Les Immémoriaux/1/Les Maîtres-du-Jouir

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G. Crès. (p. 107-132).
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Première Partie


LES MAÎTRES-DU-JOUIR

L’homme au nouveau-parler promena des regards clignotants sur la foule et commença de discourir aux gens du rivage Atahuru :

— « Le dieu a tant aimé les hommes qu’il donna son fils unique, afin que ceux qui se confient en lui ne meurent point, mais qu’ils vivent toujours et toujours. »

On entendit cela. Ou plutôt on crut l’entendre : car l’étranger, se hasardant pour la première fois au langage tahiti, chevrotait ainsi qu’une fille apeurée. Le regard trouble et bas, les lèvres trébuchantes, les bras inertes, il épiait tour à tour l’assemblée, ses quatre compagnons et les deux femmes à peau flétrie qui les accompagnaient partout. Il hésitait, tâtait les mots, mâchonnait des vocables confus. Néanmoins on écoutait curieusement : le piètre parleur annonçait ce que nul récitant n’avait jamais dit encore : qu’un dieu, père d’un autre dieu, pris de pitié pour des vivants, livra son fils afin de les sauver ! que ce fils, cloué sur un arbre au sommet d’une montagne, mourut abandonné des siens ; que depuis lors tous ses disciples — bien qu’assez pervers et méprisables — sont assurés, s’ils se confient en Lui, de le joindre dans une demeure divinement joyeuse et comparable aux plus beaux faré de chefs. Ce nouvel atua, l’étranger révélait son nom : « Iésu-Kérito ».

Des gens allaient se récrier ; quand le discoureur, plus habile, affirma fortement que les vivants des terres Tahiti, Mooréa, Raïatéa, ne naissent pas moins que les Piritané, enfants de ce Iésu ; et que, si les nouveaux venus s’aventuraient dans ces pays aussi lointains de leur propre pays, c’était pour enseigner à tous l’amour de l’atua bienfaisant, et le chemin de cette vie qui ne doit point finir.

Alors, on dévisagea l’orateur. Son récit devenait imprévu, certes, et singulier, plus que toutes les chansons familières aux matelots blêmes — dont la langue pourtant est vive, et les parlers ébahissants. Les dieux, dans les firmaments du dehors, s’inquiètent donc des hommes maori ? Jamais les atua sur les nuages de ces îles, n’ont eu souci des peuples qui mangent au delà des eaux ! Quant à « cette vie qui ne doit point finir », on savait, sur la foi des Dires conservés, que Té Fatu, le maître, la déniait à tous, malgré les supplications de Hina :

« Sois bon », murmurait en implorant la douce femme lunaire…

« Je serai bon ! » avait concédé le Très-Puissant. Néanmoins meurent les hommes, et meurent les bêtes à quatre pieds, et meurent les oiseaux, et meurent toutes choses hormis les regards de Hina. Pour les esprits : qu’ils aillent, — esprits des Arioï, des chefs et des guerriers, — tourbillonner parmi les nues dans le Rohutu Délicieux. Le sort des autres, qu’importe aux dieux de tous les firmaments ? — Voilà ce qu’ignorait sans doute l’étranger naïf, qui se risquait à de telles promesses.

Malgré qu’elle parût bien incroyable, on s’intéressait à l’histoire. On se murmurait des paroles intriguées : le dieu avait sauvé les hommes… quoi donc ! les hommes étaient-ils en danger ? menacés de famines ? de noyades sous toute la mer gonflée contre eux ? ou peut-être, coupables de sacrilège ? — Haamanihi survint qui se vantait déjà comme le disciple attentif des ingénieux Piritané. Il devinait l’embarras de la foule et l’exposa au surprenant parleur, en termes réfléchis : qu’avaient-ils commis de si épouvantable ces humains dont on racontait le sort, et quelle faiblesse nourrissait en vérité ce dieu, pour qu’il abandonnât son fils à la colère… d’autres dieux plus forts, sans doute ?

L’étranger répondit longuement, en mesurant toutes ses paroles, et l’on comprit ceci : le père de Iésu, le grand atua Iéhova, ayant façonné des humains, un mâle et une femelle, tous deux l’insultèrent en mangeant un certain fruit. Il en devint si courroucé que tout eût péri sous sa colère s’il n’avait laissé mettre à mort, pour s’apaiser lui-même, son fils très-aimé, lequel d’ailleurs ne pouvait pas mourir.

