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Les Historiettes/Tome 2/33

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Texte établi par Monmerqué, de Chateaugiron, Taschereau, 
A. Levavasseur
(Tome 2p. 271-298).


VOITURE [1].


Voiture étoit fils d’un marchand de vin suivant la cour. Il faisoit son possible pour cacher sa naissance à ceux qui n’en étoient pas instruits. Un jour se trouvant dans une grosse compagnie où il faisoit le récit d’une aventure plaisante, une dame (madame Des Loges), contre laquelle il avoit parlé sans la connoître, cherchant à le piquer, lui dit : « Monsieur, vous nous avez déjà dit cela d’autres fois ; tirez-nous du nouveau. » Son père étoit un grand joueur de piquet. On dit encore aujourd’hui qu’on a le carré de Voiture, quand on a soixante-six de point marqué par quatre jetons en carré, parce que ce bonhomme croyoit gagner quand il avoit ce carré. Voiture fut bien un autre joueur que son père, comme nous verrons ensuite.

Dès le collége, il commença à faire du bruit ; ce fut là qu’il fit amitié avec M. d’Avaux, et cette amitié produisit ensuite l’amour de madame Saintot[2]. Voici comme cela arriva. M. d’Avaux, un soir, la rencontra masquée, à la Foire, où elle jouoit ; elle avoit tout l’éclat imaginable, l’esprit présent, et aimant à le faire paroître. Cela charma si fort M. d’Avaux qu’il en écrivit une lettre à Voiture. Nonobstant le mari[3], qui étoit d’humeur jalouse, M. d’Avaux eut entrée chez elle. Voiture l’accompagna jusqu’à la porte, mais il n’avoit pas permission de passer outre. Durant qu’il attendoit dans le carrosse, pour ne pas tenir le mulet, il s’accosta d’une voisine de qui il eut une fille qu’on appelle La Touche. Elle a été chez la marquise de Sablé, et puis chez madame Le Page. Enfin, Voiture fut reçu chez madame Saintot, et peu de temps après le mari mourut. Voiture avoit déjà de la réputation, et avoit fait imprimer en une nuit, au-devant de l’Arioste, cette lettre qui a tant couru[4], quand M. de Chaudebonne le rencontra en une maison, et lui dit : « Monsieur, vous êtes un trop galant homme pour demeurer dans la bourgeoisie ; il faut que je vous en tire. » Il en parla à madame de Rambouillet, et le mena chez elle quelque temps après. C’est ce que veut dire Voiture dans une lettre où il y a : « Depuis que M. de Chaudebonne m’a réengendré avec madame et mademoiselle de Rambouillet. » Comme il avoit beaucoup d’esprit, et qu’il étoit assez né pour la cour, il fut bientôt toute la joie de la société de ces illustres personnes. Ses lettres et ses poésies le témoignent assez. La galanterie de madame Saintot ne laissoit pas que d’aller son cours ; la conversation de Voiture lui rendit l’esprit plus poli ; on voit dans une lettre de Voiture qu’elle disoit : pitoable et gausser, et qu’elle croyoit que triste étoit un méchant mot. Enfin, elle parvint à faire de belles lettres. On en a vu des volumes entiers, écrits à la main, courir les rues. À son retour de Flandre, Voiture renoua sa galanterie. Il y avoit eu assez de scandale pour que les frères[5] de madame Saintot lui fissent une insulte, car une fois ils ne vouloient seulement que le jeter par les fenêtres. Cela éloigna Voiture pour quelque temps. Durant son absence, madame Saintot se laissa cajoler par un gentilhomme de Bretagne, nommé La Hunaudaye, pour le faire revenir. En effet, il revint[6]. Elle cependant s’étoit flattée de l’espérance d’être madame de La Hunaudaye, car on dit en Bretagne que M. de La Hunaudaye est un peu moins grand seigneur que le roi. Cela faisoit qu’elle vouloit bien l’épouser. Quoiqu’il n’y eût rien au monde de si opposé à Voiture que cet homme-là, elle l’eût voulu pour mari, et Voiture pour galant. La Hunaudaye, de son côté, étoit aussi jaloux de Voiture.

Comme elle étoit dans cet embarras, elle alla à confesse, pour prier Dieu après de lui inspirer ce qu’elle avoit à faire. Il lui prit une folie dans les Carmes déchaussés, où elle étoit allée, dans laquelle elle dit merveilles, et découvrit bien des mystères. On croit que ce fut un mal de mère[7] causé par le déplaisir de n’avoir pu attraper La Hunaudaye. Après, elle fut quelque temps dans son logis, sans qu’on la laissât voir à personne. Cette folie fut suivie de celle de vouloir que Voiture l’épousât. Lui, de son côté, fit toutes les choses imaginables pour la guérir de cette fantaisie ; il la rebuta ; il refusa de recevoir de ses lettres ; il fut des années sans la voir : tout cela n’y faisoit rien. Cette folie fut cause que la pauvre femme, outre qu’elle n’étoit déjà pas trop bonne ménagère, ne prit pas autrement garde à ses affaires, tellement que quand il fallut rendre compte à ses deux gendres, elle se trouva bien en reste. Eux, voyant cela, en usèrent assez bien, et firent ce qu’ils purent pour lui persuader de leur donner seulement l’assurance de ne point aliéner le fonds, et qu’elle ne se tourmentât point de rendre compte. Elle n’y voulut pas entendre. Enfin, ayant découvert qu’elle faisoit le plus d’argent qu’elle pouvoit pour s’en aller, ils la firent interdire. Elle ne laisse pas de partir, et s’en va chez madame de Fenestreaux[8], son amie, entre les Sables-d’Olonne et Nantes. Là il lui vint en pensée que cette dame, qui donne un peu dans le bel esprit, pourroit bien aussi être amoureuse de Voiture, parce qu’elle louoit trop ses vers. Elle la quitte sans dire gare, et s’en va en charrette jusqu’à Nantes, d’où elle remonte la rivière de Loire jusqu’à Orléans. De là, sans s’arrêter à Paris, elle va en Flandre, à Bruxelles. Elle se met chez une faiseuse de collets pour apprendre à en faire, afin de se mettre en condition chez madame de Guise, parce que leurs aventures étoient presque semblables. Madame de Guise ne la voulut pas prendre : la voilà donc de retour à Paris. Dès qu’elle voyoit deux personnes ensemble, elle s’en approchoit et leur disoit : « N’est-il pas vrai que c’est un ingrat ? » car elle croyoit qu’on ne parloit que de Voiture et d’elle.

