Les Historiettes/Tome 2/24

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Texte établi par Monmerqué, de Chateaugiron, Taschereau, 
A. Levavasseur
(Tome 2p. 144-180).


BOIS-ROBERT [1].


Bois-Robert se nomme Metel. Il est fils d’un procureur[2] de Rouen qui étoit Huguenot. Il l’a été lui-même aussi. Il se mit au barreau à Rouen. Un jour étant prêt à plaider, une maquerelle le vint avertir qu’une fille l’accusoit de lui avoir fait deux enfants. Il ne laissa pas de plaider, et après il va pour se défendre. Mais ayant eu avis que le juge d’une petite justice par-devant lequel il avoit été assigné, le vouloit faire arrêter, il se sauve, vient à Paris, et s’attache au cardinal Du Perron[3], puis au cardinal de Richelieu qui ne le goûtoit point, et plusieurs fois il gronda ses gens de ne le pas défaire de cet homme. « Hé ! monsieur, lui dit Bois-Robert, qui a toujours été lâche, vous laissez bien manger aux chiens les miettes qui tombent de votre table. Ne vaux-je pas bien un chien ? »

Pour subsister à la cour, Bois-Robert s’avisa d’une subtile invention ; il demanda à tous les grands seigneurs de quoi faire une bibliothèque[4]. Il menoit avec lui un libraire qui recevoit ce qu’on donnoit, et il le lui vendoit moyennant tant de paraguante. Il a confessé depuis qu’il avoit escroqué cinq ou six mille francs comme cela. On n’a osé mettre le conte ouvertement dans Francion[5], mais on l’a mis comme si c’eût été un musicien qui eût demandé pour faire un cabinet de toutes sortes d’instruments de musique.

Il devint chanoine de Saint-Ouen de Rouen. Il fut assez imprudent pour faire quelque raillerie du Chapitre, mais le Chapitre lui en fit faire une espèce d’amende honorable en présence de tous les chanoines.

Mademoiselle de Toucy, aujourd’hui madame la maréchale de La Mothe[6], tomba malade dans l’abbaye de Saint-Amand de Rouen, dont sa sœur étoit abbesse. Bois-Robert promit à la malade que l’on ne sonneroit point les cloches de l’église cathédrale le jour de la Vierge ; il ne put l’obtenir du Chapitre[7]. Le lendemain il envoya sur cela des vers à mademoiselle de Toucy, où il lui disoit que mademoiselle de Beuvron, qui est aujourd’hui madame d’Arpajon, sa rivale en beauté, avoit par son crédit, comme fille du gouverneur du vieux Palais, empêché que le Chapitre fît cette galanterie, dans l’espoir que ses appas en diminueroient. Les chanoines furent assez sots pour se mettre en colère contre Bois-Robert. Il fut interdit ; il en appela comme d’abus ; enfin on fit entendre au Chapitre qu’il se tournoit en ridicule, et l’interdiction fut levée.

Il raconte que de ce temps-là on s’avisa de jouer dans un quartier de Rouen une tragédie de la Mort d’Abel. Une femme vint prier que son fils en fût, et qu’elle fourniroit ce qu’on voudroit. Tous les personnages étoient donnés, cependant les offres étaient grandes ; on s’avisa de lui donner le personnage du sang d’Abel. On le mit dans un porte-manteau de satin rouge cramoisi, on le rouloit de derrière le théâtre, et il crioit : Vengeance, vengeance.

Il conte encore qu’ayant fait un voyage à Rome, et ayant salué jusqu’à se prosterner un certain cardinal Scaglia, qui ne lui rendit point son salut, il crut qu’il y alloit de l’honneur de la nation, surtout ayant deux estafiers après lui. La première fois donc qu’il rencontra le cardinal, il enfonça son chapeau et le regarda effrontément entre les deux yeux sans le saluer. Le cardinal en colère fait courir après lui : il se sauve dans une église. Le cardinal s’excusoit sur sa mauvaise vue pour la première fois, et disoit qu’à la deuxième quel coglion l’havea vituperato. Il fallut capituler, et il en fut quitte pour saluer à l’avenir le cardinal fort humblement.

Il y avoit alors un gentilhomme breton à Rome, à qui il prit une telle haine pour les prêtres, et surtout pour les cardinaux, que quand il prenoit un cocher, c’étoit à condition de n’arrêter point devant eux ; tous le lui promettoient, cependant ils lui manquoient tous de parole ; mais lui se mettoit à pisser quand ils arrêtoient. Les cardinaux ne faisoient qu’en rire, et chacun le montroit au doigt. Non content de cela, il fit venir le curé de son village, par belles promesses, et quand il fut à Rome, il l’intimida tant qu’il l’obligea à se faire doyen de ses estafiers, avec une soutanelle qui ne lui alloit qu’au genou. On s’en plaignit à l’ambassadeur de France qui envoya quérir ce maître fou. « Monsieur, lui répondit notre homme, c’est que j’ai cru que je ne pouvois mieux humilier les prêtres qu’en faisant un prêtre estafier, et puisqu’ils le prennent là, je le ferai le dernier de tous les miens. Il m’a coûté deux cents écus à le faire venir, je n’ai garde d’avoir employé cet argent pour rien. » Enfin on fut contraint de faire évader ce prêtre.

Un jour que Bois-Robert étoit avec le cardinal, alors évêque de Luçon, on apporta des chapeaux de castor. L’évêque en choisit un : « Me sied-il bien, Bois-Robert ? — Oui, mais il vous siérait encore mieux s’il étoit de la couleur du nez de votre aumônier. » C’étoit M. Mulot, alors présent, qui depuis ne le pardonna jamais à Bois-Robert. Une fois ce pauvre M. Mulot, qui aimoit le bon vin, en attendant l’heure d’un déjeûner, alla à la messe à l’Oratoire. Par malheur c’étoit M. de Bérulle, depuis cardinal, qui la disoit, et qui, avant que de consacrer, s’amusa à faire je ne sais combien de méditations. Mulot enrageoit, car il voyoit bien que tout seroit mangé. Enfin, après que tout fut dit, il s’en va tout furieux trouver M. de Bérulle : « Vraiment, lui dit-il, vous êtes un plaisant homme de vous endormir comme cela sur le calice : allez, vous n’en valez pas mieux pour cela. »

Une fois que le conseil étoit au pavillon de Charenton[8], il pria M. d’Effiat, alors premier écuyer de la grande écurie, de l’y mener pour quelque affaire. Mulot fut d’abord expédié, car on lui refusa ce qu’il demandoit. Chagrin du mauvais succès, il presse peu civilement d’Effiat de s’en retourner. « Je n’ai pas fait encore. — Ah ! me voulez-vous laisser à pied ? — Non, mais ayez patience. » Il grondoit. « Ah ! mons de Mulot, mons de Mulot, dit d’Effiat avec son accent d’Auvergnat. — Ah ! mons Fiat, mons Fiat, répond Mulot, quiconque alongera mon nom, je lui raccourcirai le sien ; » et, tout en colère, il s’en alla à pied.

Un jour qu’il avoit bien la goutte, Boileau rencontra son laquais : « Comment se porte ton maître ? lui dit-il. — Monsieur, il souffre comme un damné. — Il jure donc bien ? — Monsieur, répliqua naïvement le laquais, il n’a de consolation que celle-là dans son mal. »

