Les Immémoriaux/1/Le Récitant

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G. Crès. (p. 9-26).

PREMIÈRE PARTIE

(Dans tous les mots maori u doit se prononcer ou :
atua comme « atoua », tatu comme « tatou », etc.)

LE RÉCITANT

Cette nuit là — comme tant d’autres nuits si nombreuses qu’on n’y pouvait songer sans une confusion — Térii le Récitant marchait, à pas mesurés, tout au long des parvis inviolables. L’heure était propice à répéter sans trêve, afin de n’en pas omettre un mot, les beaux parlers originels : où s’enferment, assurent les maîtres, l’éclosion des mondes, la naissance des étoiles, le façonnage des vivants, les ruts et les monstrueux labeurs des dieux Maori. Et c’est affaire aux promeneurs-de-nuit, aux haèré-po à la mémoire longue, de se livrer, d’autel en autel et de sacrificateur à disciple, les histoires premières et les gestes qui ne doivent pas mourir. Aussi, dès l’ombre venue, les haèré-po se hâtent à leur tâche : de chacune des terrasses divines, de chaque maraè bâti sur le cercle du rivage, s’élève dans l’obscur un murmure monotone, qui, mêlé à la voix houleuse du récif, entoure l’île d’une ceinture de prières.

Térii ne tenait point le rang premier parmi ses compagnons, sur la terre Tahiti ; ni même dans sa propre vallée ; bien que son nom « Térii a Paraürahi » annonçât « Le Chef au grand-Parler ». Mais les noms déçoivent autant que les dieux de bas ordre. On le croyait fils de Tévatané, le porte-idoles de la rive Hitia, ou bien de Véhiatua no Téahupoo, celui qui batailla dans la presqu’île. On lui connaissait d’autres pères encore ; ou plutôt des parents nourriciers entre lesquels il avait partagé son enfance. Le plus lointain parmi ses souvenirs lui racontait l’atterrissage, dans la baie Matavaï, de la grande pirogue sans balancier ni pagayeurs, dont le chef se nommait Tuti. C’était un de ces étrangers à la peau blême, de l’espèce qu’on dit « Piritané » parce qu’ils habitent, très au loin, une terre appelée « Piritania »[1]. Tuti frayait avec les anciens Maîtres. Bien qu’il eût promis son retour, on ne le vit point revenir : dans une autre île maori, le peuple l’avait adoré comme un atua durant deux lunaisons, et puis, aux premiers jours de la troisième, dépecé avec respect afin de vénérer ses os.

Térii ne cherchait point à dénombrer les saisons depuis lors écoulées ; ni combien de fois on avait crié les adieux au soleil fécondateur. — Les hommes blêmes ont seuls cette manie baroque de compter, avec grand soin, les années enfuies depuis leur naissance, et d’estimer, à chaque lune, ce qu’ils appellent « leur âge présent ! » Autant mesurer des milliers de pas sur la peau changeante de la mer… Il suffit de sentir son corps agile, ses membres alertes, ses désirs nombreux, prompts et sûrs, sans s’inquiéter du ciel qui tourne et des lunes qui périssent. — Ainsi Térii. Mais, vers sa pleine adolescence, devenu curieux des fêtes et désireux des faveurs réservées aux familiers des dieux, il s’en était remis aux prêtres de la vallée Papara.

Ceux-là sacrifiaient au maraè le plus noble des maraè de l’île. Le chef des récitants, Paofaï Tériifataü, ne méprisa point le nouveau disciple : Paofaï avait dormi parfois avec la mère de Térii. L’apprentissage commença. On devait accomplir, avec une pieuse indolence, tout ce que les initiateurs avaient, jusque-là, pieusement et indolemment accompli.

C’étaient des gestes rigoureux, des incantations cadencées, profondes et confuses, des en-allées délimitées autour de l’enceinte de corail poli. C’étaient des rires obligés ou des pleurs conventionnels, selon que le dieu brillant Oro venait planer haut sur l’île, ou semblait, au temps des sécheresses, s’enfuir vers le pays de l’abîme et des morts. Docilement, le disciple répétait ces gestes, retenait ces dires, hurlait de joie, se lamentait. Il progressait en l’art d’interpréter les signes, de discerner, dans le ventre ouvert des chiens propitiatoires, les frémissements d’entrailles qui présagent un combat heureux. Au début de la mêlée, penché sur le premier ennemi tombé, le haèré-po savait en épier l’agonie : s’il sanglotait, le guerrier dur, c’était pour déplorer le malheur de son parti ; s’il fermait le poing, la résistance, alors, s’annonçait opiniâtre. Et Térii au grand-Parler revenant vers ses frères, leur jetait les paroles superbes qui mordent les cœurs et poussent à bondir. Il chantait, il criait, il se démenait, et prophétisait sans trêve, jusqu’à l’instant où lui-même, épuisé de lever les courages, tombait.