En ce temps-là Voiture, que la reine de Pologne connoissoit de longue main, eut, à sa prière, charge de la servir, tandis qu’elle seroit en France. Madame Saintot craignit que son déloyal n’allât jusqu’à Hambourg, ou plus loin. Elle se met à le suivre ; à Saint-Denis les hôtelleries étoient si pleines, et elle en si pitoyable équipage, qu’on la prit pour une gourgandine, et elle fut contrainte de coucher dans son carrosse de louage avec sa suivante. Cela ne la rebuta point ; elle fut jusqu’à Péronne, et elle n’alla pas plus loin, parce que Voiture ne passa pas outre. Dans tout ce voyage elle ne put obtenir de ce cruel un quart-d’heure d’audience. Une de ses amies, qui tâchoit de la guérir, la fut voir une fois dans une chambre au troisième étage, en un fort sale lit, elle qui avoit été la plus propre femme de Paris. Cette pauvre folle lui dit : « Je vis hier une femme qui est presque aussi malheureuse que moi ; c’est une femme de quelque âge qui s’est remariée à un jeune homme qui la maltraite. — Voilà une chose bien étrange ! lui dit cette amie ; cette femme est punie de la folie qu’elle a faite. — C’est pour cela, reprit l’amante éplorée, que son mari l’en devroit mieux aimer, car ceux pour qui nous faisons des folies ne nous en sauroient avoir trop d’obligation. » Et elle se mit à soutenir cette extravagante opinion, tout le temps de la visite.

Nous dirons le reste à la fin de cette historiette, car nous avons dit la suite de cette amourette par avance.

Voiture en conta aussi à madame Des Loges, à la marquise de Sablé et à d’autres. Madame Des Loges l’aimoit : ce fut elle qui commença ces rimes en ture qu’on a depuis appelées le portrait du pitoyable Voiture, car il étoit toujours enrhumé ; il se plaignoit sans cesse, et il plaignoit tout le monde. M. de Rambouillet y ajouta quelque chose, et en 1633 ou 1634, quelqu’un y joignit des rimes offensantes[9], dont Voiture se plaint dans une lettre à Costar[10]. Pour moi, j’aurois quelque opinion que c’est feu Malleville qui les a ajoutées, car, outre que cela est assez de son air, la première personne qui m’en a parlé est une femme[11] avec laquelle il étoit fort bien. Elle me les dit par cœur, car elle apprenoit tout ce qu’il faisoit : or, il y a dans cette pièce que Voiture

Est un Alexandre en peinture,
Et un Démosthène en sculpture.


Cette femme, qui faisoit le bel esprit, disoit :

« C’est un démistaine en peinture. »

Voiture étoit petit, mais bien fait ; il s’habilloit bien. Il avoit la mine naïve, pour ne pas dire niaise, et vous eussiez dit qu’il se moquoit des gens en leur parlant. Je ne l’ai pas trouvé trop civil, et il m’a semblé prendre son avantage en toute chose. C’étoit le plus coquet des humains. Ses passions dominantes étoient l’amour et le jeu, mais le jeu plus que l’amour. Il jouoit avec tant d’ardeur qu’il falloit qu’il changeât de chemise toutes les fois qu’il sortoit du jeu. Quand il n’étoit pas avec ses gens, il ne parloit presque point. D’Ablancourt ayant demandé à madame Saintot, du temps qu’elle n’extravaguoit pas, ce qu’elle trouvoit de si charmant à cet homme qui ne disoit rien : « Ah ! répondit-elle, qu’il est agréable parmi les femmes, quand il veut ! » Même avec ceux à qui il vouloit plaire, il avoit de grandes inégalités, et souvent il lui prenoit des rêveries comme ailleurs. Quand il étoit chagrin, il ne laissoit pas d’aller voir le monde, mais il étoit fort mal divertissant, et même on pouvoit dire qu’il étoit à charge. Il étoit quelquefois si familier qu’on l’a vu quitter ses galoches en présence de madame la Princesse, pour se chauffer les pieds. C’étoit déjà assez de familiarité que d’avoir des galoches ; mais, ma foi, c’est le vrai moyen de se faire estimer des grands seigneurs que de les traiter ainsi. Nous verrons ensuite qu’il leur parloit assez librement. Madame de Rambouillet dit qu’il n’étoit point intéressé, et que ses négligences lui avoient fait perdre une infinité d’amis ; que pour elle, elle s’en étoit admirablement bien divertie ; que quand elle l’avoit trouvé en humeur de causer, elle l’avoit laissé causer ; qu’aussi, quand il avoit été en humeur de rêver, elle avoit fait tout ce qu’elle avoit eu à faire, comme s’il n’y eût point été.

Il avoit soin de divertir la société de l’hôtel de Rambouillet. Il avoit toujours vu des choses que les autres n’avoient point vues ; aussi, dès qu’il y arrivoit, tout le monde s’assembloit pour l’écouter. Il affectoit de composer sur-le-champ. Cela lui est peut-être arrivé bien des fois, mais bien des fois aussi il a apporté les choses toutes faites de chez lui. Néanmoins c’étoit un fort bel esprit, et on lui a l’obligation d’avoir montré aux autres à dire les choses galamment. C’est le père de l’ingénieuse badinerie ; mais il n’y faut chercher que cela, car son sérieux ne vaut pas grand’chose, et ses lettres, hors les endroits qui sont si naturels, sont pour l’ordinaire mal écrites. On a eu grand tort de n’en pas ôter au moins les grosses ordures. Il sembloit qu’il craignît cela, car il disoit à madame de Rambouillet, six mois avant que de mourir : « Vous verrez qu’il y aura quelque jour d’assez sottes gens pour aller chercher çà et là ce que j’ai fait, et après le faire imprimer ; cela me fait venir quelque envie de le corriger. » Il faut avouer aussi qu’il est le premier qui ait amené le libertinage[12] dans la poésie ; avant lui personne n’avoit fait des stances inégales, soit de vers, soit de mesure. Corneille est aussi celui qui a gâté le théâtre par ses dernières pièces, car il a introduit la déclamation.

