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Les Indiens de la baie d'Hudson/Partie 1/Chapitre 14

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Traduction par Édouard Delessert.
Amyot (p. 115-125).

CHAPITRE XIV.


8 avril. — Je quittai Nasqually dans la matinée, avec un canot et six Indiens. Nous allâmes à la rame le jour et la nuit suivante avec la marée, et je ne m’arrêtai que le lendemain vers deux heures de l’après-midi, en atteignant le fort Victoria, dans l’île de Vancouver, après une traite de quatre-vingt-dix milles. Le fort Victoria est situé sur les bords d’une anse de l’île, longue d’environ sept milles et large d’un quart de mille ; elle forme un port sûr, commode et assez profond pour des vaisseaux de tout tonnage. Son nom indien est Esquimett, c’est-à-dire lieu propre à la récolte des camas ; de grandes quantités de ce légume croissent dans le voisinage. M. Finlaysan, qui commandait le fort, me donna une chambre confortable dont je fis mon quartier général pendant les deux mois que je passai parmi les Indiens du voisinage et le long des côtes environnantes.

Le sol de cette localité est bon et produit du froment en abondant La luzerne y prospère et on voit qu’elle y est venue de semences fortuites tombées de ballots de marchandises apportées d’Angleterre ; on en fait beaucoup de fourrage.

Les Indiens seuls connaissent l’intérieur de l’île : ils le représentent comme manquant d’eau en été ; ce qu’il y a de certain, c’est que l’eau saumâtre d’un puits creusé dans le fort ne rendait aucun service. De la côte, on découvre des rochers et des montagnes évidemment volcaniques ; les arbres sont grands, principalement les chênes et les pins. On pourrait y trouver le bois de construction d’un navire de quelque grandeur. L’établissement est important et deviendra probablement le dépôt général des affaires de la compagnie. Il emploie dix blancs et quarante Indiens à la construction de nouveaux magasins. Sur le côté opposé du port, en face du fort, les Indiens Clallums possèdent un village. Ils se vantent de pouvoir armer cinq cents guerriers. Les huttes sont construites en cèdre, comme celles des Chinooks, mais beaucoup plus grandes ; quelques-unes ont de soixante à soixante-dix pieds de longueur.

Les hommes ne portent pas de vêtements en été, et, en hiver, ils n’ont qu’une couverture faite de poil de chien et de duvet mêlés d’écorce de cèdre polie ou de peau d’oie sauvage, comme les Chinooks. Ils élèvent une espèce particulière de petits chiens à longs poils blancs et noirs qui fournissent les vêtements de la tribu. On coupe le poil et on le mêle avec du duvet et un peu de terre blanche pour conserver les plumes. On frappe le tout avec des bâtons ; ensuite on en forme des fils en le roulant le long de la cuisse avec la paume de la main, comme les cordonniers quand ils font leur ligneul ; après quoi, on le soumet à un second filage sur une quenouille pour en augmenter la fermeté. Les femmes portent un tablier d’écorce de cèdre découpée et entrelacée, attaché autour de la taille et tombant aux genoux. Elle font un plus grand usage des couvertures que les hommes, mais à coup sûr ce n’est pas par pudeur.

Encore un langage différent du chinook : toutefois je me fis entendre d’eux avec cette langue. Je fis une esquisse de Chea-closh, leur principal chef : voici le récit de son investiture. Lorsque son père devint trop vieux pour remplir les devoirs d’un premier chef, Chea-closh fut appelé par les tribus à le remplacer. Il quitta donc les montagnes pour aller faire un jeûne public et rêver suivant l’usage, car ces Indiens, comme les autres, ont une grande confiance dans les rêves et croient qu’il est nécessaire de s’y préparer par un long jeûne. À l’expiration du délai fixé, la tribu prépara une grande fête. Couvert d’une couche épaisse de graisse et de duvet, le nouveau chef se précipita tout à coup dans le village où il saisit un petit chien qu’il se mit à dévorer vivant. C’est le préliminaire convenu en pareil cas. La tribu se rassembla autour de lui en chantant et en dansant de la manière la plus sauvage ; il s’approcha des personnes les plus considérables et les mordit aux épaules et aux bras, ce qu’ils regardaient comme une haute marque de distinction, surtout quand il emportait le morceau de chair avec et qu’il le dévorait.