Bois-Robert alla en Angleterre avec M. et madame de Chevreuse au mariage de Madame[9] pour y attraper quelque chose. Il y tomba malade, et fit une élégie où il appeloit l’Angleterre un climat barbare. Étourdiment il la montra à madame de Chevreuse, qui, aussi sage que lui, alla dire au comte de Carlisle et au comte d’Holland qu’il avoit fait une élégie, et la lui envoya demander pour la leur montrer. Il répondit qu’il ne l’avoit point, et que quand il l’auroit, elle savoit bien qu’il ne devoit point l’avoir. « Ah ! leur dit-elle, vous ne savez pas pourquoi il ne la veut pas donner, c’est qu’il y appelle l’Angleterre un climat barbare. » Le comte de Carlisle ne se tourmenta pas autrement de cela ; mais le comte d’Holland, qui prétendoit en galanterie, en querella Bois-Robert, la première fois qu’il le vit, et même en présence de madame de Chevreuse. Bois-Robert s’excusa, et dit qu’il tenoit pour barbares tous les lieux où il étoit malade, et qu’il en auroit dit autant du paradis terrestre en pareille occasion, « et depuis que je me porte bien, et que le Roi m’a fait la grâce de m’envoyer trois cents jacobus, je trouve le climat fort radouci. » Le comte de Carlisle oyant cette réponse, dit : « Cela n’est pas mal trouvé ; » mais l’autre enrageoit. Au retour, ils accompagnèrent madame de Chevreuse, et Bois-Robert, à quelques milles de Londres, en montant un coteau qui est sur le bord de la Tamise, comme tout le monde étoit descendu à cause que le chemin est fort rude : « Mon Dieu ! madame, dit-il, le beau pays ! — C’est pourtant un climat barbare, » dit le comte d’Holland, qui avoit toujours cela sur le cœur. Bois-Robert avoit acheté quatre haquenées. Il fit demander par madame de Chevreuse permission au duc de Buckingham, grand amiral, de les faire passer en France. Buckingham, dans le passe-port, ne put s’empêcher, après ces mots : quatre chevaux, d’ajouter : pour le tirer d’autant plus promptement de ce climat barbare. Je vous laisse à penser combien il eût mal passé son temps, sans la considération du mariage. Comme Bois-Robert faisoit un jour reproche de cela à madame de Chevreuse : « Vraiment, lui dit-elle, ce n’est pas la plus grande méchanceté que je vous aie faite ; je vous ai fait contrefaire le comte d’Holland une fois que le roi d’Angleterre et lui étoient cachés derrière une tapisserie. » Or ce comte d’Holland disoit : fou tistiquer pour il faut distinguer.

Bois-Robert, bien établi chez le cardinal de Richelieu, se mit à servir tous ceux qu’il pouvoit, car il est officieux.

Il avoit présenté au cardinal le panégyrique de Gombauld. Le cardinal le prit, le fit mettre auprès de son lit, et dit : « Je m’éveillerai cette nuit, et je me le ferai lire. » Ce n’étoit point le compte de Bois-Robert, et encore moins de Gombauld, qu’un garçon apothicaire, qui couchoit dans la chambre de Son Éminence, lût cette pièce. Bois-Robert se glisse tout doucement et la prend ; le cardinal s’éveille, ne trouve point le panégyrique ; il envoie voir si Bois-Robert étoit couché ; on lui dit que non ; Bois-Robert descend, lui avoue tout, et ajoute qu’exprès il ne s’étoit point couché : il lut les vers, qui plurent extrêmement au cardinal.

En ce temps-là, je ne sais quel provincial dédia un livre à Bois-Robert, où il lui donnoit la qualité de favori de campagne du cardinal de Richelieu. M. d’Orléans (Gaston) appeloit Du Boulay, un de ses officiers, b..... de campagne, et feu Renaudot, le gazetier, donnoit le titre de femme de campagne du duc de Lorraine à madame de Cantecroix.

Bois-Robert témoigna en l’affaire de Mairet que je vais conter, non-seulement de la bonté, mais de la générosité. Mairet[10] lui avoit rendu de mauvais offices auprès de feu M. de Montmorency[11], et avoit bafoué ses pièces de théâtre ; cependant, se voyant réduit à la nécessité, ou de mourir de faim, ou d’avoir recours à Bois-Robert, il va trouver M. Chapelain et M. Conrart, leur dit que M. le cardinal avoit répondu à madame d’Aiguillon et à M. le grand-maître, que Bois-Robert et lui feroient cela, et qu’ils n’en parlassent plus ; qu’il reconnoissoit sa faute, et que s’ils vouloient parler pour lui à M. de Bois-Robert, il pouvoit les assurer qu’à l’avenir on auroit tout sujet d’être satisfait de son procédé ; ils parlèrent à Bois-Robert, qui leur dit : « Je veux qu’il vous en ait l’obligation. » En effet, il dit au cardinal : « Monseigneur, quand ce ne seroit qu’à cause de la Silvie, toutes les dames vous béniront d’avoir fait du bien au pauvre Mairet. » Le cardinal lui donna deux cents écus de pension. Bois-Robert les porta à M. Conrart. Mairet l’en vint remercier, et se mit à genoux devant lui.

Quand on fit l’Académie, Bois-Robert y mit bien des passe-volants[12]. On les appeloit les enfans de la pitié de Boisrobert. Par ce moyen, il leur fit donner pension. Il s’appelle, en je ne sais quelle épître imprimée, car son volume d’épîtres est ce qu’il a fait de meilleur, Solliciteur des Muses affligées. Il envoyoit souvent la pension à ces pauvres diables d’auteurs, et à loisir il se remboursoit. Il s’est brouillé bien des fois avec le cardinal pour avoir parlé trop hardiment pour le tiers et pour le quart ; mais souvent il disoit au cardinal tout ce qu’il vouloit, quoique le cardinal ne le voulût pas. Il savoit son faible, et voyoit bien que Son Éminence aimoit à rire.

M. le maréchal de Vitry, ayant été mis dans la Bastille, envoya prier Bois-Robert à dîner, lui fit grand’chère, et lui fit promettre de dire telle et telle chose au cardinal. Bois-Robert le soir entre dans la chambre de Son Éminence : « Ah ! voilà le Bois, voilà le Bois, » dit le cardinal. (Il l’appeloit ainsi à cause que M. de Châteauneuf, pour obliger Bois-Robert à le servir auprès de certaines filles de sa connoissance, lui avoit scellé le don d’un certain droit sur le bois qui vient de Normandie, quoique cette affaire eût été rebutée cent fois.) « Eh bien ! le Bois, quelles nouvelles ? » car il le divertissoit à lui conter ce qu’il avoit appris. « Monseigneur, je vous dirai premièrement que j’ai fait aujourd’hui la plus grande chère du monde ; vous ne devineriez pas où : à la Bastille, dans la chambre de M. de Vitry. — Oui ! dit le cardinal. — Monseigneur, vous ne sauriez croire qu’il est devenu savant. Il m’a voulu prouver par des passages des Pères, que frapper un évêque n’étoit pas un crime. — Ah ! le Bois, reprit le cardinal, vous êtes donc le censeur du Roi ; le Roi a blâmé son action et veut qu’il en soit puni. » (Notez que M. de Bordeaux étoit alors mieux avec le cardinal qu’il n’a jamais été.) « Ah ! vraiment, vous faites le petit ministre, je vous trouve bien insolent. — Vous avez raison, monseigneur, punissez-moi, ordonnez tout ce qu’il vous plaira contre moi, si je parle plus d’affaires d’État. » Et après, pour le tirer de ce discours : « Monseigneur, vous m’aviez donné une telle commission : cela a réussi comme vous souhaitiez. » Il lui en rendoit compte exactement. « Mais, monseigneur, on m’a chargé encore de vous dire… — Mais est-ce affaires d’État ? — Non, ce n’est point affaires d’État ; que le maréchal de Vitry donnera tant à sa fille en mariage, et que vous lui fassiez l’honneur de lui donner qui vous voudrez pour mari. — Tout beau, le Bois, dit le cardinal. — Monseigneur, disoit Bois-Robert pour rompre les chiens, vous m’avez fait l’honneur de me donner une telle commission, j’ai fait ceci et cela. » Il lui en disoit toutes les circonstances. « Attendez, monseigneur, j’ai encore eu charge de vous dire que M. de Vitry a un grand garçon bien fait, bien nourri, qu’il vous offre ; ordonnez de lui comme vous voudrez. — Ah ! le Bois. — Monseigneur, ma troisième commission étoit… » Il lui parloit de je ne sais quel ordre qu’il lui avoit donné. « Ce vilain, disoit le cardinal, me dira tout, sans que je m’en puisse fâcher. »

Citois[13], médecin du cardinal, et Bois-Robert se servoient l’un l’autre ; une fois à Ruel, Bois-Robert étoit mal avec le cardinal, pour quelque chose dont il l’avoit trop pressé. L’Éminentissime, las de l’entretien de quelqu’un qui l’avoit fort ennuyé, demanda à Citois : « Qui est là dedans ? — Il n’y a, dit Citois, que le pauvre Bois-Robert ; je l’ai trouvé tantôt dans le parc, qui alloit se jeter dans l’eau, si je ne l’en eusse empêché. — Faites-le venir, » dit le cardinal. Bois-Robert vient, et lui fait des contes. Ils furent meilleurs amis que jamais.

