Les Huit journées de mai/3

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Le Petit Journal (p. 55-81).


CHAPITRE III


Le mardi 23.


Proclamations de la Commune et du Comité central. — Préparatifs. — Prise de Montmartre.— La place Pigalle. — Héroïsme de la défense. — La prévôté à Montmartre. — Prise de la barricade de la chaussée d’Antin. — Mort de Dombrowski. — Opérations vers le nord-est. — Le général Cissey sur la rive gauche. — Occupation des quartiers qui bordent la Seine. — La mairie du VIe ; cruauté des Versaillais. — Agressions contre les fédérés dans le faubourg Saint-Germain. — Occupation de la mairie de Montrouge. — Diverses positions des troupes à la fin de la journée. — Évacuation de la terrasse des Tuileries. — Incendie des palais. — Aspect de l’Hôtel de ville. — Dombrowski mort. — Exécution de Chaudey. — Ordre de préserver Notre-Dame. — La dernière matinée de l’Hôtel de ville.


Personne ne dormit dans cette nuit d’angoisses. Le Comité de salut public et le Comité central s’adressèrent aux troupes versaillaises dans de nouvelles proclamations[1].

Le Comité central disait :


 » Soldats de l’armée de Versailles !

» Nous sommes des pères de famille. » Nous combattons pour empêcher nos enfants d’être un jour, comme vous, sous le despotisme militaire.

» Vous serez, un jour, pères de famille. Si vous tirez sur le peuple aujourd’hui, vos fils vous maudiront comme nous maudissons les soldats qui ont déchiré les entrailles du peuple, en juin 1848 et en décembre 1851.

» Il y a deux mois, au 18 mars, vos frères de l’armée de Paris, le cœur ulcéré contre les lâches qui ont vendu la France, ont fraternisé avec le peuple ; imitez-les !

» Soldats, nos enfants et nos frères, écoutez bien ceci, et que votre conscience décide :

» Lorsque la consigne est infâme, la désobéissance est un devoir !

» 3 prairial, an 79.

 » Le Comité central. »


Le Comité proposait en même temps une transaction dans les termes suivants :


 » RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
 » LIBERTÉ — ÉGALITÉ — FRATERNITÉ.
 » Fédération républicaine de la garde nationale. — Comité central.

» Au moment où les deux camps se recueillent, s’observent et prennent leurs positions stratégiques ;

» A cet instant suprême où toute une population, arrivée au paroxysme de l’exaspération, est décidée à vaincre ou à mourir pour le maintien de ses droits ;

» Le Comité central veut faire entendre sa voix.

» Nous n’avons lutté que contre un ennemi : la guerre civile. Conséquents avec nous-mêmes, soit lorsque nous étions une administration provisoire, soit depuis que nous sommes entièrement éloignés des affaires, nous avons pensé, parlé, agi en ce sens.

» Aujourd’hui, et pour une dernière fois, en présence des malheurs qui pourraient fondre sur tous,

» Nous proposons à l’héroïque peuple armé qui nous a nommés, nous proposons aux hommes égarés qui nous attaquent, la seule solution capable d’arrêter l’effusion du sang, tout en sauvegardant les droits légitimes que Paris a conquis :

» 1° L’Assemblée nationale, dont le rôle est terminé, doit se dissoudre ;

» 2° La Commune se dissoudra également ;

» 3° L’armée dite régulière quittera Paris et devra s’en éloigner d’au moins vingt-cinq kilomètres ;

» 4° Il sera nommé un pouvoir intérimaire, composé des délégués des villes de 50,000 habitants. Ce pouvoir choisira parmi ses membres un gouvernement provisoire, qui aura la mission de faire procéder aux élections d’une Constituante et de la Commune de Paris ;

» 5° Il ne sera exercé de représailles ni contre les membres de l’Assemblée, ni contre les membres de la Commune, pour tous les faits postérieurs au 26 mars.

» Voilà les seules conditions acceptables.

» Que tout le sang versé dans une lutte fratricide retombe sur la tête de ceux qui les repousseraient.

» Quant à nous, comme par le passé, nous remplirons notre devoir jusqu’au bout.

