Les Historiettes/Tome 2/34

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Texte établi par Monmerqué, de Chateaugiron, Taschereau, 
A. Levavasseur
(Tome 2p. 298-304).


M. ARNAULD [1],
ET TOUTE SA FAMILLE.


La famille des Arnauld est une bonne famille ; ils se disoient gentilshommes, et viennent d’Auvergne[2]. Balzac l’a appelée : la famille éloquente. Nous en parlerons après avoir parlé de M. Arnauld en particulier. Il étoit fils d’un intendant des finances, mais il n’en étoit guère plus riche pour cela, car alors les intendants n’étoient pas si grands voleurs qu’ils l’ont été depuis. Il eut après la mort de son oncle, qu’on appeloit Arnauld du Fort, le régiment des carabins, que cet oncle avoit levé ; il se trouva quasi de toutes les expéditions qui se sont faites avant la guerre déclarée, et il se vit par la faveur du Père Joseph, ami de M. de Feuquières, qui avoit épousé sa sœur, gouverneur de Philipsbourg, en un si jeune âge, qu’il ne pouvoit manquer de faire une grande fortune, s’il eût su se conserver dans un si bon poste ; mais il se laissa surprendre une nuit. Le cardinal de Richelieu dit : « Ah ! voilà des soldats du Père Joseph. » Au lieu d’Arnauld Corbeville[3], qu’on l’appeloit, on l’appela Arnauld Philipsbourg. Cela fit crier si étrangement que quelqu’un a dit depuis, quand on vit la secte des jansénistes s’établir, que tandis qu’on parleroit de théologie et de guerre on se souviendroit de messieurs Arnauld. Cela est rapporté par M. d’Andilly (Arnauld) dans un volume de lettres qu’il a fait imprimer. Voyez la cervelle de l’homme ! en s’en plaignant, il l’a appris à bien des gens qui ne l’avoient jamais ouï dire[4]. Arnauld, dans ce temps-là, fut mis dans la Bastille. Sa famille fit imprimer une petite apologie, car à mal exploiter bien écrire, où ils chargeoient M. de La Force de n’avoir pas voulu, par envie, envoyer les choses nécessaires dans la place ; mais ils ne persuadèrent personne. On remarqua qu’à la vignette de cette feuille imprimée, il y avoit des oisons bridés, et on disoit plaisamment que la Providence avoit permis cela pour avertir le monde qu’il n’y avoit que des oisons bridés qui pussent croire ce qu’ils disoient. Il y a eu toujours quelque chose qui s’est opposé à l’élévation de cette famille, témoin Thionville, où leur ressource, M. de Feuquières, fut défait. Le cardinal de Richelieu lui avoit donné une armée à commander pour le faire maréchal de France ; on l’avoit cru capable de tout, car il commandoit fort bien sous un autre.

Pour revenir à Arnauld, ce pouvoit être faute d’expérience ; mais je ne saurois croire que ce fût faute de cœur, car j’ai ouï dire au cardinal de Retz, alors abbé, lui qui n’aimoit point tout ce qui pouvoit être ami du Père Joseph, ni de pas un des suppôts du cardinal de Richelieu, qu’il avoit secouru Arnauld sur le Pont-Neuf, l’ayant trouvé seul, l’épée à la main, contre six soldats. Il est vrai qu’il eut le malheur d’être accusé de n’avoir pas bien secouru à Nordlingen, et d’avoir rapporté qu’on ne pouvoit passer par un marais, et cela fut cause que l’aile gauche, où étoit le maréchal de Gramont, fut toute défaite.

À Lérida, il fut blessé à la tête et pris en une sortie, s’étant résolu de payer de sa personne, et la même campagne, il prit Ager, en Catalogne. Je ne crois pas pourtant qu’il eût beaucoup de génie pour la guerre, car, étant dans tous les plaisirs de M. le Prince, il eût acquis la réputation de Marsin, s’il l’eût méritée. Il a rendu à M. le Prince un grand service durant sa prison, car ce fut lui qui eut l’adresse de négocier avec la Palatine[5], et c’est ce qui fut cause de la délivrance de M. le Prince. Cependant depuis il laissa périr misérablement Arnauld dans le château de Dijon.

Les lettres de Voiture et ses vers parlent fort souvent d’Arnauld ; c’étoit au moins le Racan de Voiture, en poésie burlesque. Pour de la prose, il n’y a qu’une pièce de lui qu’on appelle la Mijorade. On n’a rien imprimé de tout cela ; je le donnerai quelque jour[6].

À la fin de 1646, il fit une relation, qui est imprimée, de la campagne de cette année-là : elle est bien écrite. Je n’ai jamais vu qu’une lettre en prose de lui qu’on imprima dans la première édition de Voiture, croyant qu’elle fût de sa façon, c’est à madame de Rambouillet, en lui envoyant Polexandre[7] ; elle est prise tout de travers, et n’a que de faux brillants.

Arnauld a eu ses amours aussi bien que Voiture. Après Desbarreaux, ce fut le galant de Marion de l’Orme. On conte que, comme il étoit rêveur, et qu’il lui arrivoit souvent de dire les choses sans savoir pourquoi, et même sans les vouloir dire, un jour, quoiqu’il n’eût aucun soupçon d’elle, il lui dit : « Qui est-ce qui est sorti de céans à deux heures après minuit ? » Il ne savoit pourquoi il disoit cela. Marion se troubla à cette question : elle crut avoir été trahie, et il se trouva que Cinq-Mars, depuis M. le Grand, qui commençoit alors à faire galanterie avec elle, en étoit sorti effectivement à deux heures. On a fait des chansons de lui et de madame de Grimaut, avant cela.

