Les Ignorés/L’héritage de Mlle Anna

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Attinger (p. 205-234).

L’HÉRITAGE DE Mlle ANNA




Assise à côté du lit dans la robe grise unie qu’elle n’avait pas quittée depuis la catastrophe, Mlle Anna regardait poindre le jour à travers les lames des volets. Le malheur était arrivé le mardi, on était au vendredi. Était-il possible qu’un laps de temps si court la séparât de ce qui était avant, de la vie bonne, douce, heureuse qu’elle avait vécue pendant vingt années à côté de ce vieillard qui gisait à présent insensible, à la fois si près d’elle et si loin ? On avait tout tenté pour le sortir de cette tenace inconscience et maintenant il n’y avait plus rien à faire qu’à attendre passivement l’avenir.

Mlle Anna se leva, souffla la lampe devenue inutile et alla entr’ouvrir une fenêtre. Deux fois déjà l’air frais du matin avait quelque peu ranimé le moribond. Il avait ouvert les yeux et les avait un moment attachés sur la raie lumineuse filtrée par l’entrebâillement des volets. Sa main tremblante s’était tendue, de ce côté, vers des objets imaginaires flottant dans le vide autour de lui et il avait essayé de les saisir de ses pauvres doigts abusés. C’était le seul signe d’attention qu’elle lui avait vu donner depuis que, frappé dans sa vigoureuse vieillesse, il s’était affaissé devant elle, brusquement terrassé, parce que, dans son cerveau jusque-là sain et bien équilibré, une toute petite veine, en apparence insignifiante, s’était inopinément brisée. Et tout de suite, le mal intérieur avait tiré, tendu, transformé les traits du visage. Un masque s’était posé sur la vieille figure ridée, bonne et pensive et la rendait méconnaissable. Malgré l’air ensoleillé qui entrait par la fenêtre, le vieillard n’avait pas ouvert les yeux ; seulement ses mâchoires s’agitaient à présent d’un mouvement inusité. Il semblait promener dans sa bouche quelque chose de dur, un objet résistant qu’il cherchait à pulvériser. Mlle Anna se pencha sur lui, inquiète :

— Qu’est-ce que vous avez dans la bouche, Monsieur, faites voir ?

Il entr’ouvrit ses paupières lourdes et les referma aussitôt.

Alors elle tendit la main et elle dit avec autorité comme si elle parlait, cette fois, à un enfant rétif qu’il fallait mâter :

— Crachez.

Il avança les lèvres, les entr’ouvrit et laissa échapper une dent, une vieille dent, longue et usée, la dernière restée accrochée à ce râtelier de vieux et qui s’en détachait à cette heure critique, l’abandonnait, comme impatientée d’en finir.

Elle considéra en frémissant cet emblème de mort recueilli dans le creux de sa main, ce petit morceau d’os désagrégé, ce débris inutile qui s’en allait le premier, et ne trouvant rien autour d’elle pour envelopper cette vieille dent qu’elle avait vue journellement à sa place pendant vingt ans et qu’elle ne pouvait pas se décider à jeter aux balayures du dehors, elle appela :

— Justine.

La servante arriva en courant, le visage effaré, s’attendant à être requise pour assister à la catastrophe. Mais un coup d’œil jeté sur le malade lui apprit que le moment n’était pas venu et un singulier mélange de soulagement et de déception passa sur ses traits ordinaires, alourdis par un travail sans pensée. Il y avait pour elle dans le bouleversement de la maison, dans l’incertitude du jour, dans le nouveau probable du lendemain, une excitation fiévreuse, une attente si compliquée de curiosité, d’impatience et d’appréhension qu’elle ne savait pas au juste ce qu’elle espérait. Après avoir constaté que l’état des choses était toujours le même, elle s’informa :

— Mademoiselle m’a appelée ?

La gouvernante ouvrit la main et montra, serré dans sa paume, le petit os informe et vilain.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Il a perdu sa dent.

La servante eut un geste de dégoût, puis avançant deux doigts cachés sous le tablier pour saisir la dent sans contaminer sa grosse peau rude, elle dit :

— Dans le feu de la cuisine, n’est-ce pas ? Oui, tout de suite. Il faut la brûler tout de suite, sinon cela gâtera les autres.

Mlle Anna lui jeta un regard profond. Était-il possible que quelqu’un raillât à une heure si solennelle ? Mais elle ne vit aucune arrière-pensée sur le visage nul de la servante ; il n’y avait là qu’une brutale stupidité. Elle ne répondit rien et fit signe à Justine de s’éloigner. Ce vestige mort ayant appartenu à un être aimé et vénéré ne lui inspirait, à elle, aucun dégoût, mais son cœur se soulevait devant la banalité d’âme qu’elle venait d’entrevoir chez cette femme aux membres massifs et lourds.

Surprise, mais sans protester, Justine s’éloigna. Cependant avant de franchir la porte, restée ouverte, elle se retourna :

— J’ai oublié de dire à Mademoiselle que les femmes sont là.

— Quelles femmes ?

— Madame Madre et sa fille.

— Ah ! c’est vrai. Madame Madre !

