Les Liaisons dangereuses/Lettre 67

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J Rozez (volume 1p. 201-202).


Lettre LXVII

La Présidente de Tourvel au Vicomte de Valmont

Je ne voulais plus vous répondre, Monsieur, & peut-être l’embarras que j’éprouve en ce moment est-il lui-même une preuve qu’en effet je ne le devrais pas. Cependant je ne veux vous laisser aucun sujet de plainte contre moi ; je veux vous convaincre que j’ai fait pour vous tout ce que je pouvais faire.

Je vous ai permis de m’écrire, dites-vous ? J’en conviens ; mais quand vous me rappelez cette permission, croyez-vous que j’oublie à quelles conditions elle vous fut donnée ? Si j’y eusse été aussi fidèle que vous l’avez été peu, auriez-vous reçu une seule réponse de moi ? Voilà pourtant la troisième ; & quand vous faites tout ce qu’il faut pour m’obliger à rompre cette correspondance, c’est moi qui m’occupe des moyens de l’entretenir. Il en est un, mais c’est le seul ; & si vous refusez de le prendre, ce sera, quoique vous puissiez dire, me prouver assez combien peu vous y mettez de prix.

Quittez donc un langage que je ne puis ni ne veux entendre ; renoncez à un sentiment qui m’offense & m’effraie, & auquel, peut-être, vous devriez être moins attaché en songeant qu’il est l’obstacle qui nous sépare. Ce sentiment est-il donc le seul que vous puissiez connaître ? & l’amour aura-t-il ce tort de plus à mes yeux, d’exclure l’amitié ? vous-même, auriez-vous celui de ne pas vouloir pour votre amie, celle en qui vous avez désiré des sentiments plus tendres ? Je ne veux pas le croire : cette idée humiliante me révolterait, m’éloignerait de vous sans retour.

En vous offrant mon amitié, Monsieur, je vous donne tout ce qui est à moi, tout ce dont je puis disposer. Que pouvez-vous désirer davantage ? Pour me livrer à ce sentiment si doux, si bien fait pour mon cœur, je n’attends que votre aveu ; que la parole, que j’exige, qu’il suffira à votre bonheur. J’oublierai tout ce qu’on a pu me dire ; je me reposerai sur vous du soin de justifier mon choix.

Vous voyez ma franchise. Elle doit vous prouver ma confiance. Il ne tiendra qu’à vous de l’augmenter encore : mais je vous préviens que le premier mot d’amour la détruit à jamais, & me rend toutes mes craintes ; que surtout il deviendra pour moi le signal d’un silence éternel vis-à-vis de vous.

Si, comme vous le dites, vous êtes revenu de vos erreurs, n’aimerez-vous pas mieux être l’objet de l’amitié d’une femme honnête, que celui des remords d’une femme coupable ? Adieu, Monsieur ; vous sentez qu’après avoir parlé ainsi, je ne puis plus rien dire que vous ne m’ayez répondu.

De … 9 septembre 17…