Les Lucioles/02

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Calmann-Lévy, éditeurs (p. 113-158).


DEUXIÈME PARTIE









L’ÉTOILE

À Monsieur M. Paléologue, ministre plénipotentiaire.


L’étoile dans le ciel conduit l’homme vers l’anse,
L’étoile dans la nuit guide le voyageur,
L’étoile est au berceau la première espérance,
L’étoile est au défunt la dernière lueur.

CHANT DU VILLAGE

À Madame la Comtesse de Hohenfelsen.


L’été finit, voici l’automne
Aux feuilles d’or,
Si bel encor ;
Sous les pas tout craque et résonne
Pendant l’automne.

Dans le verger, dans le jardin,
La poire est mûre
Sous la ramure,
Et l’on dépouille le matin
Son grand jardin.


Les petits vont cueillir les pommes,
Tout en sautant
Et trottinant,
Et leurs minuscules mains d’hommes
Lâchent les pommes.

Là-bas je vois le vieux pêcheur
Cherchant ses lignes
Auprès des cygnes ;
Il les contemple avec douceur
Ce vieux pêcheur.

C’est la saison du mariage
Et des amours
En ces beaux jours,
Et l’on cherche dans son village
Le mariage.

Le cidre doux dans les maisons
Mousse à l’étable,
Et sur la table,

On boit, on chante des chansons,
Dans les maisons.
 
Votre franc rire, ô lavandières,
De votre coin
S’entend très loin !
Le batteur frappe sur les pierres,
Ô lavandières !

Moi, je m’assois près de la berge,
Voir le bateau
Filer sur l’eau,
Son phare brille comme un cierge
Près de la berge.
 
L’onde s’enfuit dans le canal ;
Ainsi la vie
Coule asservie
Au mystère, au destin fatal,
Comme au canal.

PRINCE MISÈRE

À Madame la duchesse de la Roche-Guyon.


 ― Prince Misère, où courez-vous
Par cette neige ?
 — Je vais voir l’asile des fous
Que l’ombre assiège.

 — Où vos pas iront-ils après,
Prince Misère ?
 — Ils iront parmi les cyprès
Fouler la pierre.


— Que ferez-vous près des tombeaux
Semeurs d’alarmes ?
— Je veux sur les chairs en lambeaux
Verser des larmes,

— Grâce ! ne passez point par là
Où l’agneau broute.
— Je passerai comme Attila
Sur champs et route.
 
— Que de fois je vous sens en moi
Prince Misère !
— Je ne suis ni manant, ni roi,
Un pauvre hère !

Oui, je dois vous purifier,
Et salutaire
Faire souffrir le cœur altier
Sur cette terre.


En vain tu verrouilles ton seuil,
Homme ! J’apporte
Quand il me plaît misère et deuil
Devant ta porte.

LES GRAINS

À Madame la Comtesse Jean de Castellane.

 

Je suis le grain, ondée, averse
Qui tombe entre deux clairs rayons
Du soleil fantasque, et qui verse
La fraîcheur à ces beaux gazons.

Je suis le millet, fine graine
Sur qui l’on veille avec grand soin,
Craignant que d’une froide haleine
La brise ne m’emporte au loin.


Je suis encore, chère belle,
Votre joli grain de beauté
Tachant la blancheur irréelle
D’un épiderme velouté.
 
Moi, je suis la poussière grise
Enveloppant tout l’univers,
Que le vent promène à sa guise,
La cendre qui cache les vers.

LETTRE À L’ABSENT

À Madame Landouzy.

 
À peine vous ai-je quitté
Que je me sens lasse à l’extrême ;
Ami si cher, ami que j’aime,
Vous, charme, force, urbanité.
 
Lorsque sur moi viendront s’étendre
Les noires ombres de ce soir,
Je serai triste sans vous voir,
Ni vous sentir, ni vous entendre.


Mais mon esprit perçant les cieux,
En rêvant franchira l’espace
Pour retrouver la douce place
De mon lent baiser sur vos yeux.
 
Et ce baiser, fraîcheur exquise
Comme un souffle des Océans,
Pendant des mois, pendant des ans,
Enchaînera mon âme éprise.

À LA MAISON DU CŒUR VOLANT

À Monsieur Francis de Croisset.

 
Ô ma petite maisonnette
Dis-moi l’histoire de tes murs :
Furent-ils indiscrets ou sûrs
Lorsqu’ici l’on contait fleurette ?
 
As-tu vu des amants vainqueurs
Et des Cydalises galantes
Aux attitudes nonchalantes
Librement échanger leurs cœurs ?


J’aime tes tentures fanées,
Tes rideaux tendres et passés,
Et tous tes bibelots cassés,
Toutes tes grâces surannées.

Maintenant tes fauteuils râpés
Sont rangés à l’entour des tables,
Ah ! qu’ils raconteraient de fables ;
S’ils l’osaient, tes vieux canapés.