— « Aué ! » soufflèrent avec admiration des récitants de quatrième rang, réjouis par la bonne histoire : le dieu n’était pas débile, ainsi qu’on avait cru : il se manifestait féroce ; et sa férocité surpassait tous les caprices et toutes les colères des atua connus ; — même de Tané, même de Ruahatu — puisque les offrandes coutumières à ceux-ci : perles, hommes, chèvres et fruits, n’avaient pas suffi à le rassasier, — mais seule la mort d’un autre dieu ! Il en imposait, vraiment. On se prit à le respecter d’avance. Cependant, d’autres écouteurs, et surtout les manants sans oreille et sans mémoire, et qui n’avaient pu comprendre, ne s’en émerveillaient pas moins. Mais un porte-idoles de bas ordre, chassé de son maraè, on le soupçonnait de frayer avec les méchants esprits, tenta de se divertir. Le grand-prêtre le confondit :

— « Les haèré-po mêmes ne pourraient point expliquer, sous un parler clair, pourquoi l’immensurable Mahui, fils du monde, coupa jadis en deux morceaux le monde maternel pour en former les cieux et les rochers ! Il n’est pas bon de refuser croyance à des récits obscurs : et ceux-là sont très beaux. On les conservera parmi les Mots-à-dire. » Lui-même se promit de les raconter à grands gestes dans les fêtes qui viendraient.

Puis, afin d’honorer ses hôtes et de les retenir en sa vallée, il conclut, avec noblesse :

— « Nous avons célébré, voici deux lunaisons, la fête des Adieux à nos esprits. Invoquez donc en paix les vôtres, et commencez le sacrifice. Où sont les offrandes ?

— Les offrandes ? » Les étrangers croisant des regards furtifs dénoncèrent un grand embarras. L’un d’eux voulut expliquer :

— « Le dieu que nous servons ne réclame point d’offrandes… il lui suffit de l’amour de ses enfants. » On ne put croire. Haamanihi insinua :

— « Tu as sans doute négligé de les préparer. Moi et mes gens y pourvoirons. Combien de cochons pour célébrer ton rite ? »

L’étranger ne répondit pas sans détours. En vérité, il se dérobait ! Mais le grand-prêtre d’Atahuru n’entendait pas omettre un culte si avantageux pour sa rive ; à tout le moins, nouveau. Il reprit, plus pressant, avec une âpreté presque menaçante :

— « C’est insulter les dieux que de leur mesurer les dons. C’est insulter les dévots assemblés que de leur mesurer les rites ! » Et il attendit.

Les autres restaient indécis, et celui qu’on nommait Noté, — l’orateur aux yeux clignotants, — murmura sur des mots Piritané : — « N’est-ce pas un signe de la volonté du dieu que ces gens-là réclament, sans le savoir, le « repas du seigneur ! » Ses compagnons semblèrent approuver. — « Mais avant tout, écarte-moi cette foule. Tu resteras seul avec nous, dans le faré que voici… Les autres pourront, s’ils le désirent, nous regarder de loin. » Et il se réfugia dans une hutte délabrée.

Haamanihi approuva cette prudence, et qu’il fût choisi, lui seul. Peut-être les étrangers craignaient des avanies : le tumulte et les menaces dans la fête des adieux aux esprits les inquiétaient encore ? Il fit donc reculer la foule, et pour la mieux contenir il tendit, d’arbre en arbre, des tresses de roa en les déclarant tapu. Parmi les spectateurs, il reconnut des desservants et quelques haèré-po du maraè tout proche, dont les terrasses culminantes montaient, par-dessus les têtes, à moins d’un jet de fronde. Alors soudain il s’inquiéta : quelle témérité que la sienne, à faire voisiner des dieux, si différents, ou du moins leurs fidèles ; et quelle menace que des rites qui jamais n’avaient ensemble frayé, ne devinssent tout à coup néfastes aux dévots des deux partis : aux fils de Oro comme aux enfants de Iésu. — Mais il se reprit, ricanant par dedans lui-même : les atua sont gens paisibles, et fraternisent bien mieux entre eux, dans les régions supérieures, que leurs prêtres ne s’accordent autour des autels ! Hiè ! en vérité les dieux restent inoffensifs et calmes jusqu’au jour où à force d’objurgations importunés on les tire de leur divine paresse pour les mêler aux luttes des hommes, les conjurer de ruses, les supplier de meurtre, et réduire leurs immenses volontés à s’entremettre parmi les petites querelles des vivants !