Voiture avoit une plaisante erreur : il croyoit qu’ayant réussi en galanterie, il feroit de même en toute autre chose, et qu’à un homme de bon sens, quand il étoit nécessaire, toutes les connoissances venoient sans étudier. Aussi il n’étudioit quasi jamais. Il étoit fort divertissant, quand il n’étoit pas tout-à-fait amoureux, et qu’il ne faisoit que dire des galanteries ; mais quand il étoit bien épris, c’étoit un stupide. Il étoit si sujet à en conter, que j’ai ouï dire à mademoiselle de Chalais[13] que, comme elle étoit auprès de mademoiselle de Kerneva, et qu’il la venoit voir, il en vouloit conter à mademoiselle de Kerneva qui n’avoit que douze ans. Elle l’en empêcha, mais elle l’en laissa dire tout son soûl à la cadette qui n’en avoit que sept. Après elle lui dit : « Il y a encore une fille là-bas, dites-lui un mot en passant. »

On sait quelles obligations il avoit au cardinal de La Valette et qu’il étoit son confident : cependant, comme le cardinal vouloit souvent faire l’enjoué, quoiqu’il n’y réussît pas, Voiture lui disoit tout bonnement ce qu’il lui en sembloit, et quelquefois devant des témoins. Le maréchal d’Albret, qu’on appeloit alors Miossens, a été long-temps qu’il ne savoit ce qu’il disoit : c’étoit un véritable galimatias ; on n’entendoit pas ce qu’il vouloit dire, encore qu’il eût de l’esprit. Il ne s’en est guère corrigé. Un jour qu’il y avoit un grand rond[14] à l’hôtel de Rambouillet, Miossens parla un quart-d’heure de son style ordinaire : Voiture lui va rompre en visière. « Je me donne au diable, lui dit-il, si j’ai entendu un mot de tout ce que vous venez de dire. Parlerez-vous toujours comme cela ? » Miossens ne s’en fâcha pas, et lui dit seulement : « Hé, monsieur, monsieur de Voiture, épargnez un peu vos amis. — Ma foi, reprit Voiture, il y a si long-temps que je vous épargne, que je commence à m’en ennuyer. »

Il en usoit à peu près de même avec feu M. de Schomberg, qui, quoiqu’il eût bien de l’esprit et qu’il écrivît bien, avoit pourtant une conversation assez pesante. Il l’en railloit toutes les fois que cela venoit à propos, et l’autre n’en faisoit que rire.

On voit dans les vers à la Reine, Je pensois, etc., qu’il ne l’épargnoit pas elle-même, car il lui dit tout franc qu’elle avoit été amoureuse de Buckingam. On voit aussi comme il parle à M. le Prince dans cette réponse pour madame de Montausier.

Dans les parties qu’on faisoit à l’hôtel de Rambouillet et à l’hôtel de Condé, Voiture divertissoit toujours les gens tantôt par des vaudevilles, tantôt par quelque folie qui lui venoit dans l’esprit. Une fois, en revenant de Saint-Cloud, ils versèrent. Il y avoit huit personnes dans le carrosse. Comme c’étoit lui qui étoit du côté que le carrosse avoit versé et que personne ne se plaignoit, il se mit à crier qu’il avoit la jambe rompue ; mademoiselle Paulet, qui étoit de la partie, lui dit : « Vous vous trompez, c’est le bras, car on se peut bien rompre un bras en tombant comme vous êtes tombé, mais non pas une jambe. — Mademoiselle, répondit-il froidement, chacun sent son mal ; je sais bien que c’est la jambe. » Elle vouloit lui prouver que non, quand, voyant qu’on envoyoit quérir un chirurgien, car ce n’étoit pas loin du village, il se mit à rire de toute sa force, et leur dit qu’il ne s’étoit rompu ni bras ni jambe.

Ayant trouvé deux meneurs d’ours dans la rue Saint-Thomas[15] avec leurs bêtes emmuselées, il les fait entrer tout doucement dans une chambre où madame de Rambouillet lisoit le dos tourné aux paravents. Ces animaux grimpent sur ces paravents ; elle entend du bruit, se retourne et voit deux museaux d’ours sur sa tête : n’étoit-ce pas pour guérir de la fièvre, si elle l’avoit eue ? Il fit bien pis au comte de Guiche par le conseil de madame de Rambouillet, car, sous ombre que le comte lui avoit dit un jour que le bruit couroit qu’il étoit marié et lui demanda s’il étoit vrai, il alla une fois le réveiller à deux heures après minuit, disant que c’étoit pour une affaire pressée : « Eh bien ! qu’y a-t-il ? dit le comte en se frottant les yeux. — Monsieur, répond très-sérieusement Voiture, vous me fîtes l’honneur de me demander, il y a quelque temps, si j’étois marié, je vous viens dire que je le suis. — Ah ! peste ! s’écrie le comte, quelle méchanceté de m’empêcher ainsi de dormir. — Monsieur, reprit Voiture, je ne pouvois pas, à moins que d’être un ingrat, être plus long-temps marié sans vous le venir dire, après la bonté que vous aviez eue de vous informer de mes petites affaires. »

Madame de Rambouillet l’attrapa bien lui-même. Il avoit fait un sonnet dont il étoit assez content ; il le donna à madame de Rambouillet, qui le fit imprimer avec toutes les précautions de chiffres et d’autres choses, et puis le fit coudre adroitement dans un recueil de vers imprimés il y avoit assez long-temps. Voiture trouve ce livre que l’on avoit laissé exprès ouvert à cet endroit-là ; il lut plusieurs fois ce sonnet ; il dit le sien tout bas, pour voir s’il n’y avoit pas quelque différence ; enfin cela le brouilla tellement qu’il crut avoir lu ce sonnet autrefois, et qu’au lieu de le produire, il n’avoit fait que s’en ressouvenir ; on le désabusa enfin quand on en eut assez ri.