La gouvernante se souvint tout à coup d’avoir dernièrement, en voyant fleurir au soleil le gros pommier du jardin, engagé les deux ouvrières pour refaire le matelas de Monsieur. Au milieu du désarroi survenu dans ses habitudes journalières, elle les avait tout à fait oubliées. Elle passa sa main sur ses yeux brûlés et murmura :

— Dans ce moment… c’est impossible ; il faut les renvoyer.

Mais elle se ravisa tout de suite. Mme Madre et sa fille avaient perdu presque une heure pour arriver à cette maison de banlieue, elles avaient droit à leur journée de travail. Elle jeta un regard douloureux sur la forme inerte que l’activité de la vie venait ainsi relancer jusque sur son lit de mort et se sentant prise dans un engrenage d’intérêts compliqués et contradictoires, elle se résigna :

— C’est bien ; donnez leur le matelas de Mme Amélie. Madame n’arrivera que demain.

Justine s’en alla et bientôt on entendit dans la cuisine un bruit de vaisselle, Mme Madre et sa fille déjeunaient avant de se mettre à l’ouvrage en plein air, sous le pommier éblouissant, en pleine floraison.

Restée seule, Mlle Anna arracha une page blanche à son carnet de ménage, y enveloppa soigneusement la dent, glissa le petit paquet dans sa poche et retourna s’asseoir au chevet du lit. Le malade n’avait pas remué. Près des tempes déprimées et jaunes, de fins cheveux gris ramassés en touffes, conservaient malgré tout à la figure émaciée son caractère d’autrefois. Des mots, de pauvres mots égrenés, sans lien entre eux, vides de sens, s’échappaient à tout moment des lèvres sèches, monologue intermittent et incompréhensible auquel Mlle Anna avait en vain, pendant ces trois mortelles journées, appliqué la plus scrupuleuse attention. Elle n’avait pas pu, en dépit de ses ardents efforts, saisir un fil quelconque, dans cette pensée incohérente et ce verbiage insensé lui faisait à l’âme un mal plus profond que tout le reste.

Elle se mit à songer aux choses mystérieuses qui flottent autour de la mort s’étonnant d’avoir vécu tant d’années sans entrevoir autrement que comme un rêve lointain et pénible, cette douloureuse nécessité humaine, ce fait éternel en face duquel les intérêts passagers et médiocres qui avaient absorbé ses heures semblaient aujourd’hui dérisoires. Le printemps même, qui faisait éclater les fleurs nouvelles, était, à côté de ce lit d’agonie, une cruelle dérision, une moqueuse illustration de l’aveugle évolution des choses se poursuivant autour d’êtres sans cesse changés, renouvelés, différents..

Et, comme pour lui faire sentir plus vivement l’opposition qui existait entre le monde extérieur et sa pensée, Mme Madre et sa fille venaient de s’installer sous le pommier. Par la fenêtre entr’ouverte on entendait des voix joyeuses s’élever au milieu de cette belle journée de printemps, sous ce chaud soleil qui transformait un travail monotone et suffocant en partie de plaisir. Justine, affairée, aidait au transport du nécessaire et le concierge avait quitté sa loge pour venir voir l’établissement des travailleuses sous le pommier.

Il regardait, les mains dans ses poches, de l’air d’un homme habitué à de longs loisirs. Quand tout fut bien organisé et l’ouvrage commencé, il s’approcha enfin et interpella Justine :

— Cela ne va pas mieux chez vous ?

— C’est toujours la même chose.

— Sapristi.

Il remit dans sa poche sa main droite qu’il en avait tirée pour soulever son béret noir et poursuivit :

— C’est diablement long, cependant ça n’a rien d’extraordinaire. Quand j’étais infirmier au Grand Hôpital, j’ai vu un vieux durer comme ça toute une semaine. Il ne pouvait pas finir.

— Et pourtant, dit Justine, curieuse, à la fin, il est mort ?

— Il est mort.

— Moi, dit Mme Madre, quand mon pauvre mari a passé, il a crié tout un jour, tellement que les chiens s’arrêtaient sous la fenêtre pour hurler.

— Tiens, dit la jeune fille, c’est comme la vieille Jeanne, tu te souviens, la vieille Jeanne, à la ferme. Quand elle est morte, le chien a hurlé pendant la nuit.

— Oui, oui, je m’en souviens, tu étais encore petite, tu as eu peur, tu as pleuré.

Mlle Anna se leva, alla jusqu’à la fenêtre et la ferma doucement. Ces propos insipides, qui faisaient du sujet de sa poignante inquiétude un fait divers, un thème à commérages bêtes, dépourvus de sympathie, lui meurtrissaient l’âme.

Au léger bruit que fit la fenêtre en se fermant, la causerie s’arrêta net, les quatre interlocuteurs levèrent vivement la tête, s’entre-regardèrent, il y eut un silence,

— C’est la demoiselle, là-haut, qui en pleurera des larmes, murmura enfin le concierge entre ses dents. Une pîace comme celle-là ! Sapristi !

Et suivi de près par Justine, il s’en alla les mains dans ses poches. Mme Madre et sa fille restèrent seules à éplucher le crin poussiéreux sous le pommier rose et le bruit de leur conversation n’arriva plus que très assourdi dans la chambre du premier.