Une fois il fit prendre au cardinal un page en dépit de lui. Le cardinal y étoit plus délicat que le Roi, et ne vouloit que des fils de comte et de marquis. Un président de Dijon y vouloit mettre son fils. Il en fait parler par Bois-Robert, et le cardinal le rebute. Bois-Robert ne laisse pas d’écrire qu’on envoyât ce garçon le plus brave qu’on pourroit. Il vient. Bois-Robert dit au cardinal : « Monseigneur, le page que vous m’avez promis de prendre est arrivé. — Moi ! — Oui, monseigneur. — Je n’y ai pas songé. — Hé ! monseigneur, parlez bas ; il est là ; s’il vous entendoit, vous le désespéreriez. — Moi ! je vous l’ai promis ? — Oui, monseigneur ; ne vous souvient-il pas que ce fut un tel jour qu’un tel vint vous faire la révérence. » Enfin il fut contraint, par l’effronterie de Bois-Robert, de le prendre.

En revanche, s’il a servi bien des gens, il a bien nui aussi à quelques-uns. Desmarets se plaint fort de lui, car il dit qu’en lisant au cardinal les remarques de Costar sur les odes de Godeau et de Chapelain, en un endroit où l’auteur comparoit avec les stances de ces messieurs dix ou douze vers d’une pièce au cardinal, qu’il louoit fort, Son Éminence ayant demandé de qui elle étoit, il dit de Marbeuf[14] ; et elle étoit de Desmarets. Il craignoit Desmarets, que Bautru introduisoit chez le cardinal, et qui, ayant un esprit universel et plein d’instruction, étoit assez bien ce qu’il lui falloit. Mais il n’étoit pas propre pour faire rire, et Bois-Robert eût toujours eu son véritable emploi tout entier. Il fit bien pis une autre fois, car, par une malice de vieux courtisan, il s’avisa de dire au cardinal que ses gardes ne se contentoient pas d’entrer à la comédie sans payer, mais qu’ils y menoient encore des gens. « Oui ! dit le cardinal, qui vouloit se faire aimer de ses gardes ; on se plaint donc de mes gardes ? » Bois-Robert se retire, et en passant par la salle des gardes, il leur dit que Desmarets avoit dit telle et telle chose contre eux. Depuis cela, les gardes poussoient le valet de Desmarets aux ballets et aux comédies mêmes qu’il avoit faites, et lui disoient que c’étoit à cause qu’il étoit à M. Desmarets. Desmarets s’en plaignit à Manse, lieutenant des gardes, qui leur en demanda la raison. On sut que c’étoit une calomnie de Bois-Robert.

Pour divertir le cardinal et contenter en même temps l’envie qu’il avoit contre le Cid, il le fit jouer devant lui en ridicule par les laquais et les marmitons. Entre autres choses, en cet endroit où don Diègue dit à son fils :

Rodrigue, as-tu du cœur ?


Rodrigue répondoit :

Je n’ai que du carreau.

On ne sauroit faire un conte plus plaisamment qu’il le fait ; il n’y a pas un meilleur comédien au monde. Il est bien fait de sa personne. Il dit qu’une fois, par plaisir, le cardinal en particulier leur ordonna à lui et à Mondory[15] de pousser une passion, et que le cardinal trouva qu’il avoit mieux fait que le plus célèbre comédien qui ait peut-être été depuis Roscius.

Il fut pourtant disgracié une fois pour long-temps, et il ne profita guère de son rétablissement. Voici comme j’en ouïs conter l’histoire : à une répétition, dans la petite salle, de la grande comédie que le cardinal fit jouer, Bois-Robert, à qui il avoit donné charge de ne convier que des comédiens, des comédiennes et des auteurs pour en juger, fit entrer la petite Saint-Amour, Frérolot, une mignonne, qui avoit été un temps de la troupe de Mondory. Comme on alloit commencer, voilà M. D’Orléans qui entre. On n’avoit osé lui refuser la porte ; le cardinal enrageoit. Cette petite gourgandine ne se put tenir ; elle lève sa coiffe, et fait tant que M. d’Orléans la voit. Quelques jours après, on joue la grande comédie. Bois-Robert et le chevalier Desroches avoient ordre de convier les dames ; plusieurs femmes non conviées, et entre elles bien des je ne sais qui, entrèrent sous le nom de madame la marquise celle-ci, et madame la comtesse celle-là. Deux gentilshommes qui les recevoient à la porte, voyant que leur nom étoit sur le mémoire, et qu’elles étoient bien accompagnées, les livroient à deux autres qui les menoient au président Vigné et à M. de Chartres (Valençay, depuis archevêque de Reims, que Bois-Robert appeloit le Maréchal-de-camp comique), et ils avoient le soin de les placer[16]. Le Roi, qui étoit ravi de pincer le cardinal, ayant eu vent de cela, lui dit, en présence de M. d’Orléans : « Il y avoit bien du gibier l’autre jour à votre comédie. — Hé ! Comment n’y en auroit-il point eu, dit M. d’Orléans, puisque, dans la petite salle où j’eus tant de peine à entrer moi-même, la petite Saint-Amour, qui est une des plus grandes gourgandines de Paris, y étoit. » Voilà le cardinal interdit ; il enrageoit, et ne dit rien, sinon : « Voilà comme je suis bien servi ! » Au sortir de là : « Cavoie, dit-il à son capitaine des gardes, la petite Saint-Amour étoit l’autre jour à la répétition. — Monseigneur, elle n’est point entrée par la porte que je gardois. » Palevoisin, gentilhomme de Touraine, parent de l’évêque de Nantes, Beauveau, ennemi de Bois-Robert, dit sur l’heure au cardinal : « Monseigneur, elle est entrée par la porte où j’étois ; mais c’est M. de Bois-Robert qui l’a fait entrer. » Bois-Robert, qui ne savoit rien de cela, trouva M. le chancelier qui dit : « M. le cardinal est fort en colère contre vous, ne vous présentez pas devant lui. » Au même temps le cardinal le fait appeler. Il n’y avoit que madame d’Aiguillon qui ne l’aimoit pas, et M. de Chavigny qui l’aimoit assez. Le cardinal lui dit d’un air renfrogné : « Bois-Robert (point le Bois), de quoi vous êtes-vous avisé de faire entrer une petite garce à la répétition l’autre jour ? — Monseigneur, je ne la connois que pour comédienne, je ne l’ai jamais vue que sur le théâtre, où Votre Éminence l’avoit fait monter. » (Cependant il avoue que le matin elle l’avoit été prier de la faire entrer.) « Je ne sais pas d’ailleurs ce qu’elle est : fait-on information de vie et de mœurs pour être comédienne ? je les tiens toutes garces, et ne crois pas qu’il y en ait jamais eu d’autres. — S’il n’y a que cela, dit le cardinal à sa nièce, je ne vois pas qu’il y ait de crime. » Bois-Robert pleura, fit toutes les protestations imaginables ; mais le cardinal, à qui ce que le Roi avoit dit tenoit furieusement au cœur, lui dit : « Vous avez scandalisé le Roi, retirez-vous. » Voilà Bois-Robert au lit ; toute la cour et tous les parents du cardinal le visitèrent. Le maréchal de Gramont y alla plusieurs fois, et à la dernière il lui dit : « Si vous pouviez vous taire, je vous dirois un secret ; mais n’en parlez point : dimanche vous serez rétabli. M. le cardinal doit voir le Roi samedi, il vous justifiera. » Le dimanche venu, voilà l’abbé de Beaumont qui le vient trouver. Bois-Robert dit, dès qu’il le vit : « Me voilà rétabli. » Il ne fit pourtant semblant de rien. L’abbé s’approche en sanglotant, fait la grimace tout du long, car il ne l’aimoit pas : lui, Grave et Palevoisin étoient jaloux de Bois-Robert, peut-être aussi les avoit-il joués, et enfin il lui dit que le Roi n’avoit pas voulu écouter Son Éminence, et lui avoit dit : « Bois-Robert déshonore votre maison. » Bois-Robert eut donc ordre de se retirer à son abbaye (elle s’appelle Châtillon) ou à Rouen, où il étoit chanoine ; il aima mieux aller à Rouen. Or ce désordre venoit de plus loin. M. le Grand, voulant perdre La Chesnaye, qui, comme je l’ai déjà dit, étoit l’espion du cardinal, s’adressa à Bois-Robert, et seul à seul, à Saint-Germain, lui dit qu’il avoit toujours fait cas de lui, et que M. le maréchal d’Effiat l’avoit toujours aimé ; que jusqu’ici M. de Bois-Robert n’avoit volé que pour alouettes et pour moineaux, et qu’il le vouloit faire voler pour perdrix et pour faisans ; qu’il lui falloit faire attraper quelque grosse pièce ; qu’il étoit temps qu’il pensât à sa fortune, et qu’il le prioit de le servir. « La Chesnaye, ajouta-t-il, me trahit ; il a eu une longue conférence avec M. le cardinal, dans le jardin, au sortir de laquelle Son Éminence m’a traité comme un écolier. Vous pouvez aisément me dire qui a introduit La Chesnaye auprès du cardinal, et qui sont ses amis dans la maison, je les veux tous perdre. » Ensuite il s’emporta un peu, et dit que le cardinal le maltraitoit, mais que par la mordieu..... et il s’arrêta sans rien dire davantage. Bois-Robert, voyant cela, eût bien voulu n’avoir point eu de conférence avec M. le Grand, et après lui avoir promis de savoir qui étoient les amis de La Chesnaye, s’en va chez madame de Lansac, gouvernante de M. le Dauphin, et lui demande conseil. Madame de Lansac est d’avis d’en avertir le cardinal ; Bois-Robert dit qu’il ne le veut point, que ce n’est qu’une boutade de jeune homme, qu’il ne sauroit se résoudre à lui nuire. Depuis, M. le Grand cherchoit Bois-Robert partout, et Bois-Robert l’évitoit. Il se met dans l’esprit que Bois-Robert lui avoit fait un méchant tour. Il parle mal de lui au Roi, et se sert de tout ce qu’on avoit dit contre Bois-Robert. C’est à cause de cela que le Roi disoit que Bois-Robert déshonoroit la maison de son maître. Voilà principalement sur quoi le Roi se fondoit. Bois-Robert ayant découvert au cardinal que Saint-Georges, gouverneur du Pont-de-l’Arche, prenoit tant sur chaque bateau qui remontoit, et qu’on appeloit ces bateaux des cardinaux, Saint-Georges fut chassé, et pour se venger, il dit que Bois-Robert avoit vitupéré son fils, qui étoit page du cardinal. Palevoisin avoit fait pis, car il avoit dit la même chose devant quatorze personnes dans l’antichambre. Bois-Robert le sut, il prend le maréchal de Gramont. « Monsieur, lui dit-il, faisons venir le page. — Il est couché, dit-on. — Faisons-le lever. » Le page, qui ne savoit pas que son père eût fait cette calomnie, dit qu’il feroit démentir ou mourir tous ceux qui l’avoient dit ; le maréchal de Gramont fit tant, que Bois-Robert se contenta que Palevoisin dît en pleine garde-robe que tous ceux qui disoient qu’il avoit dit telle et telle chose de M. de Bois-Robert, en avoient menti. Voilà d’où venoit la haine de Palevoisin contre lui.