Le marquis de Pisani[16] et lui étoient toujours ensemble, ils s’aimoient fort ; ils avoient les mêmes inclinations ; et quand ils vouloient dire : Nous ne faisons point cela, nous autres ; ils disoient : Cela n’est point de notre corps. Ils faisoient tous les jours quelques malices à quelqu’un ; c’étoit un tintamare perpétuel à l’hôtel de Rambouillet : ils s’avisoient souvent de quelques bagatelles pour faire rire. Une après-dînée, Voiture, attaqué d’une colique à laquelle il étoit sujet, monte dans la chambre de la vieille demoiselle de madame la marquise[17]. Il fut long-temps dans cette chambre que sa colique ne se passoit point : cette demoiselle, pour le renvoyer chez lui (c’étoit vis-à-vis), lui donne une robe de chambre fourrée qu’elle avoit. Il passoit par le bout de la salle, qui est fort grande, quand par hasard madame de Rambouillet y vint. Elle ne pouvoit deviner de loin ce que c’étoit : un homme avec une robe de femme, environné de toutes les femelles de la maison, tout farci de serviettes, pâle, mais qui rioit pourtant de l’étonnement de la marquise. Mademoiselle de Rambouillet y arriva aussi qui croyoit que Voiture avoit fait toute cette mascarade pour faire rire, se mit à lui crier : « Hé ! Voiture, de quoi vous avisez-vous ? et cela n’est nullement plaisant, cela ne fait point rire, vraiment vous me faites pitié. »

Pour revenir au marquis de Pisani et à Voiture, on m’a dit, mais je ne voudrois pas l’assurer, qu’un jour, comme ils s’amusoient au Cours, avec M. Arnauld, à deviner à la mine la profession des gens, il passa un carrosse où il y avoit un Turc vêtu de taffetas noir avec des bas verts. Voiture dit que c’étoit un conseiller de la cour des aides, et qu’il gageroit. On gage contre lui, mais à condition qu’il l’iroit demander à cet homme. Voiture descend, l’aborde ; et, pour excuse, lui dit que c’étoit par gageure[18]. « Gagez toujours, lui dit l’autre froidement, que vous êtes un sot, et vous ne perdrez jamais. »

Comme M. d’Avaux étoit à Munster, en je ne sais quelle occasion, la marquise de Sablé fut obligée de lui écrire ; elle dit à Costar : « Faites-moi un peu une lettre. » Il lui en fit une ; elle la trouva si guindée, qu’elle en fit une autre et l’envoya. M. d’Avaux écrivit ici qu’il avoit reçu de la marquise la plus belle lettre du monde ; Costar donne dans le panneau, croit que c’est la sienne qu’on loue, et est assez coquin pour en montrer une copie. Voiture étoit présent ; il en parle à la marquise, qui lui dit la vérité ; il tire copie de la lettre, et en fait l’affront à Costar, quoique ce ne fût qu’en riant.

Voici encore une plaisante vision de Voiture. Il y avoit un homme dans la rue Saint-Honoré, vers les Quinze-Vingts[19], pour le privé duquel Voiture avoit une telle amitié qu’il se détournoit de quatre rues pour y aller, quoiqu’il ne connût presque point cet homme, et cela familièrement sans le demander. Cet homme s’en ennuya, et y fit mettre un cadenas, puis un loquet qu’on n’ouvroit qu’avec une clef. Voiture trouvoit toujours moyen d’y entrer ; enfin, ils en eurent querelle, et Voiture alla ailleurs.

À propos de querelle, la plus grande que mademoiselle Paulet ait jamais eue contre personne a été contre Voiture. Comme il étoit en Espagne, mademoiselle Paulet, en dessein de le divertir, lui envoyoit sans grand discernement tout ce qu’elle pouvoit recueillir. Ces gros paquets lui coûtoient bon : cela commença à l’ennuyer, et peut-être le témoigna-t-il ; d’ailleurs, il ne prenoit pas plaisir à voir que M. Godeau, et que M. de Chandeville[20], grand garçon bien fou et neveu de Malherbe, c’est-à-dire versificateur, se fussent si bien mis dans l’esprit de mademoiselle Paulet, et peut-être de mademoiselle de Rambouillet, en son absence. Il lui fit une insolence, le propre jour qu’il revint de Flandre. Il lui avoit écrit qu’il arriveroit un tel jour, et qu’il seroit ravi de la voir, le jour même, en l’hôtel de Rambouillet. En la remerciant le soir, il ne put s’empêcher de lui parler de Chandeville, l’appeloit cet Adonis, et y mêla peut-être quelque mot de Vénus. La lionne se mit en fureur ; ils furent deux ans sans se voir ; enfin, il y retourna, mais elle ne lui a jamais pardonné[21]. On dit encore, mais je ne sais si ceci arriva devant ou après, qu’une fois qu’il étoit chez elle, il lui prit un tel chagrin de ce qu’il étoit venu des gens qui ne lui plaisoient pas, qu’il se mit en un coin, et ne parla plus ; et quand il voulut s’en aller, en lui disant adieu, il lui mit la main sous le menton comme pour la caresser, ainsi qu’on fait des petites filles. Il y eut une grande querelle pour cela. Madame de Rambouillet dit que Voiture ayant vécu fort familièrement, mais non licencieusement avec mademoiselle Paulet, lui dit quelque chose au retour de Flandre qu’elle prit de travers, et cela lui arrivoit fort souvent. Depuis, étant aigrie, elle interprétoit tout en mal, et les choses qu’elle eût trouvées bonnes autrefois, elle les trouvoit mauvaises. Il n’y a jamais eu d’amour entre eux, mais seulement une amitié tendre mêlée de quelque galanterie. La bonne fille avoit bien de l’esprit et bien du cœur ; mais, pour du jugement, elle n’en avoit pas de reste[22].

Mais il est temps de parler des combats de Voiture, car les amours et les armes s’accordent assez bien ; et, à l’imitation de l’Arioste, je chanterai l’arme e l’amori de Voiture.