» 4 prairial, an 79.

« Le Comité central. »


L’histoire prononcera entre ces hommes qui, encore debout, se sont efforcés d’arrêter l’effusion du sang et ceux qui, repoussant toute conciliation, les traquant comme des bêtes fauves, refusant de leur reconnaître les qualités d’hommes et de citoyens, les ont, par leur froide cruauté, rejetés dans le désespoir.

Cependant, le Comité de salut public, solide à son poste, organisait la résistance[2]. Les chefs de barricades furent autorisés à requérir tous les vivres et outils nécessaires à la défense ; toute maison de laquelle on tirerait sur les gardes nationaux, fut condamnée à être brûlée. — Ouvrez les contre-vents, levez les jalousies, fermez les fenêtres ! — ce cri remplit les rues. Au dessous des fausses fenêtres, une inscription fut mise après vérification. Comme la veille, tous les magasins étaient fermés. Un ou deux journaux parurent, malgré les obus du Trocadéro qui tombaient à l’imprimerie de la rue d’Aboukir et aux bureaux de vente centrale de la rue du Croissant. Le Tribun du Peuple prêchait la résistance et déclarait la victoire possible tant que Montmartre appartiendrait aux fédérés. Et à cette même heure, la butte tombait presque sans combat !

La dernière, la seule forteresse qui pût balancer le succès, cette hauteur inaccessible de laquelle tout assaillant doit être précipité, elle fut prise en moins de six heures, sans bataille ! — surprise, dois-je dire. Mais la guerre est faite de ruses ; poitrine contre poitrine, qui eût jamais vaincu les braves fédérés !

Pendant la nuit une forte reconnaissance de Versaillais avait essayé de surprendre les avant-postes des Batignolles et enlevé une sentinelle. Le fédéré cria de toutes ses forces : Vive la Commune ! et ses camarades avertis purent se mettre sur leurs gardes. Il fut aussitôt fusillé. Ainsi tombèrent d’Assas et Barra.

La butte Montmartre fut attaquée de trois côtés à la fois, dès six heures du matin. Clinchant, maître de la gare Saint-Lazare, s’avança par les Batignolles ; Ladmirault, longeant les remparts, prit à revers toutes les portes de Neuilly à Saint-Ouen, tournant ainsi Montmartre, pendant que Montaudon s’avançait à l’extérieur de la ville, sur la zone neutre, par Clichy et Saint-Ouen.

Clinchant vint se heurter aux Batignolles, contre la barricade de Clichy. La résistance dura deux heures ; il fallut, pour réduire ces pavés mal agencés et derrière lesquels cent hommes à peine combattaient, l’effort combiné des canons versaillais, amenés dans la rue de Saint-Pétersbourg, et des régiments entassés dans le collège Chaptal. Un peu avant, une colonne s’empara de la mairie des Batignolles, que le membre de la Commune Malon, homme d’un cœur éprouvé, dut abandonner, après avoir évacué sur Montmartre ses voitures et ses munitions.

Une partie des troupes remonta l’avenue de Clichy. Rue des Carrières, une barricade l’arrêta net. Les fédérés tinrent bon jusqu’au moment où Ladmirault, maître de l’avenue de Saint-Ouen, les tourna par le cimetière Montmartre et les prit entre deux feux. Une vingtaine de gardes, restés à la barricade, refusèrent de se rendre. Les Prussiens se fussent contentés de les désarmer, admirant leur courage ; les Versaillais les fusillèrent sans pitié.

Place Blanche, les cent vingt femmes qui défendaient la barricade, tinrent quatre heures en échec les troupes de Clinchant. A onze heures seulement, exténuées et manquant de munitions, elles furent surprises et celles qu’on saisit massacrées sur place. Les Versaillais, passant sur leurs cadavres, s’élancèrent vers la rue Lepic, que gravissaient en même temps les soldats vainqueurs de la rue des Carrières.

