Les Huit journées de mai/2

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Le Petit Journal (p. 28-54).


CHAPITRE II


Le lundi 22.


Proclamation au peuple. — Aspect de Paris. — Prise de l’Arc de Triomphe, de la place Péreire. — Évacuation des lignes extérieures. — Prise du parc Monceaux, du Champ-de-Mars. — La résistance se localise. — Nouvelles proclamations. — Aspect de l’Hôtel de ville. — Adresse à l’armée. — L’esprit des troupes. — Premiers massacres. — La commission des barricades. — On commence les barricades. — Prise de la Madeleine. — Les bataillons descendent. — Dombrowski au Comité de salut public. — La soirée de l’Hôtel de ville. — Les travailleurs des barricades. — La nuit. — La barricade de la place Blanche. — La routine dans les barricades. — Indécision, peur de l’armée.


Le lundi 22, Paris se réveilla dans des flots de soleil. La rive droite ne savait rien des événements de la nuit, mais le rappel et la gênérale retentissaient dans tous les quartiers, et ou lisait sur les murs la proclamation suivante :


« AU PEUPLE DE PARIS !
« A LA GARDE NATIONALE !
« Citoyens,


« Assez de militarisme ! plus d’états-majors galonnés et dorés sur toutes les coutures !

« Place au peuple, aux combattants, aux bras nus ! L’heure de la guerre révolutionnaire a sonné.

« Le peuple ne connaît rien aux manœuvres savantes, mais quand il a un fusil à la main, du pavé sous les pieds, il ne craint pas tous les stratégistes de l’école monarchiste.

« Aux armes ! citoyens, aux armes ! Il s’agit, vous le savez, de vaincre ou de tomber dans les mains impitoyables des réactionnaires et des cléricaux de Versailles, de ces misérables qui ont, de parti pris, livré la France aux Prussiens et qui nous font payer la rançon de leurs trahisons !

« Si vous voulez que le sang généreux qui a coulé comme de l’eau depuis six semaines ne soit pas infécond ; si vous voulez vivre libres dans la France libre et égalitaire ; si vous voulez épargner à vos enfants et vos douleurs et vos misères, vous vous lèverez comme un seul homme, et devant votre formidable résistance, l’ennemi, qui se flatte de vous remettre au joug, en sera pour la honte des crimes inutiles dont il s’est souillé depuis deux mois.

« Citoyens, vos mandataires combattront et mourront avec vous, s’il le faut ; mais, au nom de cette glorieuse France, mère de toutes les révolutions populaires, foyer permanent des idées de justice et de solidarité qui doivent être et seront les lois du monde, marchez à l’ennemi, et que votre énergie révolutionnaire lui montre qu’on peut vendre Paris, mais qu’on ne peut ni le livrer ni le vaincre.

« La Commune compte sur vous, comptez sur la Commune ! »

Aveu tardif de l’incapacité des officiers et des états-majors. Le moment était enfin venu où l’on allait comprendre l’importance de cette discipline que la Commune et le Comité confondaient avec le militarisme et sans laquelle les Versaillais, malgré leur nombre, n’auraient jamais triomphé de Paris.

Cette proclamation avait le tort de ne pas tout dire, mais on devina. Les magasins furent aussitôt fermés, les boulevards se vidèrent, et, l’ignorance des événements grossissant le danger, les curieux, abrités dans les rues adjacentes, avancèrent timidement la tête, croyant à chaque instant voir dénier les soldats.

Tous les pouvoirs militaires étaient concentrés à l’Hôtel de ville. Il y avait peu de monde sur la place. Des estafettes, des gardes isolés arrivèrent vers neuf heures, apportant des lambeaux de renseignements. Les Versaillais étaient au Champ-de-Mars, au faubourg Saint-Germain, à la Muette, à l’Arc de Triomphe. On n’en put tirer davantage. Quant au nombre des assaillants, aux noms des généraux, nul ne les connaissait.

