Les Historiettes/Tome 2/25

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Texte établi par Monmerqué, de Chateaugiron, Taschereau, 
A. Levavasseur
(Tome 2p. 180-185).


FEU M. LE PRINCE,
HENRI DE BOURBON [1].


Feu M. le Prince a eu une jeunesse assez obscure et assez malheureuse. Nous avons parlé ailleurs de sa fuite en Flandre, de son retour et de sa prison[2]. Ses exploits, qui sont petits[3], se voient dans les Mémoires de M. de Rohan et ailleurs.

En une débauche, il passa tout nu à cheval par les rues de Sens, en plein midi, avec je ne sais combien d’autres tout nus aussi. On a une lettre de M. de Rohan où ce seigneur lui reproche sa sodomie en ces termes : « Au moins n’ai-je rien fait qui me fasse appréhender le feu du ciel. » De tout temps M. le Prince a été accusé de ce vice.

Il a bien fait la débauche avec les écoliers de Bourges : il leur faisoit manger leur argent. Il a quelquefois pris des promesses d’eux. Il les trichoit au jeu, et, ayant gagné le dîner à la boule à l’un d’eux, il lui dit : «  J’enverrai demain de quoi, ne vous en mettez pas en peine. Il envoya le lendemain un pâté et deux bouteilles de vin, et mena vingt-cinq gentilshommes, comme gouverneur du pays. Quand il alloit au cabaret, au pis aller, il ne payoit que sa part, et, s’il pouvoit, il laissoit payer les autres pour lui. Un jour, en une petite ville, quand il voulut compter avec l’hôte, cet homme lui dit que les échevins de la ville avoient payé sa dépense : il lui demanda combien il avoit eu : « Monseigneur, répondit l’hôte, on a un peu payé la qualité : j’ai eu cinquante écus de plus que je n’aurois eu d’un autre. » On dit qu’il le contraignit à lui donner ces cinquante écus.

Une autre fois, comme il étoit prêt de signer un bail à ferme d’une de ses terres, il dit aux fermiers qu’ils lui confessassent combien ils donnoient à Perrault, son secrétaire, et, les ayant obligés d’avouer qu’ils lui donnoient cent écus, il se les fit bailler, leur disant que, puisque ce n’étoit que pour le faire signer, qu’il alloit signer, et qu’ils n’auroient plus affaire de son secrétaire. Cependant ce secrétaire a fait une grande fortune avec lui, car il faut qu’un habile homme fasse ses affaires et celles de son maître à la fois. Il lui prêtoit de l’argent pour entrer en une affaire, s’en faisoit payer l’intérêt, puis, comme il étoit homme de bon compte, il lui disoit : « Tenez, il y a tant de profit pour vous. » Quand on lui donnoit de l’argent pour quelque affaire, il le mettoit dans un coffre, et le rendoit si l’affaire ne se faisoit pas[4].

Les habitants de je ne sais quelle paroisse le prièrent un jour de trouver bon qu’ils s’avouassent de lui pour être exemptés des gens de guerre : « Mais, leur dit-il, que me donnerez-vous ? — Monseigneur, nous vous ferons un présent. — Mais je veux quelque chose de certain. » Il ne leur promit point qu’auparavant ils ne fussent tombés d’accord de la somme et du terme, et il les avertit, comme ils s’en alloient, qu’ils lui envoyassent sans faute cette somme, car il la leur demanderoit plutôt la veille que le lendemain.

Un jour qu’il avoit haussé bien des fermes, le marquis de Rostaing, autre avaricieux, disoit : « Voilà un homme qui nous apprend bien à vivre. » Il avoit l’âme d’un intendant de grande maison : jamais homme n’a tenu ses papiers en meilleur ordre. Il couroit à cheval sur une haquenée par Paris, avec un seul valet de pied, pour solliciter un procès. Il alloit chez feu La Martellière, les jours de son conseil : en ces temps-là les avocats n’étoient pas si lâches qu’à cette heure. Il alloit voir Vitray deux fois la semaine, comme un homme de bon sens. S’il eût été propre, il n’auroit point été trop mal. Il eut de belles terres de la confiscation de M. de Montmorency ; mais son plus grand bien venoit des affaires qu’il avoit faites.

M. le Prince dépensoit pourtant beaucoup ; mais sa dépense ne paroissoit pas. Il avoit des équipages complets en plusieurs maisons ; il donnoit à ses gens le moins qu’il pouvoit ; mais il payoit tous les premiers de l’an, et à Pâques il leur donnoit de quoi aller à confesse. Jamais il n’y a eu une maison mieux réglée : ce n’eût pas été un mauvais roi. Véritablement il n’eût pas été si redouté qu’Henri IV. On perdit furieusement à sa mort, car il n’eût pas souffert les barricades, ni le blocus de Paris.

