Les Lundis d’un chercheur/I

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Vicomte de Spoelberch de Lovenjoul ()
Calmann Lévy, éditeur (p. 1-100).

I

LES PROJETS LITTÉRAIRES
DE
THÉOPHILE GAUTIER.

À propos des œuvres
qu'il n'a pas écrites ou qu'il n'a pas terminées

I

Peu d’écrivains contemporains ont laissé un monument littéraire aussi important que celui de Théophile Gautier, et pas un seul, peut-être, parmi les plus célèbres, ne possède à son actif un ensemble de travaux plus colossal. Les œuvres réellement écrites par Alexandre Dumas, celles de Victor Hugo, de Lamartine, de George Sand et de Balzac, ces cinq autres grands producteurs littéraires français de notre temps, ne sont pas plus considérables. Néanmoins l’auteur de Fortunio est bien loin encore d’avoir écrit tous les ouvrages qu’il a projetés ou rêvés et dont nous avons entrepris de retrouver la trace. Voici le résultat de nos longues et patientes recherches. C’est la première fois, pensons-nous, que dans une étude bibliographique on dresse le tableau des œuvres qu’un auteur n’a pas écrites. Si cette initiative nous était reprochée, nous nous excuserions en faisant remarquer combien serait précieux aujourd’hui un document de ce genre relatif à Molière, à Racine ou à Corneille, et provenant d’un de leurs contemporains.

C’est, du reste, une histoire curieuse que celle des projets littéraires de Théophile Gautier, projets entravés le plus souvent par les circonstances. Il lui fallait écrire des articles en écrire toujours ! Ne faut-il pas déplorer que, par suite de cette incessante production forcée, vingt œuvres plus personnelles et plus fortement pensées soient restées ensevelies dans le cerveau qui les avait conçues ? Il serait impossible à cette heure de retrouver les traces de toutes, mais nous allons indiquer, du moins, les principales. Déjà M. Emile Bergerat, le gendre du poète, dans le volume qu’il a consacré à son beau-père, a parlé de quelques-unes, sur lesquelles nous ne reviendrons pas, ne faisant exception que pour une seule, le Vieux de la montagne, dont la conception remonte à une époque beaucoup plus ancienne qu’on ne le croit généralement.

Le nom de Théophile Gautier fut connu de bonne heure, et ses productions furent recherchées dès 1833 par les éditeurs et par les directeurs de journaux de cette époque. S’ils avaient obtenu livraison d’un manuscrit, ou seulement la promesse vague d’une œuvre à peine née encore dans l’imagination de l’écrivain, ils s’empressaient aussitôt de l’annoncer dans leurs catalogues, au revers des couvertures de leurs publications nouvelles, ou parmi les travaux promis à leurs lecteurs.

Ses premiers balbutiements littéraires consistèrent en Poésies écrites en langue provençale, ou dans le patois gascon, que le poète avait parlé à Tarbes étant enfant, et qu’il eut, raconte-t-il lui-même, quelque peine à désapprendre. Sans parler ensuite de traductions et d’imitations de Musée et de l’Anthologie grecque, telles qu’un Béro et Léandre, ni même d’une traduction d’un Chant d’Ugolin, œuvres disparues, citons du moins deux poèmes perdus aussi, essais exécutés quand l’auteur était encore au collège : le Fleuve Scamandre et l’Enlèvement d’Hélène, ce dernier écrit en vers de dix pieds. La première trace, à notre connaissance, de livres du grand écrivain restés à l’état de projet se trouve inscrite sur la couverture des Rhapsodies, par Petrus Borel, volume daté de 1832, mais dont la première édition fut publiée en décembre 1831 [1]. On y voit indiqué « Sous presse pour paraître incessamment, Odes artistiques, par Théophile Gautier, » et, sur la couverture de la deuxième édition, datée de 1833, mais parue à la fin de 1832 « pour paraître le 15 janvier [1833], Contes du Bousingot, par une camaraderie. In-octavos, ornés de vignettes de Célestin Nanteuil. Les deux premiers volumes sont sous presse. »

