Les Immémoriaux/3/L’Ignorant

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G. Crès. (p. 171-204).

TROISIÈME PARTIE

L’IGNORANT

Le navire laissa tomber son lourd crochet de fer dans l’eau calme ; fit tête, en raidissant son câble, tourna sur lui-même et se tint immobile. Rassemblés sur le pont, pressés dans les agrès et nombreux même au bout du mât incliné qui surplombe la proue, les étrangers contemplaient gaîment la rade emplie de soleil, de silence et de petits souffles parfumés. Pour tous ces matelots coureurs des mers, pêcheurs de nacre ou chasseurs de baleines, les îles Tahiti recèlent d’inconcevables délices et de tels charmes singuliers, qu’à les dire, les voix tremblotent en se faisant douces, pendant que les yeux clignent de plaisir. Ces gens pleurent à s’en aller, ils annoncent leur retour, et, le plus souvent, ne reparaissent pas. — Térii ne s’étonnait plus de ces divers sentiments, inévitables chez tous les hommes à peau blême. Il en avait tant approché, durant ces vingt années d’aventures ! — jusqu’à parler deux ou trois parmi leurs principaux langages… Et décidément il tenait leurs âmes pour inégales, incertaines et capricieuses autant que ces petites souffles indécis qui jouaient, en ce matin-là, sur la baie Papéété.

Lui-même considérait le rivage d’un regard familier, se répétant, avec une joie des lèvres, les noms des vallées, des îlots sur le récif, des crêtes et des eaux courantes. Puis ramenant autour de lui ses yeux, il s’étonna que pas une pirogue n’accourût, chargée de feuillages, de présents et de femmes, pour la bienvenue aux arrivants. Cependant la rade et la rive semblaient, aussi bien que jadis, habitables et peuplées : les pahi de haute mer dormaient en grand nombre sur la grève, et des faré blancs, d’un aspect imprévu, affirmaient une assemblée nombreuse de riverains. — Nul ne se montrait, hormis deux enfants qui passaient au bord de l’eau, et une femme singulière que l’on pouvait croire habillée de vêtements étrangers. Doutant de ce qu’il apercevait, Térii s’empressa de gagner la terre.

Personne encore, pour l’accueillir. De chaque faré blanc sortait seulement un murmure monotone où l’on reconnaissait peut-être un récit de haèré-po, et les noms d’une série d’aïeux. Le voyageur entra au hasard… — Certes, c’était bien là ses anciens fétii de la terre Paré ! Mais quelle déconvenue à voir leurs nouveaux accoutrements. — Ha ! que faisaient-ils donc, assis, graves, silencieux, moins un seul, — et Térii le fixa longuement — moins un seul qui discourait en consultant des signes-parleurs peints sur une étoffe blanche… La joie ressaisit l’arrivant qui, malgré lui, lança l’appel :

— « Aroha ! Aroha-nui pour vous tous ! » Et, s’approchant du vieux compagnon Roométua té Mataüté, — qu’il reconnaissait à l’improviste — il voulut, en grande amitié, frotter son nez contre le sien.

L’autre se déroba, le visage sévère. Les gens ricanaient à l’entour. Roométua, se levant, prit Térii dans ses bras et lui colla ses lèvres sur la joue. Il dit ensuite avec un air réservé :

— « Que tu vives en notre seigneur Iésu-Kérito. Et comment cela va-t-il, avec toi ? »

Térii le traita en lui-même d’homme vraiment ridicule à simuler des façons étrangères. Mais toute l’assemblée reprit :

— « Que tu vives en notre seigneur Iésu-Kérito, le vrai dieu.

— Aué ! » gronda Térii, stupéfait d’un tel souhait. On lui fit place. Il s’assit, écoutant le discoureur.

« Les fils de Iakoba étaient au nombre de douze :

» De la femme Lia, le premier-né Réubéna, et Siméona, et Lévi, et Isakara, Ioséfa et Béniamina… »

— « C’est bien là une histoire d’aïeux, » pensa l’arrivant. Mais les noms lui restaient obscurs. D’ailleurs, celui qui parlait n’était point haèré-po, et il parlait fort mal. Térii s’impatienta :

— « Quoi de nouveau dans la terre Paré ?

— Tais-toi », répondit-on, « nous prions le seigneur. » Le récit monotone s’étendit interminablement. Enfin, l’inhabile orateur, repliant les feuilles blanches, dit avec gravité un mot inconnu : « Amené », et s’arrêta.

Déçu par un accueil aussi morne, Térii hésitait et cherchait ses pensers. Pourquoi ne l’avoir point salué de cette bienvenue bruyante et enthousiaste réservée aux grands retours dans un faré d’amis ? Certes, on n’avait point perdu la mémoire : on lui tenait rigueur de sa très ancienne faute, sur la pierre-du-récitant… Ou peut-être, de défaire tout le renom du prodige en réapparaissant fort mal à propos, dans un corps d’homme vieilli ! — Il interpella : Tinomoé, le porte-idoles, et Hurupa tané, qui creusait de si belles pirogues. Ainsi montrerait-il combien fort son souvenir malgré la longue et rude absence. Nul ne prit garde. Ils semblaient sourds comme des tii aux oreilles de bois, ou inattentifs. Et Roométua voulut bien expliquer :

— « Mon nom n’est plus Roométua, mais Samuéla. Et voici Iakoba tané ; et l’autre, c’est Ioané… Et toi, n’as-tu pas changé de nom aussi ? »

Térii acceptait volontiers que l’on changeât de nom en même temps que de pays ; voire, d’une vallée à une autre vallée. Lui-même, depuis son départ, avait, d’île en île, répondu à plus de douze vocables divers. Mais les mots entendus apparaissaient inhabituels ; à coup sûr, étrangers. Il répéta : — « Iakoba… » et rit au mouvement de ses lèvres.