Bois-Robert étant à Rouen, le maréchal de Guiche, y allant comme lieutenant de roi de Normandie, demanda au cardinal s’il ne trouveroit point mauvais qu’il le vît. « Vous me ferez plaisir, » dit le cardinal. Bois-Robert traita magnifiquement le maréchal, et perdit après-dîner six-vingts pistoles contre lui, car il ne peut se tenir de jouer, et joue comme un enfant.

Le cardinal fit ensuite le voyage de Perpignan, et comme il étoit malade à Narbonne, Citois lui dit : « Je ne sais plus que vous donner, si ce n’est trois dragmes de Bois-Robert après le repas. — Il n’est pas encore temps, monsieur Citois, » dit le cardinal.

Après la mort de M. le Grand, tout le monde parla pour Bois-Robert. Le cardinal Mazarin lui écrivit : « Vous pouvez aller à Paris, si vous y avez des affaires. » Bois-Robert y vient, et en attendant Son Éminence il perd vingt-deux mille écus qu’il avoit en argent comptant. Le cardinal arrivé, le cardinal Mazarin écrit à Bois-Robert : « Venez me demander un tel jour, et fussé-je dans la chambre de Son Éminence, venez me trouver. » Bois-Robert y va. Le cardinal l’embrasse en sanglotant, car il aimoit ceux dont il croyoit être aimé[17]. Bois-Robert, qui voyoit pleurer son maître, ne put cette fois, contre sa coutume, trouver une larme. Il s’avise de faire le saisi, et le cardinal Mazarin, qui le vouloit servir, dit : « Voyez ce pauvre homme, il étouffe ; il en est si saisi qu’il ne sauroit pleurer ; quelquefois on est suffoqué pour moins que cela ; un chirurgien, vite. » On saigne Bois-Robert, qui se portoit le mieux du monde ; on lui a tiré trois grandes palettes de sang. Tous ses envieux le vinrent embrasser, mais le cardinal mourut dix-neuf jours après. Bois-Robert dit que c’est le seul bien que le cardinal Mazarin lui ait fait que de lui faire tirer ces trois palettes de sang.

Après la mort du cardinal de Richelieu, Bois-Robert dit à madame d’Aiguillon qu’il n’auroit pas moins de zèle pour elle qu’il n’en avoit eu pour son oncle. Elle le remercia, et lui promit qu’il ne seroit pas long-temps sans recevoir des marques de l’affection qu’elle avoit pour lui, puisque son neveu avoit des abbayes dont dépendoient de bons prieurés. Bois-Robert eut plusieurs avis, mais les prieurés qu’il demandoit avoient toujours été donnés la veille. Il se douta qu’il y avoit de la fourberie, et, pour en être éclairci, il la fut trouver un jour avec une lettre par laquelle on lui donnoit avis que le prieuré de Kermassonnet étoit vacant, et qu’il y étoit à la collation de l’abbé de Marmoustier. « Hé ! mon pauvre monsieur de Bois-Robert, s’écria-t-elle, que je suis malheureuse ! si vous fussiez venu deux heures plus tôt, vous l’auriez eu. — Je n’en serois pas mieux, madame, car vous pouvez disposer de ce prieuré-là comme de la lune. — Et pourquoi ? — C’est qu’il n’y en a jamais eu de ce nom-là ; je vous rends grâces de votre bonne volonté, me voilà convaincu plus que jamais de votre sincérité et de votre bonne fois. »

Bois-Robert, quelques années après, eut un grand démêlé avec M. de La Vrillière, secrétaire d’État. Il avoit ôté de dessus l’état des pensions un frère de Bois-Robert nommé d’Ouville[18], qui y étoit comme ingénieur. Bois-Robert le fit prier par tout le monde de l’y remettre ; ses amis lui dirent : « Nous l’avons un peu ébranlé, voyez-le. » Bois-Robert y va : La Vrillière le reçoit par un mortdieu. « Mortdieu ! monsieur, vous vous passeriez bien de me faire accabler par tout le monde pour votre frère, pour un homme de nul mérite[19]. » Bois-Robert, en contant cela, disoit : « Je le savois bien, il n’avoit que faire de me le dire, je n’allois pas là pour l’apprendre. » Ce qui fâchoit le plus Bois-Robert, c’est que cet homme lui avoit fait la cour autrefois : « Ah ! monsieur, lui dit-il, je ne croyois pas que les ministres d’État jurassent comme vous faites. Mortdieu, il siéroit bien autant à un charretier qu’à vous. Allez, monsieur, mon frère sera mis sur l’état malgré vous et vos dents. » De ce pas il alla trouver le cardinal Mazarin, à qui il fit sa déclaration de ne prétendre rien de lui que cela, mais qu’il y alloit de son honneur. Le cardinal le lui promit. Cependant, dans son ressentiment, Bois-Robert fit une satire plaisante contre La Vrillière qu’il appelle Tirsis. Il y a en un endroit :

Le Saint-Esprit, honteux d’être sur ses épaules,
Pour trois sots comme lui s’envoleroit des Gaules.


