Les Liaisons dangereuses/Lettre 58

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J Rozez (volume 1p. 174-176).


Lettre LVIII

Le Vicomte de Valmont à la Présidente de Tourvel.

Par où ai-je donc mérité, madame, & les reproches que vous me faites, & la colère que vous me témoignez ? L’attachement le plus vif & pourtant le plus respectueux, la soumission la plus entière à vos moindres volontés ; voilà, en deux mots, l’histoire de mes sentiments & de ma conduite. Accablé par les peines d’un amour malheureux, je n’avais d’autre consolation que celle de vous voir ; vous m’avez ordonné de m’en priver ; j’obéis sans me permettre un murmure. Pour prix de ce sacrifice, vous m’avez permis de vous écrire, & aujourd’hui vous voulez m’ôter cet unique plaisir. Me le laisserai-je ravir, sans essayer de le défendre ? Non, sans doute : eh ! comment ne serait-il pas cher à mon cœur ? c’est le seul qui me reste, & je le tiens de vous.

Mes lettres, dites-vous, sont trop fréquentes ! Songez donc, je vous prie, que depuis dix jours que dure mon exil, je n’ai passé aucun moment sans m’occuper de vous, & que cependant vous n’avez reçu que deux lettres de moi. Je ne vous y parle que de mon amour ! Eh ! que puis-je dire, que ce que je pense ? tout ce que j’ai pu faire a été d’en affaiblir l’expression ; & vous pouvez m’en croire, je ne vous en ai laissé voir que ce qu’il m’a été impossible d’en cacher. Vous me menacez enfin de ne plus me répondre. Ainsi l’homme qui vous préfère à tout & vous respecte encore plus qu’il ne vous aime, non contente de le traiter avec rigueur, vous voulez y joindre le mépris ! Et pourquoi ces menaces & ce courroux ? qu’en avez-vous besoin ? n’êtes-vous pas sûre d’être obéie, même dans vos ordres injustes ? m’est-il donc possible de contrarier aucun de vos désirs, & ne l’ai-je pas déjà prouvé ? Mais abuserez-vous de cet empire que vous avez sur moi ? Après m’avoir rendu malheureux, après être devenue injuste, vous sera-t-il donc bien facile de jouir de cette tranquillité que vous assurez vous être si nécessaire ? ne vous direz-vous jamais : Il m’a laissée maîtresse de son sort, & j’ai fait son malheur ; il m’a donné sa confiance & je l’ai trahie ; il implorait mes secours, & je l’ai regardé sans pitié ? Savez-vous jusqu’où peut aller mon désespoir ? non.

Pour calculer mes maux, il faudrait savoir à quel point je vous aime, & vous ne connaissez pas mon cœur.

A quoi me sacrifiez-vous ? à des craintes chimériques. Et qui vous les inspire ? un homme qui vous adore ; un homme sur qui vous ne cesserez jamais d’avoir un empire absolu. Que craignez-vous, que pouvez-vous craindre d’un sentiment que vous serez toujours maîtresse de diriger à votre gré ? Mais votre imagination se crée des monstres, & l’effroi qu’ils vous causent, vous l’attribuez à l’amour. Un peu de confiance, & ces fantômes disparaîtront.

Un sage a dit que pour dissiper ses craintes il suffisait presque toujours d’en approfondir la cause. C’est surtout en amour que cette vérité trouve son application. Aimez, & vos craintes s’évanouiront. A la place des objets qui vous effrayent, vous trouverez un sentiment délicieux, un amant tendre & soumis ; & tous vos jours, marqués par le bonheur, ne vous laisseront d’autre regret que d’en avoir perdu quelques-uns dans l’indifférence. Moi-même, depuis que, revenu de mes erreurs, je n’existe plus que pour l’amour, je regrette un temps que je croyais avoir passé dans les plaisirs ; & je sens que c’est à vous seule qu’il appartient de me rendre heureux. Mais, je vous en supplie, que le plaisir que je trouve à vous écrire ne soit plus troublé par la crainte de vous déplaire. Je ne veux pas vous désobéir : mais je suis à vos genoux, j’y réclame le bonheur que vous voulez me ravir, le seul que vous m’ayez laissé ; je vous crie : écoutez mes prières, & voyez mes larmes ; ah ! Madame, me refuserez-vous ?

De … ce 7 septembre 17…