Sa dernière galanterie fut la présidente de La Barre, mais il n’en avoit pas eu les gants. Elle avoit été entretenue par Gallard, frère de madame de Novion : Novion aussi en tâta. Un jour elle entra avec lui chez Perrot de La Malemaison, conseiller au parlement, mais veuf, et en faisant semblant de l’attendre, ils se firent allumer du feu dans une chambre, où ils firent leur petite affaire. Les valets s’en aperçurent, et la première fois que La Malemaison les rencontra : « Hé ! leur dit-il, si vous m’eussiez averti, je vous eusse fait mettre des draps blancs. » On dit que Gallard lui donnoit quatre mille écus. On n’avoit que faire de crier au voleur, car, ma foi, c’étoit bien payé. Elle avoit plutôt l’air d’une grosse servante de cuisine que d’une femme de condition. Son mari, qui étoit amoureux de la présidente Perrot, et qui avoit l’honneur de n’être pas le plus sage homme du royaume, mais qui avoit de l’esprit, lui disoit : « Si on vous fait l’amour, c’est pour me faire enrager, car il n’y a grain de beauté en vous. » En ce temps-là elle fit une grande sottise. Elle est un peu parente de madame d’Aiguillon, du côté de son père, M. de La Galissonnière. Au Cours, elle affecta par deux fois de se jeter tout-à-fait hors du carrosse comme madame d’Aiguillon passoit, et de crier : « Madame, votre très-humble servante. » La fière duchesse, qui faisoit la reine Gillette[8], ne fit pas semblant, ni à la première ni à la deuxième fois, de s’en apercevoir. La Barre vit cela, et il juroit comme un enragé. Enfin, son mari la chassa ; elle se vantoit d’avoir été battue maintes fois. Elle demeuroit chez son père. Le mari mourut cinq ou six ans après, et, par son testament, il la fit tutrice par honneur, et en cela il fit sagement ; mais il lui donna un conseil nécessaire, le président Perrot et Bataille, avocat, sans lesquels elle ne pouvoit disposer de rien. Cela a été confirmé par arrêt.

Arnauld qui ne savoit plus de quel bois faire flèches, et dont M. le Prince n’avoit pas eu grand soin, l’épousa la nuit même du jour que M. le Prince avoit été arrêté. Il ne le sut qu’après avoir été épousé. La voilà, nonobstant la prison de M. le Prince, qui se fait appeler madame d’Arnauld, et qui prend des pages. Elle étoit à Paris quand son mari mourut ; elle dit cent sottises ; entre autres, comme on disoit : « Il n’a jamais eu le teint bon. — Hélas ! dit-elle, il a vécu jaune, et il est mort jaune. » Elle se consola bientôt. Au bout de trois mois, non contente de traiter souvent madame de Châtillon et autres, elle alloit en des maisons où il y avoit des violons et la comédie ; avec son bandeau de veuve, elle avoit des gants garnis de rubans de couleur et des bracelets de même. Elle jouoit des chandeliers rouges garnis d’argent, et disoit : « C’est pour ma toilette. » Quelle toilette de veuve à bandeau ! Elle étoit ravie de faire la camarade avec les grandes dames ; on se moquoit d’elle. Elle prit bientôt un galant : ce fut un des Puygarrault de Poitou, nommé Clairambault, dont nous parlerons assez dans les Mémoires de la régence. Il l’a ruinée. Pour une fois elle lui donna quatre mille louis d’or. Il avoue qu’il en a tiré quarante mille écus.

Reprenons à cette heure toute la famille en général ; Antoine Arnauld, Isaac Arnauld, intendant des finances, Arnauld du Fort, et Arnauld le Péteux, étoient frères ; ils avoient trois ou quatre sœurs. Nous parlerons de tous l’un après l’autre.

  1. Tallemant a partout écrit Arnaut, mais tous les membres de cette famille signoient Arnauld ; nous suivrons cette orthographe.
  2. D’autres disent qu’elle vient de Provence.
  3. Corbeville étoit le surnom du père de l’intendant. Arnauld d’Andilly donne sur le père quelques détails dans ses Mémoires ; mais il passe le fils entièrement sous silence, et on verra par ce qui suit qu’il n’auroit pas parlé de son cousin de Corbeville, sans entrer dans une continuelle apologie sur plusieurs faits graves. (Voyez les Mémoires d’Arnauld d’Andilly, t. 33, p. 320 de la deuxième série des Mémoires relatifs à l’histoire de France.)
  4. Voyez la lettre d’Arnauld d’Andilly à M. de Montrave, premier président du Parlement de Toulouse, dans le Recueil de ses Lettres ; Paris, Étienne-Loyson, 1676, in-12, pag. 407. Il y prend la défense de plusieurs membres de sa famille attaqués par le président Gramond, dans une Histoire de France qu’il a écrite en latin.
  5. Anne Gonzague, princesse palatine.
  6. Arnauld de Corbeville est l’auteur du madrigal de la Tulipe, dans la Guirlande de Julie.
  7. Roman de La Calprenède.
  8. Expression proverbiale qui se dit d’une femme hautaine, qui ne daigne point parler à ceux qu’elle regarde comme étant au-dessous d’elle. (Voyez le Dictionnaire de Trévoux.)