Les Ignorés/Thérèse

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Attinger (p. 181-192).

THÉRÈSE




I


Entre deux bouffées de tabac, Pierre dit son opinion. Il était devenu d’humeur taciturne, rêveuse, absente. Tous les soirs que Dieu donnait, il venait s’asseoir à ce même foyer, qui n’était pas le sien, y fumait sa pipe jusqu’au fond en silence, puis il s’en allait à travers la nuit du village, d’un gros pas lourd de paysan. Le son inattendu de sa voix fit dresser l’oreille au vieux couple.

— Moi, dit-il, si j’étais vous, j’irais au tribunal.

Et, remettant sa pipe au coin de sa bouche, il continua de fumer paisiblement.

Un brouillard bleu entourait la tête du fumeur et empêchait de bien voir ses traits. Cependant il paraissait jeune encore ; trente-cinq ans peut-être, mais trente-cinq ans de plein air et de soleil, qui avaient bronzé, durci, écaillé la peau.

Il y eut un silence.

— La chicane, dit enfin le vieux paysan en fourrant ses mains dans ses poches d’un geste résolu, ça coûte des sous blancs.

— Ça ne coûte rien quand on gagne, répondit Pierre laconique, et, sa pipe ne donnant plus signe de vie, il secoua dans sa main les cendres éteintes, les jeta dans l’àtre, et s’en alla.

Dehors l’air était vif et froid. Il gèlerait ferme pendant la nuit ; déjà le sol durci craquait sous les souliers ferrés de Pierre, tandis qu’il suivait la route blanche qui passait devant l’église. Il s’arrêta une minute en face du petit enclos, où, sous la terre glacée, tant de travailleurs fatigués se reposaient de leur labeur, et il murmura, les dents serrées :

— Canaille !

Puis il continua sa route à pas rapides.


II


Le lendemain, quand le coq du poulailler chanta pour la première fois sous la fenêtre des deux vieux paysans, bien qu’il lit encore nuit noire dans la campagne, que le lourd silence d’hiver planât sur ce petit coin du monde isolé que les âpres passions de la terre semblaient devoir épargner, la femme sauta de son lit et s’habilla. Son mari dormait encore à poings fermés. Durant la longue suite d’heures de cette nuit interminable, il avait dormi du même sommeil solide, tandis que la paysanne, les yeux grands ouverts, songeait obstinément à la petite phrase courte de Pierre où sa pensée, à elle, avait enfin trouvé une forme nette, précise et pressante.

Un peu plus tard, chassée par un vent de rancune et de vengeance, elle courait sur la route glacée, et de ses lèvres bleuies, tremblantes de froid, des mots, toujours les mêmes, s’échappaient :

— On verra, on verra bien…

Il ne s’agissait plus aujourd’hui de pleurer, de gémir, de s’alanguir dans des sensibleries inutiles tandis que sous leurs yeux, ce voleur de dot se parait effrontément des dépouilles de la morte sans même mettre une pauvre petite fleur de souvenir sur la croix de bois, noire et nue.

Et, comme si la piqûre qui harponnait ses soixante ans leur eût donné des ailes, elle s’en allait de plus en plus vite sur la route desséchée où le froid de la nuit avait immobilisé la trace des pas et la boue des ornières. Oui, on arracherait des mains de cet homme habile l’objet de sa convoitise, de cette convoitise cupide et transparente qui avait donné lieu au mauvais jeu d’amour joué autour de la petite. Malgré ses trente ans de vie solitaire, cette comédie avait tourné la tête à la Thérèse. Elle n’avait jamais voulu voir le masque qui déguisait le vrai visage, les traits rusés et méchants. Par quel poison de tromperie ce misérable avait-il dû l’ensorceler pour qu’elle eût cru pouvoir, avec sa figure ravagée par la grosse maladie de sa jeunesse, éveiller l’amour dans un cœur d’homme ? l’amour, qui pour fleurir une heure hâtive, veut la fraîcheur du printemps, et l’odeur du blé vert trouant la terre, et tous les espoirs solides d’une belle saison qui commence.

