Les Ignorés/Une course nocturne

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Attinger (p. 193-204).

UNE COURSE NOCTURNE




— Quel chien de métier, pensait le docteur sexagénaire en remettant l’épais manteau d’hiver qu’en pénétrant dans la chambre suffocante où se cuisait son malade, il avait été obligé d’enlever tout de suite. Se voir forcé à faire une lieue de chemin, la nuit, dans un brouillard à couper au couteau à travers une forêt où l’on ne voit goutte pour trouver… quoi ? Un homme qui a du rhumatisme à l’épaule.

Encore si on lui faisait quelque excuse, lorsqu’on le dérangeait ainsi sans nécessité, le docteur aurait pris son parti des incessantes corvées attachées à sa carrière ! Des excuses, allons donc ! N’était-ce pas son métier, aux yeux de ces paysans, de se déranger à toutes les heures du jour et de la nuit sans avoir droit à autre chose qu’au prix de sa visite, salaire minime, dérisoire, qu’il aurait eu honte de trahir à ses confrères de la ville et qui pourtant, malgré son excessive modicité, donnait lieu à d’interminables marchandages. Que de fois pour se débarrasser de ces misérables chicanes d’argent n’avait-il pas renoncé volontairement à ses droits en s’exposant ainsi sciemment aux vertes et verbeuses réprimandes de sa vieille gouvernante Benoîte, restée directrice du ménage depuis la mort de la maîtresse du logis.

Avec son sang de paysanne dans les veines, Benoîte était beaucoup plus rusée que son maître pour discerner les coins où l’on pouvait moissonner largement, ceux où il fallait se contenter de glaner avec modération et, ceux enfin, où on devait semer pour l’amour du bon Dieu sans attendre sur cette terre aucune poussée de ses semailles. Depuis trente ans, Benoîte travaillait à guérir le docteur d’une chatouilleuse susceptibilité d’esprit qui restait aussi incompréhensible à son propre sens d’équité pratique que le contenu des gros bouquins alignés sur les rayons de la bibliothèque.

En aidant à contre-cœur, ce soir-là, son maître à enfiler son pesant paletot, elle lui avait dit :

— Ces gens-là ? des geignards ! Je parle que c’est le rhumatisme qui tient l’un ou l’autre. Ça n’a pas le sou et ça se plaint pour une piqûre ! Voilà onze heures qui sonnent. Vous pourriez bien attendre à demain.

Mais Benoîte, comme cela lui arrivait souvent dans son zèle éducateur, avait choisi le plus mauvais argument possible pour atteindre son but. Précisément parce que les Vaudruz n’avaient pas le sou, il fallait y aller. Il fallait y aller pour deux raisons également puissantes : par respect du devoir professionnel, d’abord, qui vise l’être humain et n’a pas le droit de fouiller le fond des poches, et ensuite pour empêcher l’esprit de critique toujours en éveil de propager de venimeuses observations. Sans rien faire pour les mériter, n’était-on pas déjà tous les jours en butte à des remarques désobligeantes, n’avait-on pas constamment quelque défection inexplicable à enregistrer ? C’était un des perpétuels soucis du docteur vieillissant que les vides qui se faisaient dans sa clientèle sans qu’il pût se les expliquer. Il avait pourtant la conscience nette de négligence. Tout ce qu’il était humainement possible de tenter pour secourir ses malades, il le tentait sans ménager ses peines. Et quelquefois, lorsqu’il lui arrivait comme cette nuit-là de faire une longue course inutile pour répondre à l’appel de quelque poltron sans énergie ni patience, il songeait à l’ingratitude humaine que sa profession lui faisait si souvent toucher du doigt et il souhaitait qu’on pût un jour extirper du cœur humain ce chancre plus empoisonné et plus malfaisant mille fois que les maux qui tourmentent la chair.

Lorsqu’il eut remis son manteau avec l’aide de Jean Vaudruz, le fils aîné de la maison, un grand gaillard aux yeux bons et intelligents, il prit congé de son malade qui geignait au fond de son lit et il lui dit en souriant :

— Allons, voyons, un peu de courage. Dès que le brouillard sera levé, ça ira mieux.

Accompagné de Jean, il s’achemina vers le seuil, et, comme avant d’ouvrir la porte, les deux hommes se serraient la main, une pitié monta au cœur du docteur.

