Les Lois (trad. Chambry)

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Les Lois
Livres I et II
Traduction Émile Chambry


INTERLOCUTEURS


UN ÉTRANGER ATHÉNIEN ; CLINIAS, CRÉTOIS ; MÉGILLOS, LACÉDÉMONIEN


Ces trois personnages s'entretiennent en marchant le long du chemin qui va de la ville de Cnossos, en Crête, à l'antre et au temple de Zeus, but de leur voyage.


LIVRE PREMIER[modifier]

I


L'ATHÉNIEN (01) Est-ce un dieu, étrangers, ou un homme à qui vous rapportez l'établissement de vos lois ?

CLINIAS C'est un dieu, étranger, oui, un dieu, s'il faut parler juste. Chez nous, c'est Zeus (02) ; à Lacédémone, patrie de Mégillos, on dit, je crois, que c'est Apollon (03), n'est-ce pas ?

MÉGILLOS Oui.

L'ATHÉNIEN Rapportes-tu le fait, comme Homère, qui dit que Minos allait s'entretenir avec son père tous les neuf ans (04) et que c'est sur les indications de ce dieu qu'il établit les lois qu'il vous a données ?

CLINIAS C'est ce qu'on dit en effet chez nous, et que son frère Rhadamanthe, dont vous connaissez certainement le nom, fut le plus juste des hommes. Aussi nous pouvons dire, nous autres Crétois, qu'il a mérité cet éloge pour avoir alors bien réglé les jugements.

L'ATHÉNIEN Et c'est un beau titre de gloire, et qui sied parfaitement à un fils de Zeus. Mais, puisque vous avez été tous les deux nourris dans un milieu si bien policé, je compte que nous aurons plaisir à nous entretenir aujourd'hui sur la forme du gouvernement et les lois, parlant et écoutant tour à tour pendant le chemin que nous avons à faire.

Aussi bien la route de Cnossos à l'antre et au temple de Zeus (05), est, à ce que j'ai ouï dire, assez longue, et l'on y trouve, naturellement, par la chaleur qu'il fait à présent, des reposoirs ombragés par de grands arbres, où nous ferons bien, à notre âge, de nous arrêter souvent, pour nous alléger la fatigue en causant ensemble et arriver sans nous presser au terme de notre excursion.

CLINIAS Oui, étranger, nous trouverons en avançant de hauts cyprès dans les bois sacrés, des beautés naturelles admirables et des prairies où nous pourrons prendre du repos.

L'ATHÉNIEN Voilà qui est bien.

CLINIAS Oui, et quand nous les aurons vus, nous le dirons encore plus volontiers. Mais allons à la grâce de Dieu.


II


L'ATHÉNIEN Ainsi soit-il ! Maintenant dis-moi, à quelle fin la loi a-t-elle institué chez vous les repas en commun, les gymnases et l'espèce de vos armes ?

CLINIAS M'est avis, étranger, qu'il est à la portée de n'importe qui de comprendre la raison de nos institutions. Vous voyez quelle est partout en Crète la nature du terrain ce n'est pas un pays de plaine comme la Thessalie. Aussi c'est l'usage des chevaux qui prévaut en Thessalie, chez nous la course à pied ; car notre pays est inégal et se prête à l'exercice de la course à pied. Dans ces conditions, il est indispensable d'avoir des armes légères pour courir sans être chargé. Or la légèreté des arcs et des flèches semble bien appropriée à ce but (06). C'est en prévision de la guerre que ces usages ont été établis, et c'est en fixant les yeux sur la guerre que le législateur a tout organisé ; c'est là du moins mon opinion. Si en effet il a rassemblé les citoyens dans les repas publics, c'est sans doute qu'il avait remarqué chez tous les peuples que, lorsqu'ils sont en campagne, ils sont forcés par cela même de manger ensemble tant que la guerre dure, pour assurer leur sûreté. Je crois qu'il a voulu par là condamner la sottise de la multitude, qui ne se rend pas compte que toutes les cités durant toute leur existence sont en état de guerre entre elles, et que, si, à la guerre, il faut, pour se garder, prendre ses repas en commun et avoir des chefs et des soldats chargés de veiller à la sécurité des citoyens, il faut aussi le faire en temps de paix. C'est que ce que la plupart des hommes appellent paix n'est paix que de nom, et qu'en réalité la guerre, quoique non déclarée, est l'état naturel des cités les unes à l'égard des autres. En considérant les choses de ce point de vue, tu trouveras que c'est en vue de la guerre que le législateur des Crétois a fait ses institutions publiques et particulières et qu'il nous a remis ses lois à garder, vu que tout le reste n'est d'aucune utilité, ni les biens ni les institutions, si l'on n'est pas les plus forts à la guerre, puisque tous les biens des vaincus passent aux mains des vainqueurs.


III


L'ATHÉNIEN Je vois, étranger, que tu t'es bien exercé à discerner les principes de la législation crétoise. Mais expliquemoi ceci encore plus clairement. Étant donné le but que tu assignes à une bonne constitution, il me semble que tu dis qu'une ville doit être organisée de manière à vaincre les autres villes à la guerre. N'est-ce pas ?

CLINIAS C'est exactement cela, et je m'imagine que notre camarade est de mon avis.

MÉGILLOS N'importe quel Lacédémonien, divin Clinias, ne saurait répondre que oui.

L'ATHÉNIEN Mais si cette vue est juste à l'égard des villes entre elles, en est-il autrement de bourgade à bourgade ?

CLINIAS Non pas.

L'ATHÉNIEN Alors c'est la même chose ?

CLINIAS Oui.

L'ATHÉNIEN Mais quoi ? pour une maison à l'égard d'une autre maison de la bourgade et pour un homme isolément à l'égard d'un autre homme, est-ce encore la même chose ?

CLINIAS C'est la même.

L'ATHÉNIEN Et l'homme isolé à l'égard de lui-même doit-il se regarder comme un ennemi en face d'un ennemi ? Ou que faut-il dire ?

CLINIAS O étranger Athénien, je ne dirai pas attique, car tu me parais digne d'être appelé du nom de la déesse, tu as jeté plus de clarté dans notre discours en le ramenant à son principe, en sorte que tu découvriras maintenant plus aisément que nous avons eu raison de dire que tous sont ennemis de tous, tant les États que les particuliers, et que chacun d'eux est en guerre avec lui-même.

L'ATHÉNIEN Que dis-tu là, merveilleux ami ?

CLINIAS Qu'ici aussi, étranger, de toutes les victoires la première et la plus belle est celle qu'on remporte sur soi-même, comme aussi de toutes les défaites la plus honteuse et la plus funeste est d'être vaincu par soi-même. Cela veut dire qu'il y a en chacun de nous un ennemi de nous-même.

L'ATHÉNIEN Renversons donc l'ordre de notre discours. Puisque chacun de nous est tantôt meilleur, tantôt pire que lui-même, dirons-nous que la même chose a lieu dans la famille, dans la bourgade et dans la cité, ou ne le dirons-nous pas ?

CLINIAS Veux-tu dire que l'une est tantôt meilleure, tantôt pire qu'elle-même ?

L'ATHÉNIEN Oui.

CLINIAS Cette question aussi, tu as bien fait de la poser ; car il en est absolument de même sans aucune différence dans les États : dans tous ceux où les bons ont l'avantage sur la multitude et les méchants, on peut dire justement qu'ils sont meilleurs qu'eux-mêmes et on a grandement raison de les féliciter d'une telle victoire. C'est le contraire dans le cas contraire.

L'ATHÉNIEN Laissons de côté la question de savoir si le pire est parfois supérieur au meilleur; cela exigerait une trop longue discussion. Mais je comprends à présent ce que tu veux dire, c'est qu'il peut arriver que des citoyens de la même race et de la même ville, méprisant la justice, se réunissent en grand nombre et asservissent par la force les justes qui sont moins nombreux, et, lorsqu'ils ont remporté la victoire, on peut dire avec raison que l'État est inférieur à lui même et mauvais, et que, s'ils ont le dessous, il est supérieur à lui-même et bon.

CLINIAS Ce que tu viens de dire, Athénien, est tout à fait étrange, et cependant il faut de toute nécessité convenir que c'est juste.


IV


L'ATHÉNIEN Allons maintenant, examinons ceci aussi. Supposons plusieurs frères du même père et de la même mère. Il ne serait pas du tout extraordinaire que la majorité d'entre eux fût injuste et la minorité juste.

CLINIAS Non, assurément.

L'ATHÉNIEN Il ne siérait, ni à moi ni à toi, de rechercher si, les méchants étant vainqueurs, toute la maison et la parenté serait dite pire qu'elle-même et meilleure qu'elle-même, s'ils étaient vaincus ; car notre examen ne porte pas à présent sur la convenance ou l'inconvenance des expressions, mais sur ce qui constitue naturellement la justesse ou l'erreur en matière de lois.

CLINIAS Rien de plus vrai que ce que tu dis, étranger.

MÉGILLOS C'est exact en effet, et je suis de ton avis sur le point que nous débattons à présent.

L'ATHÉNIEN Considérons encore ceci. Ces frères dont nous parlions tout à l'heure pourraient avoir quelqu'un pour les juger.

CLINIAS Certainement.

L'ATHÉNIEN Quel serait le meilleur juge, celui qui ferait mourir ceux d'entre eux qui sont méchants et ordonnerait aux bons de se gouverner eux-mêmes, ou celui qui, remettant le pouvoir aux bons, laisserait vivre les mauvais à condition d'obéir volontairement aux autres ? Mais supposons un troisième juge d'une autre qualité, qui, trouvant une famille divisée, serait capable, sans faire périr personne, de rétablir pour l'avenir la concorde parmi ses membres, en leur donnant des lois et en veillant par là à maintenir leur amitié.

CLINIAS Un pareil juge, un tel législateur serait de beaucoup le meilleur.

L'ATHÉNIEN Et pourtant ce serait en vue du contraire de la guerre qu'il leur dicterait ses lois.

CLINIAS C'est vrai.

L'ATHÉNIEN Mais celui qui établit l'harmonie dans la cité, est-ce en songeant à la guerre étrangère qu'il embellit le mieux la vie, ou en songeant à cette guerre qui naît souvent dans un État et qu'on appelle sédition, guerre qu'on voudrait surtout ne jamais voir éclater dans sa patrie, ou la voir étouffer le plus vite possible quand elle est née ?

CLINIAS Il est évident que c'est en vue de cette dernière.

L'ATHÉNIEN Et dans le cas d'une sédition, est-il quelqu'un qui préférât la paix gagnée par la ruine des uns et la victoire des autres, plutôt que l'amitié et la paix obtenue par une réconciliation et la nécessité de tourner ensuite son attention vers les ennemis du dehors ?

CLINIAS Chacun préférerait pour sa patrie le second cas au premier.

L'ATHÉNIEN N'en est-il pas de même du législateur ?

CLINIAS Sans doute.

L'ATHÉNIEN Alors n'est-ce pas en vue du plus grand bien que tout législateur doit porter ses lois ?

CLINIAS Sans contredit.

L'ATHÉNIEN Or le plus grand bien n'est ni la guerre ni la sédition, il faut au contraire souhaiter de n'en avoir jamais besoin, mais la paix et la bienveillance mutuelle. Il semble donc que la victoire que la cité peut remporter sur elle-même ne doit pas être comptée parmi les plus grands biens, mais parmi les nécessaires. C'est comme si l'on croyait qu'un corps malade, après avoir été purgé par le médecin est dans le meilleur état, et qu'alors on ne fît aucune attention au corps qui n'en a pas du tout besoin. De même un homme qui aurait la même conception sur le bonheur de l'État ou des particuliers ne saurait jamais être un bon politique, ni un législateur exact, s'il se préoccupe uniquement et avant, tout des guerres du dehors. Il faut pour cela qu'il règle ce qui concerne la guerre en vue de la paix plutôt que de régler ce qui concerne la paix en vue de la guerre.


V


CLINIAS Ce que tu dis, étranger, paraît juste, et je m'étonne que notre législateur, ni celui de Lacédémone, n'ait pas mis tous ses soins à réaliser ce but.

L'ATHÉNIEN C'est bien possible ; mais ce n'est pas le moment de disputer âprement entre nous : il faut au contraire nous questionner paisiblement, sachant que nous, comme eux, nous nous intéressons vivement à ce sujet. Suivez maintenant ce que j'ai à en dire. Faisons comparaître Tyrtée, athénien de race, mais adopté comme citoyen par les Lacédémoniens (07), l'homme du monde qui a fait le plus d'estime des vertus guerrières, comme il paraît par les vers où il dit :

« Je ne mentionnerais pas, je n'estimerais en rien celui qui n'est pas très vaillant à la guerre, fût-il le plus riche des hommes et possédât-il beaucoup de biens." et il les énumère presque tous. Tu as sans doute, toi aussi, entendu réciter ces poèmes. Pour Mégillos, il en a, je pense, les oreilles rebattues.

MÉGILLOS Certainement.

CLINIAS Ils ont en effet passé de Lacédémone chez nous.

L'ATHÉNIEN Allons maintenant; interrogeons ensemble ce poète et disons lui : "O Tyrtée, le plus divin des poètes, tu as bien fait voir ton talent et ta vertu en louant excellemment les hommes qui excellent à la guerre. Aussi nous sommes à présent, à ce qu'il nous semble, Mégillos, Clinias de Cnossos que voici et moi, entièrement d'accord avec toi sur ce point ; mais nous désirons savoir clairement si nous parlons ou non des mêmes hommes. Dis-nous donc : reconnais tu comme nous qu'il y a deux espèces de guerre ; sinon, quel est ton avis." A cette question, il n'est pas besoin, je crois d'avoir l'esprit de Tyrtée pour répondre, ce qui est la vérité, qu'il y en a deux, l'une que nous appelons tous sédition et qui est, comme nous le disions tout à l'heure, la plus cruelle de toutes. Nous admettrons tous, je pense, que l'autre espèce de guerre est celle que nous menons au dehors contre des hommes d'autre race, avec lesquels nous sommes en conflit, guerre beaucoup plus douce que l'autre.

CLINIAS Sans contredit.

L'ATHÉNIEN Voyons maintenant quels hommes et quelle guerre tu avais en vue en louant les uns et blâmant les autres si hautement. Ce sont, ce me semble, les guerres du dehors ; car tu dis dans tes poèmes que tu ne saurais supporter les hommes qui n'osent pas regarder en face la mort sanglante ni tenir ferme contre l'ennemi dans la mêlée. D'après ces vers nous pouvons, nous, te dire :

"Toi, Tyrtée, tu loues surtout ceux qui se distinguent dans les guerres du dehors contre les étrangers." Tyrtée n'en conviendrait-il pas ?

CLINIAS Sans doute.

L'ATHÉNIEN Nous, au contraire, nous disons que, si bons qu'ils soient, il y en a de meilleurs, à savoir ceux qui font éclater leur valeur dans la guerre la plus violente. Et nous en avons pour garant Théognis (08), citoyen de Mégare en Sicile, qui dit :

"L'homme fidèle dans les cruelles dissensions, Kyrnos, vaut son poids d'or et d'argent. "

Cet homme-là, nous prétendons que dans la guerre la plus pénible il est infiniment supérieur à l'autre, qu'il l'est à peu près autant que la justice, la tempérance et la prudence jointes au courage sont supérieures au courage seul ; car, pour être fidèle et incorruptible dans des séditions, il faut réunir en soi toutes les vertus, au lieu que, pour soutenir un combat de pied ferme et pour être décidé à mourir, comme dit Tyrtée, c'est à faire à une foule infinie de mercenaires, lesquels sont généralement audacieux, malfaisants, insolents et les plus insensés de presque tous les hommes, à part un très petit nombre. A quoi donc aboutit tout ce discours et que voulons-nous prouver là ? C'est évidemment que tout d'abord et le législateur crétois inspiré par Zeus et tout autre législateur de valeur, si petite soit-elle, fixera toujours avant tout pour faire ses lois ses yeux sur la plus grande vertu. Or cette vertu, c'est, comme le dit Théognis, la fidélité dans les circonstances difficiles, qu'on peut appeler la justice parfaite. Quant à la vertu que Tyrtée a louée avant toutes les autres, elle est belle sans doute, et le poète l'a fait valoir à propos, mais néanmoins on peut dire en toute justice qu'elle n'est que la quatrième en nombre et en valeur.


VI


CLINIAS Ainsi donc, étranger, nous rejetons notre législateur parmi les législateurs du dernier ordre ?

L'ATHÉNIEN Non pas, mon excellent ami, c'est nous-mêmes que nous rejetons ainsi, quand nous croyons que Lycurgue et Minos ont eu principalement la guerre pour objet dans toute la législation de Lacédémone et, dans celle de ce pays.

CLINIAS Mais alors que devions-nous dire ?

L'ATHÉNIEN Ce que je crois conforme a la vérité et ce qu'il est juste de dire quand on parle d'une législation divine, c'est-à-dire que ce n'est pas en vue d'une partie de la vertu et la moindre qu'il légiférait, mais en vue de la vertu entière, et qu'il a cherché ses lois dans chacune des espèces qui la composent, sans se borner à celles que les législateurs de nos jours envisagent et recherchent ; car chacun d'eux ne cherche à présent et ne se propose que l'espèce dont il a besoin, l'un celle qui regarde les héritages et les épicières (09), l'autre les voies de fait, et d'autres une foule de choses de cette nature. Mais nous affirmons, nous, qu'une recherche bien conduite en matière de lois doit commencer comme nous l'avons fait, car j'approuve entièrement la manière dont tu t'y es pris pour exposer les lois de ton pays. Il est juste en effet de commencer par la vertu et de dire que c'est en vue de la vertu que Minos posait ses lois. Mais quand tu as dit qu'en légiférant, il rapportait tout à une partie de la vertu, et encore à la moins considérable, ton assertion ne m'a plus semblé juste, et c'est pour cela que j'ai introduit ensuite toute cette discussion. Maintenant veux-tu que je t'explique comment j'aurais voulu que tu divises le sujet, et ce que j'aurais désiré t'entendre dire ?

CLINIAS Certainement.

L'ATHÉNIEN Ce que tu aurais dû dire, étranger, le voici : "Ce n'est pas sans raison que les lois des Crétois sont singulièrement estimées dans toute la Grèce. C'est qu'elles sont bonnes, puisqu'elles rendent heureux ceux qui les pratiquent, en leur procurant tous les biens. Or il y a deux espèces de biens ; les uns sont humains, les autres divins. Les premiers sont attachés aux seconds, et, si un État reçoit les plus grands, il acquiert en même temps les moindres, et, s'il ne les reçoit pas, il est privé des deux. Les moindres sont la santé, qui tient la tète, en second lieu vient la beauté, en troisième lieu la vigueur, soit à la course, soit dans tous les autres mouvements du corps, et en quatrième lieu la richesse, non pas Plutus aveugle, mais Plutus clairvoyant, et marchant à la suite de la prudence. Dans l'ordre des biens divins, celui qui est en tête est la prudence ; au second rang, derrière elle, la tempérance réglée avec intelligence ; au troisième, la justice, mélange de ces vertus avec le courage ; et au quatrième, le courage. Ces derniers biens se rangent tous par leur nature avant les premiers, et c'est ainsi que le législateur doit aussi les ranger. Il faut ensuite que toutes les autres prescriptions enjointes aux citoyens aient en vue les divins, et les divins la prudence en son entier, qui tient le premier rang.

Il faut d'abord s'occuper des mariages qui unissent les citoyens entre eux, puis de la naissance et de l'éducation des enfants, mâles et femelles, les suivre de la jeunesse jusqu'à l'âge mûr et à la vieillesse, pour les honorer comme on le doit ou les frapper de peines infamantes ; il faut observer et surveiller dans toutes leurs relations leurs chagrins, leurs plaisirs, leur goûts pour tous les objets d'amour, et les blâmer ou les louer justement au moyen même des lois. Il faut faire de même pour leurs colères, leurs craintes, les troubles que l'adversité excite dans les âmes et le calme que la prospérité y ramène, tous les accidents qui surprennent les hommes dans les maladies, à la guerre, dans la pauvreté et dans les situations contraires. En tous ces cas, il faut enseigner et définir ce qu'il y a de beau et de laid dans les dispositions de chacun.

Après cela, il est nécessaire que le législateur porte son attention sur les acquisitions et les dépenses des citoyens et la manière dont elles se font, sur la formation et la dissolution des sociétés volontaires et involontaires qu'on fait en vue de tout cela et la manière dont on se comporte à l'égard les uns des autres en chacun de ces cas. Il doit examiner dans quels actes la justice est observée, dans quels actes elle fait défaut, distribuer des récompenses à ceux qui observent docilement les lois et infliger des peines fixées d'avance à ceux qui leur désobéissent. Quand enfin il sera parvenu au terme de sa constitution complète, il faudra qu'il s'occupe des morts et qu'il voie de quelle manière on donnera la sépulture à chacun d'eux et quels honneurs il convient de leur rendre. Quand il aura observé tout cela, il préposera au maintien de ses lois des magistrats qui jugeront, les uns d'après la raison, les autres d'après l'opinion vraie, en sorte que ce corps d'institutions assorti dans ses parties par l'intelligence paraisse marcher à la suite de la tempérance et de la justice, et non de la richesse et de l'ambition. C'est ainsi, étrangers, que j'aurais désiré et que je désire encore à présent que vous exposiez comment tout cela se trouve dans les lois attribuées à Zeus et à Apollon pythien, que Minos et Lycurgue ont édictées, et comment elles ont été rangées dans un ordre parfaitement clair pour un homme que l'étude et la pratique ont rendu habile dans la législation, mais qui n'est pas visible pour nous autres.


VII


CLINIAS Comment devons-nous donc, étranger, traiter ce qui suit ?

L'ATHÉNIEN Il faut, à mon avis, procéder à nouveau comme nous avons commencé et exposer en détail les exercices qui se rapportent au courage, puis passer, si vous le voulez bien, à une autre espèce de vertu et à une autre ensuite ; et la méthode que nous aurons suivie dans l'examen de la première, nous essaierons, en la prenant pour modèle, de l'appliquer aux autres et, en causant ainsi, nous allégerons la fatigue de la route. Nous ferons voir ensuite, si Dieu le veut, que ce que nous venons de dire de la vertu en général vise au même but.

MÉGILLOS C'est bien dit. Essaye d'abord de juger l'avocat de Zeus que tu as devant toi.

L'ATHÉNIEN Je vais essayer, mais je te jugerai, toi aussi, et moi-même ; car nous sommes tous intéressés ici. Répondez-moi donc : nous disons bien que les repas en commun et les exercices gymniques ont été imaginés par le législateur en vue de la guerre.

MÉGILLOS Oui.

L'ATHÉNIEN Et la troisième et la quatrième espèce ? Il faudrait peut-être passer ainsi en revue les parties du reste de la vertu, soit qu'on appelle ainsi ses parties ou qu'il faille leur donner un autre nom quelconque, pourvu qu'il laisse bien voir ce qu'il exprime.

MÉGILLOS Pour la troisième espèce que le législateur a trouvée, je dirais volontiers, et n'importe quel Lacédémonien aussi, que c'est la chasse.

L'ATHÉNIEN Essayons aussi de dire quelle est la quatrième et la cinquième.

MÉGILLOS Pour la quatrième, je peux encore essayer de la dire c'est l'endurance à la douleur, fort pratiquée chez nous dans les combats de main et dans les rapts où l'on reçoit toujours beaucoup de coups. Il y a aussi ce qu'on appelle la cryptie, exercice prodigieusement pénible et propre à donner de lendurance, et l'habitude d'aller nu-pieds et de coucher sans couverture en hiver, celle de se servir soi-même sans recourir à des esclaves, d'errer la nuit comme le jour à travers tout le pays. Nous avons encore les gymnopédies (10) , terribles exercices pour nous endurcir en luttant contre les fortes chaleurs, et une masse d'autres, si nombreux qu'on ne finirait jamais de les énumérer.

L'ATHÉNIEN C'est fort bien dit, étranger lacédémonien. Mais voyons, que dirons-cous du courage ? Dirons-nous simplement qu'il consiste à lutter contre la crainte et la douleur uniquement, ou aussi contre les désirs, les plaisirs et certaines flatteries d'une séduction dangereuse, qui rendent molles comme de la cire les âmes de ceux-mêmes qui se croient austères ?

MÉGILLOS A mon avis, il s'exerce contre tout cela à la fois.

L'ATHÉNIEN Si nous nous rappelons ce qui a été dit tout à l'heure, Clinias prétendait qu'il y a des États et des particuliers inférieurs à eux-mêmes. N'est-ce pas vrai, étranger de Cnossos ?

CLINIAS Exactement vrai.

L'ATHÉNIEN Eh bien maintenant, lequel des deux appellerons-nous lâche; est-ce celui qui succombe à la douleur, ou n'est-ce pas plutôt celui qui se laisse vaincre par le plaisir ?

CLINIAS A mon avis, c'est celui qui se laisse vaincre par le plaisir, et nous sommes tous d'accord pour dire que, l'homme vaincu par le plaisir est plus honteusement inférieur à lui même que celui qui l'est par la douleur.

L'ATHÉNIEN Mais alors le législateur de Zeus et celui d'Apollon n'ont-ils donc recommandé dans leur code qu'un courage boiteux, capable de résistance uniquement du côté gauche, mais incapable du côté droit de tenir contre les objets agréables et flatteurs, ou bien se soutient-il des deux côtés ?

CLINIAS Des deux côtés, suivant moi.

L'ATHÉNIEN Revenons encore là-dessus. Quelles sont chez vous, dans vos deux villes, les institutions qui vous permettent de goûter les plaisirs, au lieu de les fuir, institutions analogues à celles qui, au lieu de vous faire éviter les douleurs, vous jettent au milieu d'elles et vous forcent et vous déterminent par les honneurs que vous en retirez à les surmonter ? Où trouve-t-on dans vos lois une prescription du même genre ? Dites-moi quelle est celle qui rend chez vous les mêmes hommes courageux à la fois contre les douleurs et contre les plaisirs, qui les fait vaincre ce qu'il faut vaincre et fait qu'ils ne sont pas inférieurs aux ennemis qui sont les plus proches d'eux et les plus dangereux.

MÉGILLOS J'ai pu, étranger, citer beaucoup de lois pour résister à la douleur ; mais je ne suis pas également en fonds pour parler des plaisirs à propos d'objets importants et remarquables, mais peut-être le serais-je sur de minces objets.

CLINIAS Moi non plus, je ne suis pas à même de faire voir dans les lois de la Crète des prescriptions comme celles que tu demandes.

L'ATHÉNIEN O les meilleurs des étrangers, il n'y a rien d'étonnant à cela. Mais si quelqu'un de nous, amoureux de la vérité et de la perfection, trouve quelque chose à redire aux lois de son pays, ne nous fâchons pas et traitons-nous doucement les uns les autres.

CLINIAS C'est juste, étranger athénien, et il faut t'écouter.

L'ATHÉNIEN Le fait est, Clinias, que nous aurions mauvaise grâce à notre âge de nous en choquer.

CLINIAS Assurément.

L'ATHÉNIEN Qu'on ait raison ou non de critiquer la constitution de Lacédémone et de la Crète, c'est une autre question ; mais pour ce qu'on en dit dans le vulgaire, peut-être suis-je mieux placé que vous deux pour le savoir ; car chez vous, parmi ces lois si bien établies, une des plus belles est celle qui défend aux jeunes gens d'y rechercher ce qu'elles ont de bon et ce qu'elles ont de défectueux ; ils doivent s'accorder à dire d'une seule voix et du même cœur qu'elles ont été parfaitement conçues, puisque les dieux en sont les auteurs, et ils ne doivent en aucun façon supporter qu'on en parle autrement devant eux. Les vieillards seuls qui ont quelque remarque à faire sur vos lois peuvent s'en ouvrir aux magistrats et aux gens de leur âge, mais pas devant les jeunes gens.

CLINIAS Tu as parfaitement raison, étranger, et tu es un bon devin ; car, bien que tu n'aies pas assisté aux délibérations du législateur quand il fit cette loi, il me semble que tu as fort bien conjecturé son intention et que tu en parles fort justement.

L'ATHÉNIEN Nous sommes donc nous, puisqu'il n'y a point ici de jeunes gens, autorisés, vu notre âge, par le législateur à nous entretenir entre nous seuls sur ce sujet, sans commettre aucune faute.

CLINIAS C'est exact. Aussi ne te fais pas faute de critiquer nos lois. Il n'y a pas de déshonneur à reconnaître qu'une chose est défectueuse, d'autant plus que c'est le moyen d'y remédier, si l'on accueille la censure sans amertume et avec bienveillance.


VIII


L'ATHÉNIEN Fort bien ; mais je ne parlerai pas pour critiquer vos lois avant d'en avoir fait un examen aussi solide que possible, ou plutôt je n'en parlerai que pour exposer mes doutes. Vous êtes, parmi les Grecs et les barbares que nous connaissons, les seuls à qui le législateur a enjoint de s'abstenir des plaisirs et des divertissements les plus vifs et même d'y goûter, tandis que pour les peines et les craintes, dont nous parlions tout à l'heure, il a pensé que, si on les fuit de l'enfance jusqu'à la fin, lorsqu'ensuite la nécessité vous jette dans les travaux, les craintes et les peines, on fuira devant ceux qui s'y sont exercés et on deviendra leur esclave. C'est la même pensée, ce me semble, qui aurait dû venir à l'esprit du même législateur par rapport aux plaisirs ; il aurait dit se dire : "Si mes citoyens ne font pas dès la jeunesse l'essai des plus grands plaisirs et ne s'exercent pas à rester maîtres d'eux quand ils en jouissent, en sorte que la douceur de la volupté ne les entraîne jamais à commettre un acte honteux, il leur arrivera la même chose qu'à ceux qui se laissent vaincre par la crainte : ils deviendront d'une autre manière et plus honteusement encore les esclaves de ceux qui sont assez forts pour rester maîtres d'eux mêmes au milieu des plaisirs et de ceux qui en ont pris la jouissance, gens qui sont parfois très méchants, et leur âme sera en partie esclave, en partie libre, et ils ne seront pas dignes d'être, appelés franchement courageux et libres. Voyez donc si vous trouvez quelque raison à ce que nous venons de dire.

CLINIAS Cela nous paraît raisonnable, quand nous t'entendons parler ; mais de t'en croire d'emblée et sans difficulté sur des matières de cette conséquence, c'est plutôt le fait de jeunes gens irréfléchis.

L'ATHÉNIEN Maintenant, pour achever la revue des matières que nous nous sommes proposé de faire, il faut Clinias et toi, étranger de Lacédémone, parler de la tempérance. Que trouverons-nous sur ce point, comme tout à l'heure sur ce qui regarde la guerre, de mieux réglé dans vos États que dans ceux qui se gouvernent au hasard ?

MÉGILLOS Cela n'est guère facile à dire.

CLINIAS Il me semble pourtant que les repas en commun et les exercices gymniques ont été bien imaginés en vue de ces deux vertus.

L'ATHÉNIEN Je crois bien, étrangers, qu'une constitution politique peut difficilement, en théorie comme en pratique, échapper à toute contestation. Il y a des chances qu'il en soit ici comme dans la médecine, qui ne peut prescrire pour un même tempérament un seul régime qui ne soit à la fois nuisible à la santé et salutaire à certains égards. C'est ainsi que vos gymnases et vos repas en commun sont avantageux pour les États en bien des points, mais fâcheux par rapport aux séditions, comme en témoignent les enfants des Milésiens, des Béotiens et des Thuriens. En outre, cette institution parait avoir perverti l'usage des plaisirs de l'amour, tel qu'il a été réglé par la nature, non seulement pour les hommes, mais encore pour les animaux ; et c'est là un reproche que l'on peut faire à vos cités d'abord, ensuite à toutes celles qui s'appliquent particulièrement à la gymnastique. De quelque façon qu'il faille envisager cette sorte de plaisir, soit en badinant, soit sérieusement, il faut songer que c'est à l'union de la femelle et du mâle en vue de la génération que la nature a attaché ce plaisir, et que l'union des mâles avec les mâles et des femelles avec les femelles va contre la nature et que cet audacieux désordre vint d'abord de leur impuissance à se maîtriser dans le plaisir. Tout le monde accuse les Crétois d'avoir inventé la fable de Ganymède. Persuadés que leurs lois venaient de Zeus, ils ont imaginé cette fable sur son compte afin de pouvoir eux aussi goûter ce plaisir à l'exemple du dieu. Mais laissons là cette fiction. Lorsque les hommes s'inquiètent de faire des lois, presque toute leur attention doit rouler sur le plaisir et la douleur, tant par rapport aux mœurs publiques qu'à celles des particuliers. Ce sont deux sources ouvertes par la nature qui ne cessent de couler. Quand on y puise à l'endroit, dans le temps et dans la mesure convenables, que ce soit un État, un particulier ou un animal, on en rapporte le bonheur ; mais, si l'on y puise sans discernement et hors de propos, on est au contraire malheureux.


IX


MÉGILLOS Tout cela est vrai, semble-t-il, et je ne trouve pas de mots pour y répondre. Cependant il me semble que le législateur de Lacédémone a bien fait de nous ordonner de fuir les plaisirs. Pour les lois de Cnossos, notre camarade les défendra, s'il veut ; mais pour celles de Sparte, je crois qu'on n'en pouvait établir de plus belles en ce qui touche les plaisirs; car les plaisirs, les violences et les sottises de toute sorte auxquelles les hommes sont le plus exposés, tout cela a été banni de tout le pays par notre législation, et tu ne verras, ni dans les campagnes ni dans les villes qui dépendent de Sparte, ni ces banquets, ni ce qui en est la suite et qui excite au plus haut point le goût de toutes sortes de plaisirs, et il n'est personne qui, rencontrant un citoyen ivre qui parcourt les rues en chantant et dansant, ne lui inflige le plus sévère châtiment ; il a beau alléguer les Dionysies (11) pour excuse, il ne peut y échapper. Ce n'est pas comme chez vous, où j'en ai vu sur des charrettes, ni comme à Tarente, une de nos colonies, où j'ai vu toute la ville plongée dans l'ivresse aux Dionysies. Chez nous, on ne voit rien de tel.

L'ATHÉNIEN Étranger lacédémonien, tous ces divertissements n'ont rien que de louable, quand on y met une certaine réserve ; ils n'énervent que lorsqu'on s'y abandonne entièrement, et des gens de chez nous se défendraient vite et te riposteraient en te jetant à la face le relâchement des femmes lacédémoniennes (12). Enfin à Tarente, et chez nous et chez vous, il n'y a, je crois, qu'une chose à répondre pour montrer que ces usages, loin d'être repréhensibles, sont fondés en raison. Chacun, en effet, peut répondre à l'étranger qui s'étonne de voir un usage auquel il n'est pas habitué : "Ne t'étonne pas, étranger, telle est la loi chez nous ; peut-être est-elle chez vous différente sur ce point." Mais nous, en ce moment, mes amis, nous ne discutons pas sur les hommes en général, mais sur les défauts ou les qualités des seuls législateurs. Entrons donc dans quelques détails au sujet de l'ivresse en général ; car c'est un point de grande importance et ce n'est pas à un législateur médiocre qu'il appartient d'en juger. Je ne discute pas la question générale de savoir s'il faut ou non boire du vin ; je ne parle que de l'ivresse et je me demande s'il faut en user à cet égard comme les Scythes, les Perses et aussi les Carthaginois, les Celtes, les Ibères et les Thraces, toutes races guerrières, ou comme vous en usez vous-mêmes. Chez vous, on s'en abstient entièrement, à ce que tu dis, tandis que chez les Scythes et les Thraces, les femmes comme les hommes, boivent le vin tout à fait pur et en versent sur leurs habits, persuadés que c'est un rite honorable et qui porte bonheur. Les Perses aussi en font un grand usage, ainsi que des autres plaisirs sensuels que vous rejetez, mais ils sont en cela plus réglés.

MÉGILLOS Mais tous ces peuples-là, mon bon, nous les mettons en fuite, quand nous prenons les armes en main.

L'ATHÉNIEN N'allégue pas cette raison, mon excellent ami ; car il y a eu et il y aura encore beaucoup de défaites et de victoires dont il est difficile d'assigner la cause. Ce n'est pas en citant ces défaites et ces victoires que nous pouvons établir une ligne de démarcation entre les institutions qui sont bonnes et celles qui ne le sont pas ; cette démarcation prêterait toujours à la controverse. A la guerre, ce sont les grands Etats qui triomphent des petits et qui les asservissent. Ainsi les Syracusains ont subjugué les Locriens, qui passent pour avoir été les plus policés de ces contrées, et les Athéniens, les Céiens, (13) et nous trouverions mille autres exemples de ce genre. Mais essayons plutôt de voir ce qu'il nous faut penser de chaque institution, en l'examinant en elle-même ; laissons de côté pour le moment ces victoires et ces défaites et disons que tel usage est bon en soi, tel autre mauvais. Mais d'abord écoutez-moi vous dire comment il faut en ces matières mêmes examiner ce qui est bon et ce qui ne l'est pas.

MÉGILLOS Qu'as-tu donc à dire là-dessus ?


X


L'ATHÉNIEN Il me paraît que tous ceux qui, discourant sur un usage, se mettent aussitôt à le blâmer ou à l'approuver dès que l'on en a prononcé le nom, ne s'y prennent pas comme il faut. C'est juste comme si, entendant louer le froment comme un bon aliment, on le dépréciait sans s'être informé de ses effets, ni du profit qu'on en tire, ni comment, à qui, avec quoi, dans quel état et comment on doit le servir. C'est précisément ce que nous faisons maintenant dans notre discussion. On n'a pas plus tôt parlé de l'ivresse qu'à cc mot seul les uns l'ont blâmée, les autres louée, et bien mal à propos ; car c'est sur la foi de témoins et de panégyristes que nous fondons nos louanges les uns et les autres, et nous croyons donner un argument sans réplique, soit parce que nous produisons beaucoup de témoins, soit parce que nous voyons ceux qui s'en abstiennent vaincre dans les combats ; mais le désaccord continue entre nous. Si donc nous procédons de même dans l'examen de chacune des autres lois, nous montrerons, ce me semble, peu d'intelligence. Il me paraît nécessaire de procéder autrement, et je veux, à propos de cette question même de l'ivresse, essayer de vous montrer, si je puis, la vraie méthode pour examiner tous les usages de ce genre, puisque des milliers et des milliers de nations qui sont là-dessus en désaccord avec vous entreraient en lutte contre votre opinion.

MÉGILLOS Si vraiment il y a une bonne manière d'examiner ces questions, nous ne devons pas nous lasser d'écouter.

L'ATHÉNIEN Allons, examinons la chose à peu près ainsi. Supposons que quelqu'un loue l'élevage des chèvres et l'animal lui-même comme étant une belle possession, et qu'un autre, ayant vu des chèvres paissant sans berger, faire des dégâts dans les champs cultivés, les blamât et qu'il fît le même reproche à tout animal sans maître ou avec de mauvais maîtres, croirons-nous qu'un pareil blâme soit tant soit peu fondé en raison ?

MÉGILLOS Assurément non.

L'ATHÉNIEN Et pour être un bon pilote, dirons-nous qu'il suffit de posséder la science nautique, que d'ailleurs on soit sujet ou non au mal de mer ? Qu'en dirons-nous ?

MÉGILLOS Pas du tout, si à la science il joint le mal dont tu parles.

L'ATHÉNIEN Et un général d'armée ? Sera-t-il capable de commander, s'il possède l'art de la guerre, et s'il est lâche dans le danger et que l'ivresse de la peur lui donne la nausée ?

MÉGILLOS Comment le serait-il alors ?

L'ATHÉNIEN Et s'il n'a ni science, ni courage ?

MÉGILLOS Ce serait un très mauvais général, fait pour commander non des hommes, mais de pauvres femmelettes.

L'ATHÉNIEN Et quand il s'agit de louer ou de blâmer une assemblée quelconque, qui a naturellement un chef et qui peut être utile avec ce chef, si quelqu'un n'avait jamais vu cette assemblée en bon accord avec elle-même sous la direction d'un chef, mais toujours sans chef ou avec du mauvais chefs, croirons-nous qu'en voyant de telles assemblées, il puisse les blâmer ou les louer avec justesse ?

MÉGILLOS Comment le pourrait-il, s'il n'a jamais vu ni fréquenté aucune de ces assembles bien gouvernées ?

L'ATHÉNIEN Eh bien, parmi les nombreuses associations qui existent, ne pouvons-nous compter les convives et les banquets comme une sorte d'association ?

MÉGILLOS Certainement si.

L'ATHÉNIEN Or cette association, l'a-t-on jamais vue jusqu'ici tenue correctement ? Il vous est facile à vous deux de répondre que vous n'en avez encore vu absolument aucune ; car elles ne sont pas en usage dans votre pays ni tolérées par la loi. Mais moi, j'ai assisté à beaucoup de banquets, et en beaucoup d'endroits ; en outre, j'ai des renseignements sur presque tous, et j'ose dire que je n'en ai jamais vu ni entendu nommer un seul où tout se soit passé régulièrement, et que tout, sauf quelques points peu importants et peu nombreux, y est en général on peut dire complètement défectueux.

CLINIAS Comment entends-tu cela, étranger ? Explique-toi encore plus clairement ; car nous autres, nous n'avons, comme tu dis, aucune expérience de ces sortes d'assemblée, et, lors même que nous y assisterions, nous ne pourrions peut-être pas reconnaître sur-le-champ ce qui s'y passe correctement ou non.

L'ATHÉNIEN C'est vraisemblable, mais je vais m'expliquer ; essaye de me suivre. Dans toutes les réunions et les associations, quel qu'en soit l'objet, il est de règle qu'il y ait toujours un chef : tu comprends cela ?

CLINIAS Sans doute.

L'ATHÉNIEN Or, nous venons de dire qu'à la guerre le chef doit être courageux.

CLINIAS Il le faut en effet.

L'ATHÉNIEN Un homme courageux est moins troublé par la crainte que le lâche.

CLINIAS C'est vrai aussi.

L'ATHÉNIEN Mais s'il y avait moyen de mettre à la tête d'une armée un général qui ne craignit absolument rien et ne se troublât de rien, ne le ferions-nous pas à tout prix ?

CLINIAS Certainement si.

L'ATHÉNIEN Mais il ne s'agit pas ici d'un chef qui commande une armée contre l'ennemi en temps de guerre, mais d'un chef qui commande à des amis qui se réunissent dans des sentiments de bienveillance mutuelle.

CLINIAS C'est vrai.

L'ATHÉNIEN Or une telle assemblée, si elle s'enivre, n'ira pas sans tumulte, n'est-ce pas ?

CLINIAS C'est impossible en effet ; c'est même, je pense, tout le contraire.

L'ATHÉNIEN Dés lors, n'est-ce pas un chef qu'il faut tout d'abord à ces gens-là aussi ?

CLINIAS Certainement : il n'y a pas d'affaire où l'on en ait autant besoin.

L'ATHÉNIEN Et n'est-ce pas un chef ennemi du tumulte qu'il faut, s'il est possible, leur procurer ?

CLINIAS Sans doute.

L'ATHÉNIEN Et à l'égard de l'assemblée, il faut, je pense, qu'il soit prudent, car il doit veiller à conserver l'amitié qui en lie les membres et même prendre soin de l'augmenter quand ils sont réunis.

CLINIAS Rien de plus vrai.

L'ATHÉNIEN Dès lors, ne faut-il pas donner à des gens qui s'enivrent un chef sobre et sage ? car, s'il est le contraire, s'il est jeune et peu sage et s'enivre pour commander à des gens ivres, il aura bien de la chance s'il ne cause pas quelque grand mal.

CLINIAS Un mal immense.

L'ATHÉNIEN Si donc on condamne ces assemblées dans les États où elles se tiennent, quand tout s'y passe aussi correctement que possible, parce qu'on s'en prend à l'institution même, il peut se faire que la condamnation soit fondée en raison. Mais si on les critique, parce qu'on les voit remplies des plus grands désordres, il est évident premièrement qu'on ignore que les choses ne se passent

point comme elles devraient se passer et deuxièmement que tout autre chose paraîtra aussi mauvaise, si un maître, un chef sobre y fait défaut. Ne remarques-tu pas qu'un pilote ivre, ou tout autre chef de n'importe quelle entreprise, renverse tout, bateaux, chars, armée, en un mot, tout ce qui peut être gouverné par lui ?


XI


CLINIAS Ce que tu viens de dire, étranger, est parfaitement vrai. Mais dis-moi encore une chose : si cet usage des banquets était pratiqué comme il convient, quel bien pourraient-ils nous faire à nous ?

Pour reprendre l'exemple cité tout à l'heure, si l'on donne un bon général à une armée, il assurera la victoire à ceux qui le suivront, ce qui n'est pas un mince avantage, et ainsi du reste. Mais supposons un banquet dirigé comme il faut, quel avantage en résultera-t-il pour les particuliers ou pour l'État ?

L'ATHÉNIEN Quel grand bien pourrait-on dire que l'éducation bien conduite d'un seul enfant ou d'un seul chœur d'enfants apporte à l'État ? Si l'on me posait une pareille question, je répondrais que d'un seul enfant la ville ne tirerait qu'un mince profit ; mais si tu me demandes quel grand avantage l'État recueille de l'éducation générale donnée aux enfants, il me sera facile de répondre que des jeunes gens bien élevés deviendront de bons citoyens et que devenus tels, ils se comporteront noblement en toutes rencontres, et qu'en particulier ils remporteront à la guerre la victoire sur les ennemis. L'éducation amène donc ainsi la victoire avec elle, mais la victoire à son tour pervertit parfois l'éducation. Que de gens, en effet, sont devenus plus insolents à la suite d'une victoire sur l'ennemi et à qui cette insolence a causé des maux sans nombre ! Jamais encore l'éducation n'est devenue une victoire à la thébaine (14), tandis que beaucoup de victoires ont été et seront funestes aux vainqueurs.

CLINIAS Tu me parais, cher ami, persuadé que le fait de se réunir pour passer le temps à boire contribue pour une grande part à l'éducation, pourvu que l'on y observe la règle.

L'ATHÉNIEN Je n'en doute point.

CLINIAS Pourrais-tu affirmer que ce que tu viens de dire est vrai ?

L'ATHÉNIEN Soutenir avec assurance, étranger, que c'est la vérité, alors que beaucoup de gens le contestent, cela n'appartient qu'à un dieu. Mais s'il faut dire ce que j'en pense, je ne refuse pas, puisque nous nous sommes engagés dans une discussion sur des lois et sur la politique.

CLINIAS Essayons de saisir justement ta pensée sur un sujet où les avis sont à présent si partagés.

L'ATHÉNIEN C'est ce qu'il faut faire : donnons toutes nos forces à la discussion, vous pour me suivre, moi pour essayer d'une manière ou d'une autre de vous éclaircir ma pensée. Mais écoutez d'abord une chose que j'ai à vous dire. Les Athéniens passent dans toute la Grèce pour aimer à parler et à parler beaucoup, tandis qu'à Lacédémone on aime la brièveté et qu'en Crète on préfère s'appliquer à penser plutôt qu'à parler. Aussi je me demande si vous ne trouverez pas que je parle beaucoup sur un bien mince sujet, et que je fais un discours interminable pour vous éclaircir ma pensée sur un objet aussi peu important que l'ivresse. Or pour redresser cet usage en conformité avec la nature, on ne peut rien dire de clair ni de suffisant sans parler de la vraie nature de la musique, et l'on ne peut non plus parler de la musique sans embrasser l'éducation tout entière, ce qui exige de très longs développements. Voyez donc ce que nous pouvons faire, si nous devons laisser ce sujet pour le moment et passer à un autre touchant les lois.

MEGILLOS Tu ne sais peut-être pas, étranger athénien, que ma famille est chargée à Lacédémone de l'hospitalité publique envers Athènes. Il arrive que les enfants eux-mêmes, quand ils apprennent qu'ils sont les proxènes (15) d'une ville, se sentent dès le jeune âge de l'inclination pour elle et la regardent comme une deuxième patrie après la leur ; c'est précisément ce qui m'est arrivé à moi aussi. Lorsque les Lacédémoniens blâmaient ou louaient les Athéniens et que j'entendais les enfants me dire : "Athènes, Mégillos, s'est bien ou mal comportée à notre égard", je prenais tout de suite votre parti contre ceux qui lançaient le blâme sur votre ville et j'avais pour vous une entière sympathie ; et maintenant encore votre langue me charme et ce qu'on dit communément des Athéniens, que, lorsqu'ils sont bons, ils le sont supérieurement, me parait la vérité même ; car ce sont les seuls qui, sans y être forcés, par un penchant naturel, par un don divin, ont une bonté véritable et sans feinte. Aussi, en ce qui me concerne, tu peux parler hardiment d tant qu'il te plaira.

CLINIAS Écoute aussi, étranger, et reçois favorablement ce que j'ai à te dire, et ne crains pas de dire tout ce que tu voudra. Tu as sans doute entendu dire ici qu'Épiménide fut un homme divin. Il était de ma famille. Dix ans avant les guerres médiques, sur l'ordre d'un oracle du dieu, il se rendit chez vous. Après y avoir fait les sacrifices que le dieu lui avait prescrits, voyant que les Athéniens redoutaient l'expédition des Perses, il leur prédit qu'ils ne viendraient pas de dix ans, et que, lorsqu'ils seraient venus, ils s'en retourneraient sans avoir rien fait de ce qu'ils espéraient, après avoir souffert plus de maux qu'ils n'en avaient fait. Alors vos ancêtres se lièrent d'hospitalité avec nous, et, depuis ce temps là, nos ancêtres et moi-même vous avons toujours été très attachés.

L'ATHÉNIEN Pour ce qui est de vous, vous êtes, je le vois, disposés à m'écouter ; pour ce qui est de moi, je suis prêt à parler, mais le pourrai-je ? La tâche n'est pas facile. Il faut essayer pourtant. Commençons donc par définir en vue de la discussion ce que c'est que l'éducation et quelle est sa vertu ; car c'est par elle que doit passer la discussion que nous nous proposons à présent, jusqu'à ce qu'elle arrive au dieu du vin.

CLINIAS Oui, procédons ainsi, si tu le trouves bon.

L'ATHÉNIEN Tandis que j'explique ce qu'il faut entendre par éducation, examinez si ce que j'aurai dit vous plaît.

CLINIAS Tu n'as qu'à parler.


XII


L'ATHÉNIEN Je parle donc et j'affirme que celui qui veut devenir bon en quoi que ce soit, doit s'y exercer dès l'enfance, soit en s'amusant, soit en s'en occupant sérieusement, sans rien négliger de ce qui s'y rapporte. Il faut, par exemple, que celui qui veut devenir un bon laboureur ou un bon architecte s'amuse, celui-ci à construire de petits châteaux d'enfant, celui-là à remuer la terre, que le maître qui les élève leur fournisse à l'un et à l'autre de petits outils faits sur le modèle des véritables, qu'ils apprennent à l'avance tout ce qu'il est nécessaire qu'ils sachent à l'avance, par exemple à mesurer et à niveler, s'ils doivent être charpentiers, à monter à cheval, s'ils doivent être soldats, ou à faire quelque autre apprentissage de ce genre pour s'amuser ; en un mot il faut essayer au moyen des jeux de tourner les plaisirs et les goûts des enfants vers le but qu'ils doivent finalement atteindre. Je dis donc que l'essentiel de l'éducation consiste dans cette discipline bien entendue qui pousse autant que possible l'esprit de l'enfant qui s'amuse à aimer ce qui, lorsqu'il sera devenu un homme, doit le rendre accompli dans la vertu propre à sa profession.

Voyez si jusqu'à présent ce que j'ai dit est de votre goût.

CLINIAS Oui, assurément.

L'ATHÉNIEN Ne laissons pas non plus à ce que nous appelons éducation une signification vague. Quand nous blâmons ou louons l'éducation que certaines gens ont reçue, nous disons qu'un tel d'entre cous est bien élevé et que tel autre est mal élevé, alors même qu'ils en ont reçu une excellente pour le trafic, pour le commerce de mer ou pour d'autres professions du même genre. Ce n'est pas là pour nous, je pense, l'éducation dont nous traitons à présent ; nous parlons en effet de celle qui vise à nous former à la vertu dès l'enfance, qui nous inspire un désir ardent de devenir un citoyen parfait, sachant commander et obéir selon la justice. Or voilà celle que nous cherchons à définir et qui, ce me semble, mérite seule le nom d'éducation. Quant à celle qui vise l'acquisition des richesses ou de la force ou de tout autre talent, où la sagesse et la justice n'entrent pour rien, c'est une éducation d'artisans et d'esclaves, qui ne mérite pas du tout le nom d'éducation. Pour nous, ne disputons pas avec eux sur les termes, mais retenons ce point sur lequel nous venons de tomber d'accord, que ceux qui ont été bien élevés deviennent d'ordinaire vertueux et qu'ainsi on ne doit jamais mépriser l'éducation, car de tous les avantages, c'est le premier pour un homme vertueux. Que si parfois on en dévie et qu'il soit possible de rentrer dans la bonne voie, il faut toujours et toute sa vie mettre tous ses efforts à y arriver.

CLINIAS C'est juste, et nous sommes d'accord avec toi.

L'ATHÉNIEN Nous sommes aussi convenus précédemment que ceux qui sont capables de se commander à eux-mêmes sont des gens de bien et que ceux qui en sont incapables sont des méchants.

CLINIAS C'est très juste.

L'ATHÉNIEN Reprenons, pour l'éclaircir davantage, ce que nous entendons par là, et permettez-moi d'essayer, si avec le secours d'une image je pourrais mieux vous expliquer la chose.


XIII


CLINIAS Parle seulement.

L'ATHÉNIEN N'admettons-nous pas que chacun de nous est un ?

CLINIAS Si.

L'ATHÉNIEN Et qu'il a en lui deux conseillers insensés opposés l'un à l'autre, qu'on appelle le plaisir et la douleur ?

CLINIAS C'est vrai.

L'ATHÉNIEN Et avec ces deux-là, la prévision de l'avenir, qui porte le nom commun d'attente ; mais l'attente de la douleur se nomme proprement crainte et celle du plaisir confiance. A toutes ces passions préside la raison qui prononce sur ce qu'elles ont de bon ou de mauvais, et, lorsque le jugement de la raison devient la décision commune de l'État, il prend le nom de loi.

CLINIAS J'ai quelque peine à te suivre ; continue cependant comme si je suivais.

MÉGILLOS J'éprouve, moi aussi, la même difficulté.

L'ATHÉNIEN Formons-nous là-dessus l'idée suivante : figurons-nous que chacun des êtres animés que nous sommes est une machine merveilleuse, sortie de la main des dieux, soit qu'ils l'aient composée pour s'amuser, soit qu'ils aient eu quelque dessein sérieux, car cela, nous ne le savons pas. Mais ce que nous savons, c'est que ces passions sont en nous comme des nerfs et des fils qui, se mouvant en sens opposé les uns aux autres, nous tirent et nous retirent vers des actions opposées ; et c'est là que se trouve la démarcation entre la vertu et le vice. Car la raison nous dit qu'il ne faut jamais suivre qu'un de ces fils, sans l'abandonner en aucune occasion, et résister aux autres. Et ce fil n'est autre que le fil d'or et sacré de la raison, appelé la loi commune de l'État. Les autres fils sont de fer et raides ; celui-là est souple, parce qu'il est d'or, tandis que les autres sont de toute sorte d'espèces. Il faut donc seconder la plus belle direction, celle de la loi, parce que la raison, si belle qu'elle soit, étant douce et éloignée de toute violence, a besoin d'être aidée par des serviteurs pour que le fil d'or triomphe des autres. Ainsi le mythe qui nous représente comme des machines merveilleuses sauvegarde la vertu et nous fait mieux voir ce que signifie être supérieur et inférieur à soi-même et que les États et les particuliers qui ont pris une connaissance exacte de ces fils qui sont en nous et qui nous tirent à eux doivent conformer leur conduite à cette connaissance, et qu'un État qui tient cette connaissance soit de quelque dieu, soit d'un homme qui la possède, doit en faire sa loi dans son administration et dans ses rapports avec les autres États. Par cette figuration le vice et la vertu sont plus faciles à distinguer, et, grâce à cette clarté plus grande, nous verrons peut-être mieux ce que sont l'éducation et les autres institutions, et aussi l'usage de s'enivrer dans les banquets, que l'on serait tenté de regarder comme un objet trop mince pour être traité si longuement sans nécessité.

CLINIAS Il se peut qu'il mérite cette longue discussion.

L'ATHÉNIEN C'est bien dit. Achevons donc une étude qui mérite que nous nous en occupions à présent.


XIV


CLINIAS Parle donc.

L'ATHÉNIEN Si nous faisions boire cette machine jusqu'à l'enivrer, en quel état la mettrions-nous ?

CLINIAS Qu'as-tu en vue en me posant cette question ?

L'ATHÉNIEN Il n'est pas encore question de cela. Mais d'une manière générale, si on la fait boire ainsi, quel effet cela produira-t-il sur elle ? Je vais essayer de t'expliquer plus clairement encore ce que je veux dire. Voici ce que je te demande : est-ce que l'effet du vin n'est pas d'intensifier nos plaisirs, nos peines, nos colères et nos amours ?

CLINIAS Oui, et de beaucoup.

L'ATHÉNIEN Et nos sensations, notre mémoire, nos opinions, nos pensées n'en deviennent-elles pas aussi plus fortes, ou plutôt n'abandonnent-elles pas l'homme qui s'est gorgé de vin jusqu'à l'ivresse ?

CLINIAS Elles l'abandonnent entièrement.

L'ATHÉNIEN N'arrive-t-il pas au même état d'âme que lorsqu'il n'était encore qu'un petit enfant ?

CLINIAS Sans doute.

L'ATHÉNIEN Alors il n'est plus du tout maître de lui.

CLINIAS Plus du tout.

L'ATHÉNIEN Ne pouvons-nous pas dire qu'il est alors dans l'état le plus mauvais ?

CLINIAS Le plus mauvais de beaucoup.

L'ATHÉNIEN Ce n'est donc pas seulement, semble-t-il, le vieillard qui retombe en enfance, mais aussi l'homme ivre.

CLINIAS Tu ne pouvais mieux dire, étranger.

L'ATHÉNIEN Dès lors, peut-on trouver une raison pour entreprendre de nous persuader qu'il faut goûter à cette débauche et ne pas la fuir de toutes ses forces et de tout son pouvoir ?

CLINIAS Il semble que oui, puisque tu dis toi-même que tu es prêt dès à présent à le soutenir.

L'ATHÉNIEN C'est vrai, ce que tu me rappelles là, et je suis tout prêt à tenir parole, puisque vous avez déclaré tous les lieux que vous m'écouteriez volontiers.

CLINIAS Comment ne t'écouterions-nous pas, ne fût-ce que parce qu'il est surprenant et étrange de soutenir qu'on doit de gaieté de cœur se mettre dans un état si avilissant ?

L'ATHÉNIEN C'est de l'état de l'âme que tu parles, n'est-ce pas ?

CLINIAS Oui.

L'ATHÉNIEN Et le corps, camarade, faut-il le réduire à un mauvais état, à la maigreur, à la laideur et à l'impuissance ? Nous oserions bien étonnés qu'on puisse en arriver là volontairement.

CLINIAS Certainement.

L'ATHÉNIEN Quoi donc ? Croirons-nous que ceux qui vont de leur plein gré chez les médecins pour se droguer ignorent que, peu de temps après et pour de longs jours, ils auront le corps en si piteux état que, s'ils devaient l'avoir ainsi jusqu'à la fin de leur vie, ils aimeraient mieux mourir ? Et ne savons-nous pas en quel état de faiblesse les pénibles exercices du gymnase réduisent sur le moment ceux qui s'y soumettent ?

CLINIAS Nous savons tout cela.

L'ATHÉNIEN Et qu'ils s'y rendent volontiers en vue du profit qu'ils en retireront ?

CLINIAS Parfaitement.

L'ATHÉNIEN Ne faut-il pas porter le même jugement sur les autres usages ?

CLINIAS Si fait.

L'ATHÉNIEN Il faut donc juger de même aussi l'usage des banquets, si on peut lui reconnaître à juste titre les mêmes avantages.

CLINIAS Sans doute.

L'ATHÉNIEN Si donc nous trouvons qu'il ait pour nous autant d'utilité que la gymnastique, il l'emporte d'abord sur elle en ce qu'il n'est pas accompagné de douleurs et que l'autre l'est.

CLINIAS C'est juste ; mais je serais bien surpris que nous puissions y trouver une telle utilité.

L'ATHÉNIEN C'est cela même, ce me semble, qu'il nous faut essayer de prouver à présent. Dis-moi : ne pouvons-nous pas observer qu'il y a deux espèces de craintes assez opposées ?

CLINIAS Lesquelles ?

L'ATHÉNIEN Les voici. Nous craignons d'abord les maux dont nous nous sentons menacés.

CLINIAS Oui.

L'ATHÉNIEN Ensuite nous craignons souvent l'opinion à la pensée qu'on nous prendra pour des méchants, si nous faisons ou disons quelque chose de malhonnête ; nous appelons cette crainte pudeur, c'est le nom, je crois, que tout le monde lui donne.

CLINIAS C'est exact.

L'ATHÉNIEN Telles sont les deux craintes dont je parlais. La deuxième combat en nous la douleur et les autres objets terribles ; elle n'est pas moins opposée à la plupart des plaisirs et aux plus grands.

CLINIAS C'est très juste.

L'ATHÉNIEN N'est-il pas vrai que le législateur et tout homme de quelque valeur tient cette crainte en très grand honneur et que, lui donnant le nom de pudeur, il qualifie d'impudence la confiance qui lui est opposée et la regarde comme le plus grand mal public et privé qui soit au monde ?

CLINIAS Tu dis vrai.

L'ATHÉNIEN N'est-ce pas cette crainte qui en maintes occasions importantes fait notre sûreté et qui, notamment à la guerre, contribue plus que toute autre chose à nous assurer la victoire et le salut ? Il y a en effet deux choses qui procurent la victoire, l'audace contre l'ennemi et la crainte de se déshonorer devant ses amis.

CLINIAS Cela est certain.

L'ATHÉNIEN Il faut donc que chacun de nous soit à la fois sans crainte et craintif, et c'est pourquoi nous avons distingué l'une de l'autre.

CLINIAS Il le faut en effet.

L'ATHÉNIEN Et si l'on veut rendre un homme intrépide, c'est en l'exposant à craindre beaucoup d'objets effrayants qu'à l'aide de la loi on le rend tel.

CLINIAS Il y a apparence.

L'ATHÉNIEN Et si nous voulons inspirer à quelqu'un la crainte de ce qu'il est juste de craindre, n'est-ce pas en le mettant aux prises avec l'impudence et en l'exerçant contre elle qu'il faut lui apprendre à vaincre en combattant ses penchants au plaisir ? C'est en luttant contre sa propre lâcheté et en la surmontant qu'il deviendra parfait en ce qui regarde le courage. Quiconque n'aura pas fait l'expérience de ce genre de combat et ne s'y sera pas exercé ne sera même pas courageux à demi ; et jamais il ne sera parfaitement tempérant, s'il n'a pas été aux prises avec une foule de plaisirs et de désirs qui le poussent à l'impudence et à l'injustice, et s'il ne les a pas vaincus à l'aide de la raison, du travail et de l'art, soit dans ses amusements, soit dans ses occupations sérieuses et si, au contraire, il n'a jamais éprouvé la force de toutes ces séductions.

CLINIAS Non, selon soute vraisemblance.


XV


L'ATHÉNIEN Mais quoi ? Y a-t-il un dieu qui ait donné aux hommes un breuvage propre à inspirer la crainte, en sorte que, plus on en prend pour en boire, plus, à chaque gorgée, on se sent malheureux et rempli de crainte pour le présent et pour l'avenir, si bien qu'on finit par s'effrayer de tout, fût-on le plus courageux des hommes, et que cependant, quand on a dormi et cuvé ce qu'on a bu, on redevient chaque fois tel qu'on était avant ?

CLINIAS Y a-t-il jamais eu au monde un breuvage de cette nature, étranger ?

L'ATHÉNIEN Jamais ; mais s'il y en avait un quelque part, le législateur ne s'en servirait-il pas utilement pour inspirer le courage, et n'aurions-nous pas sujet de lui dire à propos de ce breuvage : "Voyons, législateur, quels que soient ceux pour qui tu légifères, Crétois ou autres, est-ce qu'avant tout tu ne souhaiterais pas de pouvoir soumettre à l'épreuve le courage et la lâcheté de tes citoyens ?"

CLINIAS Il est évident que personne ne répondrait non.

L'ATHÉNIEN Et de faire cette épreuve en toute sûreté, sans grands dangers, ou dans des conditions contraires ?

CLINIAS En toute sûreté : c'est point sur lequel tout le monde sera d'accord.

L'ATHÉNIEN Et ne te servirais-tu pas de ce breuvage pour les jeter dans ces craintes et reconnaître dans cette épreuve leurs caractères, et pour les forcer ainsi à devenir intrépides en les encourageant, les admonestant, les récompensant, en couvrant au contraire d'opprobre quiconque rejetterait tes conseils et ne deviendrait pas en tout point tel que tu l'ordonnerais, en laissant aller sans le punir celui qui se serait bien et bravement exercé, et en punissant celui qui se serait mal exercé ? Ou bien refuserais-tu absolument d'employer ce breuvage, sans avoir d'ailleurs rien à objecter contre lui ?

CLINIAS Comment pourrait-on refuser, étranger ?

L'ATHÉNIEN Il est certain, mon ami, que cette épreuve serait d'une merveilleuse facilité en comparaison de celles d'aujourd'hui, soit qu'on la fît seul, ou avec quelques personnes ou avec autant de gens qu'on voudrait. Si, par égard pour la pudeur, et parce qu'il pense qu'il ne doit d pas se laisser voir avant d'être en bon état, un homme voulait s'exercer tout seul dans la solitude contre la crainte, il ferait bien de prendre ce breuvage, au lieu de cent autres remèdes. Il en serait de même si, se croyant en bonne forme grâce à son naturel et à l'exercice, il n'hésitait pas à s'entraîner avec plusieurs convives et à faire voir qu'il surmonte et domine assez la force qu'a nécessairement le breuvage, pour ne pas commettre une seule faute importante par indécence, et pour se préserver, grâce à sa vertu, de toute altération, et pour se retirer, avant d'arriver à l'ivresse extrême, redoutant les effets de ce breuvage, capable de terrasser tous les hommes.

CLINIAS Oui, étranger, un tel homme serait sage d'agir ainsi.

L'ATHÉNIEN Revenons à notre législateur et disons-lui : "Il est vrai, législateur, qu'un dieu n'a pas donné aux hommes un tel remède contre la crainte et que nous n'en avons pas imaginé nous-mêmes ; car je ne mets pas les enchanteurs en ligne de compte. Mais n'avons-nous pas un breuvage qui inspire l'intrépidité et une confiance téméraire et hors de raison ?" Qu'en dirons-nous?

CLINIAS Nous en avons un, répondra-t-il : c'est le vin.

L'ATHÉNIEN N'a-t-il pas une vertu opposée à celui dont nous venons de parler, qui rend tout de suite l'homme qui en a bu plus gai qu'il n'était avant ; qui fait que, plus il y goûte, plus il se remplit de belles espérances et de l'idée de sa puissance ; qui à la fin le fait parler avec une franchise et une liberté entière, dans la persuasion qu'il est sage, et qui lui ôte toute espèce de crainte, au point qu'il n'hésite pas à dire ni à faire tout cc qui lui passe par la tête !

CLINIAS Je pense que tout le monde en conviendra avec nous.

MÉGILLOS Sans contredit.


XVI


L'ATHÉNIEN Rappelons-cous ce que nous avons dit : qu'il y a dans notre âme deux choses dont il faut prendre soin, l'une qui est d'accroître notre confiance autant que possible, l'autre de porter nos craintes au plus haut degré possible.

CLINIAS C'est, croyons-nous, ce que tu appelais pudeur.

L'ATHÉNIEN Votre mémoire est fidèle. Mais, puisque le courage et l'intrépidité ne peuvent s'acquérir qu'en s'exerçant à affronter les objets terribles, examinons s'il ne faudrait pas rechercher le contraire dans les cas contraires.

CLINIAS II y a apparence.

L'ATHÉNIEN C'est dans les cas où nous sommes naturellement le plus confiants et le plus hardis qu'il faudrait, ce semble, nous exercer à réprimer l'impudence et la hardiesse dont nous sommes remplis et à craindre en toute occasion d'oser dire, souffrir ou faire quoi que ce soit de honteux.

CLINIAS Il le semble.

L'ATHÉNIEN Ce qui nous fait commettre ces actes honteux, n'est-ce pas la colère, l'amour, l'insolence, l'ignorance, l'amour du luxe, la lâcheté et aussi la richesse, la beauté, la force et tous les enivrements du plaisir qui égarent notre raison ? Or, pour faire l'essai de ces passions d'abord et s'exercer ensuite à les vaincre, peut-on citer une épreuve plus aisée et plus inoffensive, un plaisir mieux approprié à ce but que les divertissements des banquets, pourvu qu'on y apporte quelque circonspection ? Examinons la chose de plus près. Pour reconnaître le caractère difficile et farouche d'un homme, source de mille injustices, n'est-il pas plus dangereux d'en faire l'épreuve en concluant des contrats avec les risques qu'ils comportent que de l'observer dans une fête de Dionysos où l'on se rencontre avec lui ? Pour éprouver un homme asservi aux plaisirs de l'amour, lui confierons-nous nos filles, nos fils et nos femmes, et risquerons-nous ce que nous avons de plus cher pour reconnaître son caractère ? Je n'en finirais jamais d'énumérer les milliers de raisons qui feraient voir combien il est plus avantageux d'observer autrement tes caractères, sans avoir de dommage à craindre; et sur ce sujet ni les Crétois ni personne autre, je crois, ne pourraient contester que cette manière de l'éprouver les uns les autres ne soit convenable et que, pour la facilité, la sûreté et ta rapidité, elle ne l'emporte sur les autres épreuves.

CLINIAS Cela est vrai.

L'ATHÉNIEN Or ce qui fait connaître le caractère et la disposition des hommes est une des choses les plus utiles à l'art de les rendre meilleurs, qui est, nous pouvons, je crois, le dire, l'art de la politique n'est-ce pas ?

CLINIAS Assurément.


Notes[modifier]

(01) Cet Athénien, c'est Platon lui-même, comme le dit Cicéron, De Legibus, V.


(02) "Par les lois que Jupiter a données aux Crétois, ou que Minos a reçues de ce dieu, comme disent les poètes, il est ordonné qu'on endurcisse la jeunesse au travail." Cicéron, Tusculanes, II, 14.


(03) Lycurgue, dit Cicéron (De diuinatione, I, 43), fit confirmer par l'autorité d'Apollon Delphien les lois qu'il destinait à Lacédémone. Voici, à ce sujet, ce que dit Hérodote, II, 65 : "Quelquesuns racontent que la Pythie indiqua à Lycurgue la constitution maintenant établie à Sparte; mais, selon les Lacédémoniens eux-mêmes, Lycurgue, ayant reçu la tutelle de son neveu Léobate, roi de Sparte, apporta ses lois de la Crète."


(04) Odyssée, XIX, 178-179 : "Parmi les cités de la Crète était la grande ville de Cnossos, où Minos régna neuf ans, s'entretenant avec le grand Zeus." Tel est le sens des vers d'Homère. On supposa plus tard que Minos se rendait tous les neuf ans dans l'antre du Dictè.


(05) Cet antre et ce temple étaient sur le mont Dicté, aujourd'hui Lasthi (2.185 m.). C'est dans l'antre du Dictè que Zeus fut nourri par des abeilles. Cf. Virgile, Géorgiques, IV, 149-152 : "Je vais exposer l'instinct dont Jupiter lui-même a doté les abeilles en récompense de ceci, qu'attirées par le bruit que faisaient les Curètes et leurs armes retentissantes, elles nourrirent le roi du ciel dans l'antre du Dictè.


(06) Les Crétois passaient pour être les meilleurs archers de la Grèce.


(07) On raconte que, pendant la seconde guerre de Messénie, (645-628) les Lacédémoniens, sur le conseil de la pythie, demandèrent aux Athéniens de leur envoyer un chef pour réparer leurs insuccès. Les Athéniens, par dérision, leur envoyèrent un maitre d'école boiteux, appelé Tyrtée. Mais ce maître d'école sut par ses élégies relever le courage des Spartiates et leur rendre la victoire. Il est d'ailleurs probable, vu le fier patriotisme qui respire dans les fragments qui nous restent de Tyrtée, que leur auteur était Spartiate.


(08) Théognis de Mégare vécut dans la deuxième moitié du VIe siècle avant. J.-C., en un temps où les luttes de l'aristocratie et. de la démocratie déchiraient la ville. Il était noble et détestait la plèbe, qu'il vilipende dans ses élégies, dont la plupart sont adressées à Kyrnos, jeune homme noble, qui était peut-être son parent. II lui enseignait la vie à peu près comme Hésiode l'avait fait à son frère Persès. De là le caractère didactique et gnomique de ses poésies, pleines de sentences morales. On en fil des extraits, et c'est ainsi qu'il est arrivé jusqu'à nous un grand nombre de fragments, environ quatorze cents, parmi lesquels on reconnaît une soixantaine d'apocryphes. Ces fragments nous laissent voir une âme emportée et violente, révoltée par les maux qui accablent l'humanité.


(09) On appelait épiclère l'héritière unique, que le plus proche parent devait épouser, d'après le droit athénien, pour maintenir les biens dans la famille.


(10) Les gymnopédies étaient une fête annuelle qu'on célébrait à Sparte en l'honneur des guerriers morts à Thyréa. Elle était célébrée par des danses dle deux troupes d'hommes et d'enfants nus.


(11) Les Dionysies étaient des fêtes en l'honneur de Dionysos (Bacchus). Il y avait les grandes Dionysies, dans le mois d'élaphèbolion et les petites Dyonisies ou Dionysies des champs. On célébrait des fêtes du même genre à Rome sous le nom de Liberalia. On sait que c'est au milieu de ces fêtes que la comédie attique prit naissance.


Ignotum tragicae genus invenisse Camoenae


Dicitur, et plaustris vexisse pomata Thespis,


Quae canerent agerentque peruncti faecibus ora


Hor. Art poèt. 215-218.


(12) "Pour les femmes, dit Aristote, on prétend que Lycurgue, ayant entrepris de les assujettir aux lois, éprouva de leur part tant de résistance qu'il finit par renoncer à son dessein... Le dérèglement des femmes fait tache à la constitution." Politique, II, VI, 8 et 9.


(13) Les Céiens sont les habitants de file de Céos, une des Cyclades.


(14) Une victoire à la Thébaine ou à la Cadméenne se disait pour désigner une victoire désastreuse pour les vainqueurs comme pour les vaincus, comme celle d'Étéocle sur Polynice,


(15) On appelait proxène un étranger lié par l'hospitalité à telle ou telle ville dont il défendait les intérêts.



LIVRE II[modifier]

I



L'ATHÉNIEN Après cela, il faut, ce me semble, examiner au sujet des banquets le point que voici. N'offrent-ils pas d'autre avantage que de nous faire connaître les différents caractères qui nous distinguent, ou peut-on retirer encore de l'usage bien réglé des banquets quelque profit notable qui vaille la peine d'être recherché ? Qu'en dirons-nous ? On l'y trouve, en effet, comme semblent bien l'indiquer les discours que nous en avons tenus ; mais par quelle raison et comment ? écoutons-le et appliquons-nous, de peur de nous laisser induire en erreur.

CLINIAS Parle donc.

L'ATHÉNIEN Je veux d'abord vous rappeler comment nous avons défini la bonne éducation ; car, autant que j'en puis juger dès à présent, l'institution des banquets bien dirigés peut seule la préserver.

CLINIAS Tu t'avances beaucoup.

L'ATHÈNIEN Je dis donc que les premiers sentiments des enfants sont ceux du plaisir et de la douleur et que c'est par ces sentiments que la vertu et le vice se présentent d'abord à leur esprit. Pour ce qui est de la sagesse et des opinions vraies et fermes, heureux celui qui y parvient même dans son âge avancé ! Pour être parfait, il faut posséder ces biens et tous ceux qu'ils renferment. J'appelle éducation

la vertu qui se montre d'abord chez les enfants, soit que le plaisir, l'amitié, h: chagrin et la haine s'élèvent dans leur âme conformément à l'ordre, avant qu'ils puissent déjà s'en rendre compte, soit que, la raison venue, ils s'accordent avec elle sur les bonnes habitudes auxquelles on les a formés. C'est dans cet accord complet que consiste la vertu. Quant à cette partie de la vertu qui consiste à bien dresser les enfants en ce qui concerne le plaisir et la douleur et leur apprend à haïr du commencement de la vie jusqu'à la fin de qu'il faut haïr et aimer ce qu'il faut aimer, je la sépare du reste par la pensée, et je ne crois pas qu'on se trompe en lui donnant le nom d'éducation.

CLINIAS Pour notre compte, étranger, nous approuvons et ce que tu as dit auparavant et ce que tu dis à présent touchant l'éducation.

L'ATHÈNIEN C'est bien. Cette direction des sentiments de plaisir et de douleur qui constitue l'éducation se relâche et se corrompt en bien dos points dans le cours de la vie. Heureusement les dieux, prenant en pitié le genre humain condamné au travail, nous ont ménagé des repos dans la succession des fêtes instituées en leur honneur, et ils nous ont donné les Muses, Apollon leur chef et Dionysos pour s'associer à nos fêtes, afin qu'avec l'aide des dieux nous réparions pendant ces fêtes les manques de notre éducation. Voyons donc si ce que je proclame à présent est vrai et conforme à la nature, ou s'il en est autrement. Je dis qu'il n'est guère d'animal qui, lorsqu'il est jeune, puisse tenir son corps ou sa langue en repos et ne cherche toujours à remuer et a crier ; les uns sautent et bondissent, comme s'ils dansaient de plaisir et folâtraient, les autres poussent toutes sortes de cris. Mais les animaux n'ont pas le sens de l'ordre ni du désordre dans les mouvements, que nous appelons rythme et harmonie, tandis que les dieux qui, comme nous t'avons dit, nous ont été donnés pour associés à nos fêtes nous ont donné aussi le sentiment du rythme et de l'harmonie avec celui du plaisir. C'est par ce sentiment qu'ils nous font mouvoir et dirigent nos chœurs et nous font former la chaîne en chantant et en dansant, ce qu'ils ont appelé chœur, mot dérivé naturellement du mot joie (16).


II


D'abord approuvons-nous cela ? Admettons-nous que la première éducation nous vient par les Muses et par Apollon ? ou de quelle manière nous vient-elle ?

CLINIAS Elle nous vient comme tu l'as dit.

L'ATHÈNIEN Il nous faut donc admettre que l'on est mal éduqué, si l'on n'a pas été initié à l'art de la danse, et qu'on l'est bien, si on l'a suffisamment pratiqué.

CLINIAS Sans doute.

L'ATHÉNIEN Mais l'art des chœurs embrasse à la fois la danse et le chant.

CLINIAS Nécessairement.

L'ATHÉNIEN L'homme bien élevé sera donc capable de bien chanter et danser ?

CLINIAS Il semble.

L'ATHÉNIEN Voyons donc ce que signifient ces derniers mots.

CLINIAS Quels mots ?

L'ATHÉNIEN L'homme qui a été bien élevé chante bien, disons-nous, et il danse bien. Faut-il ou non ajouter : s'il chante de belles choses, s'il exécute de belles danses ?

CLINIAS Ajoutons-le.

L'ATHÉNIEN Mais celui qui, sachant reconnaître la beauté des belles choses et la laideur des laides, en use en conséquence ne nous paraîtra-t-il pas mieux élevé dans l'art de la danse et dans la musique que celui qui est capable de rendre exactement par la danse ou le chant tout ce qu'il conçoit comme beau, mais qui ne se complaît pas aux belles choses et n'a pas d'aversion pour les laides, ou encore que celui qui, hors d'état d'exécuter et de d concevoir les mouvements, soit de corps, soit de la voix, n'en ressent pas moins de la joie ou de la peine, parce qu'il embrasse tout ce qui est beau et déteste ce qui est laid ?

CLINIAS Ils sont, étranger, très différents au point de vue de l'instruction.

L'ATHÉNIEN Et maintenant, si nous nous connaissons tous trois à la beauté du chant et de la danse, nous savons aussi distinguer correctement l'homme éduqué de celui qui ne l'est pas. Si, au contraire, nous n'y entendons rien, nous ne saurons pas non plus si l'on observe les prescriptions de l'éducation et en quoi. N'est-ce pas vrai ?

CLINIAS Certainement si.

L'ATHÉNIEN Il nous faut donc ensuite chercher, comme des chiens sur la piste, quels sont les figures, les mélodies, le chant et la danse où l'on trouve de la beauté. Si cela nous échappe, ce que nous pourrons dire ensuite sur la bonne éducation, soit grecque, soit barbare, n'aboutira à rien.

CLINIAS C'est vrai.

L'ATHÉNIEN Voilà un point résolu. Et maintenant, en quoi dirons-nous que consiste la beauté d'une figure ou d'une mélodie ? Dis-moi : l'attitude et les paroles d'un homme de cœur qui affronte les travaux ressemblent-elles à celles d'un homme lâche en butte aux mêmes peines et d des périls égaux ?

CLINIAS Comment se ressembleraient-elles, alors qu'elles n'ont même pas les mêmes couleurs ?

L'ATHÉNIEN Belle réponse, camarade. Mais dans la musique il y a place pour les figures et les mélodies, parce qu'elle roule sur le rythme et l'harmonie ; aussi peut-on assimiler la beauté d'une mélodie ou d'une figure à celle du rythme et de l'harmonie, mais on ne peut pas assimiler la mélodie ni le geste à une belle couleur (17), comme le font les maîtres de chœur. Pour les gestes et les chants du lâche et de l'homme de cœur, on peut avec raison qualifier de beaux ceux de ce dernier et de laids ceux du premier. Pour ne pas trop nous étendre sur toutes ces matières, disons simplement que tous les gestes et les chants qui tiennent à la vertu de l'âme, soit elle-même, soit ses images, sont beaux, et que ceux qui tiennent à la lâcheté sont tout le contraire.

CLINIAS Tu fais bien de nous engager à le dire : aussi répondonsnous qu'il en est comme tu dis.

L'ATHÉNIEN Dis-moi encore : prenons-nous tous un égal plaisir, à tous les chœurs, ou s'en faut-il de beaucoup ?

CLINIAS Il s'en faut du tout au tout.

L'ATHÉNIEN A quoi donc attribuerons-nous nos erreurs à cet égard ? Les mêmes choses ne sont-elles pas belles pour tout le monde, ou, bien qu'elles soient les mêmes, ne paraissentelles pas l'être ? De fait, personne n'osera dire que les rondes du vice sont plus belles que celles de la vertu, ni que lui-même se complaît aux figures qui expriment la méchanceté, et les autres à la Muse contraire. Il est vrai que la plupart des gens disent que l'essence véritable de la musique, c'est le pouvoir qu'elle a de réjouir nos âmes ; mais ce langage n'est pas supportable, et c'est une impiété de le tenir. Il est plus vraisemblable que la source de nos erreurs est la suivante.


III


CLINIAS Laquelle ?

L'ATHÉNIEN Comme la danse et le chant sont une imitation des mœurs, une peinture d'actions de toute sorte, de fortunes et d'habitudes diverses, c'est une nécessité que ceux qui entendent des paroles et des chants on assistent à des danses analogues aux caractères qu'ils tiennent de la nature ou de l'habitude ou des deux y prennent plaisir, les approuvent et disent qu'elles sont belles, qu'au contraire ceux dont elles choquent le caractère, les mœurs ou telle ou telle habitude ne puissent y prendre plaisir ni les approuver, et qu'ils les appellent laides. Mais ceux dont le caractère est naturellement droit, mais les habitudes mauvaises, ou dont les habitudes sont bonnes, mais le caractère mauvais, ceux-là font l'éloge de ce qui est contraire aux plaisirs ; car ils disent que chacune de ces imitations est agréable, mais mauvaise, et, lorsqu'ils sont en présence de personnes qu'ils croient sages, ils ont honte d'exécuter ces sortes de danses et de chanter ces sortes d'air, comme si sérieusement ils les déclaraient belles; mais ils y prennent intérieurement du plaisir.

CLINIAS C'est tout à fait vrai.

L'ATHÉNIEN Mais le plaisir qu'on prend à des figures ou à des chants vicieux n'apporte-t-il pas quelque préjudice, et n'y a-t-il pas d'avantage à se plaire A ceux qui leur sont opposés ?

CLINIAS C'est vraisemblable.

L'ATHÉNIEN Est-ce seulement vraisemblable ? N'est-ce pas aussi une nécessité qu'il arrive ici la même chose qu'à celui qui, fréquentant des méchants aux mœurs dépravées, se plaît en leur compagnie, au lieu de la détester, mais blâme leur méchanceté en manière de badinage et comme en songe ? Ne deviendra-t-il pas forcément semblable à ceux dont il aime la compagnie, même s'il a honte de les louer, et pouvons-nous citer un bien ou un mal nécessaire plus grand que celui-là ?

CLINIAS Je ne le crois pas.

L'ATHÉNIEN Devons-nous penser que, dans un État où les lois sont ou seront bien faites, on s'en remettra aux poètes (18) de l'éducation musicale et des divertissements, et qu'ils pourront mettre dans leurs compositions les rythmes, les mélodies et les paroles qui leur plairont pour les enseigner ensuite aux fils de citoyens qui se gouvernent par de bonnes lois, et pour diriger la jeunesse dans les chœurs, sans se mettre en peine de ce qui peut en résulter pour la vertu ou pour le vice ?

CLINIAS Ce ne serait pas raisonnable, c'est trop évident.

L'ATHÉNIEN C'est pourtant ce qu'on leur permet de faire dans presque tous les pays, excepté en Égypte.

CLINIAS Quelle est donc sur ce point la loi que suivent les Égyptiens ?

L'ATHÉNIEN C'est une loi étonnante, à l'entendre. On a depuis longtemps, ce me semble, reconnu chez eux ce que nous disions tout à l'heure, qu'il faut dans chaque État habituer les jeunes gens à former de belles figures et à chanter de beaux airs. Aussi, après en avoir défini la nature et les espèces, ils en ont exposé les modèles dans les temples, et ils ont défendu aux peintres et à tous ceux qui font des figures ou d'autres ouvrages semblables de rien innover en dehors de ces modèles et d'imaginer quoi que ce soit de contraire aux usages de leurs pères ; cela n'est permis ni pour les figures ni pour tout ce qui regarde la musique. En visitant ces temples, tu y trouveras des peintures et des sculptures qui datent de dix mille ans (et ce n'est point là un chiffre approximatif, mais très exact), qui ne sont ni plus belles ni plus laides que celles que les artistes font aujourd'hui, mais qui procèdent du même art.

CLINIAS Voilà qui est surprenant.

L'ATHÉNIEN Oui, c'est un chef-d'œuvre de législation et de politique. On peut, il est vrai, trouver en ce pays d'autres lois qui ont peu de valeur ; mais pour la loi relative à la musique, il est vrai et digne de remarque qu'on a pu en cette matière légiférer hardiment et fermement et prescrire les mélodies qui sont bonnes de leur nature. Mais ceci n'appartient qu'à un dieu ou d'un être divin ; aussi l'on dit là-bas que les mélodies conservées depuis si longtemps sont des œuvres d'Iris. Si donc, comme je le disais, on pouvait d'une manière ou d'une autre en saisir la justesse, il faudrait hardiment les faire passer dans la loi et en ordonner l'exécution, persuadé que la recherche du plaisir et de la peine, qui porte à innover sans cesse en musique, n'a pas assez de force pour gâter les chœurs consacrés, sous prétexte qu'ils sont surannés. Du moins voyons-nous que là-bas elle n'a jamais pu les gâter ; c'est le contraire qui est arrivé.

CLINIAS Il paraît bien, d'après ce que tu viens de dire, qu'il en est ainsi.


IV


L'ATHÉNIEN Dès lors, ne pouvons-nous pas dire hardiment que, pour bien user de la musique et du divertissement de la danse, il faudra le faire comme je vais dire ? Ne ressentons-nous pas de la joie quand nous croyons être heureux, et, réciproquement, ne sommes-nous pas heureux quand nous ressentons de la joie ?

CLINIAS Si fait.

L'ATHÉNIEN Et quand nous nous réjouissons ainsi, nous ne pouvons pas rester tranquilles.

CLINIAS C'est vrai.

L'ATHÉNIEN Est-ce que, dans ces moments-là, ceux d'entre nous qui sont jeunes ne sont pas prêts à danser en chœur, tandis que nous autres vieillards, nous jugeons qu'il convient à notre âge de passer notre temps à les regarder et à nous réjouir de les voir jouer et célébrer la fête qui nous rassemble, parce que notre agilité nous a quittés et que, dans le regret et la douceur que nous en gardons, nous instituons ainsi des concours pour ceux qui sont capables de réveiller en nous autant que possible le souvenir de notre jeunesse ?

CLINIAS C'est très vrai.

L'ATHÉNIEN Devons-nous croire que le vulgaire soit tout à fait mal fondé à dire, comme il le fait à présent, que le cham pion qu'il faut tenir pour le plus habile et juger digne de la couronne est celui qui divertit et réjouit le plus ? Il faut eu effet, puisque le plaisir est de mise en ces occa sions, que celui qui amuse le mieux et le plus de gens, soit le mieux récompensé, et, comme je le disais à l'ins tant, qu'il remporte la victoire. Ce discours n'est-il pas raisonnable et ne ferait-on pas bien de procéder ainsi ?

CLINIAS Peut-être.

L'ATHÉNIEN Ne prononçons pas si vite sur cette matière, bienheureux Clinias. Divisons-la en ses parties et considérons-la de cette manière. Supposons qu'on propose simplement un concours quelconque, sans spécifier si c'est un concours gymnique, musical ou équestre, et que, rassemblant tous les citoyens, on proclame, en exposant les prix, qu'il s'agit uniquement de réjouir les spectateurs et que tous ceux qui le voudront peuvent se présenter à la lutte ; que celui qui aura causé le plus de plaisir aux spectateurs de n'importe quelle manière, car on n'en impose aucune, sera, par cela même qu'il aura le mieux réussi, proclamé vainqueur et jugé le plus amusant des concurrents.

Que devons-nous penser qui résultera de cette proclamation ?

CLINIAS Par rapport à quoi ?

L'ATHÉNIEN Selon toute vraisemblance, l'un viendra, comme Homère, débiter une rhapsodie ; un autre chantera en s'accompagnant de la cithare ; celui-ci jouera une tragédie ; celui-là une comédie, et je ne serais pas surpris qu'il vînt un escamoteur confiant dans ses tours d'adresse pour emporter la victoire sur tous les autres. De tous ces concurrents et de cent autres semblables, pouvons-nous dire lequel emporterait justement la victoire ?

CLINIAS Étrange question ! Qui pourrait te répondre en connaissance de cause avant d'avoir entendu de ses propres oreilles chacun des concurrents ?

L'ATHÉNIEN. Eh bien ! voulez-vous que je vous donne, moi, la réponse à cette étrange question ?

CLINIAS Certainement.

L'ATHÉNIEN Si l'on prend pour juges les tout petits enfants, ils se prononceront pour l'escamoteur, n'est-ce pas ?

CLINIAS Il n'y a pas de doute.

L'ATHÉNIEN Et si ce sont des enfants plus grands, pour le poète comique, et les femmes cultivées et les jeunes gens et sans doute la majorité des spectateurs pour le poète tragique.

CLINIAS Il n'y a guère à en douter.

L'ATHÉNIEN Mais c'est le rhapsode qui récitera comme il faut l'Iliade et l'Odyssée ou quelque morceau d'Hésiode que nous autres vieillards, nous écouterons le plus volontiers et que nous proclamerons hautement vainqueur. Auquel serait-il juste de donner la victoire ? C'est ce qu'il faut se demander après cela, n'est-ce pas ?

CLINIAS Oui.

L'ATHÉNIEN Évidemment, vous et moi, nous dirons que la victoire revient de droit à ceux qui en auront été jugés dignes par les gens de notre âge ; car de tous ceux que j'ai nommés, c'est nous dont les habitudes passent pour être les meilleures, et de beaucoup, dans tous les États et dans tous les pays.

CLINIAS Sans doute.


V


L'ATHÉNIEN Je suis donc d'accord, moi aussi, avec le vulgaire sur ce point du moins, qu'il faut juger de la musique par le plaisir qu'elfe cause, non toutefois aux premiers venus, mais que la plus belle muse est sans doute celle qui charme les hommes les plus vertueux et suffisamment instruits, et plus encore celle qui plaît à un seul, distingué entre tous par sa vertu et son éducation. Et la raison pour laquelle je prétends que la vertu est nécessaire à ceux qui jugent en ces matières, c'est qu'outre la sagesse qui doit être leur partage, ils ont encore besoin de courage. Car le véritable juge ne doit pas juger d'après les leçons du théâtre, ni se laisser troubler par les applaudissements de la multitude et par sa propre ignorance; il ne doit pas non plus, s'il est connaisseur, céder à la lâcheté et à la faiblesse et, de la même bouche dont il a attesté les dieux avant de juger, se parjurer et prononcer son arrêt sans souci de la justice. Car le juge ne siège pas comme disciple, mais plutôt, ainsi le veut la justice, comme maître des spectateurs, et il doit s'opposer à ceux qui leur fournissent un plaisir inconvenant et pervers. L'antique loi de la Grèce, pareille à celle qui prévaut encore aujourd'hui en Sicile et en Italie, s'en remettait du jugement à la foule des spectateurs qui proclamait le vainqueur à mains levées. C'est un abus qui a gâté les poètes eux-mêmes, qui se règlent sur le mauvais goût de leurs juges, en sorte que ce sont les spectateurs qui se font eux-mêmes leur éducation, et qui a gâté aussi les plaisirs du théâtre lui-même. On ne devrait leur présenter que des modèles meilleurs que leurs mœurs et rendre ainsi leur plaisir meilleur, au lieu que c'est le contraire qui arrive. Où tend donc ce que je viens d'exposer a nouveau ? Voyez si ce n'est, pas à ceci ?

CLINIAS A quoi ?

L'ATHÉNIEN Il me semble que mon discours nous ramène pour la troisième ou quatrième fois au même terme, que l'éducation consiste à tirer et à diriger les enfants vers ce que la loi appelle la droite raison et qui a été reconnu tel d'un commun accord par les vieillards les plus vertueux, instruits par l'expérience. Afin donc que l'âme de l'enfant ne s'accoutume pas à des sentiments de plaisir et de douleur contraires à la loi et à ce que la loi a recommandé, mais qu'elle suive plutôt les vieillards et se réjouisse et s'afflige des mêmes objets qu'eux, on a dans cette vue inventé ce qu'on appelle les chants, qui sont en réalité des charmes destinés à produire cet accord dont nous parlons. Mais comme les âmes des enfants ne peuvent souffrir ce qui est sérieux, on a déguisé ces charmes sous le nom de jeux et de chants, et c'est sous ce nom qu'on les emploie. De même que, pour soigner les malades et les gens affaiblis, on tâche de mêler les drogues les plus salubres à certains aliments et à certaines boissons (19) et des drogues mauvaises aux aliments désagréables, afin qu'ils goûtent volontiers les uns et qu'ils s'accoutument à détester les autres, de même le bon législateur engagera le poète, et, s'il n'obéit pas, le contraindra à bien rendre dans des paroles belles et louables, dans ses rythmes et ses harmonies les gestes et les chants des hommes tempérants, courageux et parfaitement vertueux ?

CLINIAS Au nom de Zeus, crois-tu, étranger, que ce règlement soit en usage dans les autres États ? Pour moi, il n'y a pas, que je sache, d'autre pays que le nôtre et celui des Lacédémoniens où l'on pratique ce que tu viens de recommander. Partout ailleurs on fait de nouveaux changements dans la danse et dans toutes les parties de la musique. Et ce ne sont pas les lois qui commandent ces innovations, mais le goût déréglé de certains plaisirs, qui, loin d'être pareils et invariables, comme ils le sont en Égypte selon ton interprétation, ne sont au contraire jamais les mêmes.

L'ATHÉNIEN Très bien, Clinias ; mais si tu crois que j'ai voulu dire par là que cela se pratique aujourd'hui, je ne serais pas surpris qu'il faille attribuer cette méprise à un manque de clarté dans l'exposition de mes idées. En exprimant mes désirs relativement à la musique, je l'ai sans doute fait de telle sorte que tu as pu croire que je parlais d'une chose existante. Lorsque les maux sont inguérissables et l'erreur poussée trop loin, il n'est jamais agréable, mais il est quelquefois nécessaire d'en faire la censure. Mais puisque tu es de mon avis sur ce point, dis-moi : tu affirmes que mes prescriptions sont mieux observées chez vous et chez les Lacédémoniens que chez les autres Grecs ?

CLINIAS Sans doute.

L'ATHÉNIEN Mais supposons qu'elles le soient comme chez vous. Pourrons-nous dire alors que les choses iraient mieux qu'elles ne vont à présent ?

CLINIAS Sans comparaison, si elles se passaient comme chez les Lacédémoniens et chez nous et comme tu viens de dire toi-même qu'elles devraient se passer.


VI


L'ATHÉNIEN Allons, mettons-nous d'accord à présent. Ce qu'on dit chez vous à propos de l'éducation et de la musique envisagées dans leur ensemble ne se ramène-t-il pas à ceci ? Obligez-vous les poètes à dire que l'homme de bien, du fait qu'il est tempérant et juste, est heureux et fortuné, peu importe qu'il soit grand et fort, ou petit et faible, riche ou pauvre ; mais que, fût-on même plus riche que Kinyras (20) et Midas (21), si l'on est injuste, on est malheureux et l'on mène une triste existence. J'ajoute à cela ce que dit votre poète (22), s'il veut bien dire : je ne parle pas et je ne fais aucun cas d'un homme qui posséderait tout ce qu'on appelle des biens, s'il n'y joint pas la possession et la pratique de la justice. S'il est juste, qu'il aspire à combattre l'ennemi de pied ferme et de près ; mais s'il est injuste, aux dieux ne plaise qu'il ose regarder le carnage sanglant, ni qu'il devance à la course Borée de Thrace, ni qu'il jouisse d'aucun des avantages qu'on appelle biens ; car ceux que le vulgaire appelle des biens sont mal nommés. On dit en effet que le premier des biens est la santé, le deuxième la beauté, le troisième la richesse, et l'on en compte encore des centaines d'autres, comme l'acuité de la vue et de l'ouïe et le bon état des sens ; ajoutez-y la liberté de faire ce qu'on veut en qualité de tyran ; et enfin le comble du bonheur, c'est de devenir immortel aussitôt qu'on a acquis tous ces biens. Mais vous et moi, nous disons, je pense, que la possession de tous ces biens est excellente pour les hommes justes et sains, mais très mauvaise pour les hommes injustes, à commencer par la santé ; que la vue, l'ouie, la sensibilité, en un mot, la vie est le plus grand des maux, si l'on est immortel et si l'on possède tout ce qu'on appelle bien, sans être juste et entièrement vertueux, mais que le mal est d'autant moins grand qu'on vit moins de temps dans ces conditions. Voilà les principes que je professe. Vous engagerez, je pense, vous forcerez les poètes de chez vous à les proclamer, à mettre leurs rythmes et leurs harmonies en conformité avec eux et par ce moyen à élever ainsi vos jeunes gens. N'ai-je pas raison ? Voyez. Je déclare nettement, moi, que ce qu'on appelle des maux sont des biens pour les hommes injustes, et des maux pour les justes ; qu'au contraire les biens sont réellement des biens pour les bons, mais des maux pour les méchants. Comme je vous l'ai demandé, sommes-nous, vous et moi, d'accord là-dessus ? Qu'en dites-vous ?


VII


CLINIAS Je crois que nous sommes d'accord sur certains points, mais sur d'autres, pas du tout.

L'ATHÉNIEN Peut-être ne puis-je réussir à vous persuader qu'un homme qui posséderait la santé, la richesse, la tyrannie jusqu'à la fin, et j'ajoute pour vous une force extraordinaire et du courage avec l'immortalité, sans rien avoir de ce qu'on appelle des maux, pour peu qu'il logeât en lui l'injustice et la violence, loin de mener une vie heureuse serait manifestement malheureux.

CLINIAS Tu as deviné juste.

L'ATHÉNIEN Soit. Comment pourrai-je, après cet aveu, vous amener à mon avis ? Ne croyez-vous pas que cet homme courageux, fort, beau, riche et maître de faire pendant toute sa vie ce qu'il désire, s'il est injuste et violent, mène nécessairement une vie honteuse ? Peut-être m'accorderez-vous au moins ce point.

CLINIAS Assurément.

L'ATHÉNIEN Et ceci encore, qu'il mène une mauvaise vie.

CLINIAS Pour cela, je ne serai pas aussi affirmatif.

L'ATHÉNIEN M'accorderas-tu qu'il mène une vie désagréable et fâcheuse pour lui-même ?

CLINIAS Pour cela, comment veux-tu que nous en convenions encore ?

L'ATHÉNIEN Comment ? Si un dieu veut bien, comme je le crois, mes amis, nous mettre d'accord ; car pour le moment nous ne le sommes guère. Pour moi, mon cher Clminias, la chose me paraît si nécessaire qtue je croirais plus facilement que la Crète n'est pas une île; et, si, j'étais législateur, j'essayerais de forcer les poètes et tous mes concitoyens à parler en ce sens, et j'imposerais, peu s'en faut, la plus grande peine à quiconque dirait dans le pays qu'il y a des gens qui, bien que méchants, vivent heureux, qu'il y a des choses utiles et profitables, mais qu'il y en a d'autres plus justes, et, sur maints autres objets, j'engagerais mes concitoyens à tenir un langage différent de celui que tiennent, semble-t-il, les Crétois et les Lacédémoniens, et sans doute aussi les autres hommes. Allons, au nom de Zeus et d'Apollon, dites-moi, vous les meilleurs des hommes, si nous demandions à ces dieux qui vous ont donné des lois si ce n'est pas le plus juste qui mène la vie la plus heureuse ou bien s'il y a deux sortes de vies, dont l'une est la plus agréable, et l'autre la plus juste, et qu'ils nous répondissent qu'il y en a deux, nous pourrions peut-être leur poser cette autre question, qui serait bien à sa place : Lesquels faut-il proclamer les plus heureux, ceux qui mènent la vie la plus juste ou ceux qui mènent la vie la plus agréable ? S'ils nous répondaient que ce sont ceux qui mènent la vie la plus agréable, leur réponse serait absurde. Mais, au lieu de faire tenir aux dieux un pareil langage, mettons-le plutôt au compte de nos pères et de nos législateurs, et ces questions que nous avons faites, supposons qu'elles se soient adressées à un père ou à un législateur, et qu'il nous ait répondu que celui qui mène la vie la plus agréable est le plus heureux. "Mon père, lui dirais-je alors, ce n'est donc pas la vie la plus heureuse que tu as voulu que je mène, puisque tu n'as jamais cessé de me recommander de mener la vie la plus juste." Une telle assertion dans la bouche d'un législateur ou d'un père serait, à mon avis, absurde, et il serait bien embarrassé pour se mettre d'accord avec lui-même. Si, au rebours, il déclarait que la vie la plus juste est la plus heureuse, tous ceux qui l'entendraient pourraient lui demander quel est donc ce bien et cette beauté préférable au plaisir que la loi trouve et approuve dans la vie la plus juste; car quel bien y a-t-il pour le juste, si l'on en retire le plaisir ? Quoi donc ? la gloire et l'approbation des hommes et des dieux seraient-elles une chose belle et bonne, mais incapable de causer du plaisir, et l'infamie, le contraire ? Divin législateur, cela ne peut pas être, dirions-nous. Peut-il être beau et bon et en même temps fâcheux de ne commettre aucune injustice et de n'en subir de personne, et y a-t-il au contraire de l'agrément dans la condition opposée, quoique mauvaise et honteuse ?

CLINIAS Comment cela se pourrait-il ?


VIII


L'ATHÉNIEN Ainsi le discours qui ne sépare point l'agréable du juste, du bon et du beau peut au moins, à défaut d'autre effet, déterminer les gens à mener la vie sainte et juste, et le législateur tiendrait le langage le plus honteux et le plus contradictoire, s'il disait qu'il n'en est pas ainsi ; car personne ne consentira de plein gré à faire une chose qui lui procurera moins de plaisir que de peine. Or ce qu'on voit de loin donne des vertiges à presque tout le monde et en particulier aux enfants. Mais le législateur, ôtant le vertige qui nous aveugle, nous fera voir les choses sous un jour opposé et nous persuadera d'une manière ou d'une autre, par les pratiques, les louanges et les discours, que la justice et l'injustice sont dessinées en perspective et représentées l'une en face de l'autre, que l'injuste et le méchant, portant la vue sur ces deux tableaux, trouvera charmant celui de l'injustice et très déplaisant celui de la justice, mais que le juste, les regardant à son tour, en portera un jugement tout opposé.

CLINIAS C'est évident.

L'ATHÉNIEN Mais de ces deux jugements lequel tiendrons-nous pour le plus vrai et le plus autorisé, celui de l'âme dépravée ou celui de l'âme saine ?

CLINIAS Forcément celui de l'âme saine.

L'ATHÉNIEN Il est donc forcé que la vie injuste soit, non seulement plus honteuse et plus mauvaise, mais encore plus vraiment désagréable que la vie juste et sainte.

CLINIAS Mes amis, elle risque fort de l'être, d'après ce que tu dis.

L'ATHÉNIEN Lors même que cela ne serait pas aussi certain que la raison vient de le démontrer, si un législateur de quelque valeur a jamais osé mentir à la jeunesse pour son bien, a-t-il jamais pu faire un mensonge plus utile que celui-ci et plus efficace pour faire pratiquer la justice, non par force, mais volontairement ?

CLINIAS La vérité est belle et noble, étranger, mais elle ne paraît pas facile à enseigner.

L'ATHÉNIEN Soit. On n'a pourtant pas eu de peine à rendre croyable la fable phénicienne (23), si incroyable qu'elle fût, et mille autres pareilles.

CLINIAS Quelle est cette fable ?

L'ATHÉNIEN Celle des dents semées, d'où naquirent des hoplites. C'est pour un législateur un exemple frappant de ce qu'on peut faire, si on veut entreprendre de persuader les âmes des jeunes gens. Il n'a donc qu'à chercher et découvrir ce qui sera le plus avantageux à l'État et à trouver par quels moyens variés et de quelle façon toute la communauté tiendra toujours le plus possible sur ce point un seul et même langage dans ses chants, ses fables et ses discours. Si vous êtes d'un autre avis que moi, vous êtes libres de combattre mes raisons.

CLINIAS Il ne me semble pas qu'aucun de nous deux puisse te contester ce que tu viens de dire.

L'ATHÉNIEN C'est donc à moi à continuer, et je dis qu'il faut former trois chœurs qui tous doivent agir par incantation sur les âmes encore jeunes et tendres des enfants, en leur répétant toutes les belles maximes que nous venons d'exposer et que nous pourrions encore exposer, et dont l'essentiel est que la vie la plus agréable est, au jugement des dieux, la plus juste. Nous ne dirons en cela que l'exacte vérité, et nous persuaderons mieux ceux qu'il nous faut persuader qu'en leur tenant n'importe quel autre discours.

CLINIAS On ne peut disconvenir de ce que tu dis.

L'ATHÉNIEN Tout d'abord nous ne saurions mieux faire que d'introduire en premier lieu le chœur des Muses, composé d'enfants qui chanteront ces maximes en public et à tous les citoyens avec tout le zèle possible. Ce sera ensuite le tour du second, formé des jeunes gens qui n'auront pas dépassé la trentaine. Ils prendront Paean à témoin de la vérité de ces maximes et le prieront de la faire entrer doucement dans leur âme et de leur accorder sa protection. Un troisième chœur, composé d'hommes faits, depuis trente ans jusqu'à soixante, doit aussi chanter à son tour. Pour ceux qui auront passé cet âge, comme ils ne sont plus capables de chanter, on les réservera pour conter des fables sur les mœurs en s'appuyant d'oracles divins.

CLINIAS Quels sont, étranger, ces troisièmes chœurs dont tu parles ? Nous ne saisissons pas clairement ce que tu veux en dire.

L'ATHÉNIEN Ce sont ceux en vue desquels j'ai tenu jusqu'ici la plupart de mes discours.

CLINIAS Nous n'avons pas encore compris ; essaye de t'expliquer plus clairement.


IX


L'ATHÉNIEN Nous avons dit, si nous avons bonne mémoire, au début de cet entretien, que la jeunesse, naturellement ardente, ne pouvait tenir en repos ni son corps ni sa langue, qu'elle criait au hasard et sautait continuellement, que l'idée de l'ordre à l'égard du mouvement et de la voix était étrangère aux animaux et que la nature ne l'avait donnée qu'à l'homme, que l'ordre dans le mouvement portait le nom de rythme et que celui de la voix, mélange de tons aigus et de tons graves, s'appelait harmonie, et les deux réunis chorée. Nous avons dit que les dieux, touchés de compassion pour nous, nous avaient donné comme associés à nos chœurs et comme chorèges Apollon et les Muses, et en troisième lieu, vous en souvient-il ? Dionysos.

CLINIAS Comment ne nous en souviendrions-nous pas ?

L'ATHÉNIEN Nous avons déjà parlé des chœurs des muses et d'Apollon. Il nous faut maintenant parler du troisième et dernier, celui de Dionysos.

CLINIAS Comment cela ? explique-toi. Il y a de quoi être surpris, quand on entend soudain parler d'un chœur de vieillards consacré à Dionysos, composé d'hommes au-dessus de trente et de cinquante ans jusqu'à soixante.

L'ATHÉNIEN Tu as parfaitement raison. Aussi faut-il expliquer comment la pratique de ces chœurs peut être fondée en raison.

CLINIAS Certainement.

L'ATHÉNIEN Etes-vous d'accord avec moi sur ce qui a été dit précédemment ?

CLINIAS Au sujet de quoi ?

L'ATHÉNIEN Qu'il faut que chaque citoyen, homme fait ou enfant, libre ou esclave, mâle ou femelle, en un mot que tout l'Etat en corps se répète toujours à lui-même les maximes dont nous avons parlé, en y glissant quelques modifications et en y jetant une variété telle qu'on ne se lasse pas de les chanter et qu'on y trouve toujours du plaisir.

CLINIAS Comment ne pas convenir qu'il faut faire ce que tu dis ?

L'ATHÉNIEN Mais en quelle occasion cette partie des citoyens, qui est la meilleure et qui par l'âge et la sagesse est plus propre que toute autre à persuader, pourra-t-elle, en chantant les plus belles maximes, contribuer particulièrement au bien de l'État ? Nous ne serons pas, je pense, assez malavisés pour laisser de côté ce qui peut donner le plus d'autorité aux chants les plus beaux et les plus utiles. CLINIAS D'après ce que tu dis, il n'est pas possible de le laisser de côté.

L'ATHÉNIEN Comment donc conviendrait-il de s'y prendre ? Voyez si ce ne serait pas ainsi.

CLINIAS Comment ?

L'ATHÉNIEN Quand on devient vieux, on hésite beaucoup à chanter, on a moins de plaisir à le faire, et, si l'on y est forcé, on en rougit d'autant plus qu'on est plus vieux et plus sage, n'est-ce pas ?

CLINIAS Oui, assurément.

L'ATHÉNIEN Ne rougirait-on pas encore davantage, s'il fallait chanter debout sur un théâtre devant toutes sortes de gens, et, si l'on était forcé, en vue d'exercer sa voix, de rester maigres et abstinents, comme les choristes qui disputent le prix, n'éprouverait-on pas à le faire un extrême déplaisir, une grande honte et une forte répugnance ?

CLINIAS Nécessairement.

L'ATHÉNIEN Comment ferons-nous donc pour les encourager à chanter de bonne grâce ? Ne faut-il pas commencer par faire une loi qui interdise absolument aux enfants jusqu'à l'âge de dix-huit ans l'usage du vin, leur remontrant qu'il ne faut pas jeter de feu sur le feu qui dévore leur corps et leur âme, avant qu'ils se livrent aux travaux qui les attendent, et qu'ils doivent se garder avec soin des folies propres à la jeunesse ? Ensuite nous leur permettrons d'y goûter modérément jusqu'à trente ans, mais en s'abstenant absolument pendant leur jeunesse d'en boire à l'excès et jusqu'à l'ivresse. Quand ils atteindront la quarantaine, ils prendront part aux banquets en commun et appelleront les dieux et inviteront en particulier Dionysos à leur fête et à leurs divertissements ; car ce dieu, en donnant le vin aux hommes, leur a procuré un remède pour adoucir l'austérité de la vieillesse, remède qui nous rajeunit, nous fait oublier nos chagrins, amollit la dureté de notre caractère, en sorte que, comme le fer placé dans le feu, il devient ainsi plus malléable. Dans les dispositions où le vin les aura mis, est-ce que nos vieillards ne se porteront pas plus volontiers et avec moins de honte à chanter, non pas devant les foules, mais devant un nombre restreint de spectateurs, et non des spectateurs étrangers, mais des amis, et à pratiquer, comme nous l'avons dit souvent, leurs incantations ?

CLINIAS Ils s'y porteront beaucoup plus volontiers.

L'ATHÉNIEN Il y aurait donc là, pour les amener à prendre part aux chants, un moyen qui conviendrait assez.

CLINIAS Assurément.


X


L'ATHÉNIEN Quelle sorte de chant leur mettrons-nous dans la bouche ? Quelle sera leur muse ? N'est-il pas évident qu'ils doivent en avoir une qui convienne à leur âge.

CLINIAS Sans contredit.

L'ATHÉNIEN Quel chant pourrait convenir à des hommes divins ? Serait-ce celui des chœurs ?

CLINIAS Pour nous, étranger, et pour les Lacédémoniens, nous ne saurions chanter d'autres chants que ceux que nous avons appris dans les chœurs, et auxquels nous sommes accoutumés.

L'ATHÉNIEN Je le crois, parce que réellement vous n'avez jamais été à même d'employer le plus beau chant. Votre État n'est qu'un camp ; au lieu d'habiter dans des villes, vos jeunes gens sont comme des poulains qui paissent assemblés en troupeaux. Aucun de vous ne sépare le sien de la bande et ne le prend avec lui, si sauvage et si hargneux qu'il soit, pour le mettre entre les mains d'un écuyer particulier et le dresser en l'étrillant, en l'apprivoisant et en usant de tous les moyens convenables à l'éducation des enfants. On en ferait ainsi non seulement un bon soldat, mais un homme capable de bien administrer, soit l'État, soit des villes, et, comme nous l'avons dit au début, un meilleur guerrier que les guerriers de Tyrtée et qui estimerait le courage, non comme la première, mais comme la quatrième partie de la vertu, en toutes circonstances et en tous lieux, chez les particuliers et dans tout l'État.

CLINIAS Je ne sais pas pourquoi, étranger, tu rabaisses de nouveau nos législateurs.

L'ATHÉNIEN Si je le fais vraiment, mon bon, c'est sans intentions Mais suivons la raison, si vous le voulez bien, partout où elle nous conduira. Si effectivement nous découvrons une muse plus belle que celle des chœurs et des théâtres publics, essayons de la faire adopter à ces vieillard. qui, disions-nous, rougissent de l'autre et désirent s'adonner à la plus belle.

CLINIAS C'est cela même qu'il faut faire.

L'ATHÉNIEN Ne faut-il pas, dans tout ce qui est accompagné de quelque agrément, ou que cet agrément seul soit ce qu'il faut le plus rechercher, ou qu'on y trouve une qualité intrinsèque ou de l'utilité ? On peut dire, par exemple, que le manger, le boire et, en général, tout aliment comporte une certaine douceur que nous nommons plaisir, mais que la qualité intrinsèque et l'utilité des aliments qu'on absorbe, c'est d'entretenir la santé, et que c'est en cela même que réside leur dualité essentielle.

CLINIAS C'est parfaitement exact.

L'ATHÉNIEN La science aussi ne va pas sans agrément et sans plaisir ; mais pour sa bonté, son utilité, sa noblesse et sa beauté, c'est à la vérité qu'elle les doit.

CLINIAS C'est exact.

L'ATHÉNIEN Mais quoi ? dans tous les arts plastiques, qui reproduisent la réalité, n'y a-t-il pas un plaisir qui s'y attache, et n'est-il pas très juste de dire que c'en est l'agrément ?

CLINIAS Si.

L'ATHÉNIEN Mais la bonté intrinsèque de ces sortes d'ouvrages, consiste, pour le dire en un mot, dans leur ressemblance exacte, tant pour la quantité que pour la qualité, avec l'objet imité, et non dans le plaisir.

CLINIAS Fort bien.

L'ATHÉNIEN On n e peut donc bien juger d'après le plaisir que les choses qui ne comportent ni utilité, ni vérité, ni ressemblance, et qui, d'un autre côté, ne causent aucun dommage, mais qu'on recherche uniquement pour l'agrément qui accompagne ces qualités, et qu'on peut très bien appeler plaisir, quand rien de tout cela n'y est joint.

CLINIAS Tu veux dire le plaisir qui n'a rien de nuisible.

L'ATHÉNIEN Oui, et ce même plaisir est, selon moi, un divertissement, lorsqu'il ne fait ni mal ni bien qui vaille la peine qu'on y prête attention ou qu'on en parle.

CLINIAS Tu as tout à fait raison.

L'ATHÉNIEN Dès lors ne pouvons-nous pas conclure, d'après ce que nous venons de dire, qu'aucune imitation, aucun rapport d'égalité ne doit être jugé sur le plaisir et l'opinion mal fondée, car ce n'est pas par l'opinion qu'on peut s'en faire ou par le peu de plaisir qu'on y prend que l'égalité est l'égalité et la proportion, la proportion, mais avant tout par la vérité, et non par quelque autre chose que ce soit.

CLINIAS Assurément.

L'ATHÉNIEN Or ne disons-nous pas que la musique est toujours un art de représentation et d'imitation ?

CLINIAS Sans doute.

L'ATHÉNIEN Il ne faut donc pas écouter ceux qui disent qu'on juge la musique sur le plaisir, ni rechercher comme digne de notre empressement la première musique venue, mais celle qui se conforme à l'imitation du beau.

CLINIAS Cela est très vrai.

L'ATHÉNIEN Et nos vieillards qui recherchent le plus beau chant et la plus belle muse devront naturellement chercher, non celle qui est agréable, mais celle qui est juste, et l'imitation, disons-nous, est juste si l'objet imité est de la même grandeur et de la même qualité que celui qu'il reproduit.

CLINIAS Sans contredit.

L'ATHÉNIEN Et tout le monde conviendra que toutes les créations de la musique ne sont qu'imitation et représentation. N'est-ce pas un point sur lequel tout le monde est d'accord, poètes, auditeurs et acteurs ?

CLINIAS Oui, assurément.

L'ATHÉNIEN Il faut donc, semble-t-il, pour chacune de ses créations, savoir ce qu'elle exprime, si l'on ne veut pas se tromper en la jugeant, car si on ne commit pas la chose même qu'elle veut rendre et de quoi elle est réellement l'image, on jugera difficilement de la rectitude de ses intentions ou de ses défauts.

CLINIAS Difficilement en effet. Comment pourrait-il en être autrement ?

L'ATHÉNIEN Mais si l'on n'a pas idée de la rectitude d'une chose, sera-t-on jamais capable de discerner ce qui est bien ou mal ? Je ne m'explique pas très clairement ; peut-être serai-je plus clair de cette manière.

CLINIAS De quelle manière ?


XI


L'ATHÉNIEN Il y a sans doute des milliers d'imitations qui s'adressent à la vue.

CLINIAS Oui.

L'ATHÉNIEN Si donc ici encore on ignore ce que sont les objets imités, pourra-t-on jamais reconnaître si l'exécution est fidèle, je veux dire, par exemple, si les propositions des objets sont bien observées et chacune des parties bien à sa place, quel en est le nombre, et si elles sont ajustées les unes à côté des autres dans l'ordre qui convient, et si les couleurs et les figures aussi sont bien imitées, ou si tout cela a été confondu ? Vous semble-t-il qu'on puisse jamais discerner tout cela, si l'on n'a aucune idée de ce qu'est l'animal imité ?

CLINIAS Comment le pourrait-on ?

L'ATHÉNIEN Mais si nous savons que l'objet peint ou modelé est un homme, et que l'artiste en a représenté toutes les parties avec leurs couleurs ou leurs formes, ne s'ensuit-il pas nécessairement que nous pouvons juger tout de suite si l'ouvrage est beau, ou ce qui lui manque pour l'être ?

CLINIAS On peut dire, étranger, que nous reconnaîtrions presque tous les beautés des animaux représentés.

L'ATHÉNIEN Parfaitement. Dès lors, ne faut-il pas, si l'on veut porter un jugement sain sur chaque image, soir en peinture, soit en musique ou en tout autre genre, connaître ces trois choses, d'abord ce qu'est l'objet imité, ensuite s'il est exactement reproduit, et, en troisième lieu, si l'imitation est belle, soit pour les paroles, soit pour les mélodies, soit pour les rythmes ?

CLINIAS Il semble en effet.

L'ATHÉNIEN Voyons donc, sans nous rebuter, ce qui fait la difficulté de bien juger la musique. Comme c'est de toutes les imitations la plus vantée, c'est celle aussi qui exige le plus de circonspection, car ici l'erreur peut causer les plus grands dommages en nous faisant embrasser de mauvaises mœurs, et en même temps elle est très difficile à saisir, parce que les poètes sont loin d'égaler les Muses dans leurs créations. Ce n'est pas elles qui commettraient la faute d'adapter à des paroles qu'elles auraient faites pour les hommes des figures et une mélodie qui ne conviennent qu'aux femmes, ou d'ajuster à une mélodie et à des figures qu'elles auraient composées pour des hommes libres des rythmes propres aux esclaves ou à des rustres, ou enfin, quand elles ont pris pour base des rythmes et une figure propres à un homme libre, de mettre sur ces rythmes une mélodie ou des paroles qui les contrarient. Jamais elles ne mêleraient des voix d'animaux, d'hommes, d'instruments et des bruits de toute sorte pour exprimer une seule chose, au lieu que nos poètes humains, entrelaçant étroitement et brouillant tout cela d'une manière absurde, prêtent à rire à tous ceux qui, comme dit Orphée, ont reçu du ciel le sentiment de l'harmonie. Car non seulement ils mêlent tous ces éléments, mais encore ils les séparent violemment et nous présentent un rythme et des figures sans mélodie et des paroles sans accompagnement assujetties au mètre, ou, par contre, une mélodie et un rythme sans paroles, joués sur la simple cithare ou la flûte. Dans de telles conditions, il est très difficile de deviner ce que veulent dire ce rythme et cette harmonie dénués de paroles et à quel genre d'imitation de quelque valeur cela ressemble. Il faut reconnaître qu'il y a beaucoup de rusticité dans ce goût qu'ils affectent pour la vitesse, la volubilité et les cris d'animaux, au point qu'ils jouent de la flûte et de la cithare en dehors de la danse et du chant ; user de ces deux instruments autrement que pour accompagner dénote un manque total de goût et un vrai charlatanisme. Voilà ce que j'avais à dire sur ce sujet. Au reste, nous n'examinons pas ici de quel genre de musique les hommes qui ont atteint la trentaine et ceux qui ont dépassé la cinquantaine doivent s'abstenir, mais quel genre ils doivent pratiquer. Ce qui me paraît résulter de ce discours, c'est que les hommes de cinquante ans qui sont dans le cas de chanter doivent être mieux instruits que personne de ce qui concerne la musique des chœurs. Il faut qu'ils aient un sens aigu et une connaissance exacte des rythmes et des harmonies; autrement, comment pourraient-ils reconnaître la justesse des mélodies, les cas où il convient d'user du mode dorien, et si le poète a bien ou mal ajusté le rythme à la mélodie ?

CLINIAS Il est évident qu'ils ne le pourraient pas.

L'ATHÉNIEN La plupart des spectateurs sont ridicules de croire qu'ils sont assez habiles pour reconnaître si l'harmonie et le rythme conviennent ou ne conviennent pas, parce qu'ils ont été forcés de chanter et de marcher en mesure. Ils ne réfléchissent pas qu'ils le font sans connaître chacune de ces choses et que toute mélodie est juste, quand elle a les qualités qui lui conviennent, et manquée dans le cas contraire.

CLINIAS C'est absolument exact.

L'ATHÉNIEN Mais quoi ? si l'on ne connaît même pas la nature d'une chose, pourra-t-on jamais reconnaître, comme nous l'avons dit, si elle est juste, quelle que soit d'ailleurs cette chose ?

CLINIAS Le moyen ?


XII


L'ATHÉNIEN Nous découvrons donc encore à présent, ce semble, que nos chanteurs, que nous appelons et forçons en quelque sorte à chanter de bonne grâce, doivent nécessairement être assez instruits pour être à même de suivre la marche des rythmes et les tons des mélodies, afin que, connaissant les harmonies et les rythmes, ils soient en état de choisir ceux qui conviennent à des gens de leur âge et de leur caractère, qu'ils les chantent ensuite et qu'en les chantant, ils goûtent dès ce moment un plaisir innocent, et apprennent à la jeunesse à embrasser comme il convient les bonnes mœurs. Ainsi instruits, ils disposeraient de connaissances plus complètes que celles de la foule et des poètes eux-mêmes. Car il n'y a aucune nécessité que le poète connaisse si son imitation est belle ou non, ce qui est le troisième point ; mais il est à peu près indispensable qu'il connaisse ce qui concerne l'harmonie et le rythme, tandis que nos vieillards doivent connaître les trois points, pour choisir ce qu'il y a de plus beau ou ce qui en approche le plus ; autrement ils ne seront jamais des enchanteurs capables d'inspirer la vertu à la jeunesse. Nous avons expliqué du mieux que nous avons pu ce que nous voulions en entamant cette discussion, c'est à savoir d'aider à l'action du chœur de Dionysos. Voyons si nous y avons réussi. C'est une nécessité qu'une telle assemblée soit tumultueuse, et qu'elle le devienne toujours davantage à mesure qu'on continue à boire ; c'est une chose que nous avons posée comme nécessaire au début, en parlant des assemblées telles qu'elles se pratiquent maintenant.

CLINIAS Nécessaire en effet.

L'ATHÉNIEN On s'exalte, on se trouve plus léger qu'à l'ordinaire, on s'abandonne à la joie, on est plein de franchise et dans cet état, on n'écoute pas ses voisins, et l'on prétend qu'on est capable de se gouverner soi-même et les autres,

CLINIAS Sans aucun doute.

L'ATHÉNIEN Nous avons dit, n'est-ce pas ? que, dans ces dispositions, les âmes des buveurs, échauffées comme le fer, deviennent plus molles et plus jeunes, de sorte qu'elles seraient faciles à conduire à celui qui pourrait et saurait les dresser et les former, comme quand elles étaient jeunes. Or ce modeleur est le même dont nous parlions alors, c'est le bon législateur, qui doit imposer aux banquets des lois capables de faire passer à des dispositions opposées cet homme gonflé d'espérances et d'audace, qui pousse l'impudence au-delà des bornes, incapable de s'assujettir à l'ordre, de parler, de se taire, de boire et de chanter à son rang ; il faut, pour que cet homme repousse l'impudence qui l'envahit, qu'elles lui inspirent, avec la justice, la plus belle des craintes, cette crainte divine que nous avons appelée honte et pudeur.

CLINIAS Cela est vrai.

L'ATHÉNIEN II faut encore que ces lois soient gardées et secondées par des hommes rassis et sobres qui commandent les buveurs, parce qu'à défaut de tels chefs, il est plus malaisé de combattre l'ivresse que l'ennemi avec des généraux qui manquent de sang-froid. Il faut enfin que ceux qui ne peuvent se résoudre à obéir à ces chefs et à ceux qui dirigent les chœurs de Dionysos, c'est-à-dire aux vieillards au-dessus de cinquante ans, encourent le même déshonneur, un déshonneur plus grand même que ceux qui désobéissent aux commandants d'Arès.

CLINIAS C'est juste.

L'ATHÉNIEN Si l'ivresse était ainsi réprimée et le divertissement surveillé, n'est-il pas vrai que les buveurs en retireraient de grands avantages et se quitteraient meilleurs amis qu'auparavant, et non en ennemis, comme ils le font à présent ? Mais il faudrait pour cela que les réunions se fissent en conformité avec les lois et que ceux qui ne sont pas sobres obéissent à ceux qui le sont.

CLINIAS Tu as raison, si les réunions se passaient comme tu viens de le dire.


XIII


L'ATHÉNIEN Ne condamnons donc plus sans appel ce présent de Dionysos ; ne disons plus qu'il est mauvais et qu'il ne mérite pas d'être reçu dans un État. Il y aurait encore beaucoup â dire en sa faveur, notamment qu'il nous procure le plus grand bien ; mais on hésite à en parler à la foule, parce qu'elle comprend et juge mal ce qu'on en dit.

CLINIAS Quel est donc ce grand bien ?

L'ATHÉNIEN Il court dans le public une tradition qui dit que Hèra, la marâtre de Dionysos, lui brouilla la raison, et que pour se venger, il introduisit les orgies et les danses extravagantes, et que c'est dans ce dessein qu'il nous fit présent du vin. Pour moi, je laisse ce langage à ceux qui croient qu'on peut faire en sûreté de tels contes au sujet des dieux. Ce que je sais, c'est qu'aucun animal ne naît avec toute l'intelligence qu'il doit avoir, lorsqu'il aura atteint sou plein développement, et que, dans le temps où il n'a pas encore acquis la sagesse qui lui est propre, il est en état de folie, il crie sans aucune règle, et, dès qu'il est capable de se mouvoir, il fait des sauts désordonnés. Rappelons-nous ce due nous avons dit, que c'est de là qu'ont pris naissance la musique et la gymnastique.

CLINIAS Nous nous en souvenons ; comment l'aurions-cous oublié ?

L'ATHÉNIEN Et que c'est de là aussi que les hommes ont pris l'idée du rythme et de l'harmonie, et que, parmi les dieux, c'est à Apollon, aux Muses et à Dionysos que nous en sommes redevables.

CLINIAS Sans aucun doute.

L'ATHÉNIEN Les autres disent, ce semble, que Dionysos a donné le vin aux hommes pour se venger d'eux, en les mettant en folie ; mais le discours que nous tenons à présent fait voir qu'il nous a été donné comme remède en vue du contraire, pour mettre dans nos âmes la pudeur et dans nos corps la santé et la force.

CLINIAS Tu nous rappelles, étranger, de la manière la plus heureuse ce qui a été dit précédemment.

L'ATHÉNIEN Nous avons entièrement traité d'une moitié de la chorée ; pour l'autre moitié, il en sera ce qu'il vous plaira, nous l'achèverons ou la laisserons de côté.

CLINIAS De quelle moitié parles-tu et comment conçois-tu cette division ?

L'ATHÉNIEN La chorée prise en son entier, c'était pour nous l'éducation prise en son entier ; mais une de ses parties comprend les rythmes et les harmonies qui se rapportent à la voix.

CLINIAS Oui

L'ATHÉNIEN L'autre partie, qui se rapporte au mouvement du corps comprend, nous l'avons dit, le rythme qui est commun au mouvement de la voix, et elle a en propre la figure, tandis que le mouvement de la voix a en propre la mélodie.

CLINIAS C'est exactement vrai.

L'ATHÉNIEN A l'art qui, réglant la voix, passe jusque dans l'âme et la dresse à la vertu, nous avons donné, je ne sais pourquoi, le nom de musique.

CLINIAS Et on l'a bien nommé.

L'ATHÉNIEN Quant aux mouvements du corps, qui constituent, avons-nous dit, le divertissement de la danse, s'ils vont jusqu'au perfectionnement du corps, nous avons nommé gymnastique l'art qui conduit à ce but.

CLINIAS Fort bien.

L'ATHÉNIEN Nous avons dit que nous avions traité à peu près la moitié de la chorée qu'on appelle musique. N'en parlons plus. Parlerons-nous de l'autre moitié, ou que devonsnous faire ?

CLINIAS Que crois-tu, mon excellent ami, quand tu parles à des Crétois et à des Lacédémoniens, qu'ils doivent répondre à une pareille question, lorsqu'après avoir traité tout au long de la musique, on n'a pas touché à la gymnastique ?

L'ATHÉNIEN Je dis, moi, qu'en me posant cette question, tu as déjà clairement répondu, et je vois que cette interrogation est non seulement une réponse, comme je viens de le dire, mais encore une sommation de traiter tout au long de la gymnastique.

CLINIAS Tu m'as parfaitement compris. Fais donc ce que je te demande.

L'ATHÉNIEN Je vais le faire. Aussi bien, il n'est pas très difficile d'exposer des choses que vous connaissez tous les deux, puisque vous avez bien plus d'expérience de cet art que de l'autre.

CLINIAS Tu dis vrai.


XIV


L'ATHÉNIEN L'origine de ce divertissement est dans l'habitude qu'ont tous les animaux de sauter naturellement ; mais d l'homme, nous l'avons dit, ayant reçu le sentiment du rythme, a inventé et formé la danse ; ensuite la mélodie rappelant et éveillant le rythme, les deux réunis ensemble ont enfanté la chorée et le jeu.

CLINIAS C'est très vrai.

L'ATHÉNIEN Nous avons déjà, dis-je, expliqué une de ces deux choses ; nous essayerons dans la suite d'expliquer l'autre.

CLINIAS Très bien.

L'ATHÉNIEN Mais nous mettrons d'abord son couronnement à notre discussion sur l'utilité de l'ivresse, si vous êtes tous les deux de mon avis.

CLINIAS Qu'entends-tu par là ?

L'ATHÉNIEN Si un État, attachant de l'importance à cette institution dont nous avons parlé, en use suivant les lois et les règles, s'y exerce en vue de la tempérance et goûte de même les autres plaisirs en s'appliquant à en être le maître, il ne saurait, dans ces conditions, trop pratiquer tous ces divertissements. Mais si l'on n'en use que pour s'amuser, et s'il est permis à qui le veut de boire quand il veut et avec qui il veut et de quelque autre façon qu'on le veuille, je n'admettrai jamais ni qu'un État, ni qu'un particulier s'abandonne à l'ivresse. Je préférerais même à l'usage des Crétois et des Lacédémoniens celui des Carthaginois, où la loi veut qu'aucun soldat ne goûte à cette boisson, lorsqu'il est sous les armes, et qu'il ne boive que de l'eau tant qu'il est en campagne, qu'aucun esclave, mâle ou femelle, n'y touche dans l'enceinte des remparts, ni les magistrats pendant l'année où ils sont en charge, où elle en défend absolument l'usage aux pilotes, et aux juges dans l'exercice de leurs fonctions, et à tous ceux qui s'assemblent pour délibérer sur quelque résolution importante, et à tout le monde pendant le jour, sauf pour se donner des forces en soignant une maladie, et même pendant la nuit, quand un couple a dessein de procréer des enfants. Et l'on pourrait énumérer un nombre infini de cas où le bon sens et la loi doivent interdire l'usage du vin. A ce compte, aucune cité n'aurait besoin de beaucoup de vignes, et le reste serait assigné à la culture du sol et à tous les besoins de la vie, et la vigne serait bornée à la portion la plus modique et la plus restreinte. Tel est, étranger, si vous partagez mon avis, le couronnement que nous mettrons à notre discussion sur le vin.

CLINIAS Il est beau et nous l'approuvons.


Notes[modifier]

(16) Platon fait dériver xorñw, chœur, de xar\u2039, joie.


(17) Une des parties fondamentales de la musique ancienne s'appelait chromatique, du mot xrÅma, couleur. Le mot chromatique désigne aujourd'hui une gamme composée de demi-tons.


(18) Chez les Grecs, le poète était musicien et composait à la fois les paroles, l'air et les danses. D'ailleurs, le moi poète (créateur) se disait en général de tout compositeur, soit de vers, soit de chants, soit de danses.


(19) Lucrèce, IV, 11-23, a pris à Platon cette comparaison : " Quand les médecins veulent faire prendre aux enfants l'absinthe ambre, ils commencent par dorer d'un miel blond et sucré les bords de la coupe. Ainsi le jeune âge imprévoyant, ses lèvres trompées par la douceur, avale en même temps l'amer breuvage et, dupé pour son bien, recouvre force et santé. Ainsi moi-même aujourd'hui, sachant que notre doctrine est trop amère à qui ne l'a point pratiquée et que le vulgaire recule d'horreur devant elle, j'ai voulu te l'exposer dans le doux langage des Muses et, pour ainsi dire, l'imprégner de leur miel."


(20) Kinyras, mentionné par Homère, Iliade (XI, 20) et par Pindare (Pythiques II, 27) fut d'après la légende le premier roi de Cypre et le premier prêtre d'Aphrodite, et l'ancêtre de la famille sacerdotale des Kinyrades.


(21) Sur Midas qui avait reçu de Bacchus le pouvoir de changer en or tout ce qu'il touchait, voyez Ovide, Métamorphoses XI, 85 et 99.


(22) Ce poète est Tyrtée. Les mois en italique sont pris du chant de guerre auquel il a été tait allusion plus haut.


(23) Chassé de Sidon par son père, Cadmos se réfugia dn Béotie. Un dragon, ayant dévoré ses compagnons, il le tua et, sur le conseil d'Athèna, il en sema les dents dans la terre. Il en naquit des guerriers qui s'entretuèrent,à l'exception de cinq, qui se joignirent à Cadmos, et l'aidèrent à fonder la ville de Thèbes. Voyez Ovide, Métamorphoses, commencement du livre III.