J’ai vu beaucoup d’hommes, sur la côte nord-ouest du Pacifique, qui portaient des marques effrayantes de ce genre d’honneur. Ce n’est pas du reste leur seule manière de se défigurer. Ainsi, j’ai vu une jeune fille toute couverte de sang par suite des coups qu’elle s’était portés sur les bras et au sein avec une pierre à fusil tranchante, à la mort d’un de ses parents. Après les chants et les danses, Chea-closh se rendit avec son peuple au festin préparé dans une grande hutte ; la graisse de baleine en fit les frais, c’est le mets favori de cette tribu, qui cependant possède en quantité le saumon, la morue, l’esturgeon et autres poissons excellents.

Tous les Indiens de ces contrées vivent presque entièrement de poisson ; ils se le procurent avec si peu de peine, pendant toutes les saisons de l’année, qu’ils deviennent les êtres les plus paresseux du monde. Ils prennent des quantités considérables d’esturgeons ; ce poisson atteint ici des proportions colossales ; il en est qui pèsent de quatre à six cents livres. On les pêche avec un grand manche de lance pointu préparé pour un fer barbelé, et auquel s’adapte une ligne avec laquelle on sonde le fond de la rivière où les esturgeons s’étendent dans la saison du froid. Dès qu’on sent le poisson, on lance le fer barbelé et ou retire le manche ; on amène alors le poisson avec la ligne, en rendant de temps en temps pour épuiser l’esturgeon, et on le remorque sur le rivage. La plupart des lignes de pêche sont faites avec une grande algue qui a quelquefois cent cinquante pieds de long, de la grosseur d’un crayon de mine de plomb, mais très-résistante. Les hameçons, faits de racines de pin, ressemblent un peu à nos hameçons ordinaires, mais on les attache autrement à la ligne et ils se terminent par un os.

Je vis en cet endroit quantité de coquillages sur lesquels fondent des nuées de corneilles : elles les saisissent entre leurs pattes, les emportent à une certaine hauteur, et les laissent ensuite tomber sur les rochers où ils se brisent et s’ouvrent. J’ai observé des douzaines de ces oiseaux qui se livraient à cette intelligente occupation. On trouve aussi, dans les baies, une petite huître d’un goût délicat. Les veaux marins, les canards sauvages et les oies fréquentent également ces parages. Les Indiens se montrent extrêmement friands des œufs de hareng qu’ils ramassent de la façon suivante : Ils lancent des branches de cèdre au fond de la rivière, dans des endroits peu profonds, en les chargeant de quelques pierres pesantes et en prenant soin de ne pas cacher les feuilles vertes, car ils savent que le poisson aime à frayer sur du vert. Le jour suivant, les branches sont toutes couvertes de frai. Les Indiens le recueillent dans leurs corbeilles impénétrables qui sont dessous, le lavent et ils en font ensuite de petites boules qu’ils mangent sèches.

Les racines rôties de la fougère, qui parviennent ici à une grosseur considérable, composent, avec les camas et les evappotoos, les seuls légumes dont usent les Indiens.

L’esclavage, sous sa forme la plus barbare, règne parmi les Indiens sur la côte de la Californie jusqu’au détroit de Behring ; les tribus les plus fortes soumettant leurs voisines quand elles le peuvent. À l’intérieur, où il y a peu de guerres, il n’y a pas d’esclaves. Il existe sur cette côte une coutume qui autorise à saisir et à réduire en esclavage tout Indien rencontré à une certaine distance de sa tribu, à moins que ses amis ne le rachètent. Le maître a droit de vie et de mort sur ses esclaves, qu’il sacrifie à son gré pour obéir à quelque superstition ou à tout autre motif.