Rassuré, il revint auprès des étrangers : — « Maintenant » disaient ceux-ci, « laisse-nous chanter les louanges de Iésu. » Sitôt, un péhé grêle et lent qui semblait une plainte de vieillard, plainte exhalée du bout des lèvres, tomba des maigres poitrines. Les souffles sortaient courts et rauques. La foule, à distance, prit pitié de ces voix d’enfants et s’amusa de ces efforts. Des femmes, assises sur la plage, en cercle, avaient tourné l’oreille vers les pauvres cadences ; elles y mélangeaient leurs souples mélodies. Quelques tané les entourèrent. Le chant indécis des hommes blêmes renaissait avec plus de carrure dans les bouches maori, et s’ennoblissait d’ornements imprévus : de cris sourds, poussés d’une haleine régulière ; de beaux sons clairs, tenus très aigus, qui rejoignaient d’autres sons plus aigus encore, comme implorés par les premiers, et sur lesquels, de toute la force des gosiers s’épandaient les voix sans contrainte. Au hasard naissaient des paroles sur les lèvres promptes : elles évoquaient des danses et des joies. Ainsi l’assemblée en fête célébrait dignement les dieux insolites, comme on avait, sur la terre Matavaï, dédié leur faré-de-prières, au long des nuits, par des enlacements.

Cependant, à une pause, l’étranger se fit encore entendre. Mieux confiant, il disait sur des mots non chantés :

— « Je te remercie, maître Kérito, de pénétrer le cœur de ces pauvres ignorants, et qu’ils mettent cet empressement à louanger ton nom !

— Comment appelles-tu ce péhé que tu viens de chanter ? » interrompit Haamanihi.

— « Ce n’est pas un péhé pour danser ou pour boire, comme les vôtres », dit Noté, « mais nous appelons cette prière un « hymne » au Seigneur.

— Un hymne ? » répéta le grand-prêtre. Les gens de la foule qui ne pouvaient plier leur langue à ce parler dur, balbutiaient :

— « C’est un himéné… himéné. » Dès lors, tous, les chants se nommèrent ainsi.

Sur des tréteaux les étrangers disposaient des pièces de bois minces qu’ils recouvraient de nattes fines. Ils préparaient le rite : le repas des dieux, peut-être. Aussitôt, Haamanihi se leva, vif et colère malgré sa jambe énorme. Il sauta parmi les assistants et cria des injures en désignant les filles ; les chassa comme des poules, les pourchassa plus loin encore. Beaucoup s’attardaient. Il s’emporta contre elles.

Noté arrondit ses yeux clairs et demanda la raison du courroux subit : pourquoi renvoyer les épouses ? À son tour le grand-prêtre s’étonna : — « Se peut-il que des hommes dignes, des chefs, surtout des gens qui parlent aux dieux, tolèrent qu’une femme, être impur et profanateur, vienne souiller un festin de sa présence obscène ! Tu les repousses de ton navire quand elles dansent pendant le jour de ton seigneur, et tu permettrais…

— Vos femmes et vos filles », répondit Noté, « sont comme vous-mêmes enfants de Kérito. Elles auront droit, comme vous, dans quelques lunaisons, à partager le rite. » Haamanihi, stupéfait, laissa revenir les femmes.

— « Mais, où sont tes offrandes, enfin ! » reprit-il, en considérant les apprêts de la fête. Il savait la coutume des étrangers : d’élever, au-dessus du sol, les aliments qu’ils avalent ensuite par très petits morceaux. Or, ces tréteaux et ces bois que Noté appelait une « table pour la nourriture », se montraient dépourvus, jusque-là, de toutes victuailles, — ou si peu chargés ! Voilà qui décevrait fâcheusement les affamés d’Atahuru dont les troupes équivoques, toujours en quête de festins solennels, surveillaient l’issue du sacrifice pour s’en disputer les vestiges, et mesuraient, par avance, la ripaille à venir : les dieux nouveaux semblaient gens d’importance, — à considérer les gros bateaux de leurs disciples, et les armes : le festin offert en leur nom, par ces disciples mêmes, il s’imposait qu’il fût plantureux.

— « Voici le repas préparé », dit Noté. Haamanihi ne vit point autre chose que des fruits de uru[1], maladroitement rôtis, et, dans des vases transparents, qu’il savait fragiles, une boisson rouge semblable, pour ses vertus excitantes, au áva piritané. Il enveloppa les maigres offrandes d’un regard commisérateur : — « Est-ce là tout le repas du dieu ? » La foule s’agitait en ricanant. Des murmures dépités grondèrent. On ne pouvait croire à une telle misère, ou bien à une telle avarice ! Haamanihi, de nouveau, s’offrit à suppléer à cette indigence qu’il sentait compromettre fort le prestige étranger. Noté s’irrita :

— « Qu’avons-nous besoin de nourriture grossière et de remplir nos entrailles, comme vous dites, nous auxquels le mets de l’esprit est réservé ! » Puis, debout au milieu des autres, il prit en ses mains le fruit de uru, changea sa figure, leva les paupières et considéra le toit du faré. — Était-ce la coutume des inspirés dans son pays ? Enfin il prononça :