Il y a tel brave qui ne s’est pas battu tant de fois que lui, car il s’est battu jusqu’à quatre fois de jour et de nuit, à la lune et aux flambeaux. La première fois, ce fut au collége contre le président Des Hameaux[23] ; la seconde, contre La Coste, pour le jeu ; et il y eut une rencontre assez plaisante, car Arnauld, qui ne prenoit pas autrement Voiture pour un gladiateur, lui alla conter à lui-même, comme une fable, qu’on lui avoit dit qu’il s’étoit battu contre La Coste ; qu’il avoit mis sa perruque sur un arbre, peut-être avoit-il été malade, et ensuite tout le succès qui ne fut pas fort sanglant, et il se trouva que tout cela étoit vrai[24]. Le troisième combat fut à Bruxelles contre un Espagnol au clair de la lune[25] ; et le quatrième et dernier fut dans le jardin de l’hôtel de Rambouillet, aux flambeaux, contre Chavaroche, intendant de la maison. Leur querelle venoit de l’aversion qu’ils avoient l’un pour l’autre du temps qu’il y avoit trois sœurs à l’hôtel de Rambouillet qui étoient honnêtement coquettes. Chavaroche avoit déjà été amoureux, comme je l’ai marqué ailleurs, de madame de Montausier, quand elle étoit fille. Cela ne servit pas à les remettre bien ensemble ; mais ce qui les brouilla tout-à-fait, ce fut que Voiture, qui n’avoit garde de laisser une fille sans la cajoler, surtout étant jeune et de qualité, s’étoit mis à en conter à mademoiselle de Rambouillet, dès qu’elle étoit sortie de religion. Chavaroche, ou en tenoit un peu aussi, ou étoit bien aise de nuire à Voiture. La demoiselle ne les faisoit pas soupirer comme sa sœur, et il y a grande apparence qu’elle avoit de la bonne volonté pour Voiture. Je les trouvois presque toujours jouant au volant, et je jouois avec eux, ou causant tout bas, auquel cas je les laissois fort à leur aise. Il a peut-être servi à rendre cette fille moins raisonnable qu’elle n’eût été ; Voiture en devint insupportable. Madame de Saint-Étienne dit que sur la fin on étoit fort las de lui, et que, sans la longue habitude qu’il avoit dans la maison et la considération de madame de Rambouillet, pour qui il avoit plus de complaisance, on eût tâché à l’éloigner. Montausier n’avoit jamais eu d’inclination pour lui, parce qu’il étoit persuadé qu’il lui avoit plutôt nui qu’autrement auprès de madame de Montausier dans sa recherche, et il lui est arrivé plusieurs fois de dire, quand Voiture faisoit quelque chose pour rire : « Mais cela est-il plaisant ? Mais trouve-t-on cela divertissant[26] ? »

Voiture poussa Chavaroche sur je ne sais quoi, et l’autre qui savoit que Voiture prendroit avantage de la retenue qu’il témoigneroit, et la voudroit faire passer pour une poltronnerie, mit l’épée à la main contre lui, et le blessa à la cuisse, dont il cria comme s’il eût été blessé à mort, à ce qu’on dit à l’hôtel de Rambouillet. On y courut fort à propos, car on raconte qu’un des laquais de Voiture alloit percer Chavaroche par-derrière. Voiture ne vouloit pas avouer que l’autre. l’avoit blessé ; il disoit qu’il l’avoit été par un laquais qui les avoit séparés. Cela se vérifia pourtant après. Chapelain et Conrart furent contre lui ; mais ils n’avoient garde de faire autrement, car Voiture se moquoit d’eux et de Costar aussi, quoique ce Costar croie tout le contraire. Il ne faut que lire leurs lettres pour s’en convaincre[27]. M. et madame de Montausier se déclarèrent pour Chavaroche, et ce qui étonna le plus Voiture, c’est que Arnauld fut plutôt pour Chavaroche que pour lui. Madame de Rambouillet eut un étrange chagrin de cette aventure. Cela étoit ridicule en soi à des gens de cinquante ans, qui disoient ou devoient dire tous deux leur bréviaire, car ils avoient des bénéfices, ou des pensions sur des bénéfices, et puis elle avoit peur qu’on ne dît des sottises de sa fille : elle est pourtant bien revenue de cela, la demoiselle. M. de Grasse (Godeau) brusquement s’en alla faire une méchante pièce de ce combat, où il faisoit battre un pourceau contre un brochet. On appeloit Chavaroche le pourceau, parce qu’il alloit si souvent à Yères[28], qu’on le nomma le pourceau de l’abbaye[29] ; et à cause que la lettre de la carpe à M. le Prince[30] commence par mon compère le brochet, M. le Prince appela long-temps Voiture, mon compère le brochet[31]. Mademoiselle Paulet, aussi brusque que le prélat, alla lire cette pièce à madame de Rambouillet, comme une chose bien récréative. J’y étois ; elle en avoit un ennui mortel, mais elle n’en témoigna rien. Depuis, M. de Montausier a fait ôter, par le moyen de Pélisson, l’endroit de la pompe funèbre qui parle de ce combat. Depuis ce temps, Voiture n’alla plus si souvent à l’hôtel de Rambouillet.

Voiture ne survécut guère à cet exploit ; le jeu lui avoit fait venir la goutte, peut-être les dames y avoient-elles contribué. Il mourut au bout de quatre ou cinq jours de maladie, pour s’être purgé ayant la goutte.

À propos de jeu, une fois qu’il avoit fait vœu de ne plus jouer, il alla chez le coadjuteur pour se faire dispenser de son vœu ; il y trouva Laigues[32] qui lui dit : « Moquez-vous de cela, jouons. » Effectivement il le fit jouer et lui gagna trois cents pistoles, sans le laisser parler au coadjuteur. Le vin ne lui peut pas avoir donné la goutte, car il ne buvoit que de l’eau. Voici un vaudeville que Blot[33], gentilhomme de M. d’Orléans, fit en une débauche :

Quoi ! Voiture, tu dégénère !
Sors d’ici, maugrebieu de toi.
Tu ne vaudras jamais ton père,
Tu ne vends du vin, ni n’en boi.


Nous rions de ta politesse.
Car tout homme qui ne boit ni ne .....
Et qui n’a argent ni noblesse,
Mérite qu’on le berne partout.

Quelqu’un fit encore ceci :

Je cherchois Montrésor,
J’ai trouvé Voiture ;
Je cherchois de l’or,
Je n’ai trouvé qu’ordure.

Il entra une fois dans un lieu où M. d’Orléans faisoit la débauche. Blot, en badinant, lui jeta quelque chose à la tête ; cela fit du bruit, et l’on courut après lui en riant ; un valet de pied étourdiment, comme il s’enfuyoit, lui voulut passer l’épée à travers le corps : il avoit vraisemblablement cru que Voiture avoit voulu attenter à la personne de Son Altesse Royale.