— « Roométua, c’était un bien vilain nom, » continuait le discoureur, « un nom digne des temps ignorants ! » Il redit avec satisfaction : — « Samuéla… » et récita complaisamment :

« Dormait Elkana près de son épouse Anna vahiné : et l’Éternel se souvint de cette femme. — Et il arriva qu’après une suite de jours, Anna vahiné conçut et enfanta un fils qu’elle appela « Samuéla », parce qu’elle l’avait « réclamé au seigneur. »

Térii n’osait point demander à comprendre. Il hasarda : — « Et vous parlez souvent ainsi, en suivant des yeux les feuilles blanches ?

— Oui. Quatre fois par lunaisons, durant tout le jour du Seigneur. En plus, chaque nuit et chaque matin même.

— Mais pourquoi les femmes, au lieu d’écouter, n’ont-elles pas, tout d’abord, préparé le cochon pour le fétii qui revient ? J’ai faim, et je ne vois pas de fumée… »

On lui apprit que durant le jour du Seigneur, il est interdit de faire usage des mains, sauf en l’honneur de l’atua, le dieu ayant défendu : « Vous n’allumerez point de feu dans aucune de vos demeures, le jour du sabbat ». D’ailleurs voici que le soleil montait. Il fallait se rendre sans tarder au faré-de-prières, le grand faré blanc que le voyageur avait entrevu sur la rive, sans doute.

Térii s’étonnait à chaque réponse. Surtout il rit très fort quand une fille entra, vêtue de même que la femme entrevue déjà sur la plage : la poitrine cachée d’étoffes blanches, les pieds entourés de peau de chèvre. Malgré ces défroques étrangères, elle n’apparaissait point déplaisante, et Térii déclara, comme cela est bon à dire en pareille occurrence, qu’il dormirait volontiers avec elle. Les autres sifflèrent de mécontentement, ainsi que des gens offensés ; et la fille même feignit une surprise. — Pourquoi ? — L’homme qui avait récité les noms d’ancêtres, se récria :

— « La honte même ! pour une telle parole jetée ce jour-ci ! » Il ajouta d’autres mots obscurs, tels que : « sauvage » et surtout : « ignorant ».

Térii quitta ces gens qui décidément lui devenaient singuliers.

Il répéta pour lui-même : « Ce jour est le jour du Seigneur… » et soudain, à travers tant de lunaisons passées, lui revint à la mémoire cette réponse équivoque de l’homme au nouveau-parler, devant la rive Atahuru ; — l’homme se prétendait fils d’un certain dieu assez ignoré, Iésu Kérito, et il avait dit de même : « Ce jour est le jour du Seigneur ». Là-dessus, Térii se souvenait de chants mornes, de vêtements sombres et de maléfices échangés. — Hiè ! le dieu que ses fétii honoraient maintenant d’un air si contraint, était-ce encore le même atua ? Où donc ses sacrificateurs, et ses images, et les maraè de son rite ?

Cependant, Samuéla, ayant rejoint le voyageur, le pressait de marcher, disant : — « Allons ensemble au grand faré-de-prières. » D’autres compagnons suivaient la même route, et tout ce cortège était surprenant : les hommes avançaient avec peine, le torse empêtré dans une étoffe noire qui serrait aussi leurs jambes et retenait leur allure. Des filles cheminaient pesamment, le visage penché. Elles traînaient chaque pas, comme si les morceaux de peau de chèvre qui leur entouraient les pieds eussent levé dix haches de pierre.

— « Elles semblent bien tristes », remarqua Térii. « Tous les gens semblent bien tristes aujourd’hui. S’ils regrettent un mort, ou de nombreux guerriers disparus, qu’ils se lamentent du moins très haut, en criant et en se coupant la figure. Il n’est pas bon de garder ses peines au fond des entrailles. Où vont-ils, Samuéla ?

— Ils vont, comme nous, au faré-de-prières, pour chanter les louanges du Seigneur. Ceci est un jour de fête que l’on nomme Pénétékoté. » Térii, dès lors, se souvint plus profondément de cet atua sorti du pahi Piritané, avec trente serviteurs principaux, et des femmes, voici un long temps ! Il se souvint, comprit, et il arrêta ses paroles ; et une angoisse pesait sur lui-même, aussi.

On approchait du grand faré blanc. Les disciples de Kérito s’empressaient à l’entour, et si nombreux, qu’il semblait fou de les y voir tous abrités à la fois. Mais, levant les yeux, Térii reconnut l’énormité de la bâtisse. Samuéla devinait dans le regard de l’arrivant une admiration étonnée. Pour l’accroître, il récita :

— « Cinq cents pas en marchant de ce côté. Quarante par là. La toiture est portée par tente-six gros piliers ronds. Les murailles en ont deux cent quatre-vingts, mais plus petits. Tu verras cent trente-trois ouvertures pour regarder, appelées fenêtres, et vingt-neuf autres pour entrer, appelées portes. » Térii n’écoutait plus dans sa hâte à prendre place. La fête, — si l’on pouvait dire ainsi ! — commençait. Les chants montaient, desséchés, sur des rythmes maigres.

Samuéla, qui ne semblait rien ignorer des coutumes nouvelles, s’assit, non pas au ras du sol, mais très haut, les jambes à demi détendues, sur de longues planches incommodes. Térii l’imita, tout en promenant curieusement ses regards sur la troupe des épaules, toutes vêtues d’étoffes sombres. Il s’en levait une lourde gêne : les bras forçaient l’étoffe ; les dos bombaient ; on ne soufflait qu’avec mesure. — Néanmoins, malgré la liberté plaisante de son haleine et de ses membres, Térii ressentit une honte imprévue. Il admira ses fétii pour la gravité de leur maintien nouveau, la dignité de leurs attitudes : les figures, derrière lui, transpiraient la sueur et l’orgueil.