Toute une heure s’écoula dans ce demi-silence assoupissant, puis comme dix heures sonnaient à l’horloge du corridor, Mlle Anna prit une des bouteilles étiquetées posées sur la table à côté du lit, remplit une cuillère du contenu jaunâtre, transparent, et approcha le breuvage des lèvres du vieillard :

— Buvez, Monsieur, rien qu’une cuillerée, c’est pour vous faire du bien.

Et voyant le malade rester insensible et sourd, elle reprit le ton d’autorité qu’elle avait eu tout à l’heure pour le forcer à se défaire de sa dent :

— Buvez.

Il ouvrit la bouche, accepta la drogue et l’avala. Puis, comme si cet effort l’eût un moment sorti de sa léthargie, il ouvrit les yeux et promena un regard étonné autour de lui, chassant de la main des choses qui semblaient s’interposer entre son œil et la réalité. Et tout à coup, il aperçut, tout près du sien, le visage anxieux de Mlle Anna. Il se recula pour mieux saisir l’ensemble de cette image dressée à côté de lui et murmura faiblement :

— Ma… ma…

Puis il se tut.

Fascinée par cet imperceptible retour à la vie, elle l’encouragea sourdement :

— Voulez-vous quelque chose, Monsieur ? Cherchez. Dites moi ce que c’est.

Il fit un suprême effort pour forcer sa langue à l’obéissance et répéta :

— Ma… ma…

Et ce fut tout.

Mlle Anna réfléchit un instant, stimulant sa pensée trop lente en répétant… ma… ma… Il pensait à sa fille, peut-être et tout de suite elle s’informa :

— Est-ce Mme Amélie que vous désirez, Monsieur ? Elle arrive demain.

Et entendant rire tout à coup sous le pommier, elle ajouta :

Mme Madre et sa fille sont venues pour refaire son matelas. Elles travaillent sous Je pommier.

Mais la figure du vieillard, un instant contractée par une excessive tension d’esprit, s’était détendue. Il n’écoutait plus. Il était retourné dans la sphère inconnue où sa pensée restait insaisissable aux autres, tandis que le monde tangible qui l’entourait lui restait indéchiffrable à lui-même. Quelques secondes plus tard, il s’était assoupi.

Mlle Anna se rassit, le cœur repris d’une vague espérance. Pour la première fois depuis qu’elle l’avait vu s’abattre devant elle, en apparence sans vie, le vieillard avait semblé la voir et il avait prononcé des paroles qui paraissaient dictées par une pensée. Peut-être la vue inattendue de Amélie amènerait-elle une crise plus décisive. Dans la seconde qui séparé la vie de la mort, tant de choses ignorées et insondables échappent même à la science la plus subtile. Qui pouvait dire avec certitude, qui pouvait savoir ? Elle fit effort pour déplacer un moment la lourde conviction qui l’avait oppressée constamment pendant trois jours et trois nuits de vigilance inquiète et elle se figura le prochain revoir entre le père et la fille.

Il y avait cinq ans que Mme Amélie n’était pas revenue sous le toit paternel ; il y en avait plus de vingt qu’elle l’avait quitté, emmenée au loin vers une nouvelle destinée, remettant entre les mains de Mlle Anna ses devoirs domestiques, la direction du ménage, sa sollicitude filiale, toutes ces obligations diverses, abandonnées pour obéir à une loi plus forte que celle qui attachait la jeune fille sans mère au foyer paternel. Mlle Anna avait revu plusieurs fois Mme Amélie, mais elle se souvenait d’elle surtout dans la blancheur de sa toilette de mariée. Cette apparition de fraîcheur et de pureté, rattachée aux premières impressions d’une vie nouvelle, s’était gravée d’une façon ineffaçable dans sa mémoire et dans ses affections. Aujourd’hui Mme Amélie n’était plus la svelte et suave jeune fille incarnée dans cette lointaine vision. Le temps avait sournoisement fait son œuvre autour de cette saine et vigoureuse jeunesse. Les contours délicats s’étaient empâtés, le rose frais des joues était devenu un incarnat de santé, vif et banal, et à mesure que les paupières se fanaient, le timide regard des yeux noirs s’était singulièrement affermi. Mais derrière la femme mûre, massive et bien portante, Mlle Anna revoyait toujours la frêle et blanche silhouette d’autrefois et lorsque Mme Amélie était dans la maison et que la gouvernante éprouvait en sa présence, sans s’expliquer pourquoi, une souffrance sourde, un malaise imprévu de son rôle subalterne, une impression de servilité qu’elle ignorait auprès du vieillard, elle cherchait dans son souvenir l’image d’autrefois et, en face de cette évocation blanche, elle se disait :

— Je me trompe. C’est impossible.

Elle se mit à penser à Mme Amélie avec une commisération sincère, se figurant les péripéties de ce cruel voyage entrepris à la hâte, l’angoisse au cœur. Et cela lui rappelait d’une façon très vive son propre voyage à elle, il y avait de cela vingt ans accomplis, lorsque, restée seule au monde, le cœur désolé, elle avait, pour avoir du pain, accepté le premier emploi venu et était arrivée, avec ses vingt-cinq ans pour tout patrimoine, sous le toit où elle se trouvait encore.