Dès que Voiture fut tombé malade, madame Saintot, la fidèle madame Saintot y courut. Il ne la voulut point voir, à ce qu’on dit. Elle y alla pourtant tous les jours. Elle assure qu’elle le vit et qu’elle fit même avec lui le compte de quelque argent qu’il avoit à elle. On l’alla consoler, et elle disoit : « Voilà le dernier coup que la fortune avoit à tirer contre moi. »

Il y alla une autre femme avec laquelle il avoit vécu fort scandaleusement. C’étoit la fille de Renaudot, le gazettier, qu’il avoit mise mal avec son mari. Il avoit fait une promenade avec elle, il n’y avoit que fort peu de jours. Elle n’étoit pas belle, mais il la vouloit faire passer pour un esprit admirable. Pour celle-là on assure qu’il ne la voulut point voir. Mademoiselle Paulet disoit qu’il étoit mort comme le grand-seigneur entre les bras de ses sultanes. J’ai déjà dit qu’elle fit dire des messes pour lui, mais qu’elle ne lui pardonna point. Je l’ai vue en colère de ce que mademoiselle de Rambouillet disoit trop de bien de Voiture : « Je croyois, disoit-elle, qu’il falloit prier Dieu pour son âme, mais je vois bien qu’il n’y a plus qu’à le canoniser. »

Sarrasin fit la Pompe funèbre, qui, quoique languissante en bien des endroits, est pourtant la meilleure chose qu’il ait faite. Il a volé à Voiture même, dans la lettre à M. de Coligny, toute l’invention de ces amours différents[34]. On voit assez la malignité de l’auteur, qui ne peut cacher sa jalousie, car il remarque des fautes de Voiture, comme quand il dit en un des chapitres : Comme Vetturius enseignoit aux nouveaux mariés ce qui s’étoit passé entre eux. Il est vrai qu’il n’y a point d’art dans cette épître à M. de Coligny, car il raconte à ce seigneur ce qu’il sait mieux que lui, sans prendre aucun biais pour cela. Sarrasin le fait passer pour un farfadet. Madame de Rambouillet ne se pouvoit résoudre à lire cette pièce ; madame Saintot l’en pria. Elle croyoit, cette pauvre folle, que cela étoit à son avantage et à l’avantage de Voiture.

Le comte de Thorigny, fils de cet habile homme M. de Matignon, disoit, après avoir lu la Pompe funèbre de Voiture tout du long : « Je vous assure que cela est fort joli, Voiture ne fit jamais mieux que de faire cette pièce avant de mourir. » Mais ce qui est le plus étonnant de tout, c’est que Martin[35], neveu de Voiture, après avoir fait une grande préface qu’on lui corrigea, et où on lui fait faire une espèce d’apologie pour son oncle, à cause de Sarrasin, fut si innocent que de proposer de mettre la Pompe funèbre au bout des Œuvres de Voiture. Martin n’en tira rien du libraire, mais les sœurs de Voiture en voulurent avoir deux cents livres. On doutoit que cela pût réussir, à cause de tant d’endroits qu’on n’entend pas, comme moi qui y travaille depuis sa mort, et je ne puis avoir l’éclaircissement de bien des choses. Martin a sottement effacé des noms, en y mettant des étoiles, au lieu de les garder pour les remettre plus tard ; cependant il s’en est vendu une quantité étrange. Quelque jour, si cela se peut faire sans offenser trop de gens, je les ferai imprimer avec des notes, et je mettrai au bout les autres pièces que j’ai pu trouver de la société de l’hôtel de Rambouillet[36]. M. Servien s’est plaint secrètement de ce qu’on avoit laissé deux fois son nom dans les lettres à M. d’Avaux, parce que, étant nommé une fois, cela sert à faire deviner le reste, puisqu’on se doute que c’est de lui qu’on veut parler. Je m’étonne que M. Chapelain et M. Conrart, qui ont tant étoilé ce pauvre livre, n’aient pris garde à cela, eux qui ôtèrent le nom de M. de Vaugelas en un endroit il étoit loué très-finement, car Voiture dit que pour passer pour savoyard il tâche à parler le plus qu’il peut comme M. de Vaugelas.

La reine d’Angleterre a conté à madame de Montausier que voulant envoyer un Voiture à madame de Savoie, elle voulut faire ôter une certaine lettre à M. de Chavigny, où il dit qu’il aimeroit mieux entretenir trois heures madame de Savoie que de faire cela, car quoiqu’il y ait une étoile, le sens y va tout droit, mais elle eut avis que Madame l’avoit déjà vue[37].

M. de Blairancourt disoit à madame de Rambouillet qu’on ne parloit que de ce livre ; il l’avoit lu, et il trouvoit que Voiture avoit de l’esprit. « Mais, monsieur, lui répondit madame de Rambouillet, pensiez-vous que c’étoit pour sa noblesse, ou pour sa belle taille, qu’on le recevoit partout comme vous avez vu ? »

Durant le blocus de Paris[38], Sarrasin écrivit en vers à M. Arnauld, qu’il ne nommoit point, et qu’il appeloit seulement maréchal, à cause qu’il étoit maréchal-de-camp ; cela courut, et comme on imprimoit tout en ce temps-là, cela fut imprimé avec ce titre : « L’ombre de Voiture au maréchal de Gramont. » Madame Saintot s’alla mettre dans la tête que Voiture n’étoit point mort (c’est signe qu’elle ne l’a point vu mourir), et sa raison étoit qu’il n’y avoit que Voiture qui pût avoir fait cette pièce.

L’été devant sa mort, il fit une promenade à Saint-Cloud avec feu madame de Lesdiguières et quelques autres. La nuit les prit dans le bois de Boulogne. Ils n’avoient point de flambeaux. Voilà les dames à faire des contes d’esprits. En cet instant Voiture s’avance du carrosse pour regarder si l’écuyer, qui étoit à cheval, suivoit, car la nuit n’étoit pas encore fermée : « Ah ! vraiment, dit-il, si vous en voulez voir des esprits, n’en voilà que huit. » On regarde ; en effet, il paroissoit huit figures noires qui alloient en pointe. Plus on se hâtoit, plus ces fantômes se hâtoient aussi. L’écuyer ne voulut jamais en approcher. Cela les suivit jusque dans Paris. Madame de Lesdiguières conta le fait au coadjuteur, depuis cardinal de Retz. « Dans huit jours, lui dit-il, j’en saurai la vérité. » Il découvrit que c’étoient des Augustins déchaussés qui revenoient de se baigner à Saint-Cloud, et qui, de peur que la porte de la ville ne fût fermée, n’avoient point voulu laisser éloigner ce carrosse, et l’avoient toujours suivi[39].