Voici ce qui s’était passé :

Dès le matin, les généraux Ladmirault et Clinchant, établis, comme nous l’avons vu, à Passy et à la Muette, avaient longé silencieusement les remparts et débouché sur l’avenue de la Grande-Armée. Tout à coup les braves artilleurs de la porte Maillot se retournant, virent les Versaillais, leurs voisins depuis tantôt dix heures. Nulle sentinelle ne les avait prévenus. — Ils se firent tuer sur leurs pièces jusqu’au dernier. Les troupes remontèrent l’avenue jusqu’à la barricade située en avant de l’Arc de Triomphe ; surprise, elle fut également emportée sans combat. Les fédérés n’eurent que le temps de sauver leurs canons, et les soldats établirent aussitôt une batterie contre la terrasse des Tuileries. L’Arc de Triomphe fut pavoisé de faisceaux tricolores, et une brigade descendit l’avenue des Champs-Élysées, s’abritant contre les maisons. Arrivés au rond-point, les soldats s’embusquèrent de droite et de gauche ; couchés dans les massifs et les pelouses ils dirigèrent de là sur la terrasse une fusillade nourrie.

Pendant ce temps, le général Clinchant, continuant sa course, filait le long des remparts, les tournait jusqu’à la place Péreire, et descendait vers le nouvel Opéra, par l’avenue Friedland et le boulevard Victor Hugo.

Simultanément une division du général Clinchant opérait le même mouvement par le dehors, du côté de Neuilly, Levallois-Perret et Saint-Ouen. Les fédérés de ces localités furent tout à coup assaillis par derrière par une grêle de balles venant de la ville. Ce fut ainsi qu’ils apprirent l’occupation des remparts. Ils se hâtèrent de rentrer à Paris, par les portes de Bineau, d’Asnières et de Clichy. Les soldats les poursuivirent sur le boulevard Malesherbes ; mais eux, faisant bonne contenance, se retournant fréquemment et déchargeant leurs armes, ils opérèrent une bonne retraite jusqu’aux barricades de l’intérieur.

Ainsi, dès le début, sans communications, sans avis sur la marche des événements, les fédérés étaient abandonnés à eux-mêmes. Personne à l’État-major, personne à la Guerre, personne à la Commune n’avait songé à prévenir pendant la nuit ni la porte Maillot, ni les troupes placées à l’extérieur. La direction, si faible jusqu’alors, avait cessé presque complètement. Chaque corps n’avait plus désormais rien à attendre que de son initiative, de ses ressources et de l’intelligence de ses chefs.

Les soldats s’emparèrent du parc Monceaux, s’y établirent, et une colonne se porta en avant vers les Batignoles, rue Lévis. A onze heures, la caserne de la Pépinière était aux mains des troupes. Vers une heure, le général Clinchant touchait au nouvel Opéra, et de là il appuyait d’une brigade la colonne qui combattait sur la place de la Concorde.

Sur la rive gauche, le général Cissey s’était dirigé vers le Champ-de-Mars, converti en une sorte de camp d’artillerie. L’École militaire fut prise entre deux feux par les avenues de la Mothe-Piquet et de Lowendhal. Le colonel qui commandait cette importante position n’avait fait aucun préparatif de défense. Les cours furent envahies en un instant, et les fédérés qui les occupaient se réfugièrent dans les baraquements du Champ-de-Mars, gardés par deux cents hommes à peine. A l’abri de ces constructions légères, ils essayèrent de résister, et ce fut pendant plusieurs heures une lutte héroïque ; mais littéralement enveloppés sur tous les points, nullement secourus, ils durent, à midi succomber sous le nombre.

Presqu’au même instant, — il était midi et demi, — le dépôt de munitions établi à l’école d’état-major sautait avec un fracas épouvantable. En même temps, une brigade se détachait de l’École militaire pour tourner les barricades de l’avenue Rapp, qui furent écrasées par l’artillerie.