Quelques heures plus tard, quand la vieille femme revint de la ville, elle avait, au milieu de la nature glacée, sèche et morte, l’âme en fête. La perspective d’une lutte, d’une lutte prochaine suivie d’une victoire assurée, tempérait, pour la première fois depuis la disparition de Thérèse, l’insupportable regret d’un avoir qui était à elle, et qu’une poche étrangère avait englouti sous ses yeux.


III


De très bonne heure, ce jour-là, la salle de justice de la ville voisine, local étroit, dénudé et laid, s’était remplie de monde. Tous les gens valides du village, curieux du débat soulevé autour du nom presque oublié de Thérèse, étaient accourus par bandes joyeuses. Quelques citadins, auditeurs de passage, entrés par hasard dans la salle ouverte, restaient à leur place, l’œil amusé, retenus par l’échange rapide des questions brèves et nettes et des longues réponses embrouillées. En face de cet appareil de justice, les vieux paysans éprouvaient, en effet, comme un frisson de culpabilité, et au milieu des détours inattendus où on promenait leur idée fixe, ils la sentaient s’émietter, se perdre, s’envoler brin à brin. Assis en face d’eux, le mari de Thérèse les regardait d’un air goguenard. De temps en temps un sourire entr’ouvrait ses lèvres épaisses, et lorsque son avocat, placé derrière lui, se penchait pour murmurer à son oreille quelque chose, l’homme disait oui de la tête, sans même se retourner, avec la mauvaise expression de victoire qu’il avait eue le jour où il était venu annoncer aux vieux la décision de Thérèse.

Pendant qu’elle ânonnait péniblement des réponses diffuses, la vieille femme se demandait avec surprise comment cet homme avait fait tout à l’heure pour si bien masquer l’hypocrisie de son rôle auprès de la petite, tandis qu’elle-même, la mère, ne savait pas redonner au fait sa vraie figure.

— Rasseyez-vous.

La vieille femme se rassit brusquement, effrayée, et au même instant elle rencontra le regard de Pierre. Il fixait sur elle des yeux si pleins de désespoir et si gros de reproches qu’au milieu de sa cruelle inquiétude, elle se sentit atteinte jusqu’au cœur. Oui, c’était vrai, elle n’avait pas prononcé le nom de Thérèse, elle n’avait pas une seule fois pensé à sa fille en répondant aux questions rapides qu’on lui posait ; l’idée d’arracher l’argent à ce voleur de morte l’avait trop exclusivement possédée. Au fond de sa mémoire, Thérèse reparut tout à coup alerte et vivante, d’abord toute petite, courant dans l’herbe avec Pierre, puis plus tard fraîche, jolie, fêtée, et, enfin, après sa grosse maladie, dans l’abandon noir créé autour d’elle par sa subite laideur. Dans ce temps-là, Pierre comme les autres s’était éloigné d’elle. Il l’avait très longtemps évitée comme si sa vue lui inspirait une répugnance insupportable. Puis, peu à peu, par pitié, sans doute, il s’était rapproché. Où que la mère reportât son esprit dans le passé, elle revoyait la grande figure droite de Pierre aller et venir autour de leur foyer. Et tout à coup elle entendit résonner à son oreille cette petite phrase brève sans laquelle ni elle ni son homme ne seraient jamais venus s’asseoir sur ces bancs de coupables : « Si j’étais vous, j’irais au tribunal. »

Toujours vivante, toujours éveillée, la tendresse de Pierre pour Thérèse la protégeait donc au-delà du tombeau ; elle ne s’était laissé étouffer ni par la trahison, ni même par la mort.

— Votre nom ?

— Pierre Loriot

— Votre âge ?

— Trente-six ans depuis hier.

Par réminiscence des temps de l’école où on se levait ainsi à l’appel du maître. Pierre se dressa. C’était un homme blond, grand, aux membres forts. La bataille journalière livrée à la terre pour la contraindre à l’obéissance avait donné à ce laboureur, la vigueur massive ordinaire aux ouvriers des champs : l’empreinte de sa vie d’effort et de fatigue se retrouvait partout dans sa personne.