— « Iésu prit du pain, et après avoir rendu grâces, il le rompit et le donna aux disciples en disant : Prenez, mangez, ceci est mon corps. Il prit ensuite une coupe, et après avoir rendu grâces il la leur donna en disant : Buvez ceci tous, car ceci est mon sang, le sang de l’alliance qui est répandu… »

— « E aha ra ! » interrompit le grand-prêtre qui tressaillit d’envie : Voilà donc le rite ! Voilà donc aussi le mot à dire pour rassasier l’attente de la foule. Ces maigres offrandes n’étaient point le repas du dieu, mais au contraire le simulacre de ce dieu, et peut-être… l’atua lui-même, offert à l’homme afin de lui communiquer des forces divines ! Le vieillard Téaé s’était changé en arbre, jadis, pour apaiser la faim dans l’île : le dieu Piritané se changeait en fruit et en boisson rouge pour aider à ses disciples : quoi de plus artificieux ! Haamanihi tourna vers les impatients un visage émerveillé, et désignant les hommes à peaux blêmes : — « Ceux-là vont manger leur dieu ! » Tout aussitôt, il réclama sa part du festin.

Tous y voulurent participer. Des transfuges, convaincus de sacrilèges ; des haèré-po tarés de négligences et d’oublis ; des échappés de rives malfaisantes et toute la racaille foraine abandonnée sur Tahiti par des pirogues importunes ; tous ceux-là, cassant les cordes, se ruèrent au milieu de manants, de porte-idoles, de messagers et de pêcheurs, et entourèrent les Piritané. Les uns comptaient bien retirer du rite plus de ruse, de forces et de chance ; d’autres, guérir certains maux inconcevables. Des femmes qui désiraient la stérilité s’approchèrent aussi puisqu’on ne les pourchassait plus. Un faux inspiré de la terre Hitia s’acharna par-dessus les autres : ses rivaux triomphaient, qui recevaient dans leurs ventres les souffles de dieux impalpables : que serait-ce donc, s’il se nourrissait, lui, de ce divin mets visible ! — Les voix se réunirent : « Manger le dieu ! manger le dieu ! » Sous la poussée, les poteaux du faré craquèrent.

Or, voici que le Piritané, bien que généreux par coutume, refusa rudement à tous. Il s’efforçait, dessus le tumulte, de faire entendre ceci : l’on ne mangeait pas l’atua ! Non ! Non ! — il hurlait ces mots en secouant la tête avec violence : mais on partageait le fruit « en mémoire du Seigneur »… plus tard, quand ils sauraient… eux aussi, eux tous viendraient se joindre… — Désormais, quoi qu’il pût dire, la foule, déçue, n’admirait plus son discours.

Entre eux, cependant, parmi les cris à peine tombés, les étrangers mâchaient leur petite nourriture. On les vit ensuite porter aux lèvres les coupes de boisson rougeâtre : on s’attendait à quelque prodige : tout demeurait calme. Ils se repaissaient, d’ailleurs, sans aucune avidité ; sans exprimer la satisfaction de leurs entrailles ni le contentement de leurs maigres appétits. On méprisa : des chants grêles et désagréables, de sombres vêtements étroits, la présence impure des femmes, et, pour issue, le piteux festin ? Non ! le dieu n’était pas descendu ! Le dieu ne pouvait pas descendre à l’appel d’aussi piètres inspirés ; et il s’irritait, sans doute, dans son ciel… Haamanihi redouta son ressentiment, et il dépêcha deux serviteurs vers le maraè tout proche : si les Piritané ridiculisaient de la sorte leur Iésu, lui du moins, qui s’en déclarait déjà le disciple, l’honorerait en toute dignité. Les deux manants prirent leur course et disparurent dans les broussailles.

Les hommes blêmes se remirent à chanter. Mais l’assemblée s’en détourna : à quoi bon louanger un dieu si peu magnifique ? Sur le rivage sans écho se dispersaient pauvrement les sons de leur himéné domptés par d’autres sonorités saintes, majestueuses et fortes : voix du vent dans les branches sifflantes ; voix du récif hurlant au large. Soudain reparurent les serviteurs d’Haamanihi. Ils balançaient un grand fardeau vêtu de feuilles :

— « Pour moi », dit le sacrificateur, « voici mon offrande à Iésu-Kérito. Qu’il me donne, en retour, ma terre Raïatéa. » Il éparpilla les branches : un cadavre parut ; la face était verte et on avait brisé le crâne, à coups de massue. Fier de sa générosité, le prêtre de Oro attendait, dans la bouche des étrangers, des paroles flatteuses.