Il l’a dite à tout le monde ; les uns en retinrent un endroit, les autres un autre ; M. de La Vrillière le sut ; M. de Chavigny avertit l’abbé que M. de La Vrillière devoit aller au Palais-Royal faire ses plaintes. Bois-Robert prend les devants avec le maréchal de Gramont ; ils vont au cardinal qui ne se pouvoit tenir de rire : « Monseigneur, lui dit Bois-Robert, ce n’est point contre M. de La Vrillière que j’ai fait ces vers ; j’ai lu les Caractères de Théophraste, et à son imitation j’ai fait le caractère d’un ministre ridicule. — Vous voyez l’injustice, disoit le maréchal ; le pauvre Bois-Robert, l’aller accuser de cela ! » On lui fait réciter les vers tout du long ; La Vrillière vient. « Monseigneur, il m’a vitupéré, il m’a jeté une bouteille d’encre sur le visage. — Monsieur de La Vrillière, ce n’est pas vous, disoit le cardinal, ce sont des Caractères de Théophraste. » Cependant il ne remettoit point le sieur d’Ouville sur l’état ; le cardinal enfin l’y fit remettre, car Bois-Robert l’attendoit tous les jours dans sa garde-robe. « Monseigneur, lui disoit-il, M. de La Vrillière dit qu’il ne le fera pas, quand la Reine le lui commanderoit ; il faut donc qu’il monte sur le trône après cela. » Durant ce désordre, feu M. d’Émery, par malice, fit dîner Bois-Robert chez lui vis-à-vis de La Vrillière, et guignoit, pour voir la grimace de son gendre. Penon, commis de La Vrillière, étoit lent à la délivrance du brevet. Bois-Robert lui montre quatre pistoles : aussitôt le brevet vint. Dès qu’il l’eut, Bois-Robert empoche ses quatre pistoles. « Ah ! monsieur, dit-il à Penon, je pense que je suis ivre ; à vous de l’argent ! je vous demande pardon, je ne songeois pas à ce que je faisois. » — « Enfin, dit Bois-Robert au cardinal, à qui il en faisoit le conte, mon impudence fut plus forte que la sienne. » D’Ouville fut payé durant trois ans de ses appointemens. Après cela La Vrillière voulut l’ôter de dessus l’état. Bois-Robert eut l’insolence de lui mander qu’il feroit imprimer la satire. L’autre n’osa. « Ce n’est qu’un coquin, disoit Bois-Robert, il devoit me faire assommer de coups de bâton. » Il est vrai qu’un de mes étonnements, c’est que l’archevêque de Bordeaux[20] ait été battu deux fois, et Bois-Robert pas une.

Une fois que Bois-Robert alla au Petit-Luxembourg voir M. de Richelieu, madame Sauvay, femme de l’intendant de madame d’Aiguillon, lui dit, dès qu’elle le vit : « Ah ! vraiment, monsieur de Bois-Robert, j’ai des réprimandes à vous faire. » Bois-Robert, pour se moquer d’elle, se mit incontinent à genoux. « Vous passez partout, lui dit-elle, pour un impie, pour un athée. — Ah ! madame, il ne faut pas croire tout ce qu’on dit : on m’a bien dit, à moi, que vous étiez la plus grande garce du monde. — Ah ! monsieur, dit-elle en l’interrompant, que dites-vous là ! — Madame, ajouta-t-il, je vous proteste que je n’en ai rien cru. » Toute la maison fut ravie de voir cette insolente mortifiée.

Une fois mademoiselle Melson, fille d’esprit, le déferra. Il lui contoit qu’il avoit peur qu’un de ses laquais ne fût pendu. « Voire, lui dit-elle, les laquais de Bois-Robert ne sont pas faits pour la potence ; ils n’ont que le feu à craindre[21]. »

Pour montrer combien il se cachoit peu de ses petites complexions, il disoit que Ninon lui écrivoit, parlant du bon traitement que lui faisoient les Madelonnettes où les dévots la firent mettre : « Je pense qu’à votre imitation je commencerai à aimer mon sexe. »

Il appeloit Ninon sa divine. Une fois il vint la voir tout hors de lui. « Ma divine, lui dit-il, je vais me mettre au noviciat des Jésuites ; je ne sais plus que ce moyen-là de faire taire la calomnie. J’y veux demeurer trois semaines, au bout desquelles je sortirai sans qu’on le sache, et on m’y croira encore. Tout ce qui me fâche, c’est que ces b......-là me donneront de la viande lardée de lard rance, et pour tous petits pieds quelques lapins de grenier. Je ne m’y saurois résoudre. » Il revint le lendemain. « J’y ai pensé, c’est assez de trois jours, cela fera le même effet. » Le voilà encore le lendemain. « Ma divine, j’ai trouvé plus à propos d’aller aux Jésuites, je les ai assemblés, je leur ai fait mon apologie, nous sommes le mieux du monde ensemble ; je leur plais fort, et en sortant un petit frère m’a tiré par ma robe et m’a dit : « Monsieur, venez-nous voir quelquefois, il n’y a personne qui réjouisse tant les Pères que vous. »

À une représentation d’une de ses pièces de théâtre, les comédiens dirent un méchant mot qui n’y étoit pas : « Ah ! s’écria-t-il de la loge où il étoit, les marauds me feront chasser de l’Académie. »

Bois-Robert, toujours bon courtisan, s’avisa de faire des vers contre les Frondeurs ; il n’y eut jamais un homme plus lâche. Le coadjuteur[22] le sut, et la première fois qu’il vint dîner chez lui : « Monsieur de Bois-Robert, lui dit-il, vous me les direz bien. » Bois-Robert crache, il se mouche, et sans faire semblant de rien, il s’approche de la fenêtre, et ayant regardé en bas, il dit au coadjuteur : « Ma foi, monsieur, je n’en ferai rien, votre fenêtre est trop haute. »

L’abbé de La Victoire dit que la prêtrise en la personne de Bois-Robert est comme la farine aux bouffons, que cela sert à le faire trouver plus plaisant.

Bois-Robert, en ce temps-là, s’abandonna de telle sorte à faire des contes comme celui des trois Racans[23], qu’on disoit, comme des marionnettes : Je vous donnerai Bois-Robert. De quelques-uns de ces contes-là, il voulut faire une comédie qu’il appeloit le Père avaricieux. En quelques endroits, c’étoit le feu président de Bercy et son fils, qui a été autrefois débauché, et qui maintenant est plus avare que son père. Il feignoit qu’une femme, qui avoit une belle-fille, sous prétexte de plaider, attrapoit la jeunesse ; là entroit la rencontre du président de Bercy chez un notaire, avec son fils qui cherchoit de l’argent à gros intérêts. Le père lui cria : « Ah ! débauché, c’est-toi ? — Ah ! vieux usurier, c’est vous, » dit le fils. Il y avoit mis aussi la conversation de Ninon et de madame Paget à un sermon, où cette dame, qui ne la connoissoit pas, se plaignit à elle que Bois-Robert vouloit quitter son quartier pour aller au faubourg Saint-Germain, pour une je ne sais qui de Ninon, et Ninon lui répondit : « Il ne faut pas croire tout ce qu’on dit, madame, on en pourroit dire autant de vous et de moi[24]. » Bois-Robert, étourdi à son ordinaire, alla dire en plusieurs lieux que c’étoit le président de Bercy dont il avoit voulu parler. Bercy, qui est un brutal, alla prendre cela de travers, au lieu d’en rire. Madame Paget fit aussi la sotte à son exemple. Bois-Robert disoit : « Je ferai signifier à cet homme que j’ai un neveu qui tue les gens[25], car, pour l’autre, il est renégat, et sera grand-visir un de ces matins. » Le Roi vouloit que la pièce se jouât, et Bois-Robert le vouloit prier de le lui commander en présence du président. Cependant il n’osa la faire jouer. Je pense que M. de Matignon, beau-frère de Bercy, l’en pria ; on lui fit sentir que ce dernier ne le trouveroit nullement bon. Le Roi voulut savoir pourquoi la pièce ne se jouoit point ; Bois-Robert dit que le président de Bercy, qui avoit livré tant de combats contre la Fronde, s’en trouveroit offensé, et ainsi il lui fit faire sa cour en son absence. Bercy en remercia Bois-Robert[26].

Ses neveux, dont nous venons de parler, n’étoient pas fils de d’Ouville. Il avoit donné ce dernier au comte Du Dognon, gouverneur de Brouage. Cet homme faisoit et écrivoit en beaux caractères une comédie en treize jours. Bois-Robert la raccommodoit un peu, et en tiroit ce qu’il pouvoit des comédiens, et on disoit qu’il ne donnoit pas tout à son frère. D’Ouville savoit la géographie le plus exactement du monde, et avoit une mémoire prodigieuse. Il s’étoit marié autrefois en Espagne. Bois-Robert fit rompre le mariage. Tous ces beaux messieurs faisoient dire à Bois-Robert, dans une Épître à M. le chancelier, qui a été depuis imprimée[27] :

Melchisédech étoit un heureux homme,
Car il n’avoit ni frères ni neveux.