Oui, elle avait passé vingt ans auprès de ce vieillard et il lui sembla qu’elle n’avait jamais compris, comme en ce moment, ce qu’il avait été pour elle. Légèrement, voyant la main du mourant reposer inerte sur le drap, elle la toucha du bout des doigts. Ses souvenirs l’étouffaient. Si dans un temps éloigné elle avait eu son heure d’ivresse en face de la vie, elle s’en souvenait à peine. Son roman, à elle, s’était peu à peu concentré autour de ce vieillard et les passions de la jeunesse s’étaient éteintes en elle, sans qu’elle en souffrît Elle avait été heureuse d’un bonheur sain, uniforme et bienfaisant et, goutte à goutte, les heures avaient amassé sur sa tête vingt années de vie, vingt années de félicité vécue que rien, rien au monde, ne pourrait lui rendre.

Elle resta rêveuse, les yeux fixés sur les fleurs du pommier si fines, si fraîches, si nouvelles. De temps en temps, un éclat de rire brusquement interrompu, paraissait s’échapper de toute cette floraison et monter du jardin. C’était la fille de Mme Madre qui oubliait toujours… et qui riait. Ce rire jeune, frais, toujours tronqué, se fit entendre toute la journée à intervalles de plus en plus rapprochés. Partant comme une fusée, il s’éteignait soudain au milieu d’une rumeur confuse et on devinait autour de cette gaité de jeune fille, des sourdines, des éteignoirs, des chut, de craintifs regards levés vers la fenêtre derrière laquelle un homme qui avait achevé sa destinée se mourait.

Tout le jour les heures s’écoulèrent ainsi, monotones et lentes. Seulement quand Mme Madre et sa fille, leur œuvre achevée, rentrèrent pour le repas du soir, Justine entr’ouvrit la porte et s’informa une dernière fois :

— Mademoiselle ne veut toujours rien manger ?

Cette fois elle accepta et poussée à bout par l’irritation intérieure dont elle avait souffert toute la journée, elle ajouta :

— Dites à Mlle Louise de ne pas rire dans la maison.

Un silence de mort s’établit tout de suite dans la cuisine. Mme Madre et sa fille, muettes, mangèrent hâtivement, pressées de fuir cette oppressante atmosphère de deuil. Furtivement, elles allèrent ramasser leurs effets au jardin et se glissèrent dehors comme des ombres, emportant chacune, en souvenir de cette belle journée de printemps, une petite branche fleurie, cassée, en cachette, au magnifique pommier.

La nuit venue, écrasée de fatigue, Mlle Anna s’assoupit. Elle dormit deux heures d’un sommeil de plomb, puis tout à coup elle se réveilla en sursaut. Il lui semblait avoir entendu, tout près d’elle, rire Mlle Louise et ce rire lui déchirait les oreilles. Elle regarda autour d’elle, effarée, et tout de suite elle saisit la voix du vieillard qui bégayait :

— Ma…ma…

Elle se dressa et se pencha sur lui vivement :

— Voulez-vous quelque chose, Monsieur ?

Et elle frissonna en face de l’affreuse lutte qui allait recommencer entre son esprit, à elle, clair et présent, et la puissance d’obscurité contre laquelle ses efforts s’émoussaient en vain !

En voyant la mince silhouette grise se dresser dans la demi-obscurité de la chambre, le vieillard s’était tu. Il la considérait attentivement avec des yeux. dilatés, clairs et satisfaits. Enfin il sortit de dessous les couvertures une main moite, la posa sur celle de Mlle Anna, brûlante, sèche, fiévreuse et ils restèrent un moment ainsi sans parler, puis le vieillard murmura :

— Ma pauvre enfant. Qu’est-ce que vous allez devenir ?

Elle resta un moment silencieuse, interdite. Ce brusque retour à la raison la dépossédait du droit de faire parler, agir, obéir cet être un instant passif entre ses mains. La nature, cette même nature qui avait fait fleurir le pommier, avait un moment jeté la nuit dans ce cerveau d’homme. Elle y ramenait à présent la lumière. Elle se sentit emportée comme une paille par cette mystérieuse puissance de vie et de mort qui accomplit toujours la même tragédie autour des êtres et des germes, puis rapidement l’obscurité qui planait sur sa propre destinée, passa devant ses yeux :

— Ne pensez pas à moi, dit-elle, tandis que la conviction d’une séparation inévitable acculait à l’heure présente sa fragile espérance.

Et elle réfléchit un moment, sondant sa conscience. Mais non. Même à ce moment décisif elle ne se sentait pas le droit de pousser l’esprit de cet homme de bien vers la conception qu’elle avait elle-même de la vie et de la mort.

Ce ne fut que lorsque le jour fut devenu éclatant que Justine entrouvrit doucement la porte. Mlle Anna lui fit signe d’approcher et elle lui dit très bas, pour ne pas éveiller le malade qui, depuis deux heures, dormait paisiblement :

— Cela va mieux.

