Les Lettres d’Amabed/Lettre 2 d’Adaté

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Les Lettres d’AmabedGarniertome 21 (p. 442-445).
◄  Lettre Ire
III  ►


DEUXIÈME LETTRE

D’ADATÉ À SHASTASID

ÉCRITE DE LA PRISON DE L’INQUISITION.


Divin Shastasid, je fus hier longtemps évanouie ; je ne pus achever ma lettre : je la pliai quand je repris un peu mes sens ; je la mis dans mon sein, qui n’allaitera pas les enfants que j’espérais avoir d’Amabed. Je mourrai avant que Birma m’ait accordé la fécondité.

Ce matin, au point du jour, sont entrés dans ma fosse deux spectres armés de hallebardes, portant au cou des grains enfilés, et ayant sur la poitrine quatre petites bandes rouges croisées. Ils m’ont prise par les mains, toujours sans me rien dire, et m’ont menée dans une chambre où il y avait pour tous meubles une grande table, cinq chaises, et un grand tableau qui représentait un homme tout nu, les bras étendus et les pieds joints.

Aussitôt entrent cinq personnages vêtus de robes noires avec une chemise par-dessus leur robe, et deux longs pendants d’étoffe bigarrée par-dessus leur chemise. Je suis tombée à terre de frayeur ; mais quelle a été ma surprise ! J’ai vu le P. Fa tutto parmi ces cinq fantômes. Je l’ai vu, il a rougi ; mais il m’a regardée d’un air de douceur et de compassion qui m’a un peu rassurée pour un moment. « Ah ! P. Fa tutto, ai-je dit, où suis-je ? Qu’est devenu Amabed ? dans quel gouffre m’avez-vous jetée ? On dit qu’il y a des nations qui se nourrissent de sang humain : va-t-on nous tuer ? va-t-on nous dévorer ? » Il ne m’a répondu qu’en levant les yeux et les mains au ciel ; mais avec une attitude si douloureuse et si tendre que je ne savais plus que penser.

Le président de ce conseil de muets a enfin délié sa langue, et m’a adressé la parole ; il m’a dit ces mots : « Est-il vrai que vous avez été baptisée ? » J’étais si abîmée dans mon étonnement et dans ma douleur que d’abord je n’ai pu répondre. Il a recommencé la même question d’une voix terrible. Mon sang s’est glacé, et ma langue s’est attaché à mon palais. Il a répété les mêmes mots pour la troisième fois, et à la fin j’ai dit : « Oui ; » car il ne faut jamais mentir. J’ai été baptisée dans le Gange comme tous les fidèles enfants de Brama le sont, comme tu le fus, divin Shastasid, comme l’a été mon cher et malheureux Amabed. Oui, je suis baptisée, c’est ma consolation, c’est ma gloire. Je l’ai avoué devant ces spectres.

À peine cette parole oui, symbole de la vérité, est sortie de ma bouche, qu’un des cinq monstres noirs et blancs s’est écrié : Apostata ! les autres ont répété : Apostata ! Je ne sais ce que ce mot veut dire ; mais ils l’ont prononcé d’un ton si lugubre et si épouvantable que mes trois doigts sont en convulsion en te l’écrivant.

Alors le P. Fa tutto, prenant la parole et me regardant toujours avec des yeux bénins, les a assurés que j’avais dans le fond de bons sentiments, qu’il répondait de moi, que la grâce opérerait, qu’il se chargeait de ma conscience ; et il a fini son discours, auquel je ne comprenais rien, par ces paroles : Io la converterò. Cela signifie en italien, autant que j’en puis juger : Je la retournerai.

« Quoi ! disais-je en moi-même, il me retournera ! Qu’entend-il par me retourner ! Veut-il dire qu’il me rendra à ma patrie ? Ah ! Père Fa tutto, lui ai-je dit, retournez donc le jeune Amabed, mon tendre époux, rendez-moi mon âme, rendez-moi ma vie. »

Alors il a baissé les yeux ; il a parlé en secret aux quatre fantômes dans un coin de la chambre. Ils sont partis avec les deux hallebardiers. Tous ont fait une profonde révérence au tableau qui représente un homme tout nu ; et le P. Fa tutto est resté seul avec moi.

Il m’a conduite dans une chambre assez propre, et m’a promis que, si je voulais m’abandonner à ses conseils, je ne serais plus enfermée dans une fosse. « Je suis désespéré comme vous, m’a-t-il dit, de tout ce qui est arrivé. Je m’y suis opposé autant que j’ai pu, mais nos saintes lois m’ont lié les mains ; enfin, grâce au ciel et à moi, vous êtes libre dans une bonne chambre dont vous ne pouvez pas sortir. Je viendrai vous y voir souvent ; je vous consolerai ; je travaillerai à votre félicité présente et future.

— Ah ! lui ai-je répondu, il n’y a que mon cher Amabed qui puisse la faire, cette félicité, et il est dans une fosse ! Pourquoi y est-il enterré ? Pourquoi y ai-je été plongée ? Qui sont ces spectres qui m’ont demandé si j’avais été baignée ? Où m’avez-vous conduite ? M’avez-vous trompée ? Est-ce vous qui êtes la cause de ces horribles cruautés ? Faites-moi venir le marchand Coursom, qui est de mon pays et homme de bien. Rendez-moi ma suivante, ma compagne, mon amie Déra, dont on m’a séparée : est-elle aussi dans un cachot pour avoir été baignée ? Qu’elle vienne ; que je revoie Amabed, ou que je meure ! »

Il a répondu à mes discours et aux sanglots qui les entrecoupaient par des protestations de service et de zèle dont j’ai été touchée. Il m’a promis qu’il m’instruirait des causes de toute cette épouvantable aventure, et qu’il obtiendrait qu’on me rendît ma pauvre Déra, en attendant qu’il pût parvenir à délivrer mon mari. Il m’a plainte ; j’ai vu même ses yeux un peu mouillés : enfin, au son d’une cloche, il est sorti de ma chambre en me prenant la main, et en la mettant sur son cœur. C’est le signe visible, comme tu le sais, de la sincérité, qui est invisible. Puisqu’il a mis ma main sur son cœur, il ne me trompera pas. Eh ! pourquoi me tromperait-il ? Que lui ai-je fait pour me persécuter ? Nous l’avons si bien traité à Bénarès, mon mari et moi ! Je lui ai fait tant de présents quand il m’enseignait l’italien ! Il a fait des vers italiens pour moi ; il ne peut pas me haïr. Je le regarderai comme mon bienfaiteur s’il me rend mon malheureux époux, si nous pouvons tous deux sortir de cette terre envahie et habitée par des anthropophages, si nous pouvons venir embrasser tes genoux à Maduré, et recevoir tes saintes bénédictions.