Il y a trois ans qu’il mena d’Ouville au Mans pour y vivre avec un de ses frères qui est chanoine, car le maréchal Foucault, autrefois comte Du Dognon, au lieu de le récompenser de sept ans de service, lui avoit pris un cadran de trois cents livres, et à la foire Saint-Germain il lui emprunta, pour acheter des bagatelles à sa fille, les derniers deux écus blancs qu’il avoit. Ce pauvre d’Ouville est mort depuis deux ans. Il a fait je ne sais combien de volumes de contes, intitulés : les Contes de d’Ouville[28].

Il arrivoit toujours des aventures à Bois-Robert pour ses comédies. Dans l’une, il avoit mis une comtesse d’Ortie, croyant qu’il n’y avoit personne de ce nom-là. Cependant un beau matin il voit entrer chez lui un brave qui lui dit avec un accent gascon : « Monsieur, je me nomme d’Ortie. » Cela étonna Bois-Robert : « Vous avez mis une comtesse d’Ortie dans votre pièce. — Monsieur, dit l’abbé, je ne l’ai pas fait pour vous offenser. — Tant s’en faut, dit l’autre, que je vous en veuille mal, qu’au contraire je vous en suis obligé ; vous m’avez fait faire ma cour toutes les fois qu’on a joué votre pièce ; le Roi m’a fait appeler, et il connoît bien plus mon visage qu’il faisoit. » C’étoit un lieutenant aux gardes ; il est à cette heure capitaine. Bois-Robert a dit depuis : « Si j’eusse cru cela, j’eusse mis la marquise de la Ronce. » On lui dit : « Il y a une marquise de la Ronce, c’eût été bien pis. » Sa Cassandre est la meilleure pièce de théâtre qu’il ait faite.

Bois-Robert, malade d’une vieille maladie dont il ne guérira jamais, malade de la lâcheté de la cour, a fait cent bassesses au cardinal, et puis en a médit. Il va toujours chez la Reine ; or la Reine a un huissier nommé La Volière, qui est le plus capricieux animal qui soit au monde. Il lui prit une aversion pour le pauvre abbé. Un jour qu’il lui avoit refusé la porte : « J’y entrerai en dépit de vous, » lui dit-il. En effet, il vint de grands seigneurs à qui Bois-Robert dit : « Prenez-moi par la main. » Il entre, puis en sortant : « Nargue, dit-il, monsieur de La Volière. »

Bois-Robert fit une malice à M. de Courtin, qui avoit épousé une nièce de Picard, trésorier des parties casuelles, fils de ce cordonnier Picard à qui les gens du maréchal d’Ancre firent insulte, ce qui commença à mettre le peuple en fureur. Bois-Robert dînoit chez Picard fort souvent. Courtin le pria, s’il connoissoit Loret[29], celui qui fait la Gazette en vers imprimée, de lui dire que s’il vouloit mettre les louanges de M. Picard, il lui donneroit ce qu’il voudroit. Bois-Robert dit : « Donnez-moi vingt écus. — Voilà cinquante livres, dit Courtin ; s’il fait bien j’y ajouterai une pistole. » Loret met Picard tout de son long. La cour en rit fort. Picard irrité, lui qui a une nièce mariée au marquis de La Luzerne, fait menacer Bois-Robert de coups de bâton. Bois-Robert en faisoit partout le conte ; mais il oublioit les coups de bâton.

Il faut souvent revenir aux pièces de théâtre, parce qu’il en a fait beaucoup. Scarron, le frère de Corneille et lui avoient imité tous trois de l’espagnol une pièce qu’on appelle l’Écolier de Salamanque. Celle de Corneille n’étoit pas si avancée ; mais les deux autres étoient achevées. Les comédiens vouloient jouer celle de Scarron la première. Madame de Brancas, à qui Bois-Robert le dit, pria le prince d’Harcourt de leur en parler : les comédiens lui ont bien de l’obligation, car il les fait jouer souvent en ville. Le prince menaça les comédiens de coups de bâton, s’ils faisoient cet affront à l’abbé, qui, contant cette aventure, disoit : « Ma foi, le prince d’Harcourt a pris cela héroï-comiquement[30]. »

Une fois le prince de Conti, comme on jouoit une pièce de Bois-Robert, lui dit de la loge où il étoit : « Monsieur de Bois-Robert, la méchante pièce ! » Bois-Robert, qui étoit sur le théâtre, se mit à crier bien plus fort : « Monseigneur, vous me confondez de me louer comme cela en ma présence. »

En ce temps-là, les dévots de la cour rendirent de mauvais offices à Bois-Robert, et le firent exiler comme un homme qui mangeoit de la viande le carême, qui n’avoit point de religion, qui juroit horriblement quand il jouoit ; et cela est vrai. Au retour, il ne put s’empêcher de dire que madame Mancini, qui avoit fait sa paix, ne l’avoit fait revenir que pour être payée de quarante pistoles qu’il lui devoit du jeu.

On l’obligea depuis à dire la messe quelquefois. Madame Cornuel, à la messe de minuit, comme ce vint à dire Dominus vobiscum, voyant que c’étoit Bois-Robert, dit à quelqu’un : « Voilà toute ma dévotion évanouie. » Le lendemain, comme on la vouloit mener au sermon : « Je n’y veux pas aller, dit-elle ; après avoir trouvé Bois-Robert disant la messe, je trouverai sans doute Trivelin en chaire. Je crois même, ajouta-t-elle, que sa chasuble étoit faite d’une jupe de Ninon. » Ayant su cela, il fit un sonnet contre madame Cornuel, où il jouoit sur le mot de Cornuel. Elle se repentit d’avoir parlé. On les raccommoda. En un an il eut huit querelles, et fit huit réconciliations : il n’a point de fiel. M. Chapelain disoit : « Autrefois je tremblois pour lui, mais à cette heure, après l’avoir vu sortir de tant de mauvais pas, je n’ai plus peur de rien. »

Comme on parloit un jour de généalogies fabuleuses, il dit : « Pour moi, j’ai envie de me faire descendre de Metellus, puisque je m’appelle Metel. — Ce ne sera donc pas, lui dit-on, de Metellus Pius que vous descendrez. »

Il fit une satire contre d’Olonne-Sablé, Bois-Dauphin[31], et Saint-Évremont, que l’on appeloit les Coteaux. Cela vient de ce qu’un jour M. Du Mans (Larvadin), qui tient table, se plaignit fort de la délicatesse de ces trois messieurs, et dit qu’en France il n’y avoit pas quatre coteaux dont ils approuvassent le vin. Le nom de Coteaux leur demeura, et même on nomme ainsi ceux qui sont trop délicats, et qui se piquent de raffiner en bonne chère. Il y avoit de plaisantes choses dans cette pièce, entre autres, que pour les beautés, ils consentoient qu’elles fussent journalières, mais point les cuisiniers. Il en mordoit deux assez fort, c’est-à-dire Sablé et Saint-Évremont, comme des gens qui ne trouvoient rien de bon, et qui de leur vie n’avoient donné un verre d’eau à personne. Avec le temps, ils le cajolèrent, et lui firent jeter sa pièce dans le feu. J’oubliois de dire que la principale maxime des Coteaux, c’est de ne manger jamais de cochon de lait[32].

Voici encore quelques-uns de ses démêlés. Costar, dans la Suite de la Défense de Voiture, alla mettre étourdiment, en parlant de la lettre du Valentin[33], de laquelle Girac a dit qu’elle sentoit le méchant comédien, qu’il y avoit des comédiens de ruelle, témoin cet abbé que nous estimons, etc., qu’on appelle l’abbé Mondory. Bois-Robert alla relever cela à son ordinaire, c’est-à-dire follement, car cela étoit su de fort peu de gens, et il l’a fait savoir à tout le monde, écrivant une grande lettre contre Costar, qui n’avoit pas eu dessein de l’offenser. Voici le conte : Un jour Bois-Robert entendoit la messe aux Minimes de la Place-Royale avec l’abbé de La Victoire. Il y avoit des jeunes gens de la cour qui causoient ; un religieux leur en alla faire réprimande, mais il prit fort mal son temps ; Bois-Robert lui en dit son avis. Avec ce religieux il y avoit un jeune ecclésiastique qui demanda à l’abbé de La Victoire qui étoit cet honnête homme-là qui avoit parlé si sagement au bon Père : « C’est l’abbé Mondory, dit l’abbé de La Victoire ; il prêche tantôt au Petit-Bourbon. » (Il y a une chapelle à Bourbon, et aussi des comédiens italiens[34].) Bois-Robert s’appeloit lui-même le Trivelin de robe longue. Bois-Robert avoit fait ce conte à Costar, en passant au Mans : Costar lui a répondu fort doucement et l’a apaisé.