Cluseret n’avait fait que paraître à Montmartre. Le commandement était resté entre les mains de La Cécilia. Républicain, savant distingué, brave, mais absolument incapable d’organiser la résistance, il se perdit toute la matinée dans le chaos des bataillons. Rien n’avait été préparé pendant le siége pour mettre Montmartre à l’abri d’un coup de main, et l’on s’était contenté d’y accumuler des pièces et des munitions. Il était difficile au dernier moment d’improviser un plan de défense ; personne ne l’essaya, et les fédérés ne pouvaient guère y suppléer par leur initiative. La demi-discipline de la garde nationale avait énervé cette spontanéité si précieuse dans la guerre des rues. On s’était habitué à une sorte de direction, d’administration. Quand elles manquèrent, les gardes nationaux, abandonnés à leurs seules ressources, crurent à la trahison, cédèrent au découragement, et sur beaucoup de points se retirèrent. Vers dix heures, La Cécilia connut la marche tournante de Ladmirault. — Malon venait d’arriver. Au même moment, une colonne s’emparait du Château-Rouge. Les gardes nationaux accoururent auprès du général, criant à la trahison, que les portes Saint-Ouen et Clignancourt avaient été ouvertes aux troupes versaillaises. Reconnaissant qu’il était cerné, La Cécilia dut donner aux hommes découragés l’ordre de la retraite. Peu d’instants après, les colonnes du Château-Rouge et de la rue Lepic faisaient sans combat, au travers des rues escarpées et tortueuses, leur jonction sur les buttes. Puis, redescendant, elles s’emparèrent de tout le XVIIIe arrondissement, et, vers une heure, occupèrent la mairie.

La barricade de la place Pigalle ne put être emportée qu’après trois heures de lutte. Là se trouvaient les femmes qui s’échappèrent de la place Blanche. Délogées de nouveau, les survivantes s’enfuirent vers la barricade du boulevard Magenta. Pas une ne survécut. C’est un des nombreux épisodes de cette barricade devenue légendaire.

Un étudiant en médecine anglais, attaché aux ambulances de la Commune et qui se trouvait présent à cet endroit, a raconté quelques preuves du dévouement héroïque que le peuple montrait à la défense de sa cause :

» On m’apporta un homme âgé de quarante ans, qui avait reçu une balle dans les poumons. Il n’avait qu’une demi-heure à vivre, et après avoir été pansé d’une façon peu habile par le barbier, il fut déposé dans un coin de la salle. J’étais à ma besogne, quand un cri violent me fit retourner. C’était le blessé qui l’avait poussé, et je le vis essayer de se lever sur ses mains et ses genoux. Je lui demandai ce qu’il désirait, et, après quelques efforts, il dit : " Citoyen, je suis un soldat de la République universelle ; je me suis battu en 48 et maintenant je meurs en 71. Dites à mes amis que je crie en expirant : Vive la Commune ! » Quelques convulsions et il n’était plus.

» Un autre, un jeune Polonais, de l’état-major de Dombrowski, reçut une balle dans le ventre et fut transporté une heure après dans mon ambulance. La perte de sang avait été si forte qu’il était presque mort. Je le soignai pourtant, et on alla chercher son frère aîné, qui était du même régiment que lui. Quand il arriva, je lui montrai son jeune frère blessé, qui lui dit : « Je rejoindrai mon régiment dans une demi-heure ; demande à Dombrowski de m’accorder un peu de repos ; dis-lui bien que ce n’est pas par lâcheté que je me trouve ici. » L’aîné le regarda d’une manière que je ne puis décrire, prit sa main, la serra avec angoisse et sortit en disant : « Oui, viens tantôt. » J’entendis ses éperons résonner sur les dalles, et le son ne s’éteignait pas encore que son pauvre frère expirait. Une troupe composée de tels gardes aurait pu faire des miracles si elle avait été bien commandée. »

Le premier acte des Versaillais, dès la prise de Montmartre, fut d’établir au sommet de la butte, au n°6 de la rue des Rosiers, une prévôté présidée par un capitaine de chasseurs. Certains habitants du quartier rivalisant de zèle pour dénoncer les Communalistes, les arrestations furent nombreuses. Les prisonniers étaient interroges sommairement. Puis on les conduisait dans le jardin. On les contraignait à se mettre à genoux, tête nue, en silence, devant le mur au pied duquel les généraux Lecomte et Clément Thomas avaient été exécutés le 18 mars. Ils restaient ainsi, en face de ce mur dont l’aspect les préparait à la mort, jusqu’à ce que d’autres vinssent les remplacer. Puis on les emmenait à deux pas de là, sur le versant de la butte dominant la route de Saint-Denis, et on les fusillait.