Du premier de ces ouvrages, on ne connaît aujourd’hui que deux odes : À Jean Duseigneur, insérée dans le Mercure de France au XIXe siècle du 22 octobre 1831, et Notre-Dame. Cette dernière pièce, croyons-nous, ne vit le jour qu’en décembre 1833, dans les Annales romantiques pour 1834 ; mais le manuscrit autographe porte la date d’octobre 1831. L’auteur ne plaça pas ces deux pièces l’année suivante dans son volume d’Albertus, ce qui prouve qu’à cette date il n’avait pas encore renoncé aux Odes artistiques.

Les Contes du Bousingot, dont Renduel devait être l’éditeur, auraient été écrits par Théophile Gautier en collaboration avec ses amis de cette époque Gérard (G. de Nerval), Augustus Mac-Keat (Auguste Maquet), etc., et l’ouvrage aurait été publié sans noms d’auteurs. Ce recueil est inscrit aussi sur la couverture de son volume d’Albertus (paru en octobre 1832), toujours édité chez Renduel, sous le titre un peu modifié de Contes du Bouzingo, sans aucune autre indication quelconque, ni aucun nom d’auteur.

Deux nouvelles au moins, destinées à ce livre, ont été écrites et publiées. La première, la Main de gloire, histoire macaronique, par Gérard (G. de Nerval), fut imprimée dans le Cabinet de lecture du 24 septembre 1832, accompagnée de cette note « Extrait des Contes du Bousingo, par une camaraderie. Deux volumes in-octavo, qui paraîtront vers le 15 novembre. » Elle fait aujourd’hui partie de la Bohème galante, sous le titre de : la Main enchantée. La seconde n’est autre qu’Onuphrius Wphly, par Théophile Gautier. Ce récit, publié dans la France littéraire d’août 1832, fut reproduit dans le Cabinet de lecture du 4 octobre suivant, portant pour titre : « l’Homme vexé ; Onuphrius Wphly », et accompagné de ces mots : « Cet article est un deuxième extrait des Contes du Bousingot, qui seront publiés très prochainement en deux volumes in-octavo. La Main de gloire, insérée dans notre numéro du 24 septembre, doit en faire partie. » Ces Contes fameux ne parurent jamais, et Théophile Gautier inséra dans les Jeunes-France ceux qu’il destinait à cet ouvrage.

II

Ce ne fut pas là, du reste, son seul projet de collaboration avec Gérard de Nerval. Plus d’une œuvre fut entreprise avec ce cher compagnon de ses jeunes années, pour lequel il garda toujours une si vive affection. L’auteur d’Albertus a raconté lui-même qu’il mit un Prologue rimé au Mystère de Gérard, écrit en vers de huit pieds : le Prince des Sots, et qu’ils firent ensemble une pièce en prose intitulée : la Dame de Carouge, dont Alexandre Dumas utilisa plus tard l’idée dans Charles VII chez ses grands vassaux. Outre cinq actes commencés pour Spontini, traduction de la Fiancée d’Abydos de Byron, — et non de la Fiancée de Corinthe, ainsi que le dit par erreur Gérard de Nerval lui-même [2], — un autre drame, dont le sujet était tiré de la Parisina du même auteur, et portait ce même titre, fut aussi projeté par le poète vers 1830, en collaboration avec son ami Augustus Mac-Keat. Un fragment en a même été cité il y a quelques années. Toutes ces œuvres, détruites sans doute, sont en tout cas demeurées inédites.