Mais ils s’agitèrent, sans plus. Noté considérait avec effroi l’homme mort, et ne semblait se soucier de présenter l’offrande. Haamanihi s’impatienta, jeta des ordres, et les porteurs-de-victimes, soulevant à deux le cadavre, le balancèrent un instant, bras tendus, plus haut que les têtes. Le corps tomba sur les tréteaux ; la face branla, pendit en arrière. Haamanihi porta la main pour accomplir les gestes sacrés…

— « Malheureux ! malheureux ! » pleurait le Piritané, balbutiant comme un enfant épouvanté. Ses compagnons, et même les femmes, s’enhardissaient, entouraient le sacrificateur, criaient, le suppliaient de ne point troubler leur prière. Haamanihi, indigné enfin, s’ébroua de ces hommes avares : quoi donc, ils possédaient un dieu fort et bienveillant, et c’étaient là les seuls aliments présentés ! Mais lui, prêtre du rang septième et Arii des îles sacrées, des îles respectueuses de tous les atua, il voulait rendre au dieu nouveau, apporté de l’autre face de la mer, un hommage sans pareil. — Sa voix épanouie couvrit les gloussements étrangers. Son front et ses épaules surpassaient leurs petites statures. Il arracha l’œil droit de la victime, et, s’évadant hors du faré délabré, se leva vers les nuages, criant de toute sa poitrine, afin que le dieu comprît, qui planait au firmament :

— « Ô nouvel atua, Iésu-Kérito, fils du grand dieu Iéhova, le prêtre de Oro t’accueille en ses terres. Pour bienvenue, il t’offre cet œil d’homme, nourriture divine, en aliment pour toi. Qu’il te plaise, désormais, au ciel Tahiti ! »

Les autres se lamentaient de plus belle, disant qu’on insultait leur dieu. Noté soupira, comme empli de regrets : — « Trop de hâte ! Ces gens ne pouvaient comprendre… ils ont profané ton nom, Kérito, et la mémoire de ton sacrifice. » Ses compagnons voulurent chanter encore. Leurs maigres voix irritées soufflaient faiblement. La foule avait disparu. Haamanihi marchait à grands pas vers la montagne. Seuls demeuraient les porteurs d’offrande, veillant comme il convient sur la victime, avant qu’on la jetât au charnier.

Lassées les premières, les femmes blêmes se mirent à soupirer. Elles apitoyaient : leurs vêtements incommodes, effrangés par les broussailles, salis de terre rouge, étaient indignes d’épouses de prêtres. Elles ne les dépouillaient jamais, de nuit, ou de jour, non plus qu’elles ne lavaient leurs membres, ni peignaient leurs chevelures poussiéreuses. Même l’usage du monoï onctueux leur semblait indifférent. Vraiment, elles et leurs tané figuraient d’assez pauvres hôtes pour la terre Tahiti.

Ils murmuraient :

— « Le fils du dieu pardonna à ses bourreaux ; pardonne encore à ces hommes injustes ; car ils ne savent point ce qu’ils font…

— Hiè ! la faiblesse même ! » se dirent les deux porteurs d’offrandes ; et, détournant l’oreille, ils écoutèrent dans le lointain : des rumeurs s’exhalaient du flanc de la montagne, au large de l’eau Punaáru, et bruissaient, confuses comme le bourdonnement de la mer éloignée. Elles descendaient les vallées par ce chemin familier de la brise terrestre. Elles enflèrent jusqu’à s’épandre sur la plage. On pressentait la marche d’une foule en triomphe. Et l’on entendait :

« Par les terres, et par les routes des eaux, nous allons en maîtres ;
en maîtres de joie, en maîtres de vie… »

Une inquiétude sembla lever parmi les Piritané :

— « Ne permets pas, Seigneur, que ta parole soit étouffée par le tumulte des méchants, ni que ton nom… » Au loin reprit :

« Nous allons en maîtres ;
en maîtres de joie, en maîtres de vie ;
en maîtres de volupté ! Aüé ! E ! »

Cela sonnait gaîment par-dessus la voix du récif, par-dessus les gosiers tremblants qui gémissaient :

— « Seigneur, délivre-nous des hommes impies ! — Préserve-nous des hommes violents — qui méditent de mauvais desseins dans leurs cœurs ! »

Les arrivants, plus proches :

« Viennent les temps des sécheresses,
nos provendes sont enfouies.
Viennent les temps abreuvés,
nos femmes sont grasses ! »