La servante s’avança, courba sa grosse charpente massive et considéra longtemps le souffle du dormeur s’échapper avec un imperceptible pouh des lèvres molles et entr’ouvertes :

— C’est drôle, dit-elle en se redressant enfin, on dirait que même en dormant il cherche sa dent. Et elle s’en alla préoccupée. La pensée obstinée d’une robe noire qu’elle avait ajoutée à sa garde-robe d’été et qu’il en fallait soustraire, flottait autour de sa satisfaction et la gênait.

Elle se remémora soigneusement ce que Mme Madre et le concierge avaient dit la veille au sujet de la maladie de son maître, resta surprise et murmura :

— Ils seront bien étonnés.

Et incapable d’élucider davantage les contradictions qui tourmentaient son esprit, elle reprit la routine quotidienne sans plus penser à autre chose.

La matinée touchait à sa fin quand le malade s’éveilla. Tout de suite il chercha des yeux Mlle Anna, rencontra son regard ; sourit et dit :

— Je veux me lever.

Elle alla chercher dans l’armoire une grosse robe de chambre d’hiver et malgré le soleil déjà chaud elle en enveloppa le corps maigre et frissonnant.

Le vieillard se tint debout, un peu chancelant, perdu dans la lourde étoffe ouatée, regardant les choses familières autour de lui d’un air content, comme si, après une courte absence, il reprenait joyeusement possession d’elles. Mais lorsqu’il eut franchi la distance qui le séparait du fauteuil et qu’il s’y fût abîmé, épuisé, une tristesse vint obscurcir sa sérénité. L’appétit de la vie lui était revenu avec son mieux-être et il venait de la sentir de nouveau vacillante et incertaine devant lui. Il tourna les yeux du côté du jour, vit le pommier et l’admira :

— Oh ! ce pommier ! Il est magnifique.

Mais le même dessous de tristesse qui avait assombri tout à l’heure la figure vibrait à présent dans la voix.

— N’est-ce pas ? dit Mlle Anna doucement, il n’a jamais été aussi beau.

Et la même pensée leur vint, oui la même poignante certitude que c’était la dernière fois qu’ils verraient ensemble refleurir le printemps. Ils restèrent un moment silencieux, les petits faits ordinaires de la vie semblaient, à l’heure présente, très éloignés d’eux.

Attachant ses yeux clairs sur la silhouette de la gouvernante, restée très jeune et très svelte sous sa robe de laine grise, le vieillard reprit enfin :

— Vous avez été une fille pour moi.

Et comme si un silencieux rapprochement s’opérait dans son esprit, il ajouta :

— À quelle heure arrive Amélie ?

— Dans deux heures au plus tard.

— J’ai le temps ; donnez-moi ce qu’il faut pour écrire.

Sans oser protester, elle obéit. Il pouvait avoir des soucis à elle inconnus, des dispositions à prendre, elle n’avait pas le droit d’entraver sa liberté. Elle alla s’asseoir à l’écart surveillant de loin la course lente de la plume sur le papier. Au bout d’une heure d’attention persévérante cinq lignes d’écriture serrée se voyaient sur la feuille blanche, mais le front du vieillard était livide. En ce moment un bruit de roues monta de la rue. Mlle Anna se leva vivement et, presque aussitôt, elle entendit dans l’escalier la voix de Mme Amélie.

Le frémissement intérieur que la proximité de cette femme lui causait toujours la saisit brusquement. Elle courut au vieillard et s’écria :

— Voilà Mme Amélie.

Il jeta loin de lui sa plume, repoussa le papier, se renversa en arrière épuisé, et tendit vers la porte qui s’ouvrait ses deux bras ouverts, paternels.

Mlle Anna disparut discrètement.

Une demi-heure plus tard, cependant, elle rentrait. Elle se savait nécessaire et elle revenait furtivement, avec la sensation d’être désormais confinée dans un rôle différent et décidée à occuper cette place effacée sans en souffrir. Et voyant, assise à côté du fauteuil, la masse noire et imposante de Mme Amélie, elle réveilla dans sa mémoire le souvenir de la svelte jeune fille d’autrefois et elle fit un violent effort pour identifier les deux images disparates.

Dardant sur la gouvernante son regard noir, aigu, Mme Amélie la salua poliment puis elle retourna s’asseoir à côté de son père et désignant la feuille de papier où les cinq petites lignes gisaient inachevées, tronquées, elle dit :

— Vous avez écrit ceci aujourd’hui ? Faible comme vous voilà !

En même temps elle glissa vers Mlle Anna un nouveau regard perçant qui semblait dire :

— J’ai vu, je sais.

Le vieillard retourna le papier d’un mouvement vif et répondit :

— Cela ne m’a pas fatigué.

Il ajouta après un court silence, comme s’il devinait entre ces deux femmes une mésintelligence sourde qui le gênait :

— Amélie, Mlle Anna a été une seconde fille pour moi.

— Aujourd’hui, dit Mme Amélie sans appuyer, c’est votre véritable fille qui vous soignera.

Il suivit des yeux Mlle Anna qui allait et venait dans la chambre et répondit :

— Toutes les deux, oui.

Puis voyant sa compagne ordinaire s’éloigner sans bruit il l’arrêta vivement d’un mot :

— Restez.