On put déjà prévoir que, par suite du défaut d’entente et de direction, les résistances des fédérés seraient toujours locales et ne se relieraient pas entre elles. En effet, très peu de points reçurent des renforts. Ce funeste mot d’ordre allait prévaloir, que chacun devait défendre son quartier. Certains bataillons demeurèrent ainsi immobiles jusqu’à la dernière heure, et on ne put tenter ni un retour offensif, ni un mouvement stratégique de quelque valeur. Cette attitude purement défensive conduisait droit à la défaite, quels que pussent être le courage et la ténacité de la résistance.

A une heure de l’après-midi du 22, les Versaillais occupaient déjà le quart de Paris. Solidement adossés contre les bastions du Point-du-Jour à Levallois-Perret, couverts par les hauteurs de l’Arc de Triomphe et du Trocadéro, la droite à la gare Montparnasse, la gauche aux Batignolles, ils présentaient leurs têtes de colonnes rue Lévis, place de l’Europe, à la caserne de la Pépinière, au nouvel Opéra, aux Invalides. Deux arrondissements entiers (XVe et XVIe) et les trois quarts de trois autres (VIIe, VIIIe et XVIIIe) leur appartenaient totalement.

De renseignements précis nulle part, même à l’Hôtel de ville. Les officiers d’état-major commençaient à devenir rares ; les hommes envoyés ne revenaient pas. A neuf heures, la Commune se réunit. M. Félix Pyat, prenant la parole, proposa les mesures de défense, les plus radicales. Il fut décidé, sur sa motion, que chaque membre de la Commune se rendrait dans son arrondissement et dirigerait les barricades. Les membres présents signèrent le procès-verbal. A midi, une proclamation fut affichée, celle-là nette et sans périphrases :


» RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
» LIBERTÉ — ÉGALITÉ — FRATERNITÉ.


« Que les bons citoyens se lèvent !

« Aux barricades ! L’ennemi est dans nos murs.

« Pas d’hésitation. En avant pour la République, pour la Commune et pour la liberté !

« Aux armes !

« Paris, le 22 mai 1871.


En même temps, des estafettes envoyées dans toutes les directions, jetèrent partout le mot d’ordre de la résistance. Peu après leur départ, Un autre appel énergique fut affiché à côté du premier :


» AU PEUPLE DE PARIS.


« La porte de Saint-Cloud, assiégée de quatre côtés à la fois, par les feux du Mont-Valérien, de Montretout, des Moulineaux et du fort d’Issy, que la trahison a livré, la porte de Saint-Cloud a été forcée par les Versaillais, qui se sont répandus sur une partie du territoire parisien.

« Ce revers, loin de nous abattre, doit être un stimulant énergique.

« Le peuple qui détrône les rois, qui détruit les bastilles, le peuple de 89 et de 93, le peuple de la Révolution ne peut perdre en un jour le fruit de l’émancipation du 18 mars.

« Parisiens, la lutte engagée ne saurait être désertée par personne, car c’est la lutte de l’avenir contre le passé, de la liberté contre le despotisme, de l’égalité contre le monopole, de la fraternité contre la servitude, de la solidarité des peuples contre l’égoïsme des oppresseurs.

« Aux armes !

« Donc, aux armes !

« Que Paris se hérisse de barricades, et que, derrière ces remparts improvisés, il jette encore à ses ennemis son cri de guerre, cri d’orgueil, cri de défi, mais aussi cri de victoire ; car Paris, avec ses barricades, est inexpugnable.

« Que les rues soient toutes dépavées : d’abord, parce que les projectiles ennemis tombant sur la terre sont moins dangereux ; ensuite, parce que ces pavés, nouveaux moyens de défense, devront être accumulés de distance en distance sur les balcons des étages supérieurs des maisons.

« Que le Paris révolutionnaire, le Paris des grands jours, fasse son devoir, la Commune et le Comité de salut public feront le leur.