Mais si les aventures apparaissaient funestes ou contraires aux avis mystérieux de ses maîtres, il s’empressait à dissimuler, et à changer les signes équivoques en de plus rassurants présages. Ce n’était pas irrespect des choses saintes : à quoi serviraient les prêtres, si les desseins des dieux — se manifestant tout à coup immuables et clairs — n’exigeaient plus que des prières conjurantes ou de subtils accommodements ?

Térii satisfaisait pleinement ses maîtres. Fier de cette distinction parmi les haèré-po — le cercle de tatu bleuâtre incrusté sur la cheville gauche — il escomptait des ornements plus rares : la ligne ennoblissant la hanche ; puis la marque aux épaules ; le signe du flanc, le signe du bras. Et peut-être ; avant sa vieillesse, parviendrait-il au degré septième et suprême : celui des Douze à la jambe-tatouée. Alors il dépouillerait ces misères et ces fardeaux qui incombent aux manants. Il lui serait superflu de monter, à travers les taillis humides, en quête des lourds régimes de féï pour la faim : les dévots couvriraient le seuil de son faré de la nourriture des prêtres, et des femmes nombreuses, grasses et belles, rechercheraient ses embrassements comme remède à la stérilité. Alors il serait Arioï, et le frère de ces Maîtres-du-jouir, qui, promenant au travers des îles leurs troupes fêteuses, célèbrent les dieux de vie en parant leurs vies mêmes de tous les jeux du corps, de toutes les splendeurs, de toutes les voluptés.

Avant de prétendre en arriver là, le haèré-po devait, maintes fois, faire parade irréprochablement du savoir transmis. Pour aider sa mémoire adolescente, il recourait aux artifices tolérés des maîtres, et il composait avec grand soin ces faisceaux de cordelettes dont les brins, partant d’un nouet unique, s’écartent en longueurs diverses interrompues de nœuds réguliers. Les yeux clos, le récitant les égrenait entre ses doigts. Chacun des nœuds rappelait un nom de voyageur, de chef ou de dieu, et tous ensemble ils évoquaient d’interminables générations. Cette tresse, on la nommait « Origine-du-verbe », car elle semblait faire naître les paroles. Térii comptait la négliger bientôt : remâchés sans relâche, les Dires consacrés se suivraient à la longue d’eux-mêmes, dans sa bouche, sans erreur et sans effort, comme se suivent l’un l’autre en files continues les feuillages tressés qu’on lance à la dérive, et qu’on ramène, à pleines brasses, chargés de poissons miroitants.

Or, comme il achevait avec grand soin sa tâche pour la nuit, — nuit quinzième après la lune morte — voici que tout à coup le récitant se prit à balbutier… Il s’arrêta ; et, redoublant son attention, recommença le récit d’épreuve. On y dénombrait les séries prodigieuses d’ancêtres d’où sortaient les chefs, les Arii, divins par la race et par la stature :

« Dormait le chef Tavi du maraè Taütira, avec la femme Taürua,

puis avec la femme Tuitéraï du maraè Papara :

De ceux-là naquit Tériitahia i Marama.

Dormait Tériitahia i Marama avec la femme Tétuaü Méritini du maraè Vaïrao :

De ceux-là naquit… »

Un silence pesa, avec une petite angoisse. Aüé ! que présageait l’oubli du nom ? C’est mauvais signe lorsque les mots se refusent aux hommes que les dieux ont désignés pour être gardiens des mots ! Térii eut peur ; il s’accroupit ; et, adossé à l’enceinte en une posture familière, il songeait.

Sans doute, il avait tressailli de même sorte, une autre nuit, déjà : quand un prêtre subalterne du maraè rival Atahuru s’était répandu, contre lui, en paroles venimeuses. Mais Térii avait rompu le charme par une offrande à Tané qui mange les mauvais sorts, et les maléfices, aussitôt, s’étaient retournés sur le provocateur : le prêtre d’Atahuru se rongeait d’ulcères ; ses jambes gonflaient. — Il est aisé de répondre aux coups si l’on voit le bras d’où ils tombent.