Mlle Anna s’assit près de la table et resta. L’oreille distraite elle suivait, sans en saisir le sens, le bruit de la causerie entre le père et la fille. Elle souffrait d’être là et pour la première fois la tension nerveuse de tant d’heures de fatigue l’accablait. Jamais elle n’avait compris comme en ce moment l’étrange rivalité existant entre elle et la fille de son maître. Le lien affectueux qui avait, pendant ces vingt ans, satisfait toutes ses aspirations de bonheur, était de par les droits du sang, la propriété d’une autre. C’est en vain qu’elle combattrait la loi inflexible qui la dépossédait ainsi méchamment. Une aigreur, un ferment de révolte inaccoutumé bouleversait son cœur doux, compréhensif et docile. Elle ne cherchait même plus à faire surgir du passé, pour combattre les impressions du présent, la silhouette blanche de la jeune mariée. Cette évocation vaporeuse était trop lointaine, elle ne pouvait plus rien désormais sur le débat passionné engagé autour de ce fauteuil de malade ; elle la laissa s’enfoncer dans la nuit.

Doucement, cherchant à fuir sans être aperçue, elle se leva. Mais comme elle atteignait la porte, le vieillard l’interpella :

— Où allez vous ?

Elle se retourna, vit la forme amaigrie et languissante affaissée au fond du fauteuil et brusquement la grande réalité menaçante qui rôdait autour de ce siège de malade lui apparut de nouveau, saisissante. Elle eut un rapide dégoût des soucis médiocres qui venaient d’occuper son esprit :

— Qu’est-ce que tout cela, mon Dieu ? pensa-t-elle.

Et elle ajouta tout haut :

— Je reviens, Monsieur. Un moment. Justine m’attend.

Le vieillard la laissa disparaître puis, se retournant vers Mme Amélie, il lui dit avec une certaine vivacité dans la voix :

— Tu ne l’aimes pas. Pourquoi ?

C’était la première fois que le père interrogeait aussi nettement sa fille sur son attitude vis-à-vis de Mlle Anna. Elle hésita une seconde.

— Je ne la connais pas assez pour l’aimer ou ne pas l’aimer, dit-elle enfin froidement.

En même temps les cinq lignes tracées sur la feuille blanche repassaient sous ses yeux avec leur sens net et précis. Ce manuscrit incomplet contenait l’exact accomplissement de ses prévisions. Dès son premier retour sous le toit paternel n’avait-elle pas clairement perçu le secret mobile du dévouement exagéré de Mlle Anna ? Depuis, d’étape en étape, n’avait-elle pas suivi le sûr progrès de ce travail patient qui aujourd’hui touchait le but ? Elle jeta un coup d’œil autour d’elle. Tout ce qu’elle voyait était à elle, tout ce qui appartenait à son père était à elle. Elle vivante, une étrangère ne détournerait pas un fil à son profit d’une part qui lui revenait tout entière à elle et à ses enfants. Cette criante injustice ne s’accomplirait pas, non. Ses grands yeux noirs fixés durement sur le gros pommier touffu, elle semblait le prendre à témoin de ce juste engagement.

— À quoi penses-tu ? dit le vieillard en posant sur la main potelée et douce, sa main sèche, froide, parcheminée.

Elle tressaillit. Cette question tombant au milieu de ses préoccupations actuelles la frappait comme un reproche. Il lui semblait que son père avait lu sa pensée et lui disait nettement :

— Tu oublies que je suis encore là !

— J’admirais le pommier, dit-elle vivement, il est superbe, ce pommier ! Chez nous les arbres ne sont pas encore en fleurs.

Il suivit la direction indiquée, resta les yeux attachés sur l’énorme bouquet rose et, la voix attristée, il murmura :

— Moi, c’est la dernière fois que je le vois fleurir !

— Pourquoi parler ainsi ? dit-elle. Vous voilà mieux, beaucoup mieux.

Il se tut. Tout à l’heure, la même pensée avait silencieusement passé entre Mlle Anna et lui, mais il en était resté différemment impressionné. Le regret de la vie avait, dans ce moment-là, possédé tout son esprit. À présent autre chose s’était glissé dans sa pensée. Sans qu’il sût comment, il venait d’avoir, pour la première fois, la perception indécise d’une existence décolorée où sa présence deviendrait un fardeau pour les autres, où des yeux impatients regarderaient progresser sa déchéance et la trouveraient trop lente.

Il passa à plusieurs reprises sa main sur son front dénudé comme s’il y avait, là-dessous quelque chose de gênant, une confusion, une souffrance indéfinissable et il dit sourdement :

— J’ai assez vécu, je ne suis plus bon à rien.

Mme Amélie resta muette. Le tragique désespoir qui effleurait ce cerveau malade la paralysait. Au milieu de beaucoup d’obscurité, elle avait cru voir briller, dans le regard de son père, un éclair d’effrayante lucidité et les choses secrètes qui se passaient en elle, ainsi aperçues par un autre œil que le sien, lui apparaissaient sous un jour nouveau, brutal, hideux. Comme la gouvernante rentrait, elle se leva d’un mouvement vif et s’écria :

— Voici Mlle Anna.