« Hôtel de ville, 2 prairial, an 79. »


Il était deux heures. L’Hôtel de ville bruyant avait repris son aspect des derniers jours de mars. Les bataillons arrivaient sur la place. La barricade de la rue Rivoli, rasée depuis longtemps, se redressait, mais cette fois en avant, au coin de la rue Saint-Denis. Plus de cent ouvriers bâtissaient, maçonnaient, pendant que des enfants brouettaient la terre du square Saint-Jacques. Cet ouvrage, de plusieurs mètres de profondeur, d’une hauteur de 6 mètres, avec des fossés, des embrasures, une avancée, fut entièrement terminé en vingt-quatre heures, exemple de ce qu’aurait pu pour la défense de Paris un effort intelligent produit en temps utile.

Les membres de la Commune arrivaient le chassepot en bandoulière. À trois heures eut lieu une sorte de réunion intime. Sur ces entrefaites, des membres de la Ligue d’union républicaine se présentèrent en députation demandant audience. La Commune les accueillit. Ils gémissaient de cette lutte, proposaient de s’interposer, comme ils l’avaient fait si souvent pendant le siège, et de porter à M. Thiers l’expression de leur douleur. Mais ils ne savaient rien de ses intentions, ni même s’ils seraient reçus. On ne pouvait que les remercier de leur solide bon vouloir. Peu après leur départ, on fit un nouvel appel à l’armée :


« Le peuple de Paris aux soldats de Versailles.
« Frères !


« L’heure du grand combat des peuples contre leurs agresseurs est arrivée.

« N’abandonnez pas la cause des travailleurs.

« Faites comme vos frères du 18 mars.

« Unissez-vous au peuple dont vous faites partie.

« Laissez les aristocrates, les privilégiés, les bourreaux de l’humanité se défendre eux-mêmes, et le règne de la justice sera facile à établir.

« Quittez vos rangs.

« Entrez dans nos demeures.

« Venez à nous, au milieu de nos familles ; vous serez accueillis fraternellement et avec joie.

« Le peuple de Paris a confiance en votre patriotisme.

« Vive la République !

« Vive la Commune !

« Le 3 prairial, an 79. »


Cette adresse, dont pas un exemplaire ne put parvenir aux soldats, était la dernière illusion de beaucoup de membres de la Commune, qui, de la meilleure foi du monde, avaient cru à une défection de l’armée, dès qu’elle serait entrée dans Paris.

Mais la situation était bien changée depuis le 18 mars. M. Thiers avait soigneusement trié ses régiments, composés de bataillons et de compagnies sur lesquels on pouvait sûrement compter, — les gendarmes, les sergents de ville, et les marins particulièrement féroces étant placés en serre-files. Les jeunes contingents formaient la majorité, leur docilité les rendant plus propres que de vieux soldats à la triste besogne qu’on attendait d’eux. Ces troupes pour la plupart ne connaissaient point Paris. Les officiers n’avaient à craindre ni les souvenirs, ni les relations, ni l’influence du milieu. En outre, ils répétaient perpétuellement à leurs hommes que la Commune n’était qu’un ramassis de voleurs et de coquins, que les Communalistes ne faisaient pas de prisonniers, et qu’ils avaient impitoyablement massacré les militaires qui avaient, au 19 mars, levé la crosse en l’air. Le contact des Versaillais avec la population était du reste à peu près impossible ; il n’y avait dans les rues que les combattants. Ajoutons que le vin et l’eau-de-vie ne faisaient pas défaut aux troupes, l’argent non plus. Le 28 au matin, nous vîmes, près de la mairie du XIe, de simples fusiliers marins changer des pièces d’or chez les marchands de vins.

Aussi, dès le 22, les massacres de prisonniers commencèrent. Vers une heure de l’après-midi, les Versaillais conduisirent à la caserne de Babylone dix-sept gardes nationaux faits prisonniers rue du Bac, et là ils les fusillèrent.