Bois-Robert faisoit un conte de M. de Beuvron et de son frère Croisy. Il disoit qu’un jour, à la campagne, il vint une pluie qui dura cinq heures. C’étoit au mois d’avril. Ils se promenèrent durant tout ce temps dans une salle, sans dire autre chose l’un à l’autre : « Mon frère, que de foin ! mon frère, que d’avoine ! » Quoique les enfants de Beuvron aient plus d’esprit que leur père, on ne laisse pas quelquefois de leur dire : « Mon frère, que de foin ! mon frère, que d’avoine ! » Et ils en enragent un peu.

Il n’est pas à se repentir d’avoir vendu une maison qu’il avoit fait bâtir à la porte de Richelieu, à Villarceaux, à condition d’y avoir son logement sa vie durant. Ce n’est pas le seul fou marché qu’il ait fait.

Avec le bien qu’il a, car il en a assez pour toujours aller en carrosse, quoiqu’il en ait bien perdu, il s’amuse à faire encore des comédies, et pourvu qu’elles plaisent aux comédiens et aux libraires, il ne se soucie point du reste. Il s’est amusé à cajoler une librairesse pour tirer cent livres de quatre Nouvelles espagnoles qu’il a mises en mauvais françois. Le comte d’Estrées, le deuxième fils du maréchal, voyant que Bois-Robert parloit de ces Nouvelles comme de quelque belle chose, s’avisa plaisamment de lui écrire une grande lettre où il l’avertit, sans se nommer, de tout ce qu’on y trouve à redire. Bois-Robert crut que c’étoit Saint-Évremont, auteur de la comédie de l’Académie, et répondit d’une façon fort aigre. Saint-Évremont riposte qu’il ne vouloit point de brouillerie avec lui : « Non pas à cause, lui dit-il, que vous faites d’assez méchantes pièces de théâtre et d’assez méchantes nouvelles, mais à cause de cette inconsidération perpétuelle dont Dieu vous a doué, et qui fait dire à l’abbé de La Victoire qu’il vous faut juger sur le pied de huit ans. » Depuis Bois-Robert découvrit la vérité, et on les raccommoda, le comte et lui. « Il a bien fait, dit Bois-Robert, sans cela je l’eusse honni. »

Dernièrement il disoit en riant, au Palais, à un jeune conseiller : « Je suis ravi quand je vois la France si bien conseillée. » Le jeune homme ne se déferra point, et dit du même ton : « Je suis ravi quand je vois l’Église si bien servie. »

En 1659, quand le Roi alla à Lyon, Bois-Robert prêta généreusement trois cents pistoles au marquis de Richelieu, qui n’avoit pas un teston pour faire le voyage. Contre son attente, il en fut ensuite payé. Le grand-maître, sachant qu’il avoit donné cet argent, se moqua de lui. «  Je fais, lui répondit Bois-Robert, ce que vous devriez faire ; pour moi, je me souviendrai toujours qu’il est le neveu du cardinal de Richelieu. »

Il fit imprimer, au printemps de 1659, deux volumes d’Épîtres[35]. Il y mit celle qu’il fit contre M. Servien, disant : « Pourquoi est-il mort le premier ? » Il le dit à M. le Chancelier : « Allez, allez, monsieur, vous y prendrez plaisir, elle vous divertira. » Un certain.........[36], qu’il traite de faussaire, alla dire à M. Servien que Bois-Robert, à la table du garde-des-sceaux Molé, avoit dit le diable de lui. Il s’en justifia, et M. de Lyonne fit sa paix. On voit tout cela dans ses Épîtres, et comme Servien l’amusa de belles promesses.

Depuis leur raccommodement, il avoit prié M. Servien d’une affaire. M. Servien lui montra son Agenda quelques jours après. « Tenez, lui dit-il, je m’en souviens bien, vous êtes le premier sur mon Agenda. — Oui, répondit l’abbé, mais j’ai bien peur d’en sortir le dernier. »

En 1661, dans le temps de la mort du cardinal Mazarin, un homme de Nancy s’adressa, au Palais, aux diseurs de nouvelles, et leur dit : « Je vous prie, messieurs, dites-moi si ce qu’on nous a mandé à Nancy est véritable, que Bois-Robert s’étoit fait turc, et que le grand-seigneur lui avoit donné de grands revenus avec de beaux petits garçons pour se réjouir, et que, de là, il avoit écrit aux libertins de la cour : « Vous autres, messieurs, vous vous amusez à renier Dieu cent fois le jour ; je suis plus fin que vous : je ne l’ai renié qu’une, et je m’en trouve fort bien. »

Bois-Robert a acheté une maison aux champs, et la Providence a voulu que ce fût une maison qui s’appelle Villeloison. Il dit, lui, que c’est pour la substituer à ses neveux, qui sont de vrais oisons ; mais, sur ma foi, elle ne convient pas mal à leur oncle. Il mourut un an ou deux après cette belle acquisition.

Il avoit vendu son abbaye de Châtillon à Lenet, de chez M. le Prince. Il avoit fricassé presque tout, hors cette acquisition dont on vient de parler, et un billet de douze mille livres sur un homme d’affaires. Il jouoit un jour chez Paget, maître-des-requêtes ; il perdoit, et dans l’emportement pour se faire tenir jeu, il dit : « Ne craignez pas que je vous fasse banqueroute, voilà un billet de quatre mille écus qui ne doit rien à personne. » Paget le prit, et au lieu, il lui donna un placet que l’autre serra. En se couchant, Bois-Robert reconnoît sa bévue, il envoie chez l’homme d’affaires donner les avis qu’il étoit expédient de donner, et, en pantalon de ratine, il va faire un bruit de diable chez Paget, qui lui rendit son billet, mais ne le voulut voir depuis.

Madame de Châtillon, sa voisine, fut la première qui le porta à faire une fin bien chrétienne. Il disoit aux assistans : « Oubliez Bois-Robert vivant, et ne considérez que Bois-Robert mourant. » Comme son confesseur lui disoit que Dieu avoit pardonné à de plus grands coupables que lui : « Oui, mon père, il y en a de plus grands. L’abbé de Villarceaux, mon hôte (il lui en vouloit, parce qu’il avoit perdu son argent contre lui), est sans doute plus grand pécheur que moi, cependant je ne désespère pas que Dieu ne lui fasse miséricorde. » Madame de Thoré lui disoit : « Monsieur l’abbé, la contrition est une vertu…, etc., etc. Eh ! madame, je vous la souhaite de tout mon cœur. » Il fut avare jusqu’à la fin, et vouloit que son neveu s’habillât d’un habit qu’il laissoit, au lieu de le donner à un pauvre valet-de-chambre qu’il avoit.

Il disoit : « Je me contenterois d’être aussi bien avec Notre-Seigneur, que j’ai été avec le cardinal de Richelieu. »

Comme il tenoit le crucifix, et qu’il demandoit pardon à Dieu : « Ah ! se dit-il, au diable soit ce vilain potage que j’ai mangé chez d’Olonne ; il y avoit de l’ognon, c’est ce qui m’a fait mal. » Et puis il reprenoit : « Le cardinal de Richelieu m’a gâté ; il ne valoit rien, c’est lui qui m’a perverti. »

