait-elle un rôle par la suite : tout dépendait de là !

Mais, morbleu ! à quoi bon s’embarrasser de ces prolégomènes ? La seule affaire Maynotte, sortant ainsi de ces dramatiques fourrés, promettait trois ou quatre douzaines de tableaux à choisir.

M. Bruneau poursuivit :

« Je tiens à vous dire, de peur de l’oublier, qu’un homme fut pendu, à Londres, pour le meurtre de John Mason. Une tête roula dans le panier pour la disparition du banquier juif de Berlin. Le mort de Vienne et le mort de Saint-Pétersbourg furent vengés par l’échafaud. L’Habit-Noir et la loi restèrent quittes. Les bons comptes font les bons amis.

Cet André Maynotte était orphelin de père et de mère. Ni son ambition, ni son intelligence peut-être n’allaient au delà de son état, mais la vue de Giovanna lui fit une autre âme. Il conçut ce que pouvaient être les joies du ciel. Il aima.

Tant mieux et tant pis pour vous, mes jeunes maîtres, si ce mot vous dit tout…

— Votre voix tremble en le prononçant, murmura Maurice avec un intérêt profond.

— C’est que mon cœur saigne, répondit le Normand, reprenant son calme à l’aide d’un violent effort. Quel homme n’a un souvenir ? J’ai souffert… André Maynotte déserta son atelier ; il courait après son cœur qui avait fui hors de sa poitrine. Il passait les jours et les nuits à rôder autour de ces sombres murailles qui le séparaient de son bien-aimé trésor.

— Et Giovanna-Maria savait cela ?

— Elles savent tout celles qui sont aimées !

— Le soir même où mourait la mère de Giovanna, Toulonnais-L’Amitié avait fait dessein de l’enlever. André ignorait ce complot, mais il avait bien de l’angoisse. Au lieu de rentrer dans sa demeure, il errait en rêvant sur la lisière des bois de myrtes. La nuit était venue et déjà tous les bruits se taisaient. Tout à coup un pas léger sonna sur la poussière du sentier et André entendit une voix d’enfant qui l’appelait par son nom.

« Par ici, mignonne, » dit André ; car il avait reconnu dans l’ombre Fanchette, la petite-fille du Père-à-Tous.

Une étrange créature qui était tout le cœur de son aïeul et dont ceux du pays disaient qu’elle serait plus riche qu’une reine.

L’enfant bondit sous le couvert et vint se jeter essoufflée entre les jambes d’André.

« La nuit ne me fait pas peur, dit-elle ; mais le secrétaire de mon bon papa est un bandit. S’il m’a suivie, il me tuera ! »

Elle fit un signe qui commandait le silence et prêta l’oreille. Tout était muet aux alentours, André demanda :

« Pourquoi Toulonnais te suivait-il, fillette ?

— Parce que la Giovanna m’a envoyée vers toi.

— La Giovanna ! » murmura André dont les jambes faiblirent sous le poids de son corps.

C’était un grand amour qu’il avait dans l’âme.

« Te voilà qui trembles, dit l’enfant, comme elle tremblait quand elle a parlé de toi. Mais, écoute : Toulonnais-L’Amitié est un bandit ; je le déteste ; il fait peur à mon père et à ma mère, quoiqu’ils soient les enfants du Maître. Ce soir, il rôdait au château, dans le corridor qui conduit à la chambre de la morte. As-tu vu des morts ? Moi, j’aurais voulu voir la morte : je rôdais aussi. J’ai entendu L’Amitié qui disait à la chambrière : « Je te donnerai dix napoléons… » Il lui serrait le bras ; elle pleurait. J’ai entendu qu’il disait encore : « Les chevaux attendront à mi-chemin des ruines… » La chambrière a répondu : « Mais le diacre qui garde la chambre mortuaire… » L’Amitié s’est mis à sourire, disant : « On lui a bouché les oreilles et les yeux avec des ducats… » Et il a ajouté : « Demain, elle retournera au couvent, il sera trop tard : je la veux cette nuit. »

André semblait changé en statue.