Ce fut le mardi que commencèrent les massacres réguliers de tous ceux que les dénonciations des voisins accusaient d’avoir servi ou seulement soutenu la Commune. Beaucoup de concierges, comme en juin 1848, se firent pourvoyeurs de massacre, dénonçant leurs locataires ou les habitants du quartier. Partout, au fur et à mesure de l’occupation, des cours martiales s’installèrent et prononcèrent des condamnations sommaires, immédiatement exécutées. Pour ne point ralentir le récit de l’action militaire, nous renvoyons les détails à un chapitre suivant.

Les Versaillais maintinrent le drapeau rouge sur les buttes, afin de laisser croire aux fédérés que Montmartre leur appartenait encore. Le drapeau tricolore ne fut arboré que deux jours plus tard, après la complète installation des batteries dirigées contre les buttes Chaumont et le Père-Lachaise.

Au moment où Montmartre succombait, la troupe s’emparait de l’église de la Trinité, défendue par cent fédérés, qu’il fallut déloger à coups de canon et refouler ensuite à l’arme blanche ; elle surprenait le nouvel Opéra, insuffisamment défendu. Cinq pièces établies sous le porche de l’église de la Trinité, commencèrent à battre la barricade de la chaussée d’Antin, qui défendait l’accès du boulevard et de la place Vendôme. La canonnade dura six.heures, jusqu’au moment où les marins, cheminant à travers les maisons, parvinrent à dominer la barricade et à fusiller ses défenseurs presque à bout portant.

Les troupes, poursuivant leur mouvement, descendirent sur trois colonnes ; à gauche, rue de Châteaudun, contre la barricade de Notre-Dame de Lorette ; au centre, rue Lafayette, où se trouvaient les barricades du carrefour Drouot : à droite, rue du 4 Septembre. Les seules barricades de la rue Notre-Dame et du carrefour Drouot opposèrent une résistance durable. La rue du 4 Septembre ne fut même pas défendue, quoi qu’en aient dit les complaisants historiographes de l’armée versaillaise.

Vers six heures, l’ensemble des barricades établies rue Rochechouart et chaussée Clignancourt, était à peu près abandonné. Ce fut dans la rue Myrrha, en s’efforçant de rallier les fédérés, que Dombrowski, presque seul, tomba mortellement blessé. « Et ils diront que j’ai trahi ! » s’écria-t-il, faisant une douloureuse allusion aux soupçons de la veille. Peu après, il mourut dans d’atroces douleurs. On le transporta à l’Hôtel de ville. Nous vîmes le cortège s’avancer précédé d’un drapeau rouge ; quelques gardes suivaient la civière. Tout le monde se découvrait, les fédérés accouraient des rues voisines. Alors seulement on commença à connaître à l’Hôtel de ville l’occupation de Montmartre et les dangers de la position.

