Les Historiettes/Tome 2/12

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Texte établi par Monmerqué, de Chateaugiron, Taschereau, 
A. Levavasseur
(Tome 2p. 51-64).


LE MARÉCHAL DE LA MEILLERAYE [1],
ET LES SŒURS DE LA MARÉCHALE.


Le maréchal de La Meilleraye est cousin-germain du cardinal de Richelieu ; car la mère du cardinal, le grand-prieur et le père du maréchal étoient tous trois enfans d’un avocat au parlement de Paris, nommé La Porte, qui se disoit d’une bonne maison du Poitou, appelée La Porte-Vezins ; et voici, dit-on, comme cela arriva[2]. Une madame de Vezins avoit La Porte pour avocat ; il se disoit son parent ; elle en rioit : « Il ne l’est pas, disoit-elle ; mais il me fait service, il lui faut donner cette petite satisfaction. » Cet homme avoit tous les titres de cette maison entre les mains, et en fit comme il voulut. C’est peut-être sur ces titres-là que Me Charles Dumoulin lui a donné la qualité de nobilissimus, et c’est sur ces mêmes titres-là que le grand-prieur avoit été reçu chevalier de Malte[3].

Il y avoit une madame de Chausseraye en Poitou, fille de ce petit de Vezins qui fut trouvé à Genève (c’étoit un héritier qu’on avoit fait enlever ; La Noue, Bras-de-Fer, son parent, le reconnut à Genève ; cet enfant étoit chez un cordonnier) ; cette dame, dis-je, soutenoit que le maréchal de La Meilleraye venoit d’un notaire d’Ervaux, qui est une abbaye en Poitou, et un gentilhomme de mes alliés m’a dit avoir vu une cession d’un abbé d’Ervaux, où il y a : « J’ai quitté à mon compère Jean de La Porte, notaire, la rente du blé qu’il me devoit, mais non celle des chapons. » Et le fils de ce notaire fut avocat à Paris.

Le maréchal de La Meilleraye étoit huguenot, et a étudié au collége de Saumur ; mais il changea bientôt de religion. Il fut d’abord écuyer du cardinal, lorsqu’il étoit évêque de Luçon ; car le cardinal de Richelieu, en quelque fortune qu’il ait été, a toujours eu un équipage raisonnable. Après il fut enseigne des gardes de la feue Reine-mère, et après la drôlerie du Pont-de-Cé, il fut capitaine de ses gardes.

Le maréchal de La Meilleraye conte que le feu Roi ne le pouvoit souffrir, et que le cardinal de Richelieu lui ayant dit cela, il s’en alla dans l’antichambre, et, de rage, il mangea toute une chandelle. Le cardinal le vit faire, sans rien dire, et ne pouvoit s’empêcher d’en rire. La Meilleraye s’en va, vend tout ce qu’il avoit ; sa terre de La Meilleraye étoit alors de deux mille livres de rente. Il vient trouver le cardinal, et lui déclare qu’il s’en alloit trouver le roi de Suède. Le cardinal lui dit : « Puisque vous avez ce courage-là, attendez ; je tenterai tout pour vous. » Il fit rompre le contrat de vente et le poussa.

En ce temps-là, le cardinal mit aussi mademoiselle de La Meilleraye auprès de la Reine-mère. C’est elle qui est encore aujourd’hui abbesse de Chelles. Cette abbaye jusqu’alors n’avoit été tenue que par des princesses. Le cardinal fit M. de La Meilleraye chevalier de l’Ordre, et après[4] lui fit épouser la fille du maréchal d’Effiat, qu’on désaccorda exprès d’avec un gentilhomme d’Auvergne, nommé M. de Beauvais. Ils avoient été épousés ; mais, à cause de la jeunesse de la fille, M. d’Effiat emmena le comte de Beauvais en Angleterre. Elle soutint que le mariage avoit été consommé, car Beauvais étoit bien fait, elle étoit belle, et traita toujours La Meilleraye du haut et bas. C’étoit une extravagante. Elle mourut jeune[5], après avoir eu un fils, qui est aujourd’hui grand-maître de l’artillerie. M. de La Meilleraye eut cette charge.