Il y avait deux ans à peine, il avait lutté jour et nuit pour disputer à la tombe ce grand garçon aujourd’hui robuste ; il l’avait arraché à la mort presque de force ; mais en lui abandonnant sa victime, sa puissante adversaire, s’était vengée. Au sortir de son long typhus aggravé de rechutes dangereuses, de complications sans cesse renaissantes, Jean était resté sourd. Il n’entendait plus les mille voix de la nature, ni les cris des animaux, ni le chant des oiseaux, ni le souffle du vent, ni l’appel de sa mère, rien ! Et chaque fois que le docteur se trouvait face à face avec cet être qu’il avait presque miraculeusement conservé à l’existence, il avait un vague regret de son œuvre. Avait-il bien fait de préserver, au prix de tant d’efforts, ce lambeau de vie décolorée ?

Il fit un cornet de ses deux mains, en ayant soin de ne pas cacher le mouvement de ses lèvres, et il cria :

— Cela va bien, Jean ?

Les yeux du jeune homme brillèrent. Il avait parfaitement compris les paroles du docteur ; chaque fois que cela lui arrivait de saisir sans effort ce qu’on lui disait, il avait une joie intérieure, une sorte de fierté délicieuse.

— Bien, M. le docteur, bien, dit-il. Mais vous ! Voilà un vilain temps pour traverser la forêt.

— En effet, dit le docteur de la même voix forte. Il ne fait pas beau, ce soir.

Et au moment où le brouillard glacé lui frappa le visage en plein, il eut un brusque mouvement de recul. Au sortir de cette chambre surchauffée, cette pénombre blafarde et trempée donnait le frisson. Il marmotta entre ses dents un ouf ! d’impatience, d’ennui et de fatigue et sortit dans l’épaisse nuit humide.

La masse sombre de la forêt se dessinait au bout du sentier. Elle formait une tache indistincte mangée de tous côtés par la brunie.

Quelque part, sur un ciel invisible, la lune accomplissait son circuit nocturne ; avant de pénétrer dans l’obscurité du sous-bois, le docteur chercha la place où elle devait se trouver. Mais aucune lueur nulle part ne trahissait sa présence. Le couvercle humide qui enveloppait le monde était trop dense, trop hermétiquement appliqué à la croûte terrestre. Il fallait se tenir pour satisfait de ne pas avoir à faire cette course nocturne par les épaisses ténèbres d’une nuit sans lune. Il s’introduisit en soupirant sous le dais des branches jaunissantes et, d’une allure pressée, commença à fouler les feuilles desséchées que l’automne précédent avait moissonnées. Mais au bout d’une centaine de pas à peine, il s’arrêta net et se mit à écouter dans la nuit. Il avait cru entendre très près de lui un bruit inexplicable, un froissement de feuillage semblable à celui qu’il produisait lui-même en marchant sur l’étroit sentier. Il écouta un moment à droite et à gauche, sonda de tous côtés l’ombre blanche où les troncs d’arbres étouffés, noyés, se dressaient partout comme une foule de fantômes mutilés et immobiles, puis il continua sa route. Il n’avait aucune frayeur quelconque, seulement, par habitude de métier, sans doute, il aimait à remonter aux sources déterminantes de ce qu’il voyait et entendait, à se rendre compte des choses avec la somme limitée d’exactitude dont l’homme dispose. Évidemment il n’avait rien entendu, il avait cru entendre, voilà tout. Lorsque la vue se trouve entravée par un voile aussi épais l’ouïe s’affine, les nerfs se tendent et le cerveau s’illusionne. Il n’y a là qu’un phénomène naturel, très commun.

Il poursuivit sa route, songeur. Il lui restait sur le cœur une légère rancune d’avoir été dérangé par une nuit semblable et, sans un mot d’excuse, pour une misérable petite douleur à l’épaule, et il repassait les nombreux crève-cœur de sa carrière. C’était si rare qu’on lui témoignât de la gratitude pour sa peine et ses soins. Que de fois, au contraire, ne lui reprochait-on pas son impuissance tantôt par des paroles d’ignorants stupides, tantôt en l’abandonnant simplement pour un autre ? Combien sa tâche aurait été simple, facile et attrayante si au lieu de le déchirer sans cesse de reproches parlés ou latents, de le harceler d’appels inutiles, on pensait quelquefois à lui dire un mot venant du cœur lorsqu’il avait remis sur pied quelque moribond. Il pouvait les compter sur les doigts ceux qui avaient su lui exprimer quelque chose au sortir d’une crise d’inquiétude. Pour les autres son intervention ne comptait pas ; avec de la patience, les choses se seraient arrangées toutes seules de la même façon. Et lorsqu’il s’agissait de lui servir ses maigres honoraires ! C’est alors que le fond des âmes se montrait à nu ! C’est à peine si on ne le considérait pas comme un voleur de grand chemin s’appropriant, sans avoir rien fait pour le gagner, le fruit de la sueur du pauvre.