Parlons à cette heure de sa politique. On a cru qu’il s’étoit engagé, à Rome, à tourmenter les Huguenots ; d’autres disoient que, de peur qu’on ne crût qu’il vouloit se brouiller avec eux comme son grand-père et son père, il témoignoit plus de haine pour eux qu’il n’en avoit. Il écrivit je ne sais quoi contre les Jansénistes, et fit étudier ses deux fils aux Jésuites.

Il savoit si peu qui étoient les beaux esprits, qu’un jour ayant trouvé madame de Longueville, sa fille, à table (M. Chapelain dînoit avec elle), elle se leva, parce qu’il lui vouloit dire quelque chose ; après il lui demanda : « Qui est ce petit noireau ? — C’est M. Chapelain, dit-elle. — Qui est-il ? — C’est lui qui fait la Pucelle. — Ah ! dit-il, c’est donc un statuaire ? »

Au retour d’Italie, de peur de donner de l’ombrage à M. de Luynes, il s’alla confiner à Bourges. Ce fut là qu’il connut Perrault qui y étoit écolier, et qui devint enfin son maître, car il juroit plus haut que lui. Sous le cardinal de Richelieu, il n’a pas soufflé. Il disoit un jour à son fils : « C’est bon pour vous, qui êtes vaillant. » Il ne croyoit pas que son fils, s’exposant comme il faisoit, lui dût survivre, et quand il sut l’affaire de Fribourg : « Ah ! dit-il, il n’y en a plus que pour une campagne. »

Quand il sut que M. d’Enghien n’avoit point été voir M. le cardinal de Lyon, il envoya quérir Dalier, homme d’affaires, son grand factotum en fait de finances, après Perrault, et lui dit en une colère horrible : « Vous avez fait donner dix mille écus à mon fils à Lyon, vous êtes cause de sa perte : s’il n’eût point eu tant d’argent, il fût allé voir le cardinal de Lyon, oncle de sa femme ; il n’eût pas passé sans lui rendre visite. » Dalier dit qu’il n’avoit fait compter à M. d’Enghien que cent pistoles par-delà la somme ordonnée par M. le Prince. Or, le cardinal de Richelieu prit cela au point d’honneur ; c’étoit par fierté que M. d’Enghien n’avoit point été voir le cardinal de Lyon, sous prétexte que les princes du sang ne vouloient céder qu’au seul cardinal de Richelieu, et non aux autres. Ils lui cédoient, disoient-ils, comme premier ministre, comme les princes autrefois cédoient à l’abbé Suger. Mais il étoit régent. Le cardinal, qui vouloit plaire à Rome, disoit que c’étoit à la pourpre éminentissime qu’il falloit rendre cet honneur. Il rapportoit l’exemple des souverains d’Italie. Le cardinal de Richelieu, effectivement, vouloit qu’ils cédassent au cardinal Mazarin. Au retour de Perpignan, par dépit, le père et le fils s’en allèrent en Bourgogne, et ils y étoient quand le cardinal mourut. On a cru que le cardinal avoit alors dessein de les perdre quand il mourut ; mais c’étoit seulement qu’il les vouloit désunir pour être maître du duc d’Enghien, et l’obliger d’avoir recours à lui.

Le Roi avait laissé ici feu M. le Prince pour commander durant le voyage de Perpignan. Au Te Deum il se mit à la tête du parlement, comme le Roi. Le parlement vouloit se retirer, le premier président Molé leur remontra que cela déplairoit au Roi, mais il signifia à M. le Prince que c’étoit entreprendre sur le parlement, et qu’on s’en plaindroit au Roi ; en effet, M. le Prince eut une réprimande.

Il fit une fois un vilain tour à M. d’Enghien à Fribourg. M. d’Enghien avoit grivelé sur les gens de guerre trente mille écus qu’il envoya en or à Paris. M. le Prince en fut averti. Il va avec un commissaire, lui-même, car Perrault n’y voulut jamais aller, faire ouvrir la malle où étoit cet or, et en paya ce que son fils devoit à M. de Longueville et à d’autres, et quand il revint, il lui donna des quittances au lieu de ses louis d’or, en lui disant : « Il faut toujours commencer par payer ses dettes. »

  1. Mort le 26 décembre 1646. Père du grand Condé.
  2. Voyez l’article de la princesse de Condé, sa femme.
  3. Il disoit : « Il est vrai, je suis poltron ; mais ce b..... de Vendôme l’est encore plus que moi. » (T.)
  4. Perrault acheta par la suite une charge de président à la chambre des comptes, et par son testament il fonda un service annuel pour le repos de l’âme de Henri de Bourbon, prince de Condé. Ce service fut célébré pour la première fois le 10 décembre 1683 dans l’église des Jésuites de la rue Saint-Antoine. Ce fut Bourdaloue qui prononça l’oraison funèbre. (Lettre de Madame de Sévigné à Bussy Rabutin, du 16 décembre 1683.)