Les chants se turent. Un Piritané fatigué, semblable pour les gestes et la voix aux anciens prêtres de Kérito, mais vieux, et la chevelure envolée, monta sur une sorte d’autel-pour-discourir. — Il s’en trouvait trois dans le grand faré, et si distants, que trois orateurs, criant à la fois, ne se fussent même pas enchevêtrés. L’étranger tourna rapidement quelques feuillets chargés de signes, — ne savait-on plus parler sans y avoir interminablement recours ? — et recommença :

« Et il rassembla ses douze disciples, leur donnant pouvoir sur les mauvais esprits afin qu’ils pussent les chasser, et guérir toute langueur et toute infirmité… »

— « Histoire de sorciers, de tii, ou de prêtres guérisseurs », songea Térii. Lui-même guérissait autrefois. L’autre poursuivait :

« Voici les noms des douze disciples. Le premier : Timona, que l’on dit Pétéro, et Anédéréa, son frère. — Iakoba, fils de Téhédaïo, et Ioane son frère ; Filipa, et Barotoloméo, Toma et Mataïo… »

Douze disciples : l’atua Kérito s’était peut-être souvenu, dans le choix de ce nombre, des douze maîtres Arioï, élus par le grand dieu Oro ! Térii s’intrigua de cette ressemblance. Il soupçonna que si les hommes diffèrent entre eux par le langage, la couleur de leurs peaux, les armes et quelques coutumes, leurs dieux n’en sont pas moins tous fétii.

Le dénombrement des disciples s’étendait : l’arrivant, depuis le matin même, connaissait que les gens, quand ils discourent au moyen de feuillets, ne s’arrêtent pas volontiers. Pour se donner patience, il considéra de nouveau l’assemblée. Les femmes, reléguées toutes ensemble hors du contact des hommes, — voici qui paraissait digne, enfin ! — avaient, sitôt entrées, lissé leurs cheveux, frotté leurs paupières et leur nez, et soigneusement étalé près d’elles les plis du long vêtement noir qui s’emmêlait à leurs jambes. Elles tinrent, durant un premier temps, leur immobilité, et feignirent d’observer l’orateur dont la voix bourdonnait sans répit. — S’imaginait-il donc égaler, même aux oreilles des filles, ces beaux parleurs des autres lunaisons passées ? Les plus jeunes se détournaient vite pour causer entre elles, à mots entrecoupés, du coin des lèvres. Mais leurs visages restaient apparemment attentifs. De légers cris s’étouffaient sous des rires confus. Çà et là, des enfants s’étiraient, se levaient et couraient par jeu. Térii les eût joyeusement imités, car cette insupportable posture lui engourdissait les cuisses. Il hasarda vers son voisin :

— « Est-ce la coutume de parler si longtemps sans danser et sans nourriture ? »

Samuéla ne répondit. Il avait abaissé les paupières et respirait avec cette haleine ralentie du sommeil calme et confortable. Mais Térii admira combien le torse du fétii demeurait droit, son visage tendu, et comment toute sa personne figurait un écouteur obstiné, malgré l’importunité du discours. Que n’allait-il plutôt s’étendre sur des nattes fraîches ! — Un bruit, une lutte de voix assourdies, sous l’une des portes : des gens armés de bâtons rudoyaient quatre jeunes hommes en colère, qui, n’osant crier, chuchotaient des menaces. On les forçait d’entrer. Ils durent se glisser au milieu des assistants, et feindre le respect. L’orateur étranger, sans s’interrompre, dévisagea les quatre récalcitrants ; et Samuéla, réveillé par le vacarme, expliqua pour Térii que c’était là chose habituelle : les serviteurs de Pomaré, sur son ordre, contraignaient toutes les présences au faré-de-prières.

L’on clabaudait maintenant d’un bout à l’autre de l’assemblée. Les manants aux bâtons bousculaient rudement, çà et là, ceux qu’ils pouvaient surprendre courbés, le dos rond, la nuque branlante : beaucoup d’assistants n’avaient pas l’ingénieuse habileté de Samuéla pour feindre une attention inlassable. Les réveilleurs frappaient au hasard. Ils semblaient des chefs-de-péhé excitant à chanter très fort les gosiers paresseux. — Mais il est plus aisé, songeait Térii, de défiler dix péhé sans faiblir, que d’écouter, sans sommeiller, celui-ci parler toute une heure ! Malgré la volonté de l’arii, malgré les bâtons de ses gens, un engourdissement gagnait toutes les têtes. Samuéla, dont la mâchoire bâillait, désignait même à Térii la forte carrure du chef, balancée comme les autres épaules, d’un geste assoupi, sous les yeux de l’orateur : Pomaré seul avait droit au sommeil.

Le Piritané persistait à bégayer sans entrain les tristes louanges de son dieu, et Térii s’inquiétait sur l’issue du rite. Son ennui croissait avec la hâte d’un appétit non satisfait. Comment s’en irait-il ? — Les gens aux bâtons surveillaient toutes les portes et la présence des chefs, de quelques-uns reconnus pour Arioï, donnait à l’assemblée, malgré tout, une imposante majesté. Il patienta soudain : l’orateur changeait de ton.

Cette fois il se servait du langage tahiti, et il mesurait chaque mot, pour que pas un n’en fût perdu, sans doute : il avertit de ne point oublier les offrandes : ces offrandes promises devant l’assemblée des chefs, en échange des « grands bienfaits reçus déjà du Seigneur ». — À ces paroles, Térii connut quelle différence séparait en vérité des dieux qu’il avait imaginés frères : l’atua Kérito se laissait attendrir jusqu’à dispenser tous ses bienfaits d’avance, cependant que Hiro, Oro et Tané surtout, exigeaient, par la bouche des inspirés, qu’on présentât tout d’abord les dons ou la victime, et ne laissaient aucun répit. Le nouveau maître apparaissait trop confiant aux hommes pour que les hommes rusés ne lui aient déjà tenté quelque bon tour. On pourrait en risquer d’autres, et jouer le dieu ! — Les chants recommençaient. Mais Térii vit enfin la porte libre, et s’enfuit.