  1. François Metel de Bois-Robert, né à Caen vers 1592, mort le 30 mars 1662.
  2. Dans une épître il fait son père avocat. (T.)
  3. Il fut aussi à la Reine-mère, et comme elle étoit à Blois, il eut ordre de traduire le Pastor Fido. L’intention de la Reine étoit de faire semblant de s’amuser à faire jouer des comédies, pour empêcher M. de Luynes d’avoir du soupçon d’elle. Mais Bois-Robert ayant demandé six mois, on lui dit : « Vous n’êtes pas notre fait. » À propos de la Reine-mère, Verderonne dit un jour à Bois-Robert : « J’ai été page de la Reine-mère. — Hé quoi ! lui dit Bois-Robert, se peut-il que vous ayez été page de la Reine-mère, et que je ne vous aie point connu ? » Comme vous verrez, on l’a accusé d’aimer les pages. (T.)
  4. Bois-Robert disoit qu’ayant demandé les Pères à M. de Candale, il lui répondit : « Je vous donne le mien de bon cœur. » (T.)
  5. La vraie Histoire comique de Francion, composée par Nicolas de Moulinet, sieur du Parc, gentilhomme lorrain. Ce roman de Sorel a eu beaucoup d’éditions ; la naïveté du style le fait encore rechercher.
  6. Louise de Prie, demoiselle de Toucy, épousa, le 21 novembre 1650, le maréchal de La Mothe Houdancourt, qu’elle perdit en 1657. Elle a été depuis gouvernante du Dauphin, fils de Louis XIV.
  7. Il avoit cependant adressé une Requête à MM. du Chapitre de Rouen en faveur de mademoiselle de Toucy, étourdie par le voisinage des cloches de leur église, qui se trouve dans un des volumes de ses Épitres en vers (Paris, 1659, in-8°, p. 59) ; mais le Chapitre demeura insensible à ses vers, ou du moins à sa requête.
  8. Ce pavillon, construit en briques et en pierres de taille, dans le style de la Place-Royale, est placé à l’entrée de Charenton du côté de Paris. On croit qu’il a été bâti pour Gabrielle d’Estrées.
  9. Henriette-Marie de France épousa en 1625 le prince de Galles, depuis Charles Ier
  10. Jean Mairet, auteur de la Sophonisbe, première tragédie conforme à la règle des trois unités qui ait paru sur le Théâtre-François. Jouée en 1629, elle fait encore partie du Répertoire du Théâtre-François.
  11. Mairet, attaché au duc de Montmorency, comme l’un de ses gentilshommes, recevoit à ce titre quinze cents livres de pension qu’il perdit à la catastrophe du duc.
  12. On appeloit passe-volants de faux soldats non enrôlés qu’un capitaine faisoit passer aux revues pour montrer que sa compagnie étoit complète. (Dict. de Trévoux.)
  13. François Citois mourut en 1652. On a de lui divers ouvrages de médecine.
  14. Il y a des vers d’un homme de ce nom-là au cardinal, mais qui ne sont guère bons. (T.) — Il existe un Recueil des vers de M. de Marbeuf, chevalier, sieur de Sahurs ; David du Petit-Val, 1628, in-8°. On n’y trouve pas les vers au cardinal ; mais le volume a été publié peu d’années après l’arrivée de l’évêque de Luçon au ministère.
  15. Mondory étoit le premier comédien du Théâtre du Marais. S’il en faut croire Tristan dans la Préface de sa tragédie de Penthée, « Jamais homme ne parut avec plus d’honneur sur la scène ; il s’y fait voir tout plein de la grandeur des passions qu’il représente, et comme il est préoccupé lui-même, il imprime fortement dans les esprits tous les sentiments qu’il exprime. » L’abbé de Marville lui rend le même témoignage. Mondory fut frappé de paralysie en 1637 en jouant le rôle d’Hérode dans la Marianne de Tristan ; et il fut obligé de renoncer au théâtre. Bois-Robert jouoit si bien qu’on l’appeloit l’abbé Mondory.
  16. Le cardinal employoit des prêtres et des évêques à placer à la comédie. Depuis le cardinal donna des billets. (T.) — Voir ci-après, dans l’Historiette de Léonor d’Estampes Valençay, une note à ce sujet.
  17. Ce fut pour cette raison qu’il fit la fortune du comte de Charost (Béthune) ; car dans le commencement il ne le pouvoit souffrir, et disoit : « Que ferai-je de ce grand Béthune ? » Il ne servoit qu’à marcher sur ses crachats. (T.) — Voir précédemment, pag. 109, ce qui amena ce retour.
  18. Antoine Metel, sieur d’Ouville.
  19. La Vrillière est fort brutal. (T.)
  20. Le cardinal de Sourdis reçut des coups de canne du duc d’Épernon et du maréchal de Vitry. (Voyez plus haut son Historiette.)
  21. Le portier de Bautru donna une fois des coups de pied au cul du laquais de Bois-Robert. Voilà l’abbé dans une fureur épouvantable. « Il a raison, disoient les gens, cela est bien plus offensant pour lui que pour un autre. Aux laquais de Bois-Robert le c.. tient lieu de visage : c’est la partie noble de ces messieurs-là. »
  22. Depuis cardinal de Retz.
  23. Voyez p. 129 et suiv. Du reste, l’histoire peut être arrangée, mais ce n’est pas un conte. « J’ai vu jouer cette scène ici par Bois-Robert en présence du marquis de Racan, et quand on lui demandoit si cela étoit vrai : « Oui-dà, disoit-il, il en est quelque chose. » (Ménagiana, t. 2, p. 54.)
  24. On retrouve la même anecdote avec quelques différences dans l’article de Ninon.
  25. Il adressa une Épître, dont Tallemant cite du reste deux vers un peu plus loin, au chancelier, pour lui demander une abolition pour ses neveux qui ont tué un homme. Voici les arguments singulièrement modestes par lesquels il prouve leur innocence :

    … J’aurois lieu de les désavouer,
    Quand par leur cœur on me les vient louer.
    Je me sens bien, et je ne puis m’en taire,
    Je suis poltron, et je connois mon frère,
    Et l’on me berne avec un ton moqueur,
    Quand on me dit : Vos neveux ont du cœur.

  26. Molière a emprunté à Bois-Robert la scène de l’Avare et de son fils (deuxième scène du deuxième acte). La pièce de Bois-Robert, que les frères Parfait, dans leur Dictionnaire des théâtres, supposent avoir été représentée en 1654, fut imprimée en 1655, sous le titre de la Belle Plaideuse. On ignoroit jusqu’à présent que le président de Bercy et son fils fussent les originaux que Molière se trouvoit avoir transportés par son emprunt sur la scène, et livrés à la risée publique.
  27. Épîtres en vers et autres Œuvres poétiques de M. de Bois-Robert-Metel ; Paris, 1659, in-8°, p. 7.
  28. Ses Contes sont en prose, et assez médiocres ; ils ont été publiés en 2 vol. in-12, en 1669, et réimprimés en 1732.
  29. Jean Loret (né au commencement du XVIIe siècle, mort dans les premiers mois de 1665) publioit toutes les semaines des feuilles en vers, dont la réunion forme la Muse historique, ou Recueil de Lettres en vers, contenant les nouvelles du temps écrites à madame la duchesse de Longueville, depuis le 4 mai 1650 jusqu’au 28 mars 1665, 3 tomes in-folio.
  30. Ménage dit (Ménagiana, tom. 2, pag. 174) : « Scarron donne quelque part en ses ouvrages un coup de dent à M. Bois-Robert. Je ne sais point ce qui les avoit mis mal ensemble. » Tallemant le fait ici connoître.
  31. Guy de Laval, dit le marquis de Laval, second fils du marquis de Sablé, seigneur de Bois-Dauphin.
  32. Le récit de Tallemant est conforme à celui de Saint-Évremont. M. de Saint-Surin, dans son Commentaire sur Despréaux, cite les divers personnages auxquels cette anecdote a été attribuée. Voici les vers de Despréaux (troisième satire) :

    Surtout certain hableur, à la gueule affamée,
    Qui vint à ce festin conduit par la fumée,
    Et qui s’est dit profès dans l’ordre des côteaux,
    A fait en bien mangeant l’éloge des morceaux.

  33. Voyez la Lettre quatre-vingt-quinzième de Voiture. Cette lettre, écrite de Gênes le 7 octobre 1638, est adressée à la marquise de Rambouillet. Le Valentin est un château situé auprès de Turin. La lettre de Voiture n’a rien de remarquable, et l’on partageroit volontiers l’avis de Girac.
  34. Le Petit-Bourbon étoit anciennement l’hôtel du connétable. Il étoit situé près du Louvre, et couvroit une partie des terrains sur lesquels on a élevé la colonnade du Louvre. Ce bel hôtel, confisqué en 1523 sur le connétable, fut démoli pour la plus grande partie en 1527. On conserva seulement la chapelle et la galerie. Cette dernière, qui étoit très-vaste, servit aux spectacles de la cour sous Henri IV, Louis XIII et la minorité de Louis XIV. Les États de 1614 se réunirent dans cette galerie. (Recherches sur Paris, par Jaillot, quartier du Louvre, pag. 12.)
  35. Il n’a paru en 1659 qu’un volume des Épîtres en vers et autres Œuvres poétiques de M. de Bois-Robert Metel ; Paris, in-8°. Le premier avoit paru en 1647, in-4°.
  36. Ce nom est en blanc dans le manuscrit de Tallemant, et le coupable n’est pas nommé non plus dans l’Épître adressée à cette occasion par Bois-Robert à M. le comte de Saint-Aignan, premier gentilhomme de la chambre. (Vol. de 1659, p. 153.)