Cette fois, les menaces étaient plus équivoques et nombreuses, et peuplaient, semblait-il, tous les vents environnants. Le mot perdu n’était qu’un présage entre bien d’autres présages que Térii flairait de loin, qu’il décelait, avec une prescience d’inspiré, comme un cochon sacré renifle, avant l’égorgement, la fadeur du charnier où on le traîne. Déjà les vieux malaises familiers se faisaient plus hargneux. D’autres, insoupçonnés, s’étaient abattus — voici vingt lunaisons, ou cent, ou plus — parmi les compagnons, les parents, les fétii. À les remémorer chacun sentait un grand trouble dans son ventre :

Des gens maigrissaient ainsi que des vieillards, puis, les yeux brillants, la peau visqueuse, le souffle coupé de hoquets douloureux, mouraient en haletant. D’autres voyaient leurs membres se durcir, leur peau sécher comme l’écorce d’arbre battue dont on se pare aux jours de fête, et devenir, autant que cette écorce, insensible et rude ; des taches noires et ternes les tatouaient de marques ignobles ; les doigts des mains, puis les doigts des pieds, crochus comme des griffes d’oiseaux, se disloquaient, tombaient. On les semait en marchant. Les os cassaient dans les moignons, en petits morceaux. Malgré leurs mains perdues, leurs pieds ébréchés, leurs orbites ouvertes, leurs faces dépouillées de lèvres et de nez, les misérables agitaient encore, durant de nombreuses saisons, parmi les hommes vivants, leurs charognes déjà putréfiées, et qui ne voulaient pas tout à fait mourir. Parfois, tous les habitants d’un rivage, secoués de fièvres, le corps bourgeonnant de pustules rougeâtres, les yeux sanguinolents, disparaissaient comme s’ils avaient livré bataille aux esprits-qui-vont-dans-la-nuit. Les femmes étaient stériles ou bien leurs déplorables grossesses avortaient sans profit. Des maux inconcevables succédaient aux enlacements furtifs, aux ruts les plus indifférents.

Et l’île heureuse, devant l’angoisse de ses fils, tremblait dans ses entrailles vertes : voici tant de lunaisons qu’on n’avait pu, sans craindre d’embûches, célébrer en paix les fêtes du fécondateur ! De vallée à vallée on se heurtait sous la menée de chefs rancuniers et impies. Ils étaient neuf à se déchirer le sol, et se disputaient pour les îlots du récif. Ils couraient en bataille avant que les prêtres aient prononcé : « Cette guerre est bonne. Allez ! » Ils luttaient même pour la mer-extérieure ! Les hommes ne s’assemblaient que pour lancer, contre d’autres hommes, ces pirogues doubles dont la proue se lève en museau menaçant, et nul ne songeait plus, ainsi qu’aux temps d’Amo-le-constructeur, à conduire un peuple vers la mer, pour tailler le corail, le polir, et dresser d’énormes terrasses en hommage aux dieux maori. Ainsi, les souffles nouveaux qui empoisonnaient sans égards les esclaves, les manants, les possesseurs-de-terre, les arii, se manifestaient injurieux même aux atua ! — Contre ces souffles, voici que les conjurations coutumières montraient une impuissance étrange. Le remède échappait au pouvoir des sorciers, au pouvoir des prêtres : au pouvoir de Oro : cela venait de dieux inconnus…

La haèré-po mâchait ces inquiétudes dans la nuit impassible. La grande Hina-du-ciel, à demi-vêtue de nuages, montait vers l’espace de Tané, enlisant de sa lumière immortelle les étoiles périssables et changeantes. Sous la claire caresse, le grand maraè dépouillait son vêtement obscur, sortait de l’ombre et se démesurait. La brise nocturne, chargée des parfums terrestres, coulait odorante et froide. Sourdement, le récif hurlait au large. L’île dormait, et la presqu’île, et la mer-enclose du récif. Apaisé par la consolante lumière, Térii reprit sa diction cadencée, ses gestes rituels, sa marche rythmique.

Une ombre, soudain, se dressa devant lui qui tressaillit. — Et que sait-on des êtres ambigus rôdeurs-de-ténèbre ? Reconnaissant Paofaï, chef des récitants, il se tranquillisa.