Après la mort de son beau-père, par son second mariage avec mademoiselle de Brissac, il eut la lieutenance de roi de Bretagne et le Port-Louis. Il est gouverneur de Nantes, où il a vécu encore plus tyranniquement qu’ailleurs.

C’est un grand assiégeur de villes, mais il n’entend rien à la guerre de campagne. À la campagne de Charlemont, où tout alla si mal, pour être parti avant qu’il y eût du fourrage et que les chemins fussent beaux, Rumigny le trouva qui crioit dans sa chambre comme un désespéré : « N’ai-je point un ami au monde qui me donne un coup de pistolet dans la tête ? » Rumigny fit fermer la porte de crainte qu’on ne vît le général en cet état, et lui remontra que le cardinal entendroit ses raisons, qu’il avoit voulu qu’on mît trop tôt en campagne, que le pays étoit gras et que le canon ne pouvoit marcher. Le maréchal envoya à la cour, et les ennemis n’ayant point encore mis en campagne, il ne reçut point d’échec. Si on l’eût attaqué, il étoit perdu, car il avoit été obligé de séparer ses troupes.

Il est brave, mais fanfaron, violent à un point étrange. Je pense que la meilleure action qu’il ait faite de sa vie fut au blocus de La Rochelle qu’on fit avant le dernier siége. Il envoya, par bravoure, un trompette dans la ville pour savoir s’il n’y avoit personne qui voulût faire le coup de pistolet. Ce trompette, au plus avancé corps-de-garde, trouva un gentilhomme nommé La Constancière qui accepta le pari. Il se rend à l’assignation. M. de La Meilleraye, mieux monté que lui, après avoir tiré ses deux pistolets sans le blesser, lui gagne facilement la croupe ; mais La Constancière, qui avoit encore un pistolet à tirer, le tire par-dessus l’épaule, et fut si heureux que de donner dans la tête du cheval de son ennemi, et ainsi eut l’avantage. M. de La Meilleraye, bien loin de haïr ce gentilhomme, lui fit donner une compagnie dans son régiment, et lui a toujours témoigné de l’affection. À l’armée, il leva la canne sur le colonel Gassion, depuis maréchal de France ; mais il avoit trouvé chaussure à son pied, car l’autre mit le pistolet à la main ; et pour cela il n’en fut point mal avec le cardinal de Richelieu.

Hors la tranchée, qu’il entendoit assez bien, il n’entendoit rien à la guerre. Entre autres occasions, il y parut bien à Aire. Les ennemis furent si fous que de passer, sur six ponts qu’ils avoient faits, une petite rivière, en plein jour, en présence de notre armée. Rantzau, depuis maréchal de France, qui se trouva en cet endroit-là, dit à Rumigny qui commandoit le régiment de cavalerie du maréchal : « Ils ont perdu le sens, il les faut laisser passer à demi, et puis les charger ; envoyons avertir le maréchal. » On y envoie, il vient et ne voulut jamais donner. Il n’y avoit pas un goujat qui ne criât qu’il falloit donner. Cela fut cause de la perte d’Aire qu’il venoit de prendre, car les ennemis se mirent dans nos lignes. Depuis il reconnut sa faute et envoya Rumigny prendre les devants auprès du cardinal. Rumigny lui fit entendre que la place étoit bien munie, que M. le grand-maître pouvoit ravager le pays ennemi, et attaquer une autre place dès qu’on l’auroit fortifié des troupes revenues de Sedan. Le cardinal le remit au lendemain, et lui fit quelques propositions qu’il n’avoit garde de ne pas approuver. « Voilà pour vous montrer, disoit-il, monsieur de Rumigny, que le cardinal de Richelieu, quoiqu’il n’aille pas à la guerre, ne laisse pas d’être grand capitaine. »