Il cheminait sur la plage, longeant avec défiance les nombreux faré nouveaux. Tous étaient vastes et la plupart déserts. Çà et là, des hommes vieux et des malades geignaient, sans force pour suivre leurs fétii, et sans espoir, que, durant ce jour consacré, l’on répondît à leurs plaintes. L’un d’eux s’épouvanta, — car un grand feu conservé malgré les tapu sous un tas de pierres à rôtir, flambait dans l’herbe et menaçait. Il cria vers le passant inattendu. Térii prit pitié du vieil homme et éteignit le feu sous de la terre éparpillée. L’autre dit : — « Je suis content » et ajouta sévèrement : « Mais pourquoi n’es-tu point occupé comme tous ceux qui marchent, à célébrer le Seigneur, dans le faré-de-prières ? » Et le vieillard regardait avec dédain le maro écourté, les épaules nues de Térii qui ne sut point lui répondre et poursuivit ses pas.

La vallée Tipaèrui s’ouvrait dans la montagne. Il marcha près de la rivière en s’égayant à chaque foulée dans l’herbe douce, en goûtant la bonne saveur du sol odorant. Les faré vides n’atteignaient point très haut sur la colline. Il en trouva d’autres, mais ceux-là recouverts de feuilles tressées, avec des parois de bambous à claire-voie. Et Térii, reconnut les dignes usages. Car des fétii, nus comme lui, libres et joyeux autour d’un bon repas, lui criaient le bon accueil :

— « Viens, toi, manger avec nous ! »

Sitôt, il oublia l’étrangeté de son retour.

Comme il redescendait au rivage, voici que l’entoura la foule des gens graves sortis du faré-de-prières, à l’issue du rite.

Par petits groupes, ils croisaient son chemin, échangeant entre eux de brèves paroles, et soucieux semblait-il, de quitter au plus vite leurs imposants costumes de fête. Un homme avait dépouillé les étroits fourreaux dont s’engaînaient ses jambes : il marchait plus librement ainsi. Mais les femmes persistaient à ne vouloir rien dévêtir. Cependant, chacune d’elles, en traversant l’eau Tipaèrui, relevait soigneusement autour de ses hanches les tapa traînantes, et, nue jusqu’aux seins, baignait dans l’eau vive son corps mouillé de sueur. La ruisselante rivière enveloppait les jambes de petites caresses bruissantes. Comme les plis des tapa retombaient à chaque geste, les filles serraient, pour les retenir, le menton contre l’épaule, et riaient toutes, égayées par le baiser de l’eau.

Et voici que plusieurs, apeurées soudain, coururent en s’éclaboussant vers la rive. D’autres, moins promptes, s’accroupissaient au milieu du courant — pour cacher peut-être quelque partie du corps nouvellement frappée de tapu ? — À quoi bon, et d’où leur venait cette alerte ? Un étranger au visage blême, porté sur les épaules d’un fétii complaisant, passait la rivière et jetait de loin des regards envieux — comme ils le font tous — sur les membres nus, polis et doux. N’était-ce que cela ? et en quoi l’œil d’un homme de cette espèce peut-il nuire à la peau des femmes ? Elles feignaient pourtant de fuir comme on fuit la mâchoire d’un requin. Et leur effarement parut à Térii quelque chose d’inimaginable.

Décidément, tout n’était plus que surprise ou même inquiétude, pour lui : ses compagnons, tout d’abord, — ces hommes si proches autrefois de lui-même, — n’avaient rien gardé de leurs usages les plus familiers. Les vêtements couleur de nuit, le silence en un jour qu’on déclarait joyeux et solennel, la morne assemblée sans festins, autour d’une maigre parole, sous une toiture brûlante, et ceci, par-dessus tout : qu’on pût réciter les signes… Ho ! encore : la honte des femmes dévêtues… Tout se bousculait dans l’esprit du voyageur ; et son étonnement égalait celui de ce pilote qui, pour regagner la terre Huahiné, s’en fut tomber sur une autre île, dans un autre firmament ! — Térii se demanda sans gaîté si la terre Tahiti n’avait point, en même temps que de dieux et de prêtres, changé d’habitants ou de ciel ! Il se reprit à errer au hasard, plus indécis que jamais.

— « E Térii ! voici ta femme ! » cria l’obsédant Samuéla, qui survenait à pas pressés. « Voici ta femme et tous les fétii de la terre Papara.

— Quelle femme ? » retourna Térii. Les épouses avaient été nombreuses près de lui, comme les écrevisses dans les herbes des rivières. Et celle-là qui le rejoignait très vite bien qu’elle fût grasse et d’haleine courte, il ne pouvait lui donner un nom… « Aué ! Taümi vahiné ! » se souvint-il enfin, non sans joie. C’était la plus habile à bien tresser les nattes souples.

— Il l’avait fortement battue, la nuit de l’incantation ! Il rit à ce souvenir. Près d’elle il apercevait une fille nubile à peine ; derrière, un homme Piritané. Térii vit tout cela d’un coup d’œil et dit :

— « Aroha ! Taümi no té Vaïrao ».

Elle reprit avec une contenance réservée :

— « Que tu vives, en le vrai dieu ! » Puis elle baisa des lèvres le tané retrouvé, sans même en flairer le visage. Ensuite elle plissa le front, cligna des paupières et parla joyeusement avec des larmes de bienvenue. Elle ne se nommait plus Taümi no té Vaïrao, mais bien « Rébéka ». La fille était sa fille, « Eréna », née pendant la saison où Pomaré le premier, puni par le Seigneur, avait trouvé la mort sans maladie. Enfin, elle prit la main du Piritané, qui montra un visage de jeune homme, des cheveux clairs, des yeux roux timides :

— « C’est mon enfant aussi », dit-elle, « c’est le tané de Eréna. Nous l’appelons « Aüté ».