Aujourd’hui c’est le grand silence
Et le règne du limaçon,
Sur l’antique orme le pinson
Doucement chante et se balance.

Depuis que l’homme t’a quitté,
Pavillon d’aubépines blanches,
Que d’odorantes avalanches
Sur ce pauvre toit effrité !


Un charme m’arrête à ta porte
Sur le banc froid de marbre gris ;
Mon cœur d’un long regret s’est pris.
… Je rêve au temps qui nous emporte.

MOUSMELIA

(DANS SA MAISON JAPONAISE)
À Monsieur Pierre Loti, de l’Académie française.


À quoi songe Mousmelia
À l’ombre de son petit arbre ?
Au lotus ? au magnolia
Poussant près des vasques de marbre ?
 
Je crois qu’elle rêve toujours
En brodant des fleurs ajourées ;
Elle prononce tous les jours
Des paroles énamourées.


Elle cueille, en la respirant,
Cette floraison printanière,
Attendant Loti, son amant….
Mousmé murmure une prière !

FILEZ

(CHANSON)


À Monsieur le Marquis de Castellane.


Filez, filez, ma bonne femme ;
Le son du rouet est joli ;
La lueur claire de la flamme
Fait reluire l’âtre poli.
 
Filez, filez, aïeule antique,
Filez le chanvre avec le lin
Pour que le foyer domestique
Ait linge blanc et linge fin.


Filez, filez, ô jeune fille
Votre trousseau pour le galant ;
En attendant sous la charmille,
Le cher aimé, le doux amant.
 
Filez, filez, ma blonde amie,
Chantez toujours en travaillant.
Ne faites jamais l’endormie,
Montrez-nous un minois vaillant.

Filez, filez, fil de la Vierge,
Filez par un beau jour vermeil.
Vous me semblez un frêle cierge
Qu’allume un rayon de soleil.

Filez, filez, pures étoiles,
Vos rayons d’or au front des cieux,
Et le mystère de vos voiles
Dans l’infini silencieux !

PREMIER AVEU

À ma fille la princesse L. Murat.


Lorsqu’au jardin vous descendîtes,
En nuage d’argent, ce soir,
Je ne sais plus ce que vous dîtes
Tant je fus troublé de vous voir.
 
Vos tulles blancs rasaient la terre ;
Ce vêtement presqu’irréel
Vous enveloppait de mystère
Ainsi qu’un fantôme du ciel.


Je restai cloué sur ma chaise,
« Mon sort vient de se transformer,
Dis-je ému de frayeur et d’aise ;
Ah ! c’en est fait, je vais l’aimer ! »

Vos cheveux tressés en couronne
Ont un reflet vénitien.
Ce bras, puis cette main mignonne,
Ce noble et gracieux maintien,
 
Ces yeux qu’avive la malice,
Ce sourire fin et moqueur,
Oui, tout en vous, avec délice
Habite maintenant mon cœur.
 
Pardon de n’avoir pas la force
De garder pour moi mon secret.
Faible sous ma rugueuse écorce
Je ne sais point… être discret.


Loin de votre grâce suprême
Je suis tremblant et malheureux ;
Mais de près je dirai : « Je t’aime »,
Bien mieux qu’aucun autre amoureux.

MES DEUX BOUTONS D’ORANGER

I


À Marguerite de Rohan-Chabot, depuis princesse de Léon.
À la Pâquerette de l’Yton (rivière de l’Eure).

 
J’aimerais t’effeuiller, ma blanche Pâquerette,
Aux tons fins, diaprés.
Dis ! — suis-je aimé ? beaucoup ? un peu ? réponds, fleurette,
Parle-moi dans ces prés !

Je voudrais te cueillir, charmante Marguerite,
Parure de ces bois,
Et t’emporter bien loin, chère et douce petite,
Pour entendre ta voix.


Et je te bâtirais dans les bruyères roses,
Près de l’Oust[1] et des joncs,
Un temple ensoleillé tout entouré de roses
Et de l’or des ajoncs !

Et là tu trônerais, divine Pâquerette,
Dans l’île des amours,
Et l’on t’y bénirait, belle et pure fillette,
Parmi nous, tous les jours.

II


À Anne de Talhouët, depuis Vicomtesse de Rohan.


Salut, ô jeune belle,
Fille des Talhouët,
Qu’abeille et coccinelle
Fêtent en Porhouët[2] !

Votre teint champ de roses,
Votre bouche, vos yeux,
Promettent tant de choses,
Enfant chéri des dieux !


Vous cueillerez l’amande,
Reine de tous les cœurs,
Et sur l’agreste lande
On sèmera des fleurs.

Vous planterez la menthe,
Le bonheur, le désir,
Et tous deux dans la sente
Chanterez le plaisir.

Brunette gracieuse,
Vous aimera Jehan ;
Venez, soyez heureuse
Au foyer des Rohan !