Voiture a une bâtarde religieuse ; c’est d’elle qu’on a eu son portrait. Pour l’avoir dans sa chambre, elle le fit habiller en saint Louis, parce que ses grands cheveux plats ressemblent assez à ceux de ce roi, et qu’on lui fait la mine un peu niaise, comme Voiture se la fait dans la lettre à l’inconnue[40].

Un soir que M. Arnauld avoit mené le petit Bossuet de Dijon, aujourd’hui l’abbé Bossuet, qui a de la réputation pour la chaire, pour donner à madame la marquise de Rambouillet le divertissement de le voir prêcher, car il a préchotté dès l’âge de douze ans ; Voiture dit : « Je n’ai jamais vu prêcher de si bonne heure ni si tard[41]. »

  1. Vincent Voiture, né à Amiens en 1598, mort à Paris en 1648.
  2. Elle s’appeloit Vion. (T.)
  3. Il étoit trésorier de France. (T.)
  4. C’est la quatrième lettre adressée à madame de Saintot, en lui envoyant le Roland furieux d’Arioste, traduit en françois. (Œuvres de Voiture ; Paris, Courbé, 1660, p. 12.)
  5. Guillonnet d’Alibray et Dinville. (T.)
  6. Il alloit changer de linge chez L’Huillier, voisin de la Saintot, et cela afin qu’on le sût, car il étoit vain en amourettes. (T.)
  7. Suffocation hystérique. (Dict. de Trévoux.)
  8. C’est la fille de Barbier qui vint à Paris avec des sabots et y fit fortune. Elle et la sœur qu’elle avoit furent nourries à la Montauron. Cette sœur avoit une vision que pour être belle il falloit être pâle. Pour cela elle mangea tant de citrons qu’elle en mourut. Celle-ci avoit tous les dimanches une coiffe et un masque de la bonne ouvrière, à cause qu’elle étoit jolie masquée. Elle étoit brune, mais agréable. On donnoit huit cents livres de pension à La Prime pour la coiffer. Elle et sa sœur alloient partout de leur chef, car la mère ne voulut jamais quitter son chaperon, et le père ne vouloit pas qu’une bourgeoise allât avec les infantes, ses filles. Fenestreaux, conseiller au Parlement, l’épousa ; il l’appeloit la reine Gillette. Cette dame a fait la coquette tout son soûl, puis la dévote, et après le bel esprit. Une fois elle quitta son mari, s’en alla à Fenestreaux, y fit quelque temps la solitaire, et revint comme si de rien n’eût été. Barbier mourut pitoyablement, et Fenestreaux vendit sa charge, mais il a encore du bien. (T.)
  9. Voiture rioit en contant que son père lui avoit dit : « Vous disiez qu’on vous aimoit tant à l’hôtel de Rambouillet, voyez ce qu’on y a fait contre vous. » Mais c’étoit avant qu’on eût rien ajouté de fâcheux. (T.)
  10. Dans la seconde partie de la Défense de Voiture. (T.)
  11. Mademoiselle Véron. (T.)
  12. Ce mot est pris ici dans le sens de la négligence des règles établies ; ce qui suit le fait bien entendre.
  13. C’étoit le nom de la demoiselle de compagnie de madame de Sablé. (Voyez l’article Sablé.)
  14. Cercle.
  15. La rue Saint-Thomas du Louvre, où l’hôtel de Rambouillet étoit situé.
  16. Fils du marquis de Rambouillet.
  17. Il mangeoit tous les jours à l’hôtel de Rambouillet, quoiqu’il ait en telle année dix-huit mille livres à manger. Il a eu une bonne pension en qualité de premier commis des finances, pendant que M. d’Avaux a eu le titre de surintendant. Il avoit trois petites charges : il étoit chez Monsieur introducteur des ambassadeurs, gentilhomme ordinaire et maître-d’hôtel de Madame, et Monsieur le Prince l’a souvent fait servir un quartier de maître-d’hôtel chez le Roi. Son jeu lui coûtoit. (T.)
  18. Voiture n’a jamais été à l’Académie que pour s’y faire condamner sur une gageure. (T.)
  19. L’hospice des Quinze-Vingts étoit situé rue Saint-Nicaise. Après la suppression de la maison du Roi, sous le ministère de M. de Saint-Germain, ce bel établissement fut transféré à l’hôtel des Mousquetaires, rue de Charenton.
  20. Éléazar de Sarcilly, sieur de Chandeville, né en 1611, et mort en 1633. (Origines de la ville de Caen, par Huet ; Rouen, 1706, pag. 397.) On a conservé de lui quelques vers ; ils se trouvent dans le Recueil de diverses poésies ; Paris, Chamhoudry, 1651, Étienne Loyson, 1661, ou Pierre Trabouillet, 1670.
  21. Ceci vient de mademoiselle de Scudery, à qui mademoiselle Paulet l’a dit. (T.)
  22. Voyez précédemment, t. I, p. 196, l’article que Tallemant a spécialement consacré à mademoiselle Paulet.
  23. Il en est fait mention dans la Pompe funèbre de Voiture en ces termes : « Comme Vetturius cribloit de nuit dans l’Université d’Orléans, et comme un matois Normand lui coupa les doigts. » (Œuvres de Sarasin ; Paris, 1685, t. 2, p. 22.)
  24. Voiture demanda à faire sa prière, et il la fit. (T.) — On lit au chapitre premier de la table de la grande Chronique du noble Vetturius : Du grand et horrible combat de Vetturius contre Brun de La Coste, et comme Vetturius fit sa prière au dieu Mars qui ne lui servit de rien. (Pompe funèbre de Voiture, audit lieu, p. 18.)
  25. Comme Vetturius se battoit nuit et jour ; et de l’Édit des duels qui n’étoit pas fait pour lui. (Ibid. ch. 4.)
  26. Montausier nous semble n’avoir pas eu tort de juger avec sévérité les plaisanteries de Voiture ; elles sont généralement marquées au coin de l’afféterie. Il a cependant dans ses ouvrages, et surtout dans ses poésies, des passages pleins de finesse et de grâce. Il n’a peut-être rien fait de mieux que les stances adressées à Anne d’Autriche, qui cependant n’ont pas été comprises dans ses Œuvres. Elles ont été imprimées pour la première fois dans leur entier dans une lettre d’un des trois éditeurs de ces Mémoires (M. Monmerqué), insérée dans la livraison d’octobre 1833 de la France littéraire.
  27. Voyez l’article sur Costar, qui fait bien connoître ce pitoyable homme.
  28. Dont mademoiselle de Rambouillet étoit abbesse.
  29. Ceci donne l’explication d’un passage d’une lettre que Voiture écrivit à Chavaroche pour le prier d’assister sa sœur dans un procès : « En récompense, lui dit-il, je vous promets que de ma vie je ne vous appellerai pourceau, et que je vous donnerai la première chapelle qui sera à ma nomination. » (Lettre 147e de Voiture, p. 311 de l’édition de 1660.)
  30. Lettre 143e de Voiture, ibid., p. 303.
  31. On dit qu’un prince a dit, je crois que c’étoit M. le duc d’Enghien : « Si Voiture étoit de notre condition, il n’y auroit pas moyen de le souffrir. » (T.)
  32. Geoffroy, marquis de Laigues, capitaine des gardes de Gaston, duc d’Orléans. Il entra très-avant dans le parti de la Fronde, comme on le voit dans les Mémoires du cardinal de Retz. Il mourut en 1674.
  33. Blot, baron de Chauvigny, spirituel chansonnier de la Fronde, mourut en 1655. Madame de Sévigné écrivoit à sa fille le 6 mai 1671: « Ségrais nous montra un Recueil qu’il a fait des chansons de Blot ; elles ont le diable au corps, mais je n’ai jamais vu tant d’esprit. »
  34. Voyez l’Épître à M. de Coligny, pag. 101 de la deuxième partie des Œuvres de Voiture, édition de 1660. C’est une de ses plus jolies pièces ; nous en citerons quelques vers tirés du passage indiqué par Tallemant :