« Est-ce que tu ne comprends pas ? lui demanda l’enfant, dont les yeux brillaient dans l’ombre, intelligents et profonds comme des yeux de femme.

— Si fait, répliqua André, je comprends.

— Alors, reprit la petite Fanchette, la chambrière a dit oui, tout bas, et l’Amitié l’a embrassée… Attends ! j’allais oublier quelque chose : les dix napoléons, c’est pour donner à la Giovanna une tisane qui fait dormir. On doit l’emporter à deux heures du matin, parce que la lune va jusqu’à une heure… Sais-tu ce qu’ils se disent entre eux, pour se reconnaître, ceux qui ne sont pas d’ici et qui viennent demander de l’argent à bon papa ?

— Non, je ne le sais pas.

— Ils disent : Fera-t-il jour demain ? Je les ai entendus plus de cent fois. Cela te servira à entrer au château si la porte est fermée. Mais je m’embrouille et il ne faut pas, car je devrais déjà être rentrée. Je ne t’ai pas dit encore que j’ai couru chez la Giovanna, dès que L’Amitié et la chambrière n ont plus été dans le corridor. C’était pour l’avertir. Je n’ai pas pu voir la morte, parce qu’il y avait un drap blanc sur la figure, et sur le drap un grand crucifix noir… Giovanna est bien belle. Je serai belle aussi, quand j’aurai l’âge. Je lui ai tout dit ; elle est devenue pâle comme la cire des cierges. Elle a appelé le bon Dieu, la sainte Vierge, et puis toi. J’ai dit : je le connais et je sais bien où il est tous les soirs. Alors, elle m’a envoyée et ceci est de sa part. »

Fanchette mit dans la main d’André un reliquaire, un écrin et une bourse.

« Elle n’a que cela ! » poursuivit-elle avant que le jeune armurier pût exprimer son étonnement par des paroles.

Je ne saurais vous répéter les mots enfantins, naïfs, charmants, à l’aide desquels, sans le dire et sans le concevoir peut-être, Fanchette fit comprendre à André que ceci n’était pas un salaire, mais la dot, la chère et pauvre dot confiée au fiancé par la fiancée. André croyait faire le plus délicieux de tous les rêves.

Fanchette acheva :

« Il faut venir avant l’heure et bien te souvenir de tout. Adieu. Je vas être grondée. »

Elle s’élança, légère comme une biche, et se perdit dans l’ombre. André demeura longtemps immobile à la même place. L’idée que tout cela était un songe lui revenait à chaque instant, mais les objets envoyés par Giovanna parlaient. Il se rendit à la ville pour prendre ses armes et tout ce qu’il possédait en argent. Il s’agissait, en effet, de fuir au loin. La tribu tout entière allait se mettre à sa poursuite. En regagnant le château, il reconnut l’endroit où les chevaux commandés par Toulonnais attendaient. On festoyait et l’on chantait dans la maison du Père, qui avait ramené récemment un hôte de Hongrie.

André enfonça son chapeau sur ses yeux et s’enveloppa dans son manteau. La lune à son premier quartier descendait déjà derrière la montagne. C’était l’heure. André entra hardiment et dit au gardien de la porte :

« Fera-t-il jour demain, l’ami ?

— Tout comme hier, répondit l’autre, s’il plaît à Dieu. »

Puis il ajouta :

« Tu viens de bonne heure !

— C’est que le temps presse, » répliqua André qui passa.

L’instant d’après, il revenait portant dans ses bras Giovanna-Maria, qui avait un voile noué autour de la bouche.

Cette fois, le gardien faisait mine de dormir.

Une douce petite voix descendit des fenêtres comme ils passaient sous le pignon du château et leur cria :

« Bonne chance ! »

Fanchette ne dormait pas.

L’homme qui tenait les chevaux n’eut point de défiance. Giovanna se laissa mettre en selle en gémissant. Ils partirent au galop. On chantait toujours le refrain du vin dans la maison du Père.