Nous tenons enfin d’un des plus anciens amis du maître, M. Charles Ménétrier, qui signe ses écrits : Listener, que Gautier songea pendant l’été de 1830, avant l’apparition de ses Poésies, à composer un drame tiré de l’histoire de la Belle Ferronnière, dont Alfred de Musset et Félix Arvers s’occupèrent aussi peu de temps après. Il voulait en faire une œuvre truculente, pour employer un terme de l’époque, et la jouer seulement entre camarades. Voici comment il comptait traiter ce sujet, et l’on verra qu’il n’eût pas été facile, en effet, de faire accepter par le public d’alors une pièce de ce genre.

Le mari de la belle Ferronnière, un bon bourgeois de Paris, découvrait que sa femme le trompait avec le roi François Ier. Pour se venger à la fois de tous deux sans s’exposer lui-même, il s’informait à la pensionnaire la plus mal portante d’une maison interlope, du nom de son dernier amant. Elle lui désignait un moine dont les remords, augmentés encore par la maladie que son péché lui avait valu, devaient être exprimés en longues tirades abracadabrantes. Par une suite de combinaisons adroitement amenées, ce moine devenait alors l’amant de la belle Ferronnière ; puis, celle-ci mourait, emportée par l’horrible maladie qu’il lui donnait. On devait voir enfin, au dénouement, son mari remarié avec la créature cause physiologique première de tous ces maux, — mais guérie, heureuse, et dont les bons instincts s’étaient réveillés et développés, — passer, sa seconde femme au bras, dans une rue de Paris. Il assistait ainsi, sa vengeance satisfaite, au cortège des obsèques du roi François Ier, mort à son tour pour avoir aimé la belle Ferronnière.

Ce dénouement curieux et les outrances de l’intrigue n’eussent pas manqué de couleur romantique certain de ne pouvoir faire représenter son drame sur un théâtre public, Gautier, s’il l’eût écrit, s’était promis de jouer le rôle du moine, auquel son embonpoint déjà naissant semblait le destiner ; Auguste Maquet eût fait François Ier, et le personnage du mari eût été tenu par M. Listener. Mais ce beau projet n’eut pas de suite, et la pièce ne sortit jamais du cerveau de son auteur.

III

Le 1er décembre 1833, un traité fut signé par le poète et par Charles Malo, directeur de la France littéraire, pour la publication dans ce recueil d’une série de portraits d’écrivains oubliés, sous le titre général d’Exhumations littéraires. Ceux qu’il y publia sont entrés en 1844 dans les Grotesques. Mais il en manque plusieurs, indiqués dans ce traité, que nous avons sous les yeux, et les biographies de : « Tabourot, d’Aubigny, Hardy, Dubartas », ne furent jamais écrites.

Plus tard, Gautier songea encore, paraît-il, à un ouvrage du même genre. Mais nous laissons parler ici M. Maxime Du Camp, qui raconte ainsi le fait dans son volume intitulé : Théophile Gautier, paru en 1890 :

« Quelques années après avoir publié les Grotesques en librairie, il eut l’intention de leur donner une suite en faisant une série d’études détachées sur les prédécesseurs de Corneille, sur Desmazures, Grévin, Jean de La Taille, sur Robert Garnier, dont il aimait à citer un vers emprunté à la Bradamante :

Vivant mes libres jours en libre pauvreté.
et principalement sur Montchrétien…

» Bien souvent nous dissertâmes ensemble de cette série de sujets qui, traités par lui, eussent été d’un haut intérêt, et qui devaient former une suite d’articles destinés à la nouvelle Revue de Paris (1851). En 1852, Théophile Gautier partit pour Constantinople, et les prédécesseurs de Corneille s’en allèrent rejoindre tant de rêves qui jamais ne furent réalisés. »

Citons ici, pour mémoire, une Lysistrata destinée en 1835 au Monde dramatique, dont nous n’avons retrouvé aucune autre trace. C’est peut-être le premier embryon de la Chaîne d’or, qu’il publia en 1837 dans la Chronique de Paris, après avoir changé, en ce cas, le nom de l’héroine primitive, ou, plus probablement encore, un ressouvenir du théâtre d’Aristophane, qu’il ne fixa jamais sur le papier.