Vêtu du maro sacerdotal, peint de jaune et poudré de safran, le torse nu pour découvrir le tatu des maîtres-initiés, Paofaï marchait à la manière des incantateurs. Il franchit l’enceinte réservée. Il piétinait le parvis des dieux. Térii l’arrêta :

— « Où vas-tu, toi, maintenant ? »

Le grand-prêtre, sans répondre, continuait sa route. Il disait à voix haute des paroles mesurées :

— « Que les dieux qui se troublent et s’agitent dans les neuf espaces du ciel de Tané, m’entendent, et qu’ils s’apaisent.

» Je sais leur objet de colère : des hommes sont venus, au nouveau-parler. Ils détournent des sacrifices. Ils disent qu’il n’est pas bon de voler. Ils disent que le fils doit respecter son père, même vieux ! Ils disent qu’un seul homme, même un prêtre, ne doit connaître à la fois qu’une seule épouse. Ils disent qu’il n’est pas bon de tuer, au jour de sa naissance, le premier enfant mâle, même s’il est né d’un Arioï. Ils disent que les dieux, et surtout les atua supérieurs, ne sont que des dieux de bois impuissants !

» Ils ont des sortilèges enfermés dans des signes. Ils ont peint ces petits signes sur des feuilles. Ils les consultent des yeux et les répandent avec leurs paroles !…

» Mais sur eux s’est levée la colère de Oro, qui donna six femmes aux prêtres subalternes, douze aux Arioï, et qui défendit à ces femmes de s’attarder à mettre bas. Et sur eux va peser le courroux de Hiro subtil, favorable aux hommes rusés.

» Que les atua jusqu’au neuvième firmament se reposent, et qu’ils dorment ; et que Fanaütini, propice aux fous, aux faibles, aux pères de nombreux enfants, secoure, s’il le peut, ces étrangers au parler injurieux : je vais jeter des maléfices ! »

Térii suivit le Maître. Certes, il n’en comprenait pas clairement tous les discours. — Qu’étaient donc ces hommes au nouveau-parler dont la venue surexcitait les dieux ? Et pourquoi ces signes peints quand on avait la tresse Origine-de-la-parole, pour aider le souvenir ? Les faibles mâles, en vérité, que satisfaisait une épouse ! — et ils étaient prêtres ! Néanmoins, à mesure que se déroulait dans la bouche de Paofaï l’invective haineuse, il passait en l’esprit du disciple des lueurs divinatoires : les maux inconnus, les fièvres nouvelles, les discordes et les poisons n’étaient que sortilèges vomis sur l’île heureuse par ces nouveaux venus, les maigres hommes blêmes, et par les dieux qu’ils avaient apportés ! Les pestes inéluctables ruisselaient avec la sueur de leurs épaules ; les famines et toutes les misères sortaient de leurs haleines… Courage ! Térii savait, maintenant, d’où tombaient les coups, et contre qui l’on pouvait batailler avec des charmes. — Comme Paofaï, imperturbable en sa violence majestueuse, prolongeait le chant incantatoire, Térii l’imita, doublant toutes les menaces.

Ils suivaient l’étroit sentier qui sépare les demeures des prêtres du faré des serviteurs. Puis, escaladant le premier degré des terrasses, ils atteignirent l’autel d’offrande où l’on expose, avant de la porter aux sacrificateurs, la nourriture vivante dévouée aux atua. Ils firent un détour, afin ne de point frôler l’ombre d’un mort : sous une toiture basse de branchages veillait le corps à demi déifié du noble Oripaïa. Bien que le chef, accroupi sur lui-même, eût les mains liées aux genoux, et que ses chairs, encerclées de bandelettes, fussent macérées d’huiles odoriférantes, son approche inquiétait encore : l’esprit vaguait sans doute aux alentours : on ne devait pas l’irriter.

Dans le ciel, la face blême de la grande Hina-du-ciel dépouillait ses nues, pour conduire, de sa lueur sereine, les deux imprécateurs. Vêtus de sa lumière et parés de ses caresses, ils n’avaient plus à redouter les êtres-errants qui peuplent les ténèbres. D’un pas robuste, ils gravissaient les onze terrasses. Autour d’eux, les degrés infimes et le sol où tremblent les petits humains s’abaissaient, s’enfonçaient, et sombraient dans l’ombre ; cependant qu’eux-mêmes, portant haut leur haine et leur piété, montaient, sans crainte, dans l’espace illuminé. Ils escaladèrent la onzième marche, taillée pour une enjambée divine. Ils touchaient les simulacres. Paofaï s’épaula contre le poteau sacré — qui, hors d’atteinte, fait surgir l’image de l’Atua : l’oiseau de bois surpassé du poisson de pierre — et il l’étreignit. Le disciple reculait par respect, ou par prudence. Il vit le large dos du maître se hausser vers la demeure des dieux, et, d’un grand effort, secouer les charmes attachés sur l’île. Le maro blanc, insigne du premier savoir, resplendissait dans la nuit souveraine. Le torse nu luisait aux regards de Hina : Hina souriait. Térii reprit toute sa confiance et respira fortement.