On le voit, les exécutions sommaires ont précédé les incendies et la mort des otages. On sait d’ailleurs que bien avant l’entrée à Paris, le massacre des prisonniers n’était pas rare dans l’armée versaillaise. Dès le début du siège, l’officier de gendarmerie auquel on conduisit Flonrens, l’abattit à coups de sabre : le chevaleresque Duval et deux de ses officiers faits prisonniers, furent fusilles par les ordres et sous les yeux de Vinoy ; le général Gallifet fit également exécuter ses premiers prisonniers et, à Vanves, un officier versaillais déchargea son arme à bout portant sur quatre fédérés qui s’étaient rendus. Trois d’entre eux furent tués.

Le peuple n’avait donc rien à attendre que de lui-même et de la vigueur de sa résistance. Aussi les barricades commencèrent de tous les côtés, un peu au hasard, à l’intersection des principales voies. Alors seulement on reconnut l’importance de ces barricades stratégiques, si négligées pendant six semaines.

Il était évident, dès le début, pour tout œil exercé, que la garde nationale, malgré son courage, ne pourrait jamais conserver ses positions du dehors. Au lieu de lui demander l’impossible, il aurait donc fallu lui rendre au plus vite son véritable terrain. Cinq points sur la rive droite, la place du roi de Rome, la place de l’Étoile, les buttes Montmartre, Chaumont, le Père-Lachaise, trois sur la rive gauche, la butte aux Cailles, le Panthéon, la gare Montparnasse, permettent d’établir une série de forts à l’intérieur de Paris. En les reliant par un sys tème de barricades, on obtient une seconde enceinte aussi formidable que la première. Là on pouvait attendre et défier M. Thiers. Un troisième siège, et cette fois du coeur de Paris, était moralement et matériellement impossible sous le feu de Montmartre, ce Mont-Valérien de l’intérieur. Mais les délégués à la Guerre rêvaient de faire campagne, et ce plan de défense modeste mais assuré ne cadrait guère avec leurs prétentions. Une commission des barricades fut bien nommée au mois d’avril, mais sans vue d’ensemble, sans direction persistante, et considérée comme une partie accessoire de la défense, elle abandonna la conduite des travaux à un fantaisiste qui, commençant par la fin, fortifia tout d’abord l’intérieur de Paris. Pendant qu’il élevait, à la grande joie des badauds, les forteresses secondaires de la rue de Rivoli et de la rue Castiglione, les points véritablement stratégiques du Trocadéro, de l’Arc de Triomphe, de la butte Montmartre, etc., restaient à peu près dégarnis. Les travaux de cette troisième ligne furent eux-mêmes conduits avec la plus déplorable mollesse ; les fortifications de la place de la Concorde n’étaient pas terminées le 22 mai ; la barricade de la rue Royale n’était qu’aux trois quarts faite, la terrasse des Tuileries à peine fortifiée.

En réalité, il fallut, le lundi, commencer à peu près partout l’établissement des défenses intérieures. Ici encore chaque combattant fut abandonné à son inspiration. L’erreur générale fut de croire qu’on serait attaqué de front comme en juin 1848, tandis que les généraux de Versailles exécutèrent partout des mouvements tournants. C’est ainsi que Montmartre d’abord et Belleville ensuite furent enveloppés, isolés et réduits.

Le IXe arrondissement, situé au pied de Montmartre, commença dès deux heures à se fortifier. La rue Auber, la rue de la Chaussée d’Antin, la rue Drouot, la rue de Châteaudun, les carrefours du faubourg Montmartre, Notre-Dame de Lorette, la rue des Martyrs, l’église de la Trinité furent mis en état de défense. On commença à barricader les grandes voies d’accès sur les Batignolles, Montmartre, La Chapelle, les buttes Chaumont, Belleville, Ménilmontant, le Père-Lachaise, les anciens boulevards, surtout à partir de la porte Saint-Denis, la place du Château-d’Eau, les boulevards Voltaire et Richard-Lenoir, la Roquette, la Bastille et tout le faubourg Saint-Antoine ; sur la rive gauche, la rue de Rennes, le carrefour de la Croix-Rouge, la rue Saint-Dominique, la rue Bonaparte, le carrefour de Bussy, la rue Saint-Jacques, les rues Royer-Collard et Gay-Lussac la rue Soufflot, les Gobelins, le boulevard Saint-Michel dans toute sa longueur. Un grand nombre d’autres barricades ne furent qu’ébauchées, et celles que nous venons d’énumérer, quoique commencées dans la journée du lundi, ne furent achevées qu’au fur et à mesure des progrès de la lutte.