IV

Une de ses œuvres les plus remarquables, le Capitaine Fracasse, fut bien près aussi de ne jamais voir le jour. Annoncé pour la première fois en 1835 sur les couvertures de Mademoiselle de Maupin, puis ensuite, en 1836, sur les catalogues de Renduel, ce roman fut inscrit comme sous presse, pendant près de vingt ans, aux faux-titres ou sur les couvertures de presque tous les ouvrages de Théophile Gautier. Environ dix ans après (1846), cette annonce se retrouve aussi, pendant une dizaine d’années, parmi les promesses des Revues des Deux Mondes et de Paris. Elle est imprimée en même temps à partir de 1834, sur la couverture de la plupart des volumes édités par la Librairie nouvelle, dirigée alors par MM. Jacottet et Bourdilliat.

Après avoir été cause en 1853 d’un procès que la Revue des Deux Mondes intenta à son auteur pour en obtenir livraison, le Capitaine Fracasse fut enfin commencé vers 1854 ou 1855. Le premier chapitre, le Château de la Misère, fut écrit et composé en placards pour être inséré dans la Revue de Paris. Mais l’œuvre devait encore s’arrêter ; la Revue fut supprimée, et le grand Théo, avec son insouciance habituelle, oublia son héros, et l’abandonna au seuil de son manoir délabré. Pourtant ce merveilleux chapitre était connu de quelques personnes, qui poussèrent Gautier à continuer son roman. En mars 1861, un traité fut enfin signé entre l’éditeur Charpentier, qui publiait alors la Revue nationale, et les directeurs de la défunte Revue de Paris. Ceux-ci lui cédèrent le début de l’ouvrage pour l’insérer dans son recueil, tandis que l’auteur s’engageait de son côté à continuer son œuvre. Chose curieuse, celle-ci fut dès lors écrite page à page, dont chacune lui était payée à part, et lorsqu’il reprenait son travail, parfois après une longue interruption, il n’hésitait pas un instant en commençant le feuillet nouveau, quoique le précédent, resté souvent au milieu d’un mot, ne fût jamais sous ses yeux. Le sujet de ce roman est bien celui que Théophile Gautier devait concevoir après Mademoiselle de Maupin, dont la première édition fut mise en vente en novembre 1835, avec le sous-titre de : Double amour, aujourd’hui disparu. Fracasse est par quelques côtés la contre-partie de sa première héroïne, et les deux œuvres se complètent l’une par l’autre.

Cependant le plan de l’ouvrage ne fut jamais absolument arrêté dans l’esprit du maître, car il hésita jusqu’au dernier moment au sujet de la destinée finale des principaux personnages de son œuvre. M. Arnold Mortier (un monsieur de l’orchestre) a recueilli dans le Figaro du 3 juillet 1878 (à propos de la représentation de l’opéra-comique : le Capitaine Fracasse), ces intéressants détails :

« On me raconte le fait suivant, connu seulement de ceux qui ont vécu dans l’intimité du grand poète.

» Vous savez, — tout le monde sait, - quel est le dénouement du Capitaine Fracasse ?

» Sigognac s’est battu avec Vallombreuse, frère d’Isabelle, et il l’a grièvement blessé ; mais Vallombreuse guérit de sa blessure. Sigognac épouse Isabelle et rentre triomphalement dans son château restauré, qui a été le Château de la Misère et qui est devenu le Château du Bonheur.

» Tel est le dénouement heureux qui termine le roman à la satisfaction de tous.

» Eh bien, cette fin satisfaisante n’est point celle qu’avait conçue Théophile Gautier.

» Dans la pensée première de l’illustre écrivain, Vallombreuse ne guérissait pas, Sigognac ne pouvait épouser la sœur de celui qu’il avait tué, et le triste capitaine Fracasse rentrait seul dans le Château de la Misère, où il retrouvait plus mornes, plus maigres, le vieux chien Miraut, le vieux chat Belzébuth, le vieux maître d’armes Pierre !