Sa femme (mademoiselle de Brissac) est jolie et chante bien. Le cardinal de Richelieu s’en éprit ; il avoit toujours affaire à l’Arsenal : c’étoit sa bonne cousine. Voilà le grand-maître dans une mélancolie épouvantable. Il avoit un peu de goutte ; il feint d’en avoir bien davantage. Il ne savoit où il en étoit. Le cardinal étoit dangereux ; il n’y avoit point de quartier avec lui. La maréchale pouvoit, si elle eût voulu, faire enrager son mari impunément. Elle qui ne manque pas d’esprit, s’aperçut de cela ; et un beau jour, par une résolution assez rare en l’âge où elle étoit alors, elle va trouver le grand-maître, et lui dit que l’air de Paris ne lui étoit pas bon, et qu’elle seroit bien aise s’il l’approuvoit d’aller chez sa mère en Bretagne. « Ah ! madame, lui dit le grand-maître, vous me donnez la vie ; je n’oublierai jamais la grâce que vous me faites. » Le cardinal, par bonheur, n’y songea plus ; mais sans doute il s’alloit enflammer d’une étrange sorte. Tournons la médaille.

En même temps madame de La Meilleraye se va mettre dans la tête que MM. de Cossé viennent de l’empereur Cocceius Nerva, qui n’eut point d’enfants. Buchanan avoit bien plus de raison d’appeler Timoléon de Cossé le sang de Cossus, un dictateur romain ; cela est permis à un poète. Sa folie alla jusqu’au point de faire passer ses sœurs devant elle, disant qu’elle a dégénéré en épousant un autre qu’un prince ; et dans le cabinet de l’Arsenal, où tous les grands-maîtres de l’artillerie sont peints, elle a fait mettre le titre de prince à M. de Brissac, son grand-père. Depuis, je ne sais si elle l’a fait effacer, car elle est revenue de cette grotesque.

MM. de Brissac, ses frères, ne furent guère plus sages. Cerizay[6] fit une chanson contre eux sans se nommer ; la voici. Ce fut pour complaire à M. de La Rochefoucauld.

Petit Brissac, chacun baise les mains
À vos aïeux, les empereurs Romains ;
On voit assez comme la chose va ;
Et n’est auteur,
Qui ne soit serviteur
De Cocceius Nerva.

Votre cadet, le prince de Cossé,
Tranche le mot et franchit le fossé.
De cette histoire on sait tout le détail,
Et comme on va
De Cocceius Nerva
Jusqu’à Rocher-Portail[7].

J’ai ouï dire que la maison de Cossé, quoique illustre, n’est pas trop ancienne. Le premier maréchal de Brissac fit sa fortune par les femmes. Madame d’Estampes l’aimoit, et François Ier venant chez elle, il se cacha sous le lit. Le Roi ne l’ignoroit pas, et comme il mangeoit du cotignac, il en jeta une boîte sous le lit, en disant : « Tiens, Brissac, il faut que tout le monde vive[8]. » Madame d’Estampes lui fit donner de l’emploi.

Pour en revenir à madame de La Meilleraye, elle faisoit mettre ses sœurs comme des princesses romaines, au-dessus d’elle, en des fauteuils, et elle se plaçoit après sur une chaise à l’ordinaire ; et à Nantes, car c’est son empire, elle faisoit asseoir toutes les principales femmes de la ville autour d’elle, sur de petits tabourets hauts de demi-pied, et s’il y avoit quelqu’une qui eût la taille gâtée, elle la faisoit tourner de tous côtés, faisant semblant d’admirer sa taille. À une d’elles qui étoit un peu pelée sur le front, elle se tuoit de dire qu’elle avoit la plus grande quantité de cheveux du monde. Une fois elle se coiffe ridiculement pour leur faire accroire que c’étoit la mode ; mais il n’y en eut guère d’assez simples pour donner dans le panneau. On n’osoit danser sans le lui faire savoir, et quand elle avoit promis de s’y trouver, elle attendoit que tout le monde fût assemblé, et puis elle mandoit qu’elle n’y pouvoit aller ; et alors il falloit renvoyer les violons, car c’eût été un crime capital que d’avoir fait une assemblée quand Madame avoit témoigné qu’elle n’en pouvoit être.