Pour supporter cette existence, il fallait se faire un cœur d’airain, et voilà justement ce qu’il n’avait jamais réussi à se donner.

Après sa longue expérience de la vie, il sentait comme au premier jour les piqûres incessantes que provoque le contact des hommes dès que des questions d’intérêt compliquent les relations, et, par cette nuit d’automne glacée il se demandait pour la centième, pour la millième fois, si le moment n’était pas venu pour lui de renoncer à son activité et d’entrer avant l’âge dans l’ombre et le silence de la retraite. Si vite, si vite, l’oubli tisserait son linceul autour de sa vie laborieuse et de son nom ! Un autre viendrait, et ce qu’il s’était efforcé de faire pour le bien-être des hommes n’existerait plus, non pas même dans la mémoire d’un seul. N’était-on pas, au milieu de ce monde indifférent, aussi isolé que dans cette forêt pleine de brouillard, où tout ce qui l’entourait était indistinct et fuyant !

Tout à coup, sa rêverie triste et flottante s’envola brusquement ; son attention, sollicitée par ses sens, se portait tout entière sur un point précis et il s’arrêta net au milieu de sa course précipitée. Cette fois, il n’avait pas rêvé, il était sûr, absolument sûr d’avoir entendu près de lui un bruit de pas. Il alla s’adosser à un arbre de manière à faire face au danger quel qu’il fût et il cria très haut :

— Qui est là ?

Il n’éprouvait aucune crainte, mais son sang courait plus vite dans ses veines de sexagénaire. La passion de l’existence-si puissante au cœur de l’homme même lorsque la vie l’a déçu, l’armait de résistance, le dressait tout bouillant de courage en face d’un adversaire possible dissimulé dans les ondes mystérieuses de cette brume opaque. Il cria une seconde fois :

— Qui va là ?

Et il attendit, l’oreille ouverte. Distinctement, il saisissait un frou-frou de feuilles piétinées, mais aucune autre réponse ne fut faite à son appel. Au bout de quelques secondes, le bruit de feuilles lui-même cessa et l’absolu silence de la nuit se rétablit.

Il stationna un quart d’heure, l’œil et l’oreille au guet, puis ne voyant ni n’entendant rien, il se remit en route d’un pas accéléré. En conservant à sa marche cette allure rapide, dans une demi-heure il serait sur la grand’route, tout près de chez lui. Mais pendant ce court laps de temps, des choses graves pouvaient se passer. Il était évident, en effet, que l’individu invisible qui se trouvait à cette heure dans la forêt s’y trouvait à son intention. Il l’avait accompagné pas à pas depuis l’entrée du taillis et aussi longtemps que le lieu et le moment choisis pour se montrer ne seraient pas atteints, il s’arrêterait ou marcherait, suivant l’exemple donné. Dans la sécurité de cette noire solitude, il ne se donnait même plus la peine de déguiser sa présence. Distinctement, le docteur entendait le froissement du feuillage sans parvenir à saisir si ce frou-frou mystérieux venait de sa droite ou de sa gauche, et peu à peu, bien que son cœur ne connût pas la peur, l’invisible présence de cet être de chair et d’os qui le guettait à travers le brouillard, lui donnait un insupportable ébranlement nerveux. Il était possédé d’une impatience fébrile de le voir face à face, de le saisir dans ses mains robustes et, quoiqu’il pût arriver ensuite, de se mesurer avec lui corps à corps dans l’opaque silence de cette forêt. Il s’arrêtait de temps en temps pour crier :

— Qui est là ?

Et toujours lorsqu’il faisait ainsi halte dans l’ombre, au bout d’un instant, le bruit des pas s’arrêtait aussi pour recommencer dès qu’il se remettait en route.