Elle se poursuivait en ce moment sur la rive droite, avenue Marigny, d’où les Versaillais s’efforçaient de gagner la rue Royale. A la Madeleine, ils durent tenter trois fois l’assaut. Près de deux cents fédérés gardaient cette position. Ils l’occupèrent jusqu’à la nuit. A la faveur de l’obscurité, les troupes les entourèrent. Mais il fallut les réduire à la baïonnette et le massacre fut épouvantable. Le sang retombait en cascade le long des marches de la Madeleine et ruisselait sur la chaussée. Sur la rive gauche, le boulevard Montparnasse, le boulevard des Invalides étaient balayés par les obus versaillais. Le général Cissey essayait de s’avancer vers la gare Montparnasse ; mais les canons fédérés, placés en enfilade dans la rue de Rennes, anéantissaient des compagnies entières de Versaillais.

Pendant ce temps, le Trocadéro, la barrière de l’Etoile et la brigade répandue dans les Champs-Elysées, accablaient de projectiles les ouvrages de la place de la Concorde, qui ripostaient vaillamment.

La nuit vint sans interrompre les détonations de l’artillerie et de la fusillade. De rouges clartés s’élevèrent dans la rue de Rivoli et dans la rue Royale. C’étaient le ministère des finances et la rue Royale qui brûlaient. Le ministère des finances avait reçu toute la journée le feu d’une batterie versaillaise établie aux Invalides. L’incendie, allumé par un obus, avait été éteint une première fois par les pompiers de la Commune. Ils n’en furent pas moins accusés d’avoir "fait flamber finances," en vertu de ce principe que les obus des conservateurs jouissaient du privilége de ne pas causer d’incendies.

L’Assemblée nationale décréta dans la journée que les armées de terre et de mer avaient bien mérité de la patrie.

A huit heures, nous rencontrâmes Delescluze dans la rue de Rivoli. " Si nous pouvons passer la nuit, dit-il, il y a quelque espoir ; on se remet de la première surprise, les bataillons descendent." En effet, en ce moment, les bataillons défilaient dans le boulevard Sébastopol, musique en tête, se dirigeant vers l’Hôtel de ville. On voyait, à la lueur du gaz, briller les canons de fusils et les reflets du drapeau rouge. Peu nombreux, 200 peut-être par bataillon, mais déterminés, les hommes marchaient silencieux, prêts à la mort. D’autres bataillons encombraient les trottoirs, prenant leur repas à la hâte ; ailleurs, le clairon et le tambour rassemblaient les hommes ; les officiers parcouraient les groupes, distribuant des paquets de cartouches ; les braves petites cantinières circulaient, fières de courir les mêmes dangers que les hommes, car les Versaillais ne les épargnaient pas. La première impression avait été terrible : on avait cru les troupes au coeur de Paris ; puis la lenteur de leur marche avait donné quelque espoir ; on s’était tâté ; les moins braves étaient rentrés, ignorant qu’il n’y aurait de quartier pour personne ; les combattants sérieux étaient debout. On ne doit pas évaluer leur nombre au delà de 12,000 pour les sept jours.

On vit alors, le fusil sur l’épaule, beaucoup de citoyens qui avaient déploré les intempérances et les maladresses de la Commune et dont les conseils avaient été écartés. Mais il s’agissait bien à cette heure de ce gouvernement périssable ! Ce mot circulait déjà derrière les barricades : " Il n’y a plus maintenant de membres de la Commune !" C’est que, en effet, le Paris de 71 dressait contre Versailles la Révolution sociale tout entière. Il fallait être ou n’être pas pour cette Révolution. La lâcheté seule se tint au milieu. Les socialistes véritables le comprirent et, certains de la catastrophe, ils voulurent du moins faire triompher leur cause par le mépris de la mort.