Ce ne fut pas une nuit d’amour. Giovanna pleurait, poursuivie par l’image de sa mère. André, soumis et doux, respectait la douleur de sa bien-aimée. Au point du jour, il fallut entrer dans une hôtellerie, parce que Giovanna défaillait. Quand elle eut repris son courage et ses forces, les Reni couraient déjà le pays.

« On dut s’enfoncer dans le maquis, car les routes étaient sillonnées en tous sens. Toulonnais avait mis sur pied tous ceux qui obéissaient au Père. Les deux amants, blottis dans le fourré, entendirent plus d’une fois la chasse qui allait à droite, à gauche, par devant et par derrière. Le danger les entourait de toutes parts.

« Mais Giovanna, maintenant, appuyait sa belle tête pâle sur le cœur d’André et ils étaient heureux.

« Sept jours après la fuite du château, ils purent atteindre la mer, qui pourtant n’était pas à plus d’une journée de marche. Il débarquèrent à Sassari de Sardaigne et furent mariés par un prêtre, qui était l’oncle maternel d’André.

« Oh ! le printemps délicieux ! Sassari était trop près ; ils gagnèrent les îles d’Hyères, où l’on est si bien pour aimer. C’était trop près encore. Ils traversèrent la France entière pour mettre un grand espace entre eux et le malheur. Giovanna allait être mère : ils avaient toutes les félicités.

« André chercha une ville qui ne fût pas sur les routes qui mènent de Paris aux capitales de l’Europe. Il choisit Caen, la vieille cité tranquille, à quatre cents lieues de Sartène, et, regardant autour d’eux, les jeunes époux respirèrent ; ils se croyaient à l’abri.

« Mais un démon était sur leurs traces, un démon invisible. Au milieu de leur souriant bonheur et alors que l’enfant, placé entre eux deux comme une caresse, multipliait les joies de leur paradis, ils étaient déjà condamnés.

« Un soir, un juif brocanteur, qu’André n’avait jamais vu, vint lui offrir le brassard ciselé qui joue un si funeste rôle dans l’affairé Bancelle. Le juif avait ses papiers en règle et l’acte de vente qui le constituait propriétaire du brassard. En face de cette œuvre d’art authentique, et qu’il se sentait de force à restaurer complètement, André rêva une petite fortune. Sa Julie, car Giovanna portait désormais ce nom, était si bien faite pour briller parmi les heureux de ce monde ! André était ambitieux par amour. Il acheta le brassard. Le ver était dans le fruit. André et Julie avaient le lacet autour du cou.

« Toulonnais-l’Amitié avait dit au maître : Ces deux-là ont notre secret.

« Il trompait le maître, car André savait seulement ce qui était la rumeur publique à Sartène, et Julie, élevée au couvent, ignorait tout. Mais André devait tout apprendre bientôt à une terrible école… »

M. Bruneau s’interrompit tout à coup et resta rêveur.

« Après ?… » demandèrent les deux jeunes gens d’une seule voix.

— Le reste est là dedans, répliqua M. Bruneau en posant sa main énergique sur la brochure contenant le procès de Caen. Si vous n’avez pas lu cet écrit avec attention, relisez-le : c’est l’idée mère : l’homme qui jette un innocent en pâture à la loi, le scélérat virtuose qui joue du Code comme Bériot démanche sur son violon…

— Mais la censure ? » objecta Étienne du haut de sa bonne foi.

Maurice dit d’un ton péremptoire :

« Monsieur Bruneau, vous n’êtes pas venu chez nous pour affaire de mélodrame ! »

Son œil perçant et fixe s’attachait sur le visage du Normand. Les paupières de celui-ci battirent et se baissèrent.

« Je suis venu pour ceci et pour cela, murmura-t-il, c’est vrai ; le drame qui se joue dans cette maison, au château, à l’hôtel, dans la rue, va plus vite que la plume, et il sera dénoué depuis longtemps quand vous le présenterez au théâtre.

— Michel est menacé ? demanda Maurice vivement.

— Nous sommes tous menacés, » répondit M. Bruneau rouvrant avec lenteur son œil qui n’avait plus de rayons.

Puis, baissant la voix :

« Avez-vous parfois croisé dans l’escalier M. Lecoq votre voisin ?