    Au bruit du célèbre hyménée,
    Pour être à la grande journée,
    Là se rendent à grand concours
    Tout ce que le monde a d’Amours.
    De tous les endroits de la terre,
    D’Irlande, d’Écosse, d’Angleterre,
    Du pays des Italiens,
    De celui des Siciliens.......
    Même il en vint d’Éthiopie,
    Noirs comme petits ramoneurs,
    Et ces noirs-là sont les meilleurs.
    Il en arriva trois volées
    Des Marches les plus reculées
    Du cap Vert. Ceux-là sont petis,

    Gaillards, éveillés et gentis ;
    Ils ont par tout même ramage,
    Et cent couleurs en leur plumage,
    Comme on en voit aux perroquets
    Et sont ceux qui font les coquets.
    Jadis n’en étoit remembrance,
    Cent ans a qu’il en vint en France…
    On les voyoit comme moineaux
    Ou comme troupe d’étourneaux,
    Ombrager toute la campagne
    Et couvrir toute la Champagne, etc.

    Sarrasin, dans la Pompe funèbre de Voiture, s’exprime ainsi :

    Enfin suivoit une volée
    Grande et confusément mêlée
    D’Amours de toutes les façons :
    C’étoit tous ces oiseaux garçons (*)
    Dont Voiture a donné la liste.
    Après on voyoit sur leur piste
    Les Amours d’obligation,
    Les Amours d’inclination,
    Quantité d’Amours idolâtres,
    Une troupe d’Amours folâtres,
    Force Cupidons insensés,
    Des Cupidons intéressés ;
    De petits Amours à fleurettes,
    D’autres petites Amourettes,
    Mêmement de vieilles Amours,
    Qui ne laissent pas d’avoir cours
    En dépit des Amours nouvelles.....

    (*) Garçon est pris ici en mauvaise part, dans le sens de vaurien, débauché. Ainsi on lit dans le Lai de l’Ombre, pièce du XIIIe siècle :

    Je ne veuil pas resambler ceus
    Qui sont garçon par tout détruire.

    Et bref tant d’Amours qu’à vrai dire
    On ne pourroit pas les décrire.
    Comme l’on voit les étourneaux
    Tournoyant aux rives des eaux,
    Lorsque la première froidure
    Commence à ternir la verdure ;
    Leur nombre qui surprend les yeux
    Noircit l’air et couvre les cieux,
    Tels ou plus épais, ce me semble,
    Se pressant cheminoient ensemble
    Tous les Amours de l’univers.

  35. Étienne-Martin de Pinchesne, contrôleur de la maison du Roi, neveu de Voiture, a été l’éditeur de ses Œuvres. On a de lui deux volumes de poésies qui seroient tout-à-fait oubliées si Boileau n’avoit pas mis Pinchesne au rang des poètes ridicules.
  36. Le travail de Tallemant sur Voiture est malheureusement perdu. Il auroit été d’une grande utilité pour connoître une foule d’allusions qui n’ont pu être saisies que par ses contemporains. M. Durozoir, dans un article sur Voiture, inséré dans la Biographie universelle, annonce qu’il a retrouvé une partie de ces allusions. Il rendroit un véritable service aux lettres s’il faisoit connoître ses recherches. Tallemant lui fourniroit de curieux documents.
  37. C’est dans la lettre 138e, pag. 296 de l’édition de Voiture déjà citée. Voici le passage dont le sens n’a pu être compris jusqu’à présent : « Je consentirois d’entretenir quatre heures tous les soirs M***, pour avoir l’honneur de vous voir une demi-heure tous les jours. » Il semble que Chrétienne de France, duchesse de Savoie, aura eu quelque peine à se reconnoître dans cette lettre.
  38. En 1649.
  39. Le coadjuteur étoit de cette promenade, ainsi que le maréchal de Turenne. Le cardinal raconte cette bizarre anecdote dans ses Mémoires d’une manière plus plaisante que ne l’est le récit de Tallemant. (Mémoires du cardinal de Retz, tom. 44, p. 133 de la deuxième série des Mémoires relatifs à l’histoire de France.)
  40. Voyez la lettre 78e de Voiture, écrite à une maîtresse inconnue (p. 188 de l’édition de 1660). Il s’y peint de la manière suivante : « Ma taille est deux ou trois doigts au-dessous de la médiocre. J’ai la teste assez belle, avec beaucoup de cheveux gris ; les yeux doux, mais un peu égarés, et le visage assez niais. »
  41. Bossuet avoit seize ans, lorsqu’en 1643 il improvisa un sermon à l’hôtel de Rambouillet. (Histoire de Bossuet, par le cardinal de Bausset ; Versailles, 1814, t. I, p. 22.)