» Sûr de son admirable palette, le poète peintre reprenait la description déjà si désolée du Château de la Misère.

» Il mettait plus de toiles d’araignée dans les angles, plus de poussière sur les meubles rompus, plus de tristesse dans les yeux des ancêtres peints.

» Les jours se passaient horriblement moroses. Le chien mourait, le chat mourait ; un matin, le vieux serviteur ne se relevait plus de son grabat dans la salle basse, et Sigognac, pauvre, délaissé, oublié par Isabelle elle-même, se mourait d’inanition dans le Château de la Misère devenu le Château de la Famine.

» Pourquoi Gautier a-t-il changé son dénouement primitif ? A-t-il été vaincu par le préjugé des dénouements heureux ? A-t-il cédé à quelques conseils ? Je l’ignore.

» Quant à dire s’il a eu raison ou tort, si la version publiée est préférable à la version rêvée, cela me paraît bien inutile. L’œuvre est lancée, l’ouvrier est mort. »

Ces renseignements sont parfaitement exacts et nous en tenons la confirmation d’un des plus intimes amis du grand poète. Du reste, madame Judith Gautier, sa fille aînée, a reproduit aussi la plupart de ces détails dans son intéressante Notice, intitulée : le Manuscrit du Capitaine Fracasse, notice écrite pour l’édition si artistique de ce roman, formant trois volumes illustrés, qui fut publiée en 1884 par l’éditeur Jouaust.

En songeant qu’un ouvrage de cette valeur doit son existence plus au hasard des circonstances qu’à la volonté de son auteur, combien ne faut-il pas regretter ses autres œuvres perdues à jamais !…

V

Sur le même catalogue de Renduel, paru en 1836, où le titre du Capitaine Fracasse se trouve imprimé pour la seconde fois, à notre connaissance, nous voyons annoncé aussi un autre ouvrage qui, moins heureux, ne parut jamais « les Confessions de deux Gentilshommes périgourdins (en collaboration avec Gérard Labrunie). Deux volumes in-octavo. » On sait que Gérard Labrunie était le véritable nom de Gérard de Nerval.

L’Ariel, journal du monde élégant, publia en mars et avril 1836 sept articles sur le Salon de 1836, par notre écrivain ; ce recueil eu annonçait un dernier, au moment où la mort subite de cette rarissime petite feuille décida l’auteur à ne point l’écrire. Ajoutons ici que ses Salons de 1867 et de 1872 sont aussi restés inachevés.

La Chronique de Paris, du 16 juin de la même année 1836, promit une nouvelle du poète intitulée : les Amours d’une Morte. Elle y parut sous le titre qu’elle a toujours porté depuis : la Morte amoureuse.

En 1837, Arsène Houssaye dirigeait un petit journal hebdomadaire intitulé : Don Quichotte. Il avait publié chez Souverain, l’année précédente, son roman : la Couronne de Bluets, qu’une Eau-forte et une Moralité de Théophile Gautier ont fait si ardemment rechercher depuis quelques années. Ce dernier donna quelques vers au journal de son ami, et il venait de lui promettre une nouvelle intitulée : Madeleine, lorsque le Don Quichotte mourut. Cette Madeleine devint la Toison d’Or, et parut dans la Presse en 1839.

VI

La même année 1837 vit naître le premier plan de ballet du maître, qui n’est pas Giselle, comme on l’a cru jusqu’ici, mais bien une Cléopâtre, destinée à Fanny Elssler. Il en rédigea le scénario, et choisit dès lors son ami Xavier Boisselot, le futur auteur de Ne touchez pas à la Reine, pour en écrire la partition.