— Parbleu ! » fit Etienne qui haussa les épaules.

Le Normand poursuivit en s’adressant à Maurice, dont les sourcils se fronçaient :

« Ne vous fâchez pas, mon jeune maître : je voulais vous prouver que vous êtes vous-même dans le drame.

— Est-ce que M. Lecoq ?… commença Maurice.

— Vous savez bien, interrompit M. Bruneau, que dans tout paradis il faut le serpent.

— Le traître ! s’écria joyeusement Étienne. C’est toujours le diable, déguisé en cocher, qui conduit le vieux fiacre du mélodrame ! »

Car tout le monde l’insulte, ce bon mélodrame, même ceux qui le cultivent ! même ceux qui voudraient en vivre et qui ne peuvent !

« Un homme habile, ce M. Lecoq ! dit le Normand comme s’il se fût parlé à lui-même. Il jouerait supérieurement chez nous le rôle de Satan-cocher. »

Depuis un instant, il avait à la main sa grosse montre. Il ouvrit la main et consulta le cadran.

« Il y a, dit-il lentement et d’un ton de grave émotion, un homme qui se jetterait à l’eau, tête première, avec une pierre au cou, pour empêcher M. Michel de se noyer. Vous êtes jeunes, vous devez avoir bon cœur. Et puis, je vous l’ai déjà laissé entendre : vous êtes vous-mêmes là dedans jusqu’aux yeux…

— Jusqu’aux yeux ! répéta-t-il pour répondre aux regards interrogateurs de Maurice et d’Étienne ; vous y êtes par vos relations de famille, par vos amitiés, par vos haines, par vos amours. Que ce soit ou non votre volonté, il vous faudra jouer sous peu une terrible partie. Il y a un gouffre qui vous attire…

— Quel diable d’homme est-ce là ? murmura Étienne. S’agit-il de la pièce ?

— Non, répondit sèchement Maurice.

— Si fait, reprit M. Bruneau, qui eut aux lèvres une nuance d’ironie. Nous faisons tout à la fois : nous vivons le drame. »

Il se leva pour ajouter :

« Ma montre est avec la Bourse : il faut que je vous quitte pour achever une besogne qui vous regarde, monsieur Maurice.

— Quelle besogne ?

— La rupture du mariage de M. Lecoq. »

Maurice bondit sur ses pieds.

« Vous pouvez quelque chose à cela ? s’écria-t-il.

— J’ai le bras long… très long, » répliqua le Normand en souriant.

Il y avait des tempêtes dans l’imagination d’Étienne.

« Quelle scène filée ! » pensait-il.

M. Bruneau fit un pas vers la parte, mais il s’arrêta à la vue du tableau où étaient tracés les noms des personnages du drame.

« Ah ! fit-il, on a effacé quelque chose ! »

Puis, se retournant vers les deux jeunes gens :

« Je suis seul contre une armée, dit-il, et la loi n’est pas avec moi. Ne m’interrompez plus. Dans un cœur brisé, l’amour qui survit à toutes les autres affections est une puissance, et la haine qui a grandi dans le martyre trempe l’âme. Je suis fort, quoique je sois seul. Voulez-vous m’aider à sauver Michel !

— Si nous savions… commença Étienne.

— Nous le voulons ! interrompit Maurice.

— Êtes-vous prêts à tout pour cela ?

— À tout, répondirent-ils ensemble cette fois. »

Étienne avait senti que ses hésitations faisaient longueur dans le dialogue.

« Même malgré lui ? demanda encore M. Bruneau.

— Même malgré lui.

— C’est bien. Tout ce que je vous ai dit est rigoureusement vrai : vous êtes menacés tous les deux, parce que l’un de vous au moins peut gêner certains projets, et que tous deux vous êtes en position d’endosser le crime, ayant tous deux fait partie de la maison Schwartz.

— Le crime ! dit Étienne. On n’a pas encore parlé du crime ! »

Maurice ajouta :

« Expliquez-vous.