Sur la rive gauche, le général Cissey avait pris d’assaut, dès le matin, la gare Montparnasse, après avoir tourné, par le carrefour de la Croix-Rouge, la rue du Dragon et la rue de Taranne, les batteries de la rue de Rennes. Toujours même manœuvre ; — les fédérés se fortifiaient aux extrémités des grandes voies ; les Versaillais, se gardant bien de leur faire face, attaquaient les rues latérales moins défendues, moins préparées, et prenaient à revers l’ouvrage principal. Les troupes descendirent ensuite, sur trois colonnes, les rues Jacob, de l’Abbaye, Gozlin, jusqu’à la barricade de la place de l’Abbaye. Le combat durait depuis deux heures et demie environ, quand des habitants du quartier prévinrent les marins qu’on pouvait tourner les défenses par le jardin de l’Abbaye. Les fédérés, pris dès lors à revers, durent évacuer la barricade. Dix-huit d’entre eux, qui refusèrent de se rendre, furent massacrés sans pitié. De la place de l’Abbaye, les Versaillais, se divisant, gagnèrent les quais par le carrefour de Buci et la rue de Seine, et par la rue Saint-André des Arts, le boulevard Saint-Michel. Sur la droite, ils tenaient l’église Saint-Sulpice et la mairie du VIe. Les officiers s’installèrent aux bureaux du télégraphe et communiquèrent avec l’Hôtel de ville, en laissant croire que les fédérés occupaient toujours la position. Ayant demandé ce qu’il faudrait faire si les Versaillais s’avançaient, on leur répondit, suivant leur récit : « Faites sauter ! » Immédiatement, disent les journaux versaillais qui rapportent cette anecdote, on fusilla les délégués du VIe arrondissement, — sans doute pour les punir d’un ordre qu’ils n’avaient pas provoqué, qu’ils n’avaient pas reçu et qu’ils ne pouvaient mettre à exécution.

La marche des troupes était moins avancée sur les bords de la Seine. Tout le jour le canon gronda rue de Grenelle-Saint-Germain, rue Saint-Dominique et passage Sainte-Marie. Là des bataillons versaillais furent décimés, mais l’artillerie et les renforts leur arrivèrent par masses. Des croisées de ce quartier, naturellement hostile à la Commune, des balles venaient à chaque instant frapper les fédérés derrière les barricades. L’ennemi déclaré, de quelque façon qu’il lutte, face à face ou par ruse, est toujours digne de respect. Mais celui-là est au-dessous de toute pitié, qui, s’embusquant derrière sa neutralité, égorge sournoisement son adversaire. Les fédérés punirent ces lâches aggressions en brûlant les maisons d’où étaient venus les projectiles. Les obus versaillais avaient allumé déjà un grand nombre d’incendies ; bientôt tout le quartier fut en flammes.

Pendant que son aile gauche se rabattait sur la Seine pour donner la main au général Vinoy, l’aile droite du général de Cissey rasait les remparts du XIVe arrondissement. Les fédérés avaient barricadé la place de l’église Saint-Pierre et la gare de Sceaux ; ils luttèrent rudement, toute la journée et le soir seulement, la mairie de Montrouge tomba au pouvoir de l’armée.

Le mardi soir, à huit heures, l’armée versaillaise occupait sur la rive droite une ligne qui, partant de Montmartre, suivait la rue Rochechouard, la rue Cadet, la rue Drouot, le boulevard des Italiens, le nouvel Opéra et la rue de la Paix ; sur la rive gauche, le Corps législatif, l’église Saint-Sulpice, enclavaient l’espace compris entre la Seine, le boulevard Saint-Michel, la rue de l’École-de-Médecine et la rue Bonaparte, et venait aboutir, par la gare de Sceaux, à l’extrême limite du XIVe arrondissement : — la moitié de Paris environ, presque dix arrondissements entiers et la forteresse principale.— L’arc de cercle décrit au commencement par les troupes se tendait, on le voit, et se transformait en une ligne presque droite. La position des corps était ainsi déterminée : au centre, Douay et Vinoy enveloppaient les Tuileries, la place Vendôme ; à l’aile gauche, Ladmirault et Clinchant continuaient leur mouvement vers la Bourse, le carrefour Drouot et Montmartre ; Cissey, à droite, s’efforçait de se porter par la Seine sur l’Hôtel de ville.