Celui-ci semblait tout désigné pour cette tâche, car il avait composé récemment la musique d’une Jota Aragonesa, dansée à l’Opéra par mademoiselle Nathalie Fitz-James. Cette Jota Aragonesa était une imitation des pas de caractère que Fanny Elssler venait d’y introduire avec l’immense succès dont le souvenir n’est pas encore entièrement effacé aujourd’hui.

Les lenteurs, habituelles pour tout début sur cette scène, se reproduisirent sans doute, car à la fin de mai 1838 notre auteur écrivait à sa mère ces lignes inédites :

 « Ma chère maman,

» Je suis très pauvre, mais très gras. La misère me rend énorme.

» Je t’écris afin que tu saches que mon ballet a reparu sur l’eau. Ayant échiné ces messieurs de l’Opéra, ils ont senti le besoin de m’être agréable. On m’a donné Scribe pour collaborateur et l’on jouera mon affaire pour la rentrée d’Elssler qui va partir en congé. Voilllà ! Le tour est fait !

» Je te remercie beaucoup du gigot, qui vient on ne peut mieux. Ne t’inquiète pas, tout ira bien. Avec trois sous de papier, un liard de plume, un liard d’encre, on fait des billets de mille. Et zut, bran pour les Prussiens ! J’ai pas la croix d’honneur, je la mérite !

» Je t’embrasse, ainsi que les autres.

» THÉOPHILE GAUTIER. »

En attendant le départ de Fanny Elssler, dont le congé commençait le 1er juin, le bon Théo, alors plein de jeunesse et de. gaieté, avait en effet échiné l’Opéra dans la Presse du 21 mai. Voici de quelle façon gouailleuse s’achève son article :

« Nous terminerons en faisant observer à M. Simon, premier diable vert (et décoré), que, dans l’acte de la Tentation joué dernièrement, il avait des ailes en plumes vertes éraillées, rongées par les mites, et qui auraient déshonoré le plus chétif balai les diables secondaires, empaquetés dans des maillots trop larges et tout géographiés de taches d’huile, avaient l’air de portiers perclus de rhumatismes, enveloppés dans des gilets de flanelle, costume déplacé, car ce n’est pas en Enfer que l’on attrape des fraîcheurs. »

Comme les flots, les projets sont changeants, surtout au théâtre. Aussi, malgré l’empressement officiel de l’Opéra à satisfaire le critique mécontent, le bon vouloir apparent de la direction demeura sans effet, car Fanny Elssler, son congé terminé, fit d’abord une reprise de la Sylphide et de la Fille du Danube, créations de la grande Taglioni, que personne après elle n’avait encore osé aborder. Il y eut tumulte et même coups de sifflets, les fanatiques de la danseuse absente ayant formé une sorte de clan pour interdire à toute autre les rôles de leur idole. La ballerine viennoise commença ensuite les études de la Gypsy, dont la première représentation fut seulement donnée en janvier 1839. Les mois succédèrent aux mois, et le départ de Fanny Elssler, qui quitta définitivement Paris et l’Opéra en mars 1840, parut ôter désormais à Cléopâtre toute chance de représentation. De plus, il faut le dire, dès le mois de novembre 1838, Théophile Gautier, lassé sans doute de tous ces retards, s’était décidé à tirer parti de son sujet dans la Presse sous forme de nouvelle, avec ce titre : une Nuit de Cléopâtre.