Il regardait sans sourciller ni blêmir le président, noir et correct qui l’avait interrogé, et tout ce qui depuis un an travaillait sourdement son âme silencieuse y bouillonnait tout à coup avec un vacarme étourdissant.

Il y eut une pause, un silence d’attente. Rapidement un des magistrats feuilletait un dossier de paperasses posé sur le pupitre devant lui, et pour la première fois depuis l’ouverture de l’audience, le mari de Thérèse avait détourné sa figure laide et chafouine. Son sourire de triomphe semblait tempéré par une mystérieuse appréhension.

La crainte : ?… Non. Quelque chose d’autre de plus intime, de plus subtil, qui pâlissait, légèrement les pommettes saillantes.

Quand le magistrat releva la tête, il fixa sur Pierre un regard rapide où, l’habitude dé juger un homme en bloc mettait quelque chose d’incisif, d’aigu.

— Vous avez demandé à témoigner dans cette affaire. Qu’avez-vous à dire ? Parlez.

Pierre hésita l’espace d’une seconde. Il cherchait dans sa tête obscure de laboureur un moyen de garder pour lui le secret de son ressentiment, tout en habillant sa pensée de vérité, mais il secoua tout de suite cet inutile travail d’esprit et il ouvrit son cœur à la place blessée.

— J’ai à dire la vérité, dit-il d’une voix basse et distincte.

Et, se tournant imperceptiblement vers le mari de Thérèse, il continua :

— Voici comment la chose s’est passée depuis que celui-là est revenu au pays :

« Justement le soir où il arrivait, la Thérèse et moi l’avons croisé sur le chemin, et la Thérèse, qui était rarement gaie depuis son grand chagrin, m’a dit :

« — Quel drôle d’air il a, ce bonhomme ! »

« Et elle a ri. Et comme nous avions marché vite et qu’il avait fait chaud, pendant le jour, elle avait des couleurs sur les joues, si bien que les marques de sa maladie ne se voyaient presque plus, pour ne pas dire plus du tout. Et quand elle a ri, je me disais justement : « Ça ne se voit plus. » Et en l’entendant rire ainsi, il m’a semblé que les dix années passées depuis sa maladie avaient été un mauvais rêve pour elle et pour moi, et que nous allions de nouveau nous comprendre comme autrefois. Mais je ne lui ai pas dit ma pensée, ce soir-là, parce que je sentais bien qu’elle ne voulait pas encore. Depuis sa maladie, elle était devenue comme ça renfermée sur ces sujets. Elle ne croyait plus aux choses qu’on lui disait, et ça la fâchait comme si elle voyait toujours par-dessous des intentions de pitié. Mais moi, depuis tout petit, je l’avais toujours aimée la même chose, sauf qu’après sa maladie cela me faisait trop de peine de la regarder et que pendant quelque temps je m’étais tenu à l’écart. Alors elle avait cru, sans doute, que je l’évitais ainsi pour tout de bon, et elle était devenue toute changée, et si froide pour moi que je n’osais plus lui parler de rien.

« Et quelque temps après le retour de celui-ci, la sœur cadette de la Thérèse s’établit, et les vieux lui donnèrent de quoi se mettre en ménage, et le reste fut placé à la banque. Et, pour ne pas être injuste envers la Thérèse, on lui donna la même part, en même temps. C’est à partir de ce moment-là que celui-ci se mit à rôder autour d’elle. Et un dimanche qu’on causait avec les autres sur le banc de l’église, il me dit tout à coup sans m’avertir :

« — Il n’y a pas à dire, elle n’est pas mal, cette Thérèse.

« — Depuis quand ? » lui dis-je, car jusque-là il s’était toujours tenu à l’écart d’elle et s’en était plutôt moqué.

« Et comme nous nous regardions tous les deux, il comprit pour sûr mon idée, car il se leva et s’en alla.