Un cortège de cavaliers mystérieux et pressé passa devant nous, se dirigeant vers l’Hôtel de ville. Nous suivîmes. Dans la salle du Trône, un membre de la Commune nous apprit l’arrivée de Dombrowski. Il avait été appelé par le Comité de salut public, sur certaines rumeurs aussi vagues que ridicules. Introduit devant le Comité, dès la porte, croisant les bras et promenant son regard sur tout le monde, il s’écria violemment : "Il parait qu’on dit que je trahis !"— Personne ne répondit. Le membre de la Commune Dereure rompit le silence : "Si Dombrowski trahit, je trahis donc aussi ! Je réponds de lui comme de moi." On laissa sortir Dombrowski. Il alla s’asseoir à la table des officiers, dîna avec eux ; à la fin du repas, il fit le tour de salle et, sans mot dire, serra la main à chacun. Tout le monde comprit qu’il se ferait tuer.

Le Comité de salut public était installé à droite, dans la série de pièces qui regardaient sur la place. A gauche, toutes les pièces qui donnaient sur le quai, appartenaient à la guerre. Chacun venait y chercher des instructions. Les messagers arrivaient de tous les points de la lutte. Une délégation d’officiers des garnisons de Montrouge et de Bicêtre put à grand’peine parvenir jusqu’au délégué ; ordre fut donné de tenir jusqu’à nouvel avis. Un grand nombre de gardes et d’officiers, courbés sur de longues tables, expédiaient les ordres et les dépêches, au milieu d’un bourdonnement continuel. Les cours intérieures étaient pleines de fourgons, de prolonges, de voitures ; les chevaux mangeaient ou dormaient dans les coins, prêts à partir. A chaque instant, on recevait et on envoyait des munitions. Les estafettes.entraient et sortaient bruyantes ; nulle part le moindre signe de découragement, partout une activité presque gaie.

Nous remontâmes la rue Saint-Antoine. A chaque coin, des groupes ébauchaient les barricades. Tout passant était requis, non pas violemment, comme on l’a dit. "Allons, citoyens, un coup de main pour la République." C’était tout. A la Bastille et sur les boulevards intérieurs, ou voyait par place comme une fourmilière de gens courbés à terre, les uns creusant, les autres dépavant. De jeunes enfants se faisaient remarquer, maniant des bêches et des pioches aussi grandes qu’eux, et chantant sans cesse le Chant du départ et la Marseillaise. Les hommes en blouse, les messieurs en habit, les femmes en guenilles et les femmes en robe de soie, étaient également mis en réquisition. De délicates mains de jeunes filles maniaient le dur hoyau. Il tombait avec un bruit sec et faisait jaillir l’étincelle. Il faut une heure pour entamer le sol à vingt centimètres, — qu’importe ! — on passera la nuit. Le mardi soir, à l’intersection du square Saint-Jacques et du boulevard Sébastopol, une barricade de vingt mètres de long fut en une demi-journée creusée, terminée, par des dames du quartier de la Halle ; plusieurs, fort élégamment vêtues de noir, travaillèrent six heures comme des enragées à remplir des sacs de terre et à empiler des pierres dans des paniers d’osier.

Le gaz éclairait ces travaux. On avait eu soin qu’il fût allumé aux heures accoutumées, et, sauf dans les quartiers envahis, les rues et les boulevards avaient reçu leur éclairage réglementaire. A l’entrée du faubourg Montmartre. la lumière cessait brusquement ; on voyait là comme un énorme trou noir. Cette obscurité était gardée par des sentinelles fédérées, jetant par intervalle leur cri : Passez au large !

Partout un silence plein de menaces. Ces ombres se mouvant dans la nuit prenaient des formes gigantesques ; il semblait qu’on marchât dans un rêve terrible ; les plus braves sentaient l’effroi.