Les étrangers, une dernière fois, supplièrent. Mais nul ne les entendit : car le grand péhé des fêtes, autour d’eux, éclatait sans entraves. Des taillis tout proches irruaient un grand nombre de gens affairés, aux yeux brillants, aux gestes prompts. C’étaient les serviteurs des Douze. Ils se hâtaient pour le départ, et préparaient ces rites que réclame chaque en-allée solennelle vers les îles amies ; autour d’eux : les gardiens-d’images, les desservants, les haèré-po et les sonneurs de conques. Tous, et leurs maîtres, débarqués, voici deux lunaisons, et gavés d’offrandes, et nourris de plaisirs, s’en retournaient vers la terre maîtresse. La foule vagabonde, attirée par les chants comme les poissons par la nacre miroitante, acclamait les survenants, — dans l’espoir, enfin, de véritables largesses. Puis les conques sonnèrent tout près des oreilles, annonçant les Arioï du septième rang.

Ils parurent, les Douze à la Jambe-tatouée. Ceinturés du maro blanc sacerdotal, poudrés de safran, ils marchaient, peints de jaune, dans le soleil jaune qui ruisselait sur leurs peaux onctueuses. Leurs immobiles et paisibles regards contemplaient la mer-extérieure ; des souffles passaient dans leurs cheveux luisants, et remuaient, sur leurs fronts, d’impalpables tatu. Leurs poitrines, énormes comme il convient aux puissants, vibraient de liesse et de force en jetant des paroles cadencées. Entourés de leurs femmes peintes, — les divines Ornées-pour-plaire, aux belles cuisses, aux dents luisantes comme les dents vives des atua-requins, — les maîtres figuraient douze fils voluptueux de Oro, descendus sur le mont Pahia pour se mêler aux mortels.

Ils passaient lentement, certains de leur sérénité. Autour de leurs ombres, invisibles mais formels, les esprits de la paix et du jouir peuplaient le vent environnant. Les atua glissaient dans leurs haleines ; illuminaient leurs yeux, gonflaient leurs muscles et parlaient en leurs bouches. Joyeux et forts, en pouvoir de toutes les sagesses, ils promenaient à travers les îles leurs troupes fêteuse et magnifiaient les dieux de vie en parant leurs vies mêmes de tous les jeux du corps, de toutes les splendeurs, de toutes les voluptés.

Devant le torrent triomphal, les étrangers miséreux avaient disparu. Au premier remous, leur faré-de-prières, chavirant, sombrait comme une pirogue disloquée. On le piétina. Les bambous craquaient sous les larges foulées, et la frêle charpente éclatait comme des côtes d’enfant. En pièces, le faré ! En fuite les nouveaux-parleurs ! qu’avaient-ils donc annoncé de profitable : qu’un dieu, quelque part dans les autres ciels, s’occupait à sauveter les hommes, mais les hommes, surtout les vivants maori, n’étaient point si pitoyables qu’il fallût s’inquiéter de leur sort, et le déplorer… En fuite ! En fuite ! l’autre dieu, le subtil et lumineux Oro resplendirait désormais sans contrainte : car, avec les étrangers aux gestes ridicules, l’atua Kérito, sans doute, s’était à jamais évanoui.

Alors la joie grandit : les chants se dispersaient, les rythmes se mêlaient, les cris sautaient hors des gosiers. Des lueurs éclataient dans les luisantes prunelles, et les paupières, comme des bouches épanouies, souriaient. Parfois, dans la mêlée splendide, passait, d’une tête à l’autre, un même frémissement, et toutes les têtes, ensemble, se levaient pour clamer un grand cri d’allégresse. Dans les âmes légères, illuminées par l’esprit du áva, ne surgissaient que des pensers alertes et des désirs savoureux. À travers les visages pénétraient, jusqu’au fond des poitrines, les formes familières des monts, le grand arc du corail, la couleur de la mer, et la limpidité des favorables firmaments. Les brasiers, invisibles dans le jour, exhalaient une vapeur ondoyante à travers quoi palpitaient aux yeux la montagne, les hommes, les arbres. Le sable dansait en tourbillons étincelants. Et le corail, la mer, les firmaments, les brasiers et le sable, n’étaient que la demeure triomphale façonnée et parée pour le plaisir des maîtres-heureux.