Ce ne fut que lorsque un quart d’heure à peine le séparait de la grande route, au moment où il se félicitait d’avoir traversé indemne les coins les plus sombres et les plus dangereux de la forêt, que, tout à coup, sur sa gauche, il aperçût une forme noire, la silhouette d’un homme qui se faufilait à travers les troncs en dehors de tout sentier. Enfin !

Il éprouva une véritable joie d’avoir vu un être vivant et tout doucement, tout doucement, il se dirigea de son côté. L’homme le précédait de quelques pas. Il l’apercevait souvent à présent comme une tache opaque et mouvante. C’était un grand gaillard aux épaules carrées qui allait droit devant lui la tête droite et nue. Il surveilla un moment avec attention les mouvements de cet inconnu, de ce fidèle compagnon, puis, tout à coup, bondissant jusqu’à lui, il le saisit par les épaules, le tint solidement entres ses doigts nerveux et cria :

— Ah ! ah ! cette fois, je te tiens !

Mais à peine eut-il aperçu le visage à la blanche lueur du brouillard qu’il lâcha prise en poussant une exclamation de surprise :

— Jean ?… C’est toi ?

Il ajouta mécontent :

— Qu’est-ce que tu fais dans la forêt et pourquoi est-ce que tu me suis comme un voleur sans te montrer ?

Les yeux intelligents de Jean s’attachèrent fixement au mouvement des lèvres, mais à mesure que le docteur parlait, une angoisse éteignait le regard ardent du jeune homme.

Le docteur se souvint brusquement de la réalité. De ses deux mains, il fit le cornet habituel et cria :

— Qu’est-ce que tu fais à cette heure dans la forêt et pourquoi te caches-tu ?

Le visage du sourd s’illumina :

— Voilà ce que c’est, M. le docteur, dit-il. Je n’ai pas voulu vous laisser passer seul la forêt dans ce temps de brouillard. On peut s’égarer dans les sentiers. Si je vous avais offert ma compagnie, vous auriez sûr dit non comme une autre fois. Alors, moi, je n’aurais pas dormi tranquille tandis que je vous savais seul dans le brouillard et je vous ai suivi en ayant soin, pour ne pas faire de bruit, de marcher sur la mousse.

Il rêva un moment, puis il ajouta :

— Vous m’entendiez tout de même, à ce qu’il parait.

— Mais pourquoi t’inquiéter ainsi de moi, mon pauvre Jean.

Jean montra toutes ses dents de paysan, toutes ses dents blanches sans une entamure :

— Allons donc, murmura-t-il, est-ce que sans vous je distinguerais la lumière, la nuit et le brouillard ? Je ne verrais plus rien de rien sans vous.

Il y eut une pause. Était-il possible que Jean parlât sans ironie, était-il possible qu’il dit sa véritable pensée ? Était-il possible que dans ce cœur isolé au milieu du silence, la petite fleur rare de la gratitude s’ouvrît ainsi toute seule ?

Les deux hommes se regardaient les yeux dans les yeux. Tout à coup le médecin saisit les deux mains de Jean, deux mains durcies par le patient labeur de la terre et il murmura en les secouant : — Toi… mon pauvre enfant… mon pauvre enfant… toi… ?

Jean se sentit gêné. Il n’avait pas entendu une syllabe des paroles murmurées par le docteur, mais dans le brouillard il voyait luire des prunelles qui lui semblaient plus humides qu’à l’ordinaire. Cela l’embarrassait.

— Cela ne vaut pas la peine d’en parler, balbutia-t-il. Cela me fait honte que vous en parliez, vrai, M. le docteur.


Le lendemain matin, dès que Benoîte aperçut son maître, elle s’informa :

— Et ils vous ont laissé traverser seul la forêt par ce brouillard ?

— Non, Benoîte, non, Jean m’a accompagné.

— Jean le sourd ?

— Oui, Jean le sourd.

Il y eut un court silence, puis le docteur ajouta rêveur :

— Il y a sourd et sourd.

Il ne s’expliqua pas davantage et Benoîte ne sut jamais la différence subtile qu’il y avait entre un sourd et un sourd. Elle ne devina jamais non plus ce qu’une petite fleur rare trouvée par hasard la nuit, dans l’ombre d’une forêt, avait infusé à son maître de courage, de patience et d’énergie nouvelle.