En même temps, elle s’écarta pour lui faire place. Mais en voyant l’ombre amassée sur le front du vieillard se dissiper aussitôt et son visage se rasséréner, son œil noir reprit sa méfiance. Elle se détourna et murmura entre ses dents :

— Cela ne sera pas, non.


II


Trois heures venaient de sonner, et dehors l’obscurité était encore profonde. Mme Amélie assise dans le fauteuil à côté du lit, les yeux grands ouverts, songeait. Tous les détails de sa vie passée lui revenaient en foule à la mémoire. Dans ce cadre familier, resté absolument le même, les faits, grands et menus, qui avaient marqué jadis pour elle, d’un trait saillant, le passage uniforme des heures, reprenaient vie. D’abord les vrais événements de sa jeunesse, la mort de sa mère, son mariage, à elle, et, entre ces deux grands souvenirs, les mille incidents divers ayant laissé sur son cœur ou sur sa vanité, une trace dont elle retrouvait encore, en la cherchant bien, la légère cicatrice. Ce qu’elle avait éprouvé autrefois l’étonnait et elle se regardait vivre dans le passé avec un sourire surpris, un peu protecteur. Les sentiments de sa jeunesse s’étaient effeuillés au contact de la vie, exactement comme les fleurs du pommier pourriraient demain sous la la chaleur du soleil. N’y avait-il pas, dans les lois du monde, une irrésistible évolution devant laquelle toute résistance serait une folie, et l’accoutumance de l’esprit à ces choses inévitables était-elle donc, comme elle en avait eu tout à l’heure la pénible impression, un fait monstrueux ? Un homme vieillit, des années s’entassent sur sa tête, il arrive au bout de la carrière, il meurt enfin. Quoi qu’on pût tenter pour enrayer la fatalité de ce dénouement, il n’en surviendrait pas moins, à l’heure dite sans une seconde de retard. Elle ne pouvait rien, rien du tout pour entraver la marche de la nature ; y avait-il donc dans le souci qu’elle prenait de sauvegarder l’intérêt des siens autre chose qu’une mesure de naturelle sagesse ? La pensée de recueillir un jour l’héritage de son père avait vécu silencieusement en elle pendant toutes ces années et cette certitude l’avait habituée à considérer l’avenir sans trop de prévoyance. Sans la compétition éhontée de Mlle Anna, cette pensée au lieu de la harceler à visage ouvert serait restée à sa placé, à l’ombre, ignorée des autres, s’ignorant elle-même.

Elle se leva sous une brusqué poussée d’indignation, alla jusqu’à la table où la feuille de papier était restée volante, la retourna et la lut attentivement. Tel qu’il était là, ce manuscrit inachevé n’avait aucune valeur, mais il représentait une intention grosse de menaces. C’était l’œuvre d’un esprit affaibli, d’une volonté chancelante, un acte d’obéissance sénile à une pression du dehors.

En ne voyant plus sous ses yeqx ce document de sa main, son père n’y penserait plus. Elle le prit et le tint entre ses doigts. Un scrupule la retenait, elle n’osait pas le détruire et elle ne savait pas bien ce qu’il fallait en faire. Elle resta un moment songeuse avant de prendre un parti et comme elle se tenait là, hésitante, il lui sembla saisir, dans le silence de la chambre, un son étouffé, inarticulé. Elle rejeta le papier sur la table et se rapprocha vivement du lit. Le vieillard s’était péniblement dressé sur son séant et il avait la tête tournée de son côté :

— J’ai été voir l’heure, dit-elle sourdement, tandis que l’acte qu’elle avait médité prenait en face de cette silhouette de moribond, un sens différent, je vous croyais endormi. Il est trois heures et demie. Souffrez-vous ? Voulez-vous quelque chose ?

Il fit un mouvement de la main comme pour écarter toutes ces paroles vaines qui venaient le distraire d’un préoccupation pressante, en retarder l’expression et tendant le bras vers la table pour aider d’un geste le difficile labeur de son intelligence, il articula avec effort :

— Là… c’est moi… c’est moi…

Puis comme s’il espérait en changeant le cours de sa pensée lui trouver un passage plus libre, il se retourna brusquement vers sa fille et ajouta :

— Tu… tu as voulu…

Une expression douloureuse vint contracter les traits et les transformer. En même temps les veines du front, très saillantes aux tempes se gonflèrent davantage ; tout le sang du malade sembla se jeter à la tête pour activer le mal et en finir une fois avec cet être obstiné à vivre. Il y eut une lutte courte, violente qui s’acheva brusquement, puis les traits se détendirent.


III


Quand le jour pointa le lendemain, il était très tard-. Un brouillard lourd et enfumé éteignait le soleil. Vers huit heures enfin un rond blanc, lumineux troua l’enveloppe brumeuse puis un clair rayon s’en échappa, inonda le pommier et entra dans la chambre où le vieillard, la tête posée sur l’oreiller, souriait. Il souriait doucement de son ancien sourire content. Ni l’âpre convoitise des vivants s’agitant autour de sa vie vacillante ni le souci de laisser derrière lui, en lutte avec le monde, une créature désarmée, n’inquiétaient plus la paix où il dormait. Il en avait fini avec toutes ces choses insignifiantes et passagères, et il souriait très paisiblement à la mort.