La nuit vint et n’arrêta pas la bataille. Quatre-vingts pièces d’artillerie, installées sur les quais d’Orsay, de Passy, au Champ-de-Mars, à la barrière de l’Étoile, tonnèrent contre la place de la Concorde et le jardin des Tuileries. On vit bien alors combien ces fortifications si vantées étaient incomplètes. La barricade de la rue Royale, sans embrasures, sans créneaux, était d’ailleurs commandée par la Madeleine, au pouvoir des Versaillais ; la barricade de la rue Saint-Florentin, armée de trois pièces de 7, la terrasse des Tuileries, garnie de six pièces seulement, ne pouvaient répondre à une telle averse de fer. Et cependant, sur ce point de Paris, la résistance fut effroyable. Les canons de la terrasse et de la redoute balayèrent pendant deux jours tout ce qui osa s’aventurer dans les Champs-Elysées. La place fut bientôt couverte de débris de toutes sortes : cadavres, colonnes de bronze, statues, fontaines, candélabres renversés, tordus, pulvérisés par les obus. Enfin, Vers minuit, cette ligne de défense n’étant plus tenable, il fallut l’évacuer. La place de la Concorde, la rue Royale furent occupées par les troupes. La barricade Saint-Florentin, attaquée aussi par derrière, dut être abandonnée. Avec la barricade de la rue de la Chaussée d’Antin, la place Vendôme était tombée, prise à revers par la rue de la Paix.

M. Thiers avait télégraphié le soir à ses préfets : « Si la lutte ne finit pas aujourd’hui, elle sera terminée demain au plus tard et pour longtemps. » Depuis le début de la guerre, il avait cru sérieusement que, les remparts franchis, les armes tomberaient des mains des Parisiens et que tous les membres de la Commune ne songeraient qu’à s’enfuir. Mais Paris, contre toutes les habitudes militaires de l’Empire, avait attendu l’armée de pied ferme, se défendait rue par rue, maison par maison, et, plutôt que de se rendre, il brûlait !

Une lueur se lève sur Paris, mais sanglante et rougeâtre. Les Tuileries brûlent ! Puis le Palais-Royal, puis la Légion d’Honneur, puis le Conseil d’État, la Cour des Comptes. — De formidables détonations partent du palais des rois ! — Ce sont les barils de poudre qui éclatent, les murs qui s’écroulent, les vastes coupoles qui s’effondrent. Les flammes, tantôt longues et lentes, tantôt vives, comme des dards, sortent des mille croisées. La Seine est en feu, et de ses ponts qui apparaissent d’une blancheur éclatante, on la voit, miroir immense, refléter ses bords enflammés. Le vent soufflait légèrement de l’est. Les flammes irritées semblaient se dresser contre Versailles, et dire au vainqueur, rentrant à Paris, qu’il n’y retrouverait plus sa place et que ces vastes monuments monarchiques n’abriteraient plus de monarchie. Peuple ou roi, le souverain, quel qu’il soit, ne pardonne jamais aux symboles de l’ennemi. Ainsi, au XVIe siècle et en 89, la royauté et la bourgeoisie ne furent en repos que lorsque les nids de pierre de la féodalité eurent été détruits et ramenés au ras du sol.

La rue du Bac, la rue de Lille, lancent au milieu de la nuit leurs rougeurs sinistres. Un immense are de feu s’étend de la rue Royale, jusqu’à Saint-Thomas-d’Aquin. De vastes tourbillons de fumée enveloppent tout l’ouest de Paris, et des trombes gigantesques de flammes, s’élevant des monuments incendiés, retombent en pluie brûlante sur les quartiers voisins.

Minuit. — Nous approchons de l’Hôtel de ville ; les sentinelles, poussées fort loin, de distance en distance ; préviennent toute surprise. A la barricade de l’Avenue Victoria, un membre de la Commune qui nous accompagne donne l’ordre d’enlever le corps d’un homme qu’on vient de fusiller. Ce malheureux, vêtu d’un uniforme d’officier, gisait palpitant au pied de la barricade. De larges jets de sang avaient rejailli sur la muraille de pavés ; les yeux remuaient encore. Il était venu dans la soirée porter ou demander un ordre à l’Hôtel de ville, et les officiers l’avaient invité à leur table. Peu après, un colonel portant le même uniforme que le nouveau venu, entra précisément dans la salle ; regarda fixement l’officier, ne le reconnut pas et lui demanda son nom. Celui-ci se troubla. — « Mais non, vous n’êtes pas des miens, » dit avec force le colonel. — On arrêta le personnage, on le trouva porteur d’instructions et d’ordres de l’état-major versaillais ; on l’entraîna au dehors. Fusillé comme espion, son corps fut jeté à la Seine.