Et Paofaï, précipitant sa marche, — car chacun de ses pas, désormais, était une blessure pour les étrangers — descendit, derrière l’autel, vers le charnier où viennent, après le sacrifice, tomber les offrandes : les cochons égorgés en présages ; les hommes abattus suivant les rites ; les chiens expiatoires, éventrés. De ces bas-fonds, — où rôde et règne Tané le mangeur de chairs mortes — levaient d’immondes exhalaisons, et une telle épouvante, qu’on eût reculé à y jeter son ennemi. Paofaï, d’un grand élan, sauta. Ses larges pieds disparurent dans une boue, broyant des os qui craquaient, crevant des têtes aux orbites vides. — Puis, s’affermissant dans la tourbe tiède, il tira de son maro un petit faisceau de feuilles tressées ; il creusa la fange ; il enfouit le faisceau ; il attendit.

Le haèré-po comprit, tout d’un coup, et s’émerveilla : c’étaient des parcelles vivantes volées aux étrangers — des cheveux ou des dents, peut-être, ou de l’étoffe trempée de leur salive — que le maître enfonçait parmi ces chairs empoisonnées : si les incantés ne parvenaient, avant la nouvelle lunaison, à déterrer ces parties de leurs êtres, ils périraient : mais d’abord, leurs corps se cingleraient de plaies, leurs peaux se sécheraient d’écailles… Or, voici que Paofaï, dans le silence de toutes choses, retint son souffle, et, s’allongeant sur le sol de cadavres, colla son oreille au trou comblé. Il écouta longtemps. Puis :

— « J’entends », murmura-t-il, « j’entends l’esprit des étrangers, qui pleure. » Il se dressa triomphant.

Térii frémissait : il n’eût pas imaginé cette audace. Surtout, il redoutait, par-dedans lui-même et pour lui-même, le ricochet de ces mauvais sorts. Il quitta donc très vite Paofaï, en formulant avec une grande ferveur et une grande exactitude la supplication pour les nuits angoissées pendant lesquelles on s’écrie :

C’est le soir, c’est le soir des dieux ! Gardez-moi des périls nocturnes ; de maudire ou d’être maudit ; et des secrètes menées ; et des querelles pour la limite des terres ; et du guerrier furieux qui marche dans l’ombre, avec les cheveux hérissés.

Cependant, pour en finir avec les ennemis inattendus, il résolut d’employer contre eux son épouse : marquée de signes au ventre et au front, enjolivée de couronnes et de colliers perfumés, et les seins parés, elle irait vers ces hommes en provoquant leurs désirs : sans méfiance, ils dormiraient près d’elle. Mais elle, aussitôt, — l’ornée-pour-plaire devenue incantatrice — se lamenterait sur ces étrangers comme on se lamente autour des morts : ils mourraient avant qu’elle soit mère.

Comme il regagnait son faré, Térii entr’aperçut, derrière le treillis de bambous, une ombre peureuse que sa venue mettait en fuite. Il connut que la femme Taümi, une fois encore, s’était livrée de soi-même à quelque Piritané. Car elle maniait une hache luisante, réclamée pour prix de ses embrassements, et qu’elle se réjouissait d’avoir obtenue si vite : sa mère suivait les hommes à peau blême en échange d’une seule poignée de clous.

Mais le haérè-po s’irrita. Il entendait disposer selon sa guise, comme il convient, des ébats de sa compagne : et Taümi, souillée par ces ébats non permis, ne pouvait plus porter les sorts. Il la frappa donc violemment, la menaçant de mots à faire peur. Elle riait. Il la chassa.

Ayant ainsi fortement manifesté sa colère et son dépit, Térii s’apaisa. Puis il se mit en quête d’une nouvelle épouse pour cette nuit-là et pour d’autres nuits encore.



  1. Piritania : Britain, Angleterre.
    Tuti : Cook.
    (Fin du XVIIIe siècle).