« Et quand je vis que la Thérèse prêtait l’oreille aux discours de celui-ci, je l’avertis. Mais elle ne voulut pas m’écouter. Il y avait sur son cœur une vieille rancune contre moi quelle ne pouvait pas oublier. Ça lui restait là comme une pierre, et elle se révoltait. Bref, quoi que le père, la mère et moi ayons pu lui dire, elle se maria au mois de septembre d’il y a un an. »

Pierre s’arrêta une seconde, puis il reprit lentement, comme s’il savourait goutte à goutte une joie âpre, désirée depuis longtemps :

« L’homme était violent et brutal, et, bien que la Thérèse ne se plaignît jamais, on voyait sur sa figure une expression de frayeur qui y restait toujours, quoi qu’elle fît pour la cacher. Elle était devenue sèche à faire peur, et un soir que je passais devant la maison de celui-ci, j’entendis du bruit et je distinguai la voix de Thérèse qui pleurait. Alors j’entrai. Et comme j’ouvrais la porte, il disait avec un mauvais rire qu’il a :

« — Tu ne crois donc plus que c’est pour ta jolie peau que je t’ai prise ?

« Et Thérèse en me voyant poussa un cri comme de joie, et elle vint se blottir contre moi, et c’est la seule fois que je l’ai tenue dans mes bras, toute tremblante comme elle l’était. Et pendant la nuit l’enfant vint au monde trop tôt, et le lendemain Thérèse était morte. »

Pierre s’arrêta, et, au milieu du silence attentif qui régnait dans l’auditoire, il resta quelques secondes hésitant, les yeux tournés du côté des deux vieux paysans, assis côte à côte, endimanchés et solennels, puis brusquement il se rassit. Eh bien, non ! il ne pouvait pas parler de l’argent ; ce n’était pas pour l’argent qu’il était venu là, lui ; il était venu pour tenir un moment cet homme tout vivant sous son talon ; il était content. Il écoutait avec une joie intense la rumeur d’indignation qui bruissait à présent dans la salle, rumeur où l’amère rancune qui gonflait son cœur depuis si longtemps trouvait un écho.

Enfin la voix vibrante du magistrat coupa le bruit, s’éleva, nette et froide, au-dessus du tapage :

— La communauté de biens existant entre les deux époux, la loi veut que…

Pierre resta impassible. Aucun tressaillement ne crispa son visage apaisé. Ne savait-il pas depuis le commencement que l’argent devait rester à cet homme ? Mais il le lui avait jeté à la figure, sali, tout mêlé de boue. C’était là tout ce qu’il pouvait faire pour venger la mémoire de Thérèse et soulager son propre cœur à lui.


IV


Ce soir-là, quand Pierre entra dans la chambre où il avait si bien et si longtemps aimé Thérèse, une impression de froid le pénétra aussitôt jusqu’au cœur. Sans rien dire il alla prendre sa place ordinaire au coin du feu. Comme il se baissait vers le foyer et y choisissait une braise pour allumer sa pipe, le vieux dit :

— Une belle idée que tu as eue là !

Et, tout de suite, comme si depuis le matin tous les deux avaient discuté et rediscuté la chose à l’infini, la vieille ajouta :

— Autant de perdu avec le reste.

Pierre rejeta vivement dans le feu la braise ardente qu’il pinçait entre ses doigts tannés et il se leva.

— La dépense, dit-il sourdement, ça me regarde !

Et, ouvrant doucement la porte, il sortit dans la nuit.

Au-dessus de sa tête, le ciel blanc étincelait. Toutes les étoiles du firmament envoyaient à la terre gelée leurs rayons fixes ou vacillants. Arrivé au cimetière, Pierre, selon son habitude de tous les soirs depuis que Thérèse y dormait, s’arrêta, puis il pénétra dans l’enclos fermé, se pencha sur la croix de bois et murmura :

— Thérèse !

La grosse colère qui avait torturé son cœur depuis un an s’était presque apaisée, il resta là longtemps, courbé vers le sol, écoutant dans la nuit, comme si les morts comprenaient les pensées sans le secours des paroles, et qu’auprès d’eux la grande solitude de la vie cessât d’être.