Nous entrâmes. Les couloirs inférieurs étaient remplis de gardes nationaux, dormant dans leurs couvertures. A coté des blessés étendus sur leurs matelas rougis, des civières dressées le long des murs dégouttaient de filets de sang. On apporta un commandant qui n’avait plus face humaine ; une balle, entrée par la bouche, avait enlevé les lèvres, une partie des dents et fait un trou énorme dans la joue. Ne pouvant articuler un son, ce brave agitait dans sa main un drapeau rouge comme une dernière menace, et du geste il exhortait les hommes couchés à se lever pour le combat. L’escalier, soutenu par des colonnes de marbre, qui conduisait aux bureaux de la guerre, était noir de foule des deux côtés ; les sentinelles préservaient à peine le cabinet du délégué. Certains membres de la Commune se multipliaient. Mais quelques-uns de ceux qui avaient des fonctions militaires, ne portaient plus leur uniforme, plus nécessaire cependant que jamais dans une pareille confusion. Le membre du Comité de salut public, Ranvier, républicain droit, austère et la plus froide énergie de la Commune, ayant rencontré, revêtus d’habits civils, deux de ses collègues X et X, les plus empanachés pendant le siège, les apostropha durement, menaçant de les faire fusiller s’ils ne se rendaient dans leurs arrondissements pour y soutenir la résistance. Dans le bureau du délégué, deux ou trois officiers de sang-froid faisaient le calme, expédiaient des ordres, donnaient des signatures. Un d’eux, X, jeune homme impassible, se faisait remarquer par sa présence d’esprit véritablement admirable, parlant peu et faisant face à tout.

Beaucoup d’officiers supérieurs et même de simples gardes entouraient la table. Nul discours, mais des conversations par groupe. L’espoir était absent, mais le courage restait. Delescluze ne se soutenait que par la volonté. Les souffrances de la prison de Vincennes, les angoisses de ces derniers jours avaient brisé sa santé. Depuis le mois d’avril, sa voix avait totalement disparu. Usé, cassé, blanchi, moribond, le regard et le cœur étaient seuls vivants chez lui.

Nous descendîmes au premier étage, et dans la fameuse chambre bleue, gardée par des sentinelles, nous vîmes Dombrowski mort, étendu sur un lit, dans son uniforme, pantalon et tunique noire, sans autres ornements que des galons aux manches. Une seule bougie éclairait la pièce. Deux ou trois officiers, assis dans les coins obscurs, veillaient silencieux. Près du lit. un capitaine esquissait à la hâte les derniers traits du général. Le visage d’une blancheur de neige était calme, le nez fin, la bouche délicate, la petite barbe blonde relevée en pointe. Ses traits fermes et pleins de douceur en même temps avaient reflété pendant leur vie une âme généreuse qui s’emparait invinciblement de tous ceux qui l’approchaient. Ses ennemis n’ont pu contester son mérite militaire, et en effet, pendant cinq semaines, avec une poignée d’hommes, il disputa pied à pied Neuilly aux Versaillais. D’une bravoure exagérée, oubliant que sa vie ne lui appartenait plus, on le vit aux avant-postes, surprendre et désarmer les sentinelles des Versaillais. Il vivait de la vie et de la nourriture du soldat et soumettait son état-major, à toutes ses épreuves. On a calculé que ses aides de camp vivaient en moyenne trois jours. Son cœur l’avait fait le champion d’une cause qui devait succomber, faute d’organisation. Il le savait, et il la servit comme s’il eût espéré la victoire. Aucune amertume ne lui manqua ; objet d’un odieux soupçon à la dernière heure, il mourut pour ceux qui l’accusaient.

Les journaux de Versailles ne lui ont pas ménage l’injure, l’appelant faux monnayeur, lui donnant pour aide de camp un proxénète[3]. Cette vie courageuse et loyale peut défier bien d’autres attaques. Dombrowski dédaignait de répondre. Les défenseurs de sa mémoire peuvent croire, comme lui. que ses actes la protègent suffisamment.