Comme on se moule aisément sur un mauvais patron, le gouverneur du château de Nantes, nommé Chalusset, vouloit faire aussi le petit tyranneau au bal quand le grand-maître n’y étoit pas. Il fit une assemblée au château, et, pour se parer, il avoit mis un hausse-col, et ne faisoit danser que ceux de la cabale de la gouvernante, sa femme. Il y avoit une autre cabale à Nantes, qu’on appeloit vulgairement le fretin, dans laquelle pourtant étoient les plus jolies de la ville. Cette pauvre cabale ne faisoit que regarder les autres. Enfin un gentilhomme nommé Bois-Yvon[9], qui avoit ses inclinations dans le fretin, prit sa dame par la main, et, de concert avec elle, comme M. le gouverneur alloit prendre une dame pour danser, ils l’arrêtèrent, et, se mettant à genoux, lui chantèrent tous deux ce couplet :

Qu’il plaise à votre hausse-cou,
Monsieur, d’avoir pitié de nous,
Landrirette,
Le fretin vous crie merci,
Landriri.


Le couplet achevé, ils se mettent à danser, laissant Chalusset tout étourdi de cette aventure. Ainsi le fretin entra en danse et eut sa revanche tout le reste de la soirée.

Or, puisque nous avons trouvé Chalusset en notre chemin, nous dirons ce que nous en savons. Ce bon gentilhomme avoit autrefois enlevé une fille. Il coucha avec elle, mais il ne lui put rien faire. Le lendemain, cette pauvre fille pria ceux qui avoient assisté Chalusset de la renvoyer à ses parents, ce qu’ils firent. Depuis elle fut mariée à un autre. En ce temps-là, pour dire un Jean qui ne peut, on disoit un Chalusset. Il a pourtant trouvé une femme, et a des enfants. Cette femme a l’honneur de vérifier le proverbe qui dit : « Grosse tête et peu de sens. » Boissat, l’esprit, la trouva une fois en visite ; cette grosse tête l’étonna ; il fit ce quatrain :

Dieu, qui gouvernes tout par de secrets ressorts,
En faveur d’une dame accorde ma requête.
 Donne-lui le corps de sa tête
 Ou bien la tête de son corps.


Elle s’est mis en fantaisie qu’il n’y a rien de si beau que de bien écrire ; que sans cela on n’est qu’une bête. Elle a persuadé cela à trois femmes aussi sages qu’elle. Elles s’exercent toutes quatre à bien écrire ; et on les a trouvées plusieurs fois aux quatre coins d’une chambre avec chacune une table, s’écrivant des douceurs les unes aux autres.

Revenons à la maréchale. Elle disoit qu’elle rendoit grâces à Dieu de deux choses : l’une, d’être née princesse ; et l’autre, d’être femme de M. le maréchal de La Meilleraye : « Car, disoit-elle, si je ne l’avois épousé, je ne pourrois pas m’empêcher de l’aimer d’amour. » Elle ment comme tous les diables : c’est un petit homme mal fait et jaloux, et je sais bien qu’un jour, à Bourbon, une de ses femmes-de-chambre lui ayant essayé en riant le bandeau d’une veuve qui étoit là, et lui ayant dit : « Madame, que cela vous siéroit bien ! » elle se mit à rire, et lui dit : « Que tu es folle ! » Sans la peur du diable, elle l’auroit fait mille fois cocu. Elle croit qu’il n’y a point de pardon pour l’adultère. Elle est coquette, badine et follette naturellement, mais cela la retient ; peut-être l’humeur violente de cet homme lui fait-elle peur aussi. On dit qu’elle seroit fort plaisante en amourette. Nous parlerons encore bien des fois d’elle et de son mari dans les Mémoires de la Régence. Je dirai seulement, pour faire voir son humeur fière, qu’un jour (en 1648) qu’elle se trouva chez la Reine au Palais-Royal, où madame de Longueville et mademoiselle de Guise vinrent, on parla d’aller à la comédie. Or, il y avoit toujours assez de presse, parce qu’il n’en coûte rien. La maréchale pria madame de Longueville de la laisser passer devant, parce qu’après elle on n’avoit plus de considération pour personne. Madame de Longueville la fait passer. La maréchale entre la première, et se place bien à son aise sur un banc qu’on avoit gardé pour madame de Longueville, qui fut contrainte de donner la moitié de sa place à mademoiselle de Guise, et fut si incommodée, que la plupart du temps elle aima mieux se tenir debout. La maréchale, au lieu de se lever, disoit : « Je veux avoir place, moi. » On vit bien que c’étoit pour cela qu’elle avoit demandé à passer devant.