Il y eut des nuits plus bruyantes, plus sillonnées d’éclairs, plus grandioses, quand l’incendie et la canonnade enveloppèrent Paris ; nulle ne produisit sur notre âme une impression aussi lugubre — nuit de recueillement, veillée des armes. On se cherchait dans les ténèbres, on se parlait bas, on prenait espoir, on en donnait. Aux carrefours on s’arrêtait, on étudiait les positions, puis à l’œuvre ! — En avant la pioche et le pavé. Que la terre s’amoncelle où s’engloutira le boulet, que les matelas précipités des maisons servent à couvrir les poitrines ! — On ne doit plus dormir désormais. Que les pierres cimentées de haine se pressent les unes contre les autres, comme des poitrines d’hommes sur le champ de bataille. Le pétillement de la mousqueterie lointaine, le grondement du canon, le chant des gamins formaient en même temps un concert qui avait une sorte de terrible fascination.

Les femmes exhortent, supplient les hommes. Ce n’est plus la citoyenne de l’ancienne barricade qui servait les munitions et pansait les blessés ; elle la construit maintenant de ses bras et de ses ongles, puis elle la défendra. Dans cette nuit, place Blanche, une barricade est élevée. A minuit, devant nous, une forme noire se détache de l’enfoncement d’une porte-cochère : c’est une jeune fille, le chassepot à la main, la cartouchière aux reins. « Halte-là, citoyens, on ne passe pas. » Nous nous arrêtons étonnés ; nous exhibons notre laissez-passer et la citoyenne nous permet de traverser la barricade, construite et gardée par 120 femmes environ.

Et ce n’étaient plus les redoutes traditionnelles, hautes de deux étages. Sauf quatre ou cinq, rue Saint-Honoré et rue de Rivoli, la barricade de Mai se fit d’un méchant tas de pavés, à peine à hauteur d’homme. Derrière, quelquefois un canon ou une mitrailleuse. Au milieu, calé entre deux pavés, le drapeau rouge, couleur de vengeance. A vingt, derrière ces loques de remparts, ils arrêtèrent des régiments.

Si la moindre pensée d’ensemble avait dirigé ces ressources puissantes, l’armée versaillaise aurait fondue dans Paris. Mais les fédérés ne virent pas en général plus loin que leurs quartiers ou même que leurs rues, et ils ne surent pas changer la tactique des luttes populaires. Au lieu d’abandonner les barricades à l’artillerie seule, et d’occuper en tirailleurs les maisons en avant, ils se massèrent en général derrière les pavés. Le Comité avait bien ordonné d’occuper toutes les maisons nécessaires à la défense, mais cet ordre, reçu trop tard, ne pouvait être que difficilement exécuté. Les maisons occupées devaient de toute nécessité communiquer entre elles ; or, il était difficile de percer les gros murs juste au dernier moment. Il eût fallu y songer pendant le siège. En désignant à chacun son poste de combat intérieur, en l’exerçant sur place à la défense, on aurait pour l’avenir évité bien des rigueurs.

Les Versaillais, qui, la veille, en marchant sur l’Hôtel de ville, s’en seraient emparés sans coup férir, trente heures après, lundi encore, auraient pu, en deux heures, balayer ces barricades embryonnaires. Mais ces 130,000 héros, qui n’avaient pas devant eux 10,000 hommes, n’osèrent pas. On a dit qu’ils étaient épuisés, qu’ils opéraient depuis vingt-quatre heures ; — mais le dimanche soir et le lundi matin, ils étaient frais et dispos ; — mais, le lundi, ils furent dix contre un. — En vérité, ils eurent peur de Paris, chefs et soldats. Ils crurent que les rues allaient s’entr’ouvrir, les maisons s’abîmer sur eux, témoin la fable des torpilles, imaginée plus tard pour justifier leur indécision. Le lundi soir, maîtres de plusieurs arrondissements, ils tremblaient encore de quelque surprise terrible. Il leur fallut toute la tranquillité de la nuit pour revenir de leur conquête et se convaincre que les Comités de défense n’avaient, malgré leurs vanteries, rien prévu ni rien préparé.