Un matin, je vis sur les rochers, abandonné aux vautours et aux corneilles, le cadavre d’une jeune femme que j’avais vue quelques jours auparavant se promener aux environs en parfaite santé. M. Finlayson, le commandant du fort Victoria, m’accompagna à la hutte de la morte, et nous y trouvâmes une Indienne, sa maîtresse, qui apprit sans émotion une mort dont elle était sans doute la cause. Elle nous dit qu’une esclave n’avait pas droit à la sépulture, et elle devint furieuse, quand M. Finlayson lui déclara que l’esclave valait beaucoup mieux qu’elle. — Moi, s’écria-t-elle, la fille d’un chef ne valoir pas même une esclave morte ! Et se rengorgeant avec toute la dignité qu’elle put se donner, elle sortit fièrement. Le jour suivant, elle enleva sa hutte et partit. Un témoin oculaire me raconta aussi qu’un chef, qui avait élevé une idole colossale en bois, lui sacrifia cinq esclaves en les égorgeant sans pitié devant elle. Il demandait avec orgueil quel autre que lui pourrait tuer tant d’esclaves.

Ces Indiens à tête plate sont les plus superstitieux que j’aie rencontrés. Ils croient, par exemple, que s’ils peuvent se procurer des cheveux d’un ennemi et les mettre dans un trou avec une grenouille, la tête qui les portait jadis souffrirait les mêmes tourments que la grenouille enterrée vivante. Jamais ils ne crachent sans effacer avec soin toute trace de leur salive, dans la crainte que quelque ennemi ne la trouve, et n’acquière par là le pouvoir de leur nuire. Aussi crachent-ils toujours dans leurs couvertures quand ils en portent.

Je dus aux craintes superstitieuses que leur inspiraient mes peintures, la sûreté et l’aisance avec lesquelles je me mêlais à eux. Cependant l’un d’eux me fatigua beaucoup en me suivant continuellement partout où j’allais, pour empêcher les autres Indiens de se laisser dessiner. Il leur disait que mes dessins les exposeraient à toutes sortes de malheurs. En vain, je lui demandai de cesser. À la fin, je songeai à le regarder fixement lui-même, en tenant mon papier et mon pinceau à la main, comme si j’allais faire son portrait. Très-effrayé pour son propre compte, il me demanda ce que je voulais, et me pria instamment de ne pas le dessiner, promettant de ne plus s’occuper de moi.

Les Indiens ont une grande danse qu’ils appellent la danse masquée des magiciens. On l’exécute avant et après chaque fait important de la tribu, comme la pêche, la récolte de camas, ouïe départ pour une expédition de guerre, afin de capter la bienveillance du Grand-Esprit pour l’entreprise, ou lui rendre hommage après le succès obtenu. Six ou huit des principaux de la tribu, généralement des magiciens, mettent des masques faits d’un bois doux et léger. Ces masques sont surmontés de plumes peintes de couleurs éclatantes, et percés d’yeux et de bouches qui s’ouvrent et se ferment. Des magiciens tiennent à la main des crécelles pour accompagner un chant monotone ou une sorte de litanie sans paroles distinctes, que tout le reste répète en chœur, en dansant gravement et en tournant en rond.

Chez les Clallums et parmi les autres tribus qui habitent cette région, je n’ai jamais entendu de tradition qui se rapportât à leur première origine, quoique de semblables traditions soient communes parmi les Indiens de l’est des montagnes Rocheuses. Ils ne croient pas aux peines futures, quoique, dans ce monde, ils s’imaginent être exposés à l’influence funeste du Skoocoom ou mauvais génie. Ils attribuent à sa colère toutes leurs infortunes.