Pour le maréchal de La Meilleraye, il n’y a pas grand plaisir d’avoir affaire à lui. Il a tyrannisé et tyrannise encore tous ceux sur qui il a quelque pouvoir. Il a fait battre des gens, il en a fait jeter par les fenêtres. Il a fait interdire les officiers qui n’ont pas jugé à sa fantaisie ; il a fait affront à ceux dont les femmes n’étoient pas allées assez tôt voir la sienne. Enfin, c’est un diable d’homme. Mais il n’est pas si méchant à ceux qui sont mal endurants. Il est fanfaron, comme je l’ai déjà dit, et pourtant il ne le veut pas paroître. À Gravelines, il avoit la goutte, et alloit sur un fort petit bidet à la tranchée ; le jour qu’on l’ouvrit, il y alla sans nécessité, et se tint quelque temps à découvert sur un rideau. On lui tira vingt volées de canon, et un boulet fut si près, que son cheval en fut effrayé. Les officiers le prièrent de se retirer : « Quoi ! vous avez peur ? leur dit-il. — Nous avons peur pour vous, monsieur, lui répondirent-ils. — Pour moi, oh ! ce n’est point à un général d’armée, et encore moins à un maréchal de France, d’avoir peur. »

Au siége de Perpignan, il envoya à don Florès d’Avila, gouverneur de la place, des noix confites pour lui réconforter le cœur, à cause de la faim qu’il enduroit. L’autre lui envoya deux capes à l’espagnole, fourrées d’hermine, pour lui signifier qu’il se morfondoit devant cette place.

Voici ce que j’ai appris des deux sœurs de la maréchale. L’aînée, toute princesse romaine qu’elle étoit, et prétendant le tabouret chez la Reine, devint amoureuse d’un gros homme qui n’étoit plus jeune, et qui étoit de fort basse naissance, et, de plus, réfugié, de peur de ses créanciers. C’étoit un nommé Sabattier, à qui le cardinal de Richelieu, le croyant fort riche, fit épouser l’aînée de La Roche-Posay, qui étoit un peu sa parente. Mais elle mourut bientôt. Sans cela, le cardinal eût soutenu cet homme, qui, faute de conduite et d’appui, donna du nez en terre et fit banqueroute. Il avoit connoissance avec le maréchal de La Meilleraye. Cela fut cause qu’il se retira en Bretagne chez M. le duc de Brissac, et il se mit aux bonnes grâces du duc et de la duchesse. Ce fut là que mademoiselle de Brissac, qui jusqu’alors s’étoit piquée d’une grande pruderie, trouva cet homme à son goût, et l’aima si éperdument, qu’on a dit qu’elle lui tiroit ses bottes. Elle l’épousa en cachette[10]. Le bruit en courut quelque temps, mais il s’apaisa jusqu’à la mort de Sabattier, qu’elle prit le deuil. Le maréchal de La Meilleraye dit qu’il ne le souffriroit pas. Elle lui répondit que si on recherchoit de qui il venoit, on ne trouveroit pas que sa sœur eût épousé un homme de meilleure maison que M. Sabattier.

Depuis, un parent du maréchal de La Meilleraye, La Porte Vezins, gentilhomme de huit mille livres de rentes, l’a épousée. Il faut qu’il ait bien su qu’il y avoit quelque si, puisqu’on lui donnoit une fille de cette qualité, ou il se prend bien pour un autre. Elle n’en est pas moins fière. À Angers, plusieurs dames de qualité ayant des fauteuils au bal, elle s’assit sur le dos du sien pour être plus haut que les autres, et le lendemain elle y fit apporter un tapis et un carreau, comme auroit pu faire la Reine.