Au milieu de la matinée, Justine entr’ouvrit la porte et murmura :

— Mademoiselle… c’est Mme Madre et sa fille qui…

Mais sans achever sa communication, elle se retira sur la pointe des pieds. Même pour son esprit grossier, il y avait quelque chose de répugnant à mettre en face de la grande réalité qu’elle avait sous les yeux, les tout petits intérêts de la vie quotidienne. Bientôt on entendit en bas, au jardin, un bruit sourd de voix contenues et tout à coup le timbre clair de Mlle Louise s’en échappa :

— Les voici.

La veille, dans sa hâte à ramasser ses effets pour fuir une atmosphère oppressante, Mme Madre avait laissé tomber ses ciseaux et ils étaient restés toute la nuit cachés dans l’herbe sous le pommier.

Cette voix fraîche frappa l’oreille absente de Mlle Anna et elle sortit brusquement de sa rêverie. Depuis le grand matin, elle était restée en face de ce mort avec le regret poignant de ne l’avoir pas vu mourir, de ne rien trouver pour elle dans le sourire incrusté sur ses traits immobiles. La proximité des deux ouvrières si souvent employées par elle et que désormais elle n’appellerait plus jamais, jeta tout à coup au milieu dé son morne chagrin, une perception aiguë du changement matériel survenu dans son existence. Elle eut, en pensant à ces deux femmes, un brusque mouvement d’envie. Elles étaient deux à supporter leur labeur et leur fatigue. Elle était seule. Elle avait quarante-cinq ans. Qu’est-ce qu’elle allait devenir ? Elle sentit avec horreur une inquiétude personnelle, égoïste se mêler à ses regrets et en quelque sorte les accaparer, et honteuse, en face de ce mort souriant, des préoccupations absorbantes qui envahissaient son esprit, elle se leva vivement.

En passant près de la table, elle aperçut la feuille de papier blanc où la fine écriture du vieillard avait couché un dernier vœu resté inachevé et inutile. Instinctivement elle se pencha sur le manuscrit incomplet et elle le parcourut d’un rapide coup d’œil. Deux mots, écrits avec application en lettres plus épaisses, se détachaient de l’ensemble. Son nom à elle. Elle resta un moment saisie, tandis que les soupçons qui avaient pesé sur elle lui apparaissaient nettement, puis jetant un regard sur le dos large de Mme Amélie qui, assise en face de la fenêtre, écrivait depuis le matin, elle s’enfuit.

Une fois seule en face d’elle-même, secouée de toutes sortes d’émotions violentes, elle fondit en larmes et comme elle cachait dans son mouchoir sa figure inondée, un petit paquet s’échappa du linge, glissa le long de la main et tomba à ses pieds. Machinalement elle se pencha, le ramassa et tressaillit. La dent ! C’était la dent, la pauvre vieille dent perdue la veille, restée enveloppée dans son papier blanc. Elle tourna et retourna ce débris piteux que Justine avait voulu jeter au feu. En ce moment ce petit os desséché, ce legs qui constituait toute sa part d’héritage, avait pour elle un langage éloquent. Toute la personnalité du vieillard se réincarna aussitôt autour de ce vestige informe et ce qu’il y avait eu d’alliage égoïste dans le chagrin de la gouvernante s’évanouit. Elle revit la haute silhouette courbée, traçant péniblement les cinq petites lignes serrées qui représentaient la sécurité de son avenir, à elle, et pour les autres un si petit dépouillement, et tout le passé heureux repassa sous ses yeux. Ce temps avait disparu, il était mort, pas une des heures qui le composaient ne sonneraient plus jamais pour elle, et pourtant elle se sentait à présent étrangement apaisée. Et, tandis que des larmes abondantes continuaient à couler sur ses joues pâlies, la sensation d’ignominie qui l’avait enveloppée tout à l’heure disparut, son cœur se gonfla d’une pure reconnaissance et elle murmura s’adressant à la figure aimée qui se mouvait dans l’ombre derrière elle :

— Merci.

Dans la chambre mortuaire Mme Amélie avait cessé d’écrire. Dès que la gouvernante eut disparu, elle se leva, prit le manuscrit, et vivement elle le déchira en menus morceaux. Elle n’avait pas eu, jusque-là, une minute de solitude pour accomplir cet acte. Acte au fond insignifiant, qui n’avait d’autre but, que d’éviter à Mlle Anna d’inutiles regrets. Depuis la scène de la nuit et bien qu’elle se sentît pleinement dans son droit, elle éprouvait, au sujet de la gouvernante, un malaise obsédant. Elle avait cessé d’être sûre de la validité de son propre jugement et le reproche indéfini du moribond la poursuivait partout comme une pointe d’épée.

Elle alla se rasseoir en face de la fenêtre et, les yeux fixés sur la blancheur rosée du pommier, elle resta songeuse, inactive, absorbée…

Enfin, impatiente de ce nuage obstiné qui passait sur son front, elle le chassa de sa main potelée et murmura :

— C’eût été trop fort… Quand elle ne sera plus là, Je n’y penserai plus.

Et reprenant sa lettre interrompue, elle se remit à l’œuvre fiévreusement.