AU PORTRAIT DE MON AÏEUL


PORTRAIT DU MARQUIS

DE LA ROCHE-DU-MAINE QUI PARTAGEA

LA CAPTIVITÉ DE FRANÇOIS Ier


À la Comtesse Élisabeth de Modène.

 
Oui, bien souvent je songe à toi
Qui devais être
Le compagnon d’un vaillant roi,
Ô vieil ancêtre !
 
L’étroit pourpoint de satin vert
Serre ton torse,

Et tu souris sous le haubert
Fier de ta force.

Sors de ton cadre et parle-nous,
Dis ton histoire ;
Quel cachot usa tes genoux
Soldat de gloire ?

Que disait donc sous son cimier,
En cette Espagne,
Le roi charmant François premier
De sa campagne ?

Voyait-il de gais Espagnols,
D’aimables dames ?
De ces seigneurs légers et fols
De nobles âmes ?

Pensait-il encore au drap d’or,
Beaux mois célèbres,

Au camp d’éblouissant décor,
Dans ses ténèbres ?

Ta noble réponse au vainqueur,
Aïeul austère,
À Charles Quint grand empereur
Fut courte et fière

Combien de temps jusqu’à Paris
Sire du Maine ?
Dit Charles Quint parmi les ris,
Moqueur, sans haine :

« Tant de batailles que de jours
Sur notre terre,
À moins que battu près des tours
À la première ? »

Tes yeux ont dû s’ouvrir charmés,
Seigneur du Maine,

En revoyant tes cours aimés
De Vienne et Seine.
 
Et les grands arbres de nos bois
De ton enfance,
La liberté sous tes vieux toits,
Le ciel de France !

PENDANT LA TEMPÊTE


À Madame la Comtesse de Pleumartin.

 
Dansez, volez, feuilles d’automne,
Rentre au terroir, blanche souris,
Déjà l’orage gronde et tonne,
Il crève, le nuage gris.

Volez, petites larmes brunes,
Pétales de fleurs, à tout vent ;
Allez retrouver près des dunes
L’océan plaintif et mouvant.


L’ouragan siffle ; branche morte,
Volez ; montez, tous les désirs,
La course folle vous emporte ;
Montez, volez, tous les soupirs.

ÉCLIPSE DU 28 AOÛT 1905


À Monsieur le Marquis de Tornielli Lambertye.


Tous les savants calculs de notre astronomie,
À Paris et partout,
Nous la prédisaient bien pour une heure et demie,
Cette éclipse d’août.

Le soleil descendit en marche nuptiale,
Et la lune approchait,
En voilant sa beauté blafarde et glaciale,
Qu’un nuage cachait.


Sur les balcons fleuris des élégantes rues,
Chacun levait les yeux
Pour observer l’hymen, et suivre dans les nues
Ces astres radieux.

Et je les regardai d’ici-bas ces grands mondes,
Très attentivement,
Le prompt rapprochement dura quelques secondes,
L’espace d’un moment.

BAISERS DE LA BRISE


À Madame de Pomairols.

 
Passe, Éole, sur les allées
Des blancs bouleaux,
Et sur les saules des vallées,
Dans les roseaux.

Apporte tes molles caresses,
Léger zéphyr ;
J’aime tes langueurs, tes ivresses
Divin plaisir.


Scorus, murmure à mon oreille
La nuit, le jour ;
Berce, Notus, berce ma veille
D’un chant d’amour !

Couvre de baisers, ô tempête,
Mes yeux fermés ;
Douce fraîcheur, baigne ma tête,
Chers vents aimés !

À L’AMITIÉ


À la Comtesse Aimery de la Rochefoucauld.


Ah ! montre-toi, douce Amitié,
Penche vers moi ton cher visage !
Vois, j’ai grand besoin de pitié ;
Soutiens mes pas pendant l’orage.

À l’heure sombre bien souvent
Tu me consolas de mes peines,
Faisant toujours souffler le vent
Du rêve, illusions humaines !


Tu chuchotais, fidèle sœur,
De tendres paroles aimées,
Toi qui berças mon pauvre cœur
Pendant de si longues années.

Et maintenant plus que jamais
Je te garde en ma compagnie ;
La douleur, si tu me quittais,
Serait, pour mon âme, infinie.

À MON ÉDREDON


À Madame la Marquise de Lambertye-Gerbevillé.


N’es-tu pas mon plus vieil ami,
Édredon de si douce plume ?
Le soir, avant d’être endormi,
À ton duvet je me parfume.

Combien je t’aime et te bénis,
Édredon de ma tiède couche !
Garde bien mes pleurs réunis
Aux soupirs de ma jeune bouche.


Je te raconte dans mes nuits
Les souvenirs de mon enfance,
Tous mes labeurs, tous mes ennuis,
Mes regrets et mon espérance.

Sous ton sein je ferme les yeux,
Puis je voltige dans un rêve
Qui m’emporte au loin dans les cieux,
Et que la blonde aurore achève !

  1. Oust, rivière du Morbihan.
  2. Comté de Porhouët (Morbihan).