La troisième sœur a épousé M. de Biron. Celle-ci est bien faite ; elle s’est divertie avant que d’être mariée. Un jour Rumigny, comme le capitaine des gardes du maréchal, nommé Piaillère, se plaignoit à lui de l’humeur de son maître : « Eh ! lui dit-il, que ne quittez-vous un homme fougueux et ingrat ? — Mon Dieu, dit Piaillère, je n’y demeure que pour tâcher de mettre sa femme à mal, car pour sa belle-sœur elle est dépêchée. » On a dit même que ce M. le capitaine des gardes n’étoit pas le seul. Cet homme, comme on lui demandoit ce que c’étoit que le grand-maître d’aujourd’hui : « C’est, dit-il, bourse fermée et bouche ouverte. » Il a toujours la bouche ouverte, et est de fort mauvaise grâce.

  1. Charles de La Porte, duc de La Meilleraye, mort le 8 février 1664, âgé de soixante-deux ans. Son fils unique épousa Hortense Mancini, nièce du cardinal Mazarin.
  2. On lit des détails fort curieux sur l’avocat La Porte, grand-père maternel du cardinal de Richelieu, et père du grand-prieur, dans les Mémoires de Montglas. (Collection des Mémoires relatifs à l’histoire de France, deuxième série, t. 49, p. 21.)
  3. Ce grand-prieur de La Porte étoit un homme de bien et un homme d’honneur. Quand le grand-prieur de Vendôme fut mort, le cardinal de Richelieu le voulut faire grand-prieur, encore qu’il y eût un commandeur plus ancien que lui, et il avoit assez de pouvoir pour cela ; mais il ne le voulut jamais, et dit que c’étoit une injustice. Il laissa passer l’autre devant, mais il n’attendit guère, car cet homme mourut bientôt après. J’ai vu ce grand-prieur fort aimé à La Rochelle, dont il étoit gouverneur avec le pays d’Aulnis, Brouage et les îles. Depuis sa mort la religion de Malte a démembré le grand Prieuré à cause qu’il n’étoit plus que pour des princes et des gens de la faveur. (T.)
  4. On lui avoit refusé madame de Courcelles d’aujourd’hui, autrefois mademoiselle de Villeroy, du temps qu’il étoit capitaine des gardes de la Reine-mère, et qu’on l’appeloit Petit Meilleraye. (T.)
  5. Elle mourut d’une fausse couche. (T.)
  6. On lit Cerisay dans le manuscrit, mais ne seroit-ce pas plutôt Habert de Cerisy, de l’Académie française, qui mourut en 1655 ?
  7. Ce riche partisan dont Tallemant a donné l’Historiette tom. I, qui maria sa fille au duc de Cossé.
  8. On a raconté la même chose de Henri IV et du duc de Bellegarde, à l’occasion de Gabrielle d’Estrées.
  9. Bois-Yvon, comme on lui parla de Dieu, dit : « Dieu est si grand seigneur et moi si petit compagnon ! Nous n’avons jamais eu de communication ensemble. » Ce Bois-Yvon étoit un homme persuadé de la mortalité de l’âme, et quand on lui voulut parler de se confesser, il s’en moqua, et dit qu’il lui restoit trente sous qu’on donneroit à des porteurs, qui, dans leur chaise, le porteroient à la voirie. Il mourut ainsi, et on n’en put obtenir autre chose. Étant malade, je ne sais quel jeune moine lui parloit de Dieu : « Frère jeune, lui dit-il, ne me parlez point tant de Dieu, vous m’en dégoûtez. » Desbarreaux lui amena un confesseur : « Il n’est pas de ma croyance, » dit-il ; il lui dit aussi : « Faire ce que vous dites n’est pas de la vie que j’ai faite, et ce que vous faites n’est pas de la vie que vous menez. » (T.)
  10. Il y a un couplet du chevalier de Rivière. (T.)