Enfin, 1841 vit apparaitre la Giselle du poète, expressément composée pour Carlotta Grisi, après ses triomphants débuts sur la scène de la rue Lepelletier dans un pas de deux ajouté à la Favorite, et dansé avec Perrot. Mais la Giselle primitive n’était pas tout à fait celle du ballet représenté. Le second acte ne s’y passait point dans l’empire des Willis. Giselle, au contraire, reparaissait sur la terre, au milieu des siens, invisible pour tous, excepté pour Albert, et le contraste de la lutte amoureuse entre elle et Bathilde, entre la morte et la vivante, eût été saisissant, s’il faut en croire feu M. Paul Dalloz, de qui nous tenons ces intéressants détails. Mais le théâtre refusa d’accepter ce mélange de réel et de fantastique, dont le roman de Spirite offrit plus tard un si curieux exemple. Il fallut donc se contenter du royaume des ombres, et faire danser seulement dans la vapeur indécise du soir les dangereuses sirènes du lac enchanté. Carlotta Grisi fut incomparable dans ce rôle de Giselle. La délicieuse artiste créa ensuite pour notre auteur, avec l’éclatant succès que l’on sait, celui de Leila, dans la Péri. Pendant ce temps, sa Cléopâtre, — personnage pas assez immatériel pour être incarné par l’exquise et idéale interprète de ses deux autres ballets, — sa Cléopâtre dormait toujours dans les cartons du théâtre.

Vers l847 pourtant, Théophile Gautier pensa de nouveau à sa reine d’Égypte, si longtemps délaissée. Madame Émile de Girardin préparait alors pour mademoiselle Rachel une pièce en vers sous le même titre, qui allait donner à Cléopâtre un regain d’actualité. Plus d’une tirade de cet ouvrage passe même pour être due à la plumé de notre poète. Certains reproches, entre autres, adressés au soleil d’Afrique, dont les rayons incandescents avaient récemment laissé sur son visage hâlé les traces de leurs flèches de feu (août 1845), lui furent unanimement attribués quand mademoiselle Rachel les laissa tomber pour la première fois de ses lèvres inspirées. Gautier adressa donc cette lettre, inédite aussi, à M. Duponchel, pour la seconde fois directeur de l’Académie royale de musique :

  « Mon cher maître,

» Ayez la bonté de remettre mon ami Boisselot le manuscrit du ballet de Cléopâtre, dont il veut prendre connaissance à tout hasard. Vous m’obligeriez beaucoup de vous donner ce petit tracas de le chercher parmi vos paperasses. Je vous demande pardon de cet ennui, mais je n’en possède qu’un brouillon tout raturé et parfaitement illisible.

» Acceptez mes remerciements d’avance.

» Tout à vous.

 » THÉOPHILE GAUTIER. »
Malgré cette nouvelle tentative, Cléopâtre ne devait jamais voir le feu de la rampe, et le livret inédit de ce ballet, — qui n’existe pas aux archives de l’Opéra, — est probablement à tout jamais perdu. Xavier Boisselot se souvenait parfaitement de l’avoir conservé longtemps dans ses papiers. Mais il n’a pu l’y retrouver. Rappelons, à ce sujet, que l’opéra de Victor Massé, joué depuis avec succès à l’Opéra-Comique, a été tiré par M. Jules Barbier de la nouvelle du maître.

VI

Nous lisons, en 1839, au faux-titre de son livre : Une Larme du Diable, édité par Desessart, l’annonce, parmi ses œuvres sous presse, de l’ouvrage suivant : « Promenades de deux Voyageurs enthousiastes, première livraison, un volume. » Nous soupçonnons que la part de Théophile Gautier dans ce livre devait se limiter seulement à son Tour en Belgique, paru en 4836 dans la Chronique de Paris, et qui ne fit partie qu’en 1845 de ses Zigzags. Le complément de ces Promenades eût été sans doute fourni par Gérard de Nerval, l’autre « voyageur enthousiaste », qui s’est souvent servi de ce qualificatif aux titres de ses récits de voyages.