Le bon esprit Hias-Soch-a-la-Ti-Yah, c’est-à-dire le grand chef suprême, leur donne tous les bonheurs de cette vie et ils iront dans les chasses heureuses et paisibles trouver l’abondance et les joies éternelles. Les magiciens de la tribu passent pour posséder une influence mystérieuse sur ces deux esprits, soit pour le bien, soit pour le mal ; ils forment une société secrète à laquelle on ne peut être initié qu’avec beaucoup de cérémonie et de dépenses. Le candidat doit préparer un festin pour ses amis et tous ceux qui veulent y prendre part et faire des présents aux autres magiciens. On lui prépare une hutte dans laquelle il entre pour y rester trois jours et trois nuits sans nourriture, tandis que les initiés dansent et chantent tout autour pendant le même temps. Après ce jeûne, qui passe pour le douer d’une habileté merveilleuse, on l’emporte en apparence sans vie et on le plonge dans l’eau froide la plus voisine, où on le frictionne jusqu’à ce qu’il revienne à lui ; cela s’appelle laver le mort. Aussitôt ressuscité, le néophyte court dans les bois et revient bientôt habillé en magicien, c’est-à-dire recouvert d’une couche de duvet d’oie, collée sur le corps et la tête avec de la graisse : un manteau d’écorce de cèdre découpée couvre ses épaules, et il tient à la main la crécelle magique. Il rassemble alors tout ce qui lui appartient, couvertures, coquillages, ornements, et les distribue à ses amis, comptant pour son entretien futur sur les honoraires de sa profession. La danse et le chant continuent énergiquement pendant cette distribution, puis toute la compagnie revient au festin avec un appétit qui parait merveilleux, à n’en juger que par la quantité de nourriture absorbée.

Les huttes de ces sauvages sont les plus grandes constructions de ce genre que j’aie rencontrées parmi les Indiens. Elles sont divisées à l’intérieur en compartiments, et peuvent contenir huit ou dix familles : elles sont bien bâties, si l’on considère qu’ils détachent les planches des troncs d’arbres avec des coins d’os et qu’ils réussissent à les rendre très-polies et très-régulières. Un jour, je vis une partie de hullum engagée au centre d’une hutte. On joue ce jeu avec dix petites pièces de bois rondes, dont l’une est noircie. Un des joueurs mêle vivement ces morceaux de bois entre deux bottes d’écorce de cèdre découpée. Son adversaire l’arrête bientôt et tâche de deviner dans quelle botte se trouve le morceau noirci. On joue au hullum souvent deux ou trois jours et autant de nuits sans discontinuer.

Suw-se-a, premier chef des Cowitchins du golfe de Georgia, qui était joueur invétéré, jouait avec les autres ; il était venu faire aux Esquimetts une visite d’ami. Il avait été grand guerrier dans sa jeunesse ; en combattant, il avait eu la joue percée par une flèche. Il faisait beaucoup de prisonniers qu’il vendait ordinairement aux tribus situées plus au nord, ce qui diminuait leur chance de s’échapper, car, pour revenir dans leur pays, il leur fallait traverser une contrée hostile, le territoire des tribus du nord qui ne font d’esclaves que parmi ceux du sud. Il possède beaucoup de ce qu’on regarde comme de la fortune parmi les Indiens, et il l’augmentait de plus en plus par les tributs levés sur son peuple. Mais, suivant la coutume, quand sa fortune atteint un certain chiffre, il donne un grand festin auquel tout le monde doit prendre part ; il invite les chefs voisins avec lesquels il est en relation d’amitié, et, à la fin du festin, il distribue comme présents à ses hôtes tout ce qu’il a amassé depuis la dernière distribution, c’est-à-dire depuis trois ou quatre ans. J’ai entendu parler d’un chef qui possédait douze balles de couvertures, vingt à trente fusils, un nombre infini de pots, de chaudières, de casseroles, de couteaux de tout genre, de colliers, de colifichets de toute espèce, ainsi que beaucoup de belles boîtes chinoises, venues par les îles Sandwich. Le but du chef, en donnant ainsi ses trésors, est d’ajouter à sa propre importance aux yeux des autres, et son peuple ne manque pas de se louer souvent de ce qu’il a donné et de montrer avec orgueil ses présents.

Je fis aussi un croquis de son fils Culchillum. Il portait un bonnet de magie auquel il attachait un grand prix parce qu’il l’avait fait entièrement de scalps. Il ne le portait, me dit-il, que dans les grandes occasions, telles que sa présente visite aux Clallums. Je lui demandai de me le vendre ; mais il me refusa et ne voulut pas même me permettre de l’emporter dans ma tente pour achever mon dessin, craignant qu’il ne perdit par là quelqu’une de ses propriétés magiques.