Car tout est matière, sous le ciel Tahiti, à jouissances, à délices : les Arioï s’en vont ? — En fête pour les adieux. Ils reviennent pour la saison des pluies ? — En fête pour leur revenue. Oro s’éloigne ? — Merci au dieu fécondant, dispensateur des fruits nourriciers. Oro se rapproche ? — Maéva ! pour le Resplendissant qui reprend sa tâche. Une guerre se lève ? — joie de se battre, d’épouvanter l’ennemi, de fuir avec adresse, d’échapper aux meurtrissures, de raconter de beaux exploits. Les combats finissent ? — joie de se réconcilier. Tous ces plaisirs naissaient au hasard des saisons, des êtres ou des dieux, d’eux-mêmes ; s’épandaient sans effort ; s’étendaient sans mesure : sève dans les muscles ; fraîcheur dans l’eau vive ; moelleux des chevelures luisantes ; paix du sommeil alangui de áva ; ivresse, enfin, des parlers admirables… Les étrangers, — où donc se vautraient-ils, — prétendaient se nourrir de leurs dieux ? Mais sous ce firmament, ici, les hommes maori proclament ne manger que du bonheur.

Un tumulte soudain remplit la vallée où sommeillait, paisible sous le ciel des sécheresses, la grande eau Punaáru. Les broussailles s’ouvrirent, crevées par des guerriers qui, pour surprendre leurs adversaires avaient choisi des sentiers imprévus. Ils bondirent sur la plage.

Les douze Maîtres demeuraient paisibles. Leur quiétude n’est point de celles dont un combat décide, et le tapu vigilant qui défend leurs membres sacrés vaut plus qu’une ceinture de pieux et de terre. — Mais la tourbe des riverains s’agitait, inquiète, hargneuse déjà. Ils couraient à la manière des crabes méfiants qui cherchent des abris. Les survenants furent vite reconnus : c’étaient les gens de Pomaré. À qui donc en voulaient-ils ? Car Atahuru, jusqu’à ce jour, s’était montré favorable au chef ! mais Pomaré n’était rien autre en vérité que le voleur de la terre Paré, l’homme au teint noir, aux lèvres grosses, le manant privé d’ancêtres, l’échappé des îles basses, des îles soumises ! — Les maîtres, en riant, contemplaient la mêlée. On hurlait :

« Éclate le tonnerre sur les montagnes hautes !
Tout s’ébranle, tout brille,
Tout se bat ! »

Les mots, passant dans les gorges frénétiques, et par des lèvres qui grimaçaient épouvantablement, semblaient des armes plus meurtrières que les haches de jade : des armes tueuses de courages. Pourtant ces menaces n’effleuraient point le calme esprit des Douze, non plus que ne touchaient leurs peaux les cailloux lancés par les frondeurs et qui rebondissaient en claquant autour d’eux sur le sol. Ils écoutaient. Ils entendirent :

« Ce sont les appels des vainqueurs, et les cris des mourants.
Qui restera pour la cérémonie des morts ? »

Et derrière les taillis écrasés, hors de la lutte, les maîtres entrevirent un homme rapide courant à toutes jambes vers le maraè, où, plus haut que l’autel, surgissaient le Poteau et les Plumes. Trois degrés, trois bonds. Sa main se hissa vers le signe protecteur. Les riverains frémirent : on s’emparait du dieu : Pomaré leur volait le dieu ! Ils se ruèrent sur le ravisseur, qui, déjà cramponné au poteau, arrachait les plumes à foison, au hasard. En même temps, sous l’assaut furieux, les quatre piliers de l’autel cassaient comme des mâts de pahi, par grand vent : et le poteau sacré, les simulacres, les Plumes, le voleur et ceux qu’ils dépouillaient vinrent s’écrouler sur les dalles.

Mais qu’importaient aux Maîtres ces luttes de manants conduites par un autre manant ; ces rapts inutiles, ces ruses et toutes ces frénésies, quand eux-mêmes, dans leurs îles sacrées, possédaient, sans querelles, des terres, des femmes, et la faveur des dieux ! Ils suivaient donc à peine du regard, l’homme éperdu Pomaré, fuyant, crispé sur les plumes, vers ses pirogues prêtes à bondir. Ses halètements précipités battaient leurs oreilles sans pénétrer leurs entrailles : lentement, les Douze tournaient leurs calmes visages vers la mer impassible comme eux.

Ils attendaient le déclin de Oro, et que la nuit descendue, laissant monter les étoiles, donnât à leur course les guides familiers sur les chemins des flots. Le dieu lumineux tombait au large du récif dans les eaux extérieures. Avec lui s’enfuyaient ces nuées accrochées aux crêtes ; et le sommet acéré du mont que l’on dit sa demeure brillante, l’Orohéna triomphal, s’aiguisait dans le ciel limpide. Le creux des versants, les vallées broussailleuses, le chemin des eaux frémissantes et tous les replis de la terre se remplissaient d’ombres et d’esprits ténébreux. Les membres frissonnaient dans l’air affraichi. Le vent devint plus impalpable. Les montagnes respiraient d’un souffle inaperçu. De la colline, un attardé lançait encore le cri-à-faire-peur : « Qui restera pour la cérémonie des morts ? » Et dans les taillis, des guerriers maladroits, la poitrine ouverte, achevaient de mourir en sifflant et en râlant. Ils se turent. Sur la plage rassérénée commença de couler indéfiniment la caresse lente des nuits. Elle emportait au large, vers les eaux crépusculaires, les voix dernières du tumulte : ainsi, chaque soir, depuis que respiraient les hommes, l’île soufflait sur eux son haleine, ses parfums, et l’apaisement détendu de leurs désirs-de-jour.