En 1839 toujours, une publication satirique, fondée en 1838 : la Caricature provisoire, prit une certaine extension. L’auteur de la Comédie de la Mort y collabora assez activement. Il y publia : le Garde national réfractaire, le 26 LES LUNDIS D’UN CHERCHEUR. Portrait de Madame Jabulot t, et promit en outre toute une série de travaux qu’il n’écrivit jamais. re Il août, ce journal annonce de lui le Rapin ; puis, quelques jours après, sous le titre général de les Bourgeois et les Artistes, il promet I. le Rapin ; II. Mademoiselle Zinzo- line III. la Famille du Modèle enfin, à pro- pos de cette série, il publie, dans un prospectus paru en décembre 1839, les lignes suivantes « Dans ces articles, M. Gautier mettra aux prises deux races si bien faites pour s’estimer et ne jamais se comprendre. Ni l’esprit ni la verve pittoresque ne manqueront à la peinture de ces mœurs excentriques, décrites par un écri- vain dont la plume est si souvent un pinceau. Il D’autres articles encore furent promis à ce journal sous les titres suivants Mes Cachots (pour faire suite azlx Prisons de.Silvio Pellico) les Cachots du quai d’Austerlitz Mon Spielberg. Ces trois derniers ne durent jamais être qu’un unique et même article dont l’en-tête seul varia. Aucun d’eux ne fut, du reste, écrit ; les derniers .1. La Tribune dramatique des 4 juin 1842 et juillet 1843 an- nonce encore 1— la Famille Jabcndot 2° les Jabulot, qui nepu- jurent jamais. N’était-ce qu’une réimpression de ce morceau ? PROJETS LITTÉRAIRES DE TH. GAUTIER. 27 furent annoncés dans la Caricature jusqu’en avril 1840. Alais l’auteur partit pour l’Espagne le 5 mai, et son départ coupa court à sa colla- boration. Les premiers chapitres de son Voyage en Espagne, qui fut terminé, celui-là, parurent dans la Presse sous le titre de Sur les che- mins, lettres d’un feuilletoniste. Il y promet, dans la huitième, un travail sur le Vlusée de Madrid qu’il n’écrivit pas. Cette promesse est suppri-- mée dans le volume, mais en voici le texte même tel qu’il se trouve dans la Presse « Nous ne parlerons pas ici du l1fusée, nous en ferons l’objet d’un travail particulier. Les bornes d’une lettre ne nous permettent pas de nous y arrêter, etc. Ajoutons aussi que deux feuillets de sa troi- sième lettre à la Presse ont été égarés en route, ainsi que le constate cette note parue dans le journal du 7 avril 1840 « Deux feuillets de cette troisième lettre, sur lesquels étaient écrites deux pièces de vers, ont été égarés ; c’est le motif qui en a retardé .28 LES LUNDIS D’UN CHERCHEUR. si longtemps la publication. Nous nous sommes empressés d’en informer notre voyageur pour qu il nous renvoyât un double de ses vers ; mais, les ayant plutôt improvisés que composés, il nous répond œ qu’il n’en a pas gardé copie ». Un livre dont le texte ne fut point perdu du moins pour les lecteurs, c’est les Poésies espa- gnole.s, un volume in-octavo, que nous trouvons inscrit, en 1842, sur la couverture des Capri- ces, par M. L.-G. des Rogues, ouvrage publié par Desessart, et, en 1843, sur celle des livraisons des Actrices de Paris, publiées chez Delavigne. Il forma, en 1845, sous le titre d’Es- pana, la partie inédite des Poésies complètes de Théophile Gautier réunies pour la première fois. En revanche, le portrait de Madame Da- moreau Cinti, promis par lui aux Actrices de Paris, ne fut jamais imprimé dans cette col- lection. Ce n’était peut-être du reste qu’une réimpression de son article du Figaro de 1837, article recueilli aujourd’hui dans ses Portraits contemporains. La Tauraumachie, parue dans le Musée des familles en août 1843, fut d’abord annoncée PROJETS LITTÉRAIRES DE TH. GAUTIER. 29 2_ dans ce recueil sous le titre de le Tauréador. Le sujet du ballet la Péri, représenté l’Opéra le 17 juillet 1843, fut à l’origine traité en poème dont les premiers vers, les seuls écrits, ont même été recueillis par l’auteur dans Je compte rendu de sa pièