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Les Louanges de la paille

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Règlement arresté au conseil tenu au Palais d’Orleans pour pourvoir aux vivres de la Ville[1], et les miracles de la paille.
À Paris, chez Jacques Le Gentil, rue de l’Escosse, à l’enseigne de Saint-Jerôme, près Saint-Hilaire.
M.DC.LII, in-4.



Monsieur le duc d’Orleans, prenant un soin particulier non seulement de tout ce qui peut contribuer au restablissement general de l’estat, par l’extermination du Mazarin et de son party, mais encore de pourvoir au besoin particulier de cette ville, qu’il voyoit aucunement incommodée faute d’ordre, pour y faire venir les pains, bleds, farines et autres denrées necessaires pour la subsistance des habitans[2], convoqua assemblée en son palais d’Orleans l’aprèsdinée du cinquiesme de ce mois, où se trouvèrent Mademoiselle, monsieur le prince de Condé, le duc de Beaufort[3], à present gouverneur de cette ville, et plusieurs autres seigneurs de marque, conseillers de la cour et bourgeois affectionnez au bon party, lesquels ayant donné leur advis, il fut conclu qu’on envoyeroit des commissaires, tant du costé d’Orleans, Chartres, Melun, qu’autres lieux, pour achepter et faire venir en cette ville les bleds, farines, bœufs, moutons et autres choses necessaires pour la subsistance de la ville ; que, pour la seureté des convois, il y auroit des compagnies tirées des trouppes de Sa dite Altesse Royale qui leur serviroient d’escorte ; et que, pour la distribution desdits bleds et farine, elle se feroit en divers quartiers de la ville, sur le pied du prix de l’achapt, pour empescher le desordre qu’apportent ceux qui, voulans profiter de la misère publique, mettent un prix excessif au pain et auxdits bleds et farine[4].

De cet ordre on reconnoist la prudence et l’affection de son Altesse royale, de messieurs les princes et de l’Union, puisque, par ce moyen, non seulement les pauvres tireront un grand soulagement dans leur disette, mais encore les mieux accommodez se trouveront en seureté et hors de la crainte du pillage et de l’emotion que la necessité auroit pu exciter faute de vivres.




Les Louanges de la paille[5]


Ma foy, je ne m’estonne guiere
Que froment soit graine si chiere,
Si la paille a tant de vertu.
Quoy ! le plus Mazarin du monde
Est à l’abry des coups de fronde,
S’il est à l’abry d’un festu !


    Quelle merveille que la paille,
Qui passe pour un rien qui vaille,
Ait tant d’effet sur le chapeau !
Le plus vaillant de tous les hommes
(Prodige en ce temps où nous sommes)
Sans elle tremble dans sa peau.

    Sans elle passez par la rue,
Chacun vous chifle, befle, hue,
Et vous fait bien pis quelquefois ;
D’espingle la fesse on vous larde,
On vous applique la nazarde,
Et vostre dos porte le bois.

    Sans elle, quand bien vos pensées
À Dieu seul seroient addressées,
Vous haïssez le commun bien ;
Disiez vous vostre patenostre,

Fussiez vous plus saint qu’un apostre,
Sans elle vous ne vallez rien.

    Sans elle vous avez la mine
D’estre cause de la famine
Et des maux que fait le soldat ;
Le Mazarin est vostre maistre.
Sans elle vous passez pour traistre
Et pour ennemy de l’Estat.

    Sans elle contre la Bastille
(Non contre la Maison de Ville[6])
Vous machinez quelques desseins ;
Vous y voulez loger Turenne,
Pour par la porte Saint Antoine
Introduire ses assassins.

    Sans elle vous avez envie
Que la faim finisse la vie
De ceux qui veulent l’Union,
Cette Union si necessaire

Pour livrer un lâche corsaire
Entre les griffes du lion[7].

    Mais en portez-vous sur la teste,
Chacun vous rit et vous fait feste,
Tout le monde vous fait beau beau ;
Estes-vous dans quelque bagarre ;
Pour vous en tirer on dit : « Garre !
Il a de la paille au chapeau ! »

    Si toutefois, dans l’assemblée,
Vostre opinion mal reglée
Vient à dementir le bouchon,
On vous recoigne, on vous houspaille,
Et l’on employe vostre paille
Pour vous rostir comme un cochon.

    Peuple qui par là veux connoistre
Le bon François d’avec le traistre,
Prens bien garde à ce que tu fais,
Et crains que ta paille allumée
Se dissipe toute en fumée
Sans faire ny guerre ny paix.

    Use de cette noble marque
Comme l’oncle de ton monarque[8],
Comme un Condé, comme un Beaufort :
Ils s’en servent, mais avec elle

Ils vuident aussi l’escarcelle
Et vont sans pallir à la mort[9].

    Cette merveille de nostre âge
Qui fait des leçons de courage
Aux plus braves de nos guerriers
T’enseigne aussi de quelle sorte
Un vray frondeur la paille porte
Pour changer ses brins en lauriers.


  1. Le conseil où fut rendu ce règlement est du 5 août, selon M. Moreau, Bibliogr. des Mazarinades, t. 3, p. 35.
  2. La disette avoit été telle que, suivant une pièce de la même époque, Le Franc-Bourgeois montrant les veritables causes et marques de la destruction de la ville de Paris, plusieurs milliers de pauvres étoient morts de faim. Ce qu’on avoit vu en 1649 n’étoit rien auprès de ce qu’on voyoit alors.
  3. Il y avoit peu de jours qu’il avoit tué en duel le duc de Nemours.
  4. La pièce citée tout à l’heure, le Franc-Bourgeois, n’épargne pas les reproches aux meuniers et aux boulangers qui s’engraissoient de la disette publique, à ce point qu’on vit des meuniers demander huit et dix livres tournois pour la mouture d’un setier de blé. Il propose des moyens pour remédier a ces abus ; mais ces moyens, qu’on voulut mettre en pratique, échouèrent. (Bibliogr. des Mazarinades, t. 1, p. 411–412.)
  5. Depuis les premiers jours de juillet 1652, un brin de paille mis au chapeau étoit le signe de ralliement des Frondeurs. Ce jour, dit Loret dans sa Gazette du 7 juillet 1652,

    Ce jour, par étrange manie,
    De Paris la tourbe infinie,
    Suivant un ordre tout nouveau,
    Mit de la paille à son chapeau.
    Si sans paille on voyoit un homme
    Chacun crioit : « Que l’on l’assomme,
    » Car c’est un chien de Mazarin. »
    Mais, avec seulement un brin,
    Eut-on quelque bourse coupée,
    Eut-on tiré cent fois l’épée,

    Eut-on donné cent coups mortels,
    Eut-on pillé deux mille autels,
    Eut-on forcé cinquante grilles,
    Et violé quatre cent filles,
    On pouvoit avec sûreté
    Marcher par toute la cité,
    En laquelle, vaille que vaille,
    Tous étoient lors des gens de paille.

    Plusieurs pièces parurent au sujet de cette paille : Le Bouquet de Mademoiselle, Apothéose de la paille, Triomphe de la paille sur le papier, Grand dialogue de la paille et du papier. Une des premières fois qu’on l’arbora, ce fut à la place Dauphine, le jour de l’échauffourée de l’Hôtel-de-Ville, dont il sera parlé tout à l’heure. (Mémoires de Retz, 1719, in-8, t. 3, p. 175.)

  6. Ce sont en effet les Frondeurs, décorés de la paille, qui avoient peu auparavant failli mettre le feu à l’Hôtel-de-Ville, et qui y avoient fait un grand massacre. On accusoit Condé de tout cela, ce qui fait dire à Loret :

    En mémoire de l’incendie
    Arrivé tout nouvellement,
    Condé veut, quoi que l’on en die
    Porter la paille incessamment.
    Ma foi, Bourgeois, ce n’est pas jeu ;
    Craignez une fin malheureuse,
    Car la paille est fort dangereuse
    Entre les mains d’un boute-feu.
  7. C’est en demandant l’union de la Ville et des Princes que les factieux avoient tenté l’attaque dont je viens de parler. (Mémoires de Retz, t. 3, p. 176.)
  8. Gaston, duc d’Orléans.
  9. Allusion au combat de la porte Saint-Antoine, soutenu peu de temps auparavant par Condé contre l’armée du roi.