— Plus tard, répartit M. Bruneau. Il vous suffit maintenant de savoir qu’en sauvant Michel vous vous sauvez aussi. »

Il avait pris la craie ; il poursuivit en la faisant courir sur les planches noircies :

« Lisez vite, et souvenez-vous. Ceci vaudra déjà bien des explications ! »

Étienne et Maurice, penchés en avant, suivaient sa main et regardaient parler l’oracle.

Le tableau se trouva ainsi figuré :

Édouard, fils d’André Maynotte et de Julie.

Olympe Verdier, Julie Maynotte.

Sophie, fille du banquier Bancelle.

Médoc, Toulonnais-l’Amitié.

Les deux jeunes gens restèrent muets un instant, puis Maurice demanda :

« Ma cousine Blanche est-elle la fille de cet André Maynotte ?

— Non, répondit M. Bruneau.

— Et… ajouta Étienne, cet André Maynotte ne doit pas être mort, puisque c’est le héros du drame ? »

Le Normand devint très pâle ; sa voix changea ; il répondit pourtant sans hésiter :

« Si cet André Maynotte vivait, Olympe Verdier serait bigame : c’est impossible. André Maynotte est mort. »

D’un geste rapide, il effaça ce qu’il venait d’écrire, jeta la craie au loin et prit la porte.

En passant le seuil, il dit :

« Vous avez promis : soyez prêts ! »

Et il disparut.

« Prêts à quoi ? grommela Étienne. Depuis que le monde est monde, il n’y a jamais eu de situation pareille ! C’est original, c’est câblé… ça m’empoigne !

— Il nous a fait au moins un mensonge, pensa tout haut Maurice. André Maynotte doit être vivant.

— Comme toi et moi, répliqua Étienne. J’en mettrais ma main au feu. Dans le cas contraire, d’abord, il faudrait le ressusciter pour le drame.

— Il ne nous a pas dit qui était cet André Maynotte.

— C’est lui ! parbleu !

— Je ne crois pas…

— Qui donc, alors ?

— Ce Trois-Pattes…

— Touché ! André Maynotte est Trois-Pattes. Trois-Pattes est André Maynotte… La toile ou mon argent ! Tonnerre de Brest ! quelle charpente ! cinq cents chevaux de vapeur ! Papa viendra voir ça. Lettre d’invitation : « Mon cher père, tu reconnaîtras enfin que ton fils possédait des aptitudes exceptionnelles… » Les avant-scènes pleines de femmes comme il faut. Toute la bourgeoisie de la capitale au balcon, la presse à l’orchestre. À bas la cabale !

— Tu es fou ! dit Maurice.

— Et je m’en honore ! Les titis au paradis. Face au parterre ! Je les entends, moi, ils chantent en tapant du pied :

Viens-tu souper chez moi ?
Ou vais-j’souper chez toi ?
N’y a pas plus loin d’chez moi chez toi,
Que de chez toi chez moi !
La rifla, fla, fla, la rifla, fla, fla…

— La paix ! réclama Maurice. Laisse-moi réfléchir.

— L’auteur ! l’auteur ! l’auteur !

— La paix, que diable !

— Messieurs, la pièce que nous avons eu l’honneur de représenter devant vous… »

Maurice le saisit au collet rudement.

« Mais l’Habit-Noir ?… dit-il.

— Notre amour d’Habit-Noir ! Causons de ça !

— Si cet homme nous tendait un piège ?

— Une complication ? Tant mieux ! Cet homme nous tend peut-être un piège ! Aveugles que nous sommes ! Nous ne l’avions pas vu ! Francisque ! Mme Abit ! Delaistre !

— S’il faisait de nous les instruments d’un crime ?

— Bravo ! Je veux bien ! Il veut faire de nous les instruments d’un crime. Il a parlé d’un crime… Tous ! tous !

— Si c’était lui… M. Bruneau… l’Habit-Noir ! »

Étienne joignit les mains et tomba sur sa chaise, suffoqué par la joie.

« Lui ! râla-t-il. L’Habit-Noir ! Cent représentations de plus ! Merci, mon Dieu ! merci ! »