Les Maîtres, une fois encore, acceptaient le repas des adieux. Des serviteurs attentifs présentaient à leurs bouches des mets surabondants, et leurs nombreuses épouses, habiles à tous les plaisirs, dansaient avec ces rythmes qui éveillent l’amour et sont pour les yeux des caresses. Les Douze regardaient et mangeaient. Le peuple d’Atahuru, revenu de ses émois, oublieux déjà du rapt accompli, admirait la puissance de ces nobles voyageurs, la majesté de leur appétit, l’ampleur de leur soif, la beauté du festin. C’étaient vraiment des Maîtres-de-jouissance : nuls liens, nuls soucis, nulles angoisses. Les manants maigres, inquiets parfois sur leur propre pâture, sentaient, à les considérer, leurs propres désirs satisfaits. Que figuraient, auprès d’eux, les sordides étrangers, les hommes blêmes aux appétits de boucs, aux démarches de crabes, aux voix de filles impubères ! Si jamais il s’imposait de suivre des chefs, mieux valait, certes, s’abandonner à ces conducteurs de fêtes, les Arioï beaux-parleurs, beaux mangeurs, robustes époux ; en toutes choses, admirables et forts !

Un à un surgissaient les astres directeurs. Taürua levait sur la mer son petit visage brillant, et si radieux que le reflet dans l’eau jouait le reflet de la lumière Hina. Le départ était libre, et ouvertes les routes dans la nuit. Des centaines de serviteurs se hâtaient autour des pirogues. Les plus grandes, à flot déjà, vacillaient sous le fardeau de leurs quatre-vingts rameurs. D’autres, moins lourdes, abritées sous les très longs faré bâtis à leur mesure, sortaient de ces demeures terrestres. Sous la poussée des fortes épaules, elles glissaient vivement sur le sable, vers les eaux ; les pilotes grimpaient sur les plates-formes et considéraient les étoiles. Les chefs de nage, une perche à la main, haranguaient les pagayeurs. Les banderoles de fête claquaient doucement, invisibles, et bruissaient parmi les feuillages enlacés de l’aüté qui célèbre les départs, les rend propices et pompeux.

Les maîtres se comptèrent : l’un manquait : où donc Haaminihi ? Il avait, en même temps que les petits étrangers ses amis, disparu devant le torrent de fête : qu’il reste avec ses nouveaux compagnons ! Et Paofaï, dont la jambe tatouée illustrait le rang, vint prendre sa place au cortège, et marcha, parmi les Douze, vers la mer accueillante. Il remuait d’inexprimables craintes. Certes, quand les Arioï, en survenant, avaient dépouillé la rive de ces Piritané maléficieux, son orgueil de prêtre inspiré triomphait dans sa poitrine ! — Mais maintenant il redoutait des revanches : et pour les conjurer, il partait vers les pays originels, vers Havaï-i[2] dont Raïatéa, l’île aux Savoirs-nombreux, faisait la première étape. — Voici qu’un homme furtif lui parlait dans l’ombre, à voix basse. Paofaï reconnut le haèré-po coupable, Térii au grand-parler dont le nom se disait maintenant « qui Perdit les mots » mais que des gens proclamaient toujours « Disparu avec Prodige ». Paofaï se souvint que c’était là son disciple, peut-être son fils : il le cacha parmi les pagayeurs. Courbés sur la mer, tous se tendaient vers le signal :

— « A hoé ! » hurla le chef des pilotes. Les mille pagaies crevèrent l’eau. Les coques bondirent. D’innombrables torches incendièrent le vent. Un cri leva, s’étendit, enfla : le cri d’en-allée, l’appel-au-départ des heureux, pour d’autres joies encore et vers d’autres voluptés. La clameur immense couvrit toute la mer, mangea la voix du récif, s’épandit sur la plage houleuse, se gonfla de beaux adieux retentissants, emplit tout le dessous du ciel, et, se ruant par les brèches des vallées, vint retentir et tonner jusqu’au ventre de l’île. — L’île s’éjouit dans ses entrailles vertes.



  1. Arbre-à pain.
  2. Savaï, des îles Samoa.