— Aroha ! » insinua Térii avec une défiance. Et voici que l’étranger prononça :

— « Aroha ! aroha-nui pour toi !

— Elia ! » s’étonna le voyageur, « celui-ci parle comme un haèré-po ! Je suis ton père, moi-même. Où est le faré pour vous tous ? Je vais rester avec vous maintenant. »

Les nouveaux fétii marchaient ensemble vers la mer. Rébéka, malgré son désir, n’interrogeait pas encore l’époux revenu. Elle n’ignorait point que les voyageurs aiment à réserver, pour les raconter à loisir, au long des nuits, les beaux récits aventureux gardés en leur mémoire. Elle nommait seulement, au hasard du chemin, les vieux compagnons rencontrés et commençait des histoires dont bien des paroles demeuraient obscures pour Térii.

Devant eux allaient les jeunes époux. Eréna, de la main et du coude, relevait sa longue tapa blanche que balançaient à chaque pas ses fermes jambes nues. Son bras serrait la taille d’Aüté ; et lui-même, incliné sur elle, caressait ses cheveux luisants. Les doigts courbés rampaient autour de son cou, effleuraient la gorge et la nuque, enfermaient l’épaule ronde, et, se glissant dans l’aisselle, venaient, à travers l’étoffe limpide, presser le versant du sein. Le corps de la fille cambrait sous l’étreinte vers la hanche de l’ami. Ils allaient d’un pas égal, d’un pas unique. Même, l’étranger avait perdu cette déplaisante et dure démarche des hommes qui n’ont point les pieds nus.

Térii les considérait. Aüté, d’une voix priante, implorait : — « Tu n’iras pas… Tu n’iras pas ? »

Eréna riait sans répondre. Il répétait : — « Tu m’as promis de ne plus jamais aller à bord des pahi où l’on danse. Il y a là de vilains hommes que je déteste. Tu n’iras pas ?

— Je ne parlerai pas aux matelots », assura la petite fille. « Je ne quitterai pas mon nouveau père. Je reviendrai très vite. » Aüté la regardait avec tristesse ; sa main pressa plus fort. Elle-même se serrait davantage pour effacer, par la caresse de son corps, la crainte qu’elle sentait confusément couler entre eux. Elle disait aussi de jolis mots familiers inventés tout exprès pour murmurer les choses qu’on aime. Lui restait inquiet :

— « Tu n’iras pas… » La mère survint et reprit les mêmes paroles. Car elle chérissait le jeune homme doux et généreux qui lui prouvait, par le don de belles étoffes neuves, la tendresse portée à Eréna. — Celui-là fâché et perdu, la fille ne trouverait point de tané semblable, parmi les turbulents marins de passage ! Mais, en dépit de tous les efforts, et que l’amant promît une belle plume bleue pour orner le chapeau de fête, Eréna ne convenait point que sa promenade au navire ferait peine, une lourde peine aux entrailles d’Aüté. — Pourquoi réclamait-il ainsi disposer d’elle ? Ses tané tahitiens, indifférents à ses jeux de petite fille, lui demandaient seulement sa présence pour les nuits, et de leur tresser les fibres de fara qui donnent de si jolies nattes. À quoi bon s’occuper du reste et s’inquiéter de ses amusements ? Ces navires étrangers sont toujours pleins de beaucoup d’objets curieux que les marins vous laissent emporter, surtout quand ils sont ivres, en échange de si peu de chose : quelques instants passés près d’eux, dans le ventre du bateau…

Mais voici qu’il pleurait maintenant, son amant chéri ! et c’était une autre affaire : les larmes ne sont bonnes que pour les petites filles, et si l’on peut les entourer de cris, de sanglots, et de certains mots désolés. Au contraire, les hommes blancs affirment n’en verser jamais que malgré eux, et devant un vrai chagrin. Elle eut pitié, cette fois. Elle voulut consoler et dit, tout près de lui : « Pauvre Aüté », et plus bas, d’autres parlers caressants. Il s’apaisa, sourit, et reprit sa marche confiante.

Le soleil montait droit sur les têtes. Il tardait tous de parvenir au faré commun : — « Là-bas devant », montra Samuéla, « au bord de l’eau Tipaèrui, quand elle rejoint la mer. » La foule retardait leurs pas, et se pressait, confuse autant qu’autrefois pour les grandes arrivées. Ces gens venaient des vallées environnantes. Quatre fois par lunaison, après cet espace de sept jours que l’on appelait désormais « semaine », ou encore « hébédoma », il leur fallait se réunir afin d’honorer le Seigneur. Or, ils n’avaient point, sur leurs terres, de faré pour l’assemblée : — « Bien peu nombreux encore, malgré « les efforts des missionnaires et des chefs, » soupira Samuéla.

— « Les missionnaires ! » questionna Térii. L’autre, sans répondre, le regarda d’un air soupçonneux… — Et l’on devait abandonner sa rive, ses fétii malades, la pêche, et les petits enfants qui ne courent pas sur deux jambes. D’ailleurs, l’atua Kérito n’avait-il point enseigné : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ». Ces mots, Samuéla les vêtit d’un grand respect.