Les cours intérieures de l’Hôtel de ville bouillonnaient de foule et de tumulte. On évacuait à grand fracas les munitions sur la mairie du XIe. Des prolonges d’artillerie, des omnibus chargés de poudre, retentissaient sous les voûtes avec un cliquetis sinistre. Jamais les fêtes du baron Haussmann n’éveillèrent d’aussi sonores échos. Dans cette dernière nuit de son existence, l’Hôtel de ville offrit un aspect prodigieusement fantastique. La vie et la mort, le râle et le rire se coudoyaient, dans les escaliers, à chaque pièce, à chaque étage, baignés par la même lumière éblouissante du gaz. Souvent on surprenait des espions et on les exécutait sur la place de l’Hôtel de ville contre une barricade. Malheur à tout individu suspect ou soupçonné de l’être. Dans ces moments de luttes physiques et morales, quand la vie est à la merci d’une erreur ou d’un caprice, l’insouciance de la mort vous gagne comme un vertige, et l’existence perd tout son prix, comme l’or entre les mains fiévreuses du joueur.

On ne savait rien à l’Hôtel de ville de l’exécution du rédacteur du Siècle, Gustave Chaudey, fusillé à la prison de Sainte-Pélagie. Le Siècle seul a rapporté cet épisode, et l’on n’a pu contrôler son témoignage. Il raconte que le soir, à onze heures, le procureur de la Commune Raoul Rigault, pénétrant dans la cellule de Gustave Chaudey, lui déclara qu’il allait être immédiatement exécuté. Conduit dans la partie du chemin de ronde voisin de la Chapelle. Chaudey était tombé aux cris de : Vive la République ! Il était enfermé depuis plus d’un mois, sous l’inculpation d’avoir, étant adjoint à la mairie de Paris et présent le 22 janvier à l’Hôtel de ville, ordonné le feu contre le peuple dans cette fatale journée. Raoul Rigault affirmait avoir en mains la preuve certaine que l’ordre avait été donné par Chaudey. Ce procès, par malheur, ne put être instruit publiquement, et Chaudey tomba au moment où, sous les balles versaillaises, des centaines de citoyens, pris en dehors des barricades, étaient égorgés sans jugement.

A trois heures du matin, un officier d’état-major arriva de Notre-Dame. Des bruits d’incendie ayant couru, le directeur de l’Hôtel-Dieu, dont l’hospice contenait huit cents malades, avait exprimé ses craintes à un officier d’état-major. Aussitôt un membre du Comité de salut public signa l’ordre formel au chef de poste de la caserne voisine de s’opposer à tout préparatif de cette nature, s’il y en avait. Cet ordre fut immédiatement porté par l’officier, et des mesures de précautions furent prises en conséquence. L’humanité de la Commune préserva la cathédrale de tout fait de guerre, et pendant les jours qui suivirent, aucun des obus du Père-Lachaise ne l’atteignit.

A cinq heures, le silence le plus complet régnait dans cette partie de Paris et les barricades établies au pont Notre-Dame étaient entièrement abandonnées. L’Hôtel de ville lui-même avait perdu de son animation ; les gardes dormaient sur la place et, dans les bureaux, étendus sur les matelas et les canapés, les membres de la Commune et les officiers des différents services prenaient quelques instants de repos.

Ce fut la dernière matinée de l’Hôtel de ville, ce fut le premier jour qui se leva sans un rayon d’espoir.

  1. Note 1 de l’appendice.
  2. Note 1 de l’appendice.
  3. Un journal, le Grelot, publié par le photographe Bertall, et qui parut après les massacres, faisait parler ainsi Dombrowski :

     
    Général polonais, j’ai volé plusieurs sommes,
    Un peu partout ; tué pour ma part cinquante hommes,
    Quatre femmes, de plus énormément d’enfants.
    J’ai pris soin d’afficher des placards triomphants
    Qui grisaient l’ouvrier et le faisaient se battre.
    Jurant comme un païen, me soûlant comme quatre,
    Sabrant, assassinant, fusillant, bombardant ;
    J’ai couronné, Rigault et Pilotell aidant,
    Mon oeuvre de brigand, fidèle à ma parole,
    En faisant de Paris un grand punch au pétrole.
    C’était beau ! Tu voulais mes titres ? Les voilà !