Térii, cependant, considérait avec stupeur que des gens avançaient, sans marcher eux-mêmes, et plus élevés que la foule, et plus haut que les Arii qu’on portait jadis à dos d’esclaves. Ils montaient des sortes de cochons à longues pattes, à queue chevelue, dont Térii savait l’existence, mais dont il n’avait pas imaginé l’usage. Samuéla renseignait de nouveau :

— « Ce sont les cochons-porteurs d’hommes, les cochons-coureurs, débarqués par les Piritané. On ne les mange pas d’habitude. Les étrangers les nomment chevaux. Comme ils vont très vite d’une vallée à l’autre, tous les fétii veulent en avoir, et ceux qui ne peuvent pas s’en procurer par échanges, sautent sur le dos des petits cochons maori, qui en crèvent… E ! voici le faré ! »

Térii aperçut une bâtisse blanche, close. Il poussa la porte. Une mauvaise bouffée d’air chaud en sortit, comme d’une bouche malsaine. Nul n’y pénétra : c’était seulement le faré-pour-montrer, que l’on avait construit pour construire, parce que le travail est agréable au Seigneur. Mais on n’y habitait point. Tout proche, et dressé selon les coutumes anciennes, bambous et feuillages, Térii reconnut le faré-pour-dormir et se coula vivement, et tous les autres avec lui, sous la fraîche toiture. — Mais il ne put assoupir ses yeux ni son esprit.

Il parlait en lui-même, au hasard, se répétait stupidement les propos entendus, remâchait les interdits révélés, et s’en interloquait : ne pas manger, en ce jour, de repas apprêté, ne pas danser, ni chanter, sauf de bien pauvres péhé, ne pas caresser de femmes ; quoi donc aussi ? — malgré que la lumière, triomphante et bleue, fût épanouie encore ; malgré que, les montagnes paisibles et abreuvées d’eau courante, il les vît encore descendre à sa droite, à sa gauche, vers les confins des rives, malgré que le visage tumultueux des sommets eût gardé des formes familières, malgré que le récif coutumier n’eût point changé de voix, Térii sentit violemment, avec une angoisse, combien les hommes, et leurs parlers, et leurs usages, et sans doute aussi les secrets désirs de leurs entrailles, — combien tout cela s’était bouleversé au souffle du dieu nouveau ; et quelles terres surprenantes, enfin, ce dieu avait tirées des abîmes, par un exploit égal à l’exploit de Mahui, pêcheur des premiers rochers !…

Il sursauta :

— « J’irai vers le maraè ! »

Les dormeurs soulevèrent un coin des paupières, et, comme il répétait son désir, s’esclaffèrent bruyamment :

— « Païen ! Païen ! » dit Rébéka. Elle plia le coude et se rendormit.

— « Ignorant ! mauvais ignorant ! » ajouta sans rire Samuéla. — Mais, dans le grand voyage, personne ne l’avait donc tiré de cette erreur lamentable, de cette nuit de l’esprit ? Il n’y avait donc point de « Missionnaires » dans ces îles ?

Térii soupçonna que l’on désignait ainsi, désormais, les hommes au nouveau-parler ; il s’étonna de l’importance et du respect donnés à de si piètres compagnons ! Mais il n’osa point questionner encore, non plus qu’il n’osa raconter comment deux hommes, quelque part dans son voyage, avaient annoncé l’atua Kérito. — Pas longtemps : on les avait tués ou chassés. — Il s’arrêta, par dépit.

Près de lui reposaient les jeunes amants que ne troublait plus aucune parole triste. La main d’Eréna berçait les yeux d’Aüté pour ensommeiller toutes les peines. L’étranger murmurait : — « Je suis content, tu n’iras pas au navire…

— Il rêve », dit la fille. Elle sortit doucement du faré.

Ses compagnes l’attendaient au milieu de l’eau Tipaèrui, la mine satisfaite, le corps affraîchi déjà, et toutes empressées au bain de la tombée du jour. Elle-même, frissonnant de plaisir à regarder la froide rivière, dénouait en hâte, sous le cou, les liens de sa tapa. Elle dépouilla de même un second et un troisième vêtement moins ornés mais plus épais : comme il est bon, disent les Missionnaires, d’en revêtir, afin qu’à travers la légère étoffe ne se décèlent point les contours du ventre, ni le va-et-vient des jambes. Un grand paréü blanc et rouge, serré sur les seins, couvrait toute sa personne. Elle en assura l’attache, secoua ses cheveux, s’élança.

Elle goûtait longuement la caresse de l’eau. Mais les autres, arrêtant leurs jeux, se levaient, mouillées à mi-hanches, pour rire et parler entre elles. On devisa du navire survenu ce matin-là. C’était un Farani[1] : cela se reconnaît aux banderoles toutes blanches qui pendent du troisième mât. Les Français sont plus gais que les marins d’aucune sorte ; et bien que les Missionnaires et les chefs les tiennent en défiance, ils se montrent joyeux fétii.

Pour mieux voir le bateau, les filles, s’étant revêtues, marchaient vers la mer jusqu’à piétiner le corail. Le soir tombait. Des lumières jaillirent de la coque noire ; d’autres luisaient sur le pont. Un bruit de joie et de rires parvint, comme un appel, jusqu’au rivage.

Eréna sentit combien l’on s’amusait là-bas. — Certes, elle n’irait pas au navire : Aüté pleurerait encore et serait si fâché ! Il ne la battrait point, malheureusement, mais il gémirait, trois nuits de rang, et des jours… Et c’est bien lassant, quand on est gaie soi-même, de consoler un tané qui pleure ! Non, elle n’irait pas au navire : elle en ferait le tour en pagayant lentement, afin d’écouter les himéné, de voir les danses et toute la suite. Elle courut vers sa pirogue, la traîna sur l’eau, en tâtonnant dans le creux pour saisir sa pagaie. Ses doigts se mouillèrent dans un peu de pluie tombée au fond ; — et point de pagaie. Aué ! le méchant Aüté l’avait cachée, sans doute, pour déjouer la promenade défendue !

— « Tu viens au pahi Farani ? Tu viens ? » crièrent les trois amies. Eréna montrait son dépit.

— « Eha ! » riaient les autres, « il est bien rusé, ton Aüté chéri, et bien exigeant. Mais, puisque ce navire-là t’a rapporté le vieux tané de Rébéka… le vieux tané qui est ton père, maintenant… mais viens donc ! »

Eréna plissait tristement la bouche, honteuse devant ses compagnes.

— « Nous n’avons pas de pirogues, nous autres, nous allons nager… Tu viens ? »

Elles plongèrent. Leurs épaules, d’une même glissade, filaient dans l’ombre calme, et leurs trois chevelures sillaient, en frétillant, la face immobile de l’eau.

— « Je ne monterai pas au navire », se redit Eréna. « Je regarderai seulement. » C’était un jeu de nager d’une traite jusqu’au récif, et le pahi s’en tenait à moitié route. Elle rejoignit les autres en quelques brassées, et toutes, insoucieuses de leur souffle, — car la mer vous porte mieux que l’eau courante, s’en allaient très vite vers le navire éblouissant. Les poissons fluets, à la chair délicate, aux couleurs bleues et jaunes, nagent vivement aussi vers les grands feux de bambous, jusqu’au temps où l’homme au harpon, penché sur l’avant de la pirogue, les perce d’un grand coup qui les crève et les tue. Les petites filles s’amorcent et se prennent comme les poissons curieux, — pensaient peut-être les Farani, embusqués dans leurs agrès noirs.

L’un d’entre eux avait aperçu les quatre nageuses, et leur criait des appels dans son comique langage. Eréna se laissa distancer. Les trois autres sautèrent à bord, ruisselantes ; les tapa leur collaient aux seins, aux genoux. Ce fut une bourrasque de joie : tous leur faisaient fête. Mais elles, décemment, séparaient de leur peau l’étoffe alourdie, et en disposaient les plis d’une façon tout à fait bienséante. Eréna saisit l’échelle pour reprendre haleine, et s’ébroua. Les marins la réclamaient aussi ; car malgré la chevelure épandue sur les yeux et la bouche, ils devinaient une plaisante fille, désireuse de joindre ses compagnes, mais effarouchée ou moins hardie. Un homme alerte s’en vint jusqu’au ras de l’eau, près d’elle, et prit sa main. Elle se cambra sur le premier échelon, afin de rajuster sa tapa qui découvrait l’épaule. Et comme le marin, lui entourant la hanche, la pressait de monter, et qu’il se penchait tout entier vers l’eau pour lui laisser passage, elle dit avec raison :

— « Non ! non ! va le premier, toi ! » Car il n’est pas bon de précéder à l’escalade un homme étranger dont le regard glisse au long des jambes. Lorsque le marin fut en haut, elle décolla, comme ses amies, ses vêtements mouillés ; hésita un peu, puis sauta sur le pont en serrant les plis, de ses pieds joints.

On l’entraîna. Comme ils étaient enjoués, ces matelots Farani ! Les femmes, en parures de fête et nombreuses venues, riaient déjà sans défiance, et commençaient à s’agiter. Tous les jeux, chassés de la terre de l’île, se réfugiaient là, plus libres et plus nobles que jamais. Il s’inventait de nouvelles danses, frappées de pas et de gestes imprévus, et quelques-unes se marquaient de noms moqueurs. Il y avait le ori-pour-danser « Tu es malade parce que tu bois le áva », et le péhé-pour-chanter « Tu es malade parce que tu as travaillé pendant le jour du Seigneur ». Le chef de bande, en feignant une gravité, criait ces parlers plaisants ; et l’on sautait. Vraiment il ne fallait pas dire cela aux oreilles des Missionnaires ! Les étrangers, surtout les prêtres, entendent malaisément la moquerie. Mais à bord de l’accueillant navire, les Piritané n’avaient plus rien à voir ! Et les filles, rassurées, dansaient de plus belle, inventant, après chaque figure, une autre bien plus drôle encore. Elles avaient surpris cet usage des hommes Farani qui répètent, à tout propos, le mot « Oui-oui » pour affirmer leurs paroles, au lieu de relever simplement les paupières ainsi que les gens de Tahiti ; — ce qui est plus clair et bien moins ridicule. Pour railler aimablement cette manie de leurs hôtes, les petites filles commencèrent le « Ori des oui-oui ». — Les étrangers ne comprenaient point.

Sans trop oser réclamer, les femmes acceptaient volontiers la boisson qui enivre. C’était mauvais à goûter, âcre, brûlant. Elles avalaient péniblement, les yeux grands ouverts, les lèvres serrées, avec une secousse du gosier, des hoquets, des toux. Mais aussitôt, une fumée joyeuse leur soufflait dans la tête ; leurs regards se balançaient dans une brume où pétillaient toutes les lumières, où se tordaient les mâts et les agrès. Voici même que le pont du navire, bien que l’eau fût paisible, devenait onduleux comme une houle… Et c’était fort amusant.

Eréna buvait avec hâte. Son amant était loin, en vérité, très loin. Avait-elle encore un tané… Un tané Farani, ou bien de sa couleur ? Mais tous ceux-là qu’elle avait enserrés de ses jambes, depuis le temps où elle était petite et maigre de corps, tous ceux-là se mélangeaient en un seul, imaginé au seul moment de l’amour et lui donnant, par toute la peau, d’agréables frissons. Peu lui importait d’en connaître le visage.

Soudain, elle entrevit son nouveau père et courut à lui, craintive un peu. Mais Térii avait déjà, dans le creux du bateau, festoyé parmi ses compagnons de voyage. Il ne parut point irrité à la voir. Même, il dit à Eréna, montrant à la fois un matelot qui passait et une coupe vide : — « Demande pour moi du áva Farani… ils ne veulent plus m’en donner ! »

Eréna en obtint vite un plein bol, et le rapporta fièrement : ainsi se ménagerait-elle les bonnes grâces du tané de sa mère. Celui-ci but avec prestesse, en grimaçant beaucoup. Il souffla : « Je suis content » et tendit une seconde fois la coupe. Mais Eréna avait disparu, entraînée par le bon matelot généreux.

— « Excellents Farani ! Excellents fétii ! » proclamait maintenant Térii, dont la reconnaissance débordait avec d’abondantes paroles. Sous la vertu de la précieuse boisson, il lui venait aux lèvres des mots de tous les langages entendus au hasard de ses aventures. Il remerciait tour à tour en Paniola[2] et en Piritané. L’on s’égayait beaucoup. Alors, il imagina de raconter aux bons Farani la déconvenue de son arrivée, les rites stupides, la tristesse, l’ennui. Il feignait de considérer, dans le creux de sa main, des feuillets à signes-parleurs. Il levait le bras comme l’orateur du matin. Les matelots, autour de lui, secouaient leurs entrailles. Excité par leur bonne humeur, il chanta, d’un gosier trémulant, quelque himéné mélangé d’injures et de moqueries. Puis il s’arrêta, inquiet soudain. Car une voix pleine d’angoisse, toute proche, appelait de groupe en groupe : — « Eréna… Eréna… »

Il vit le jeune Aüté, les yeux rouges dans les lumières, et qui lui-même aperçut Térii : — « Où est Eréna ? » Térii se garda bien de montrer le creux du bateau. Sans répondre, et comme sollicité par tous les rieurs, il se remit à danser en raillant, cette fois, la démarche sautillante des femmes étrangères, et leurs gestes étroits. Des cris amusés s’envolèrent à la ronde, se mélangeant à la joie qui grondait partout : les pieds frappaient le pont à coups pressés ; les mâts tremblaient ; le navire entier, secoué comme de rire, agitait toutes ses membrures. Mais parmi la foule turbulente et le tumulte, le jeune étranger réclamait toujours son épouse chérie.

Elle apparut devant lui, tout à coup, toute seule. Une lueur tomba sur la petite épaule nue. Aüté balbutiait très vite : elle était là ! malgré lui, malgré la promesse : oh ! qu’il en avait de la peine ! — Eréna, souriant à demi, entourait de son bras le jeune homme survenu elle ne savait pas très bien comment, et subissait avec patience les reproches longs, habituels aux étrangers. Lui, s’écartait. Alors elle espéra des coups… Non. Il la regardait gravement, avec d’autres parlers inutiles et ennuyeux, encore : — « Tu m’avais promis de ne pas venir, petite Eréna chérie… Pourquoi es-tu venue… Comment es-tu venue… Tu es mouillée… Comme tu as été méchante. Et qu’est-ce que tu as fait ici ? Tu n’as pas dansé devant les matelots ? Ces Farani sont mauvais pour les petites filles… Oh ! tu es toute mouillée ! » Il la pressait doucement, la voyant tremblante un peu. À travers leurs vêtements que l’eau faisait transparente à la peau, ils sentirent, à nu, leurs deux corps approchés. Eréna se cambra, membre à membre, avec tant de souplesse que le cher contact humide et froid le fit tressaillir. Les yeux attachés sur elle, il tordait en silence les beaux cheveux encore suintants que la mer avait emplis de paillettes poisseuses.

La fille se taisait, rassurée à peine : qu’avait pu deviner son amant ? Peut-être rien du tout ; et pourquoi risquer de lui apprendre… Et puis, cela, c’était déjà si lointain, si épars, si confusément entrevu : le bain, les chants, les matelots et ce qu’ils demandaient, et son père, très drôle ! et sa tapa défaite. Surtout, elle tâchait à tenir éveillées ses paupières étonnamment pesantes, cette nuit-là. C’était le plus difficile. Le bateau lui parut soudain se mettre à l’envers. Elle serra son amant qui lui rendit son étreinte. Des matelots couraient autour d’eux ; et celui qui pour un bol de boisson l’avait caressée à loisir, jeta en passant :

— « Allons ! tu es une bonne fille. Tu reviendras demain ? »

Aüté sursauta, et voulut s’enfuir en entraînant son amie. Mais le petit visage pencha au hasard, et tout le corps se mit à vaciller. Comme leurs deux bouches se touchaient, il sentit l’haleine trouble ; il vit les lèvres frissonner, et les jolis yeux noirs — qu’il appelait si tendrement « lumières dans la nuit, » — chavirer vers le front en roulant leurs couronnes blanches. Il la souleva violemment, la tenant dressée comme on tient un cadavre. Elle se cramponnait sur l’échelle. Il l’arracha avec rudesse et l’étendit au fond d’une pirogue.

À demi relevée, elle pesait de sa poitrine sur les genoux d’Aüté, et disait, d’une voix entrecoupée :

— « Mon cher petit tané chéri… » Les seins tressaillaient et tout le corps hoquetait avec de petites plaintes.

Les bons Farani menaient toujours une grande gaîté. Térii continuait à lever des rires, les femmes à danser, les couples à s’ébattre. Les chants et les cris ne faiblissaient pas, qui sont nourriture pour les hommes en liesse. Soudain, le voyageur songea : qu’avait-il donc imaginé, tout au long de ce jour d’arrivée ? La joie perdue ? L’île changée ? Il considéra longuement, en clignotant beaucoup, le navire en fête, le plaisir soufflant sur tous. Il vit la baie se parsemer de torches ; près de lui s’offrir des femmes dévêtues, cependant que d’incroyables provisions pour manger s’amoncelaient sur le pont. Il reprit : — « Quoi donc avais-je pu rêver, la terre Tahiti n’a pas changé ! pas changé du tout ! »

Il respira fortement, et, rassuré, se remit à boire, à danser, à s’égayer sans contrainte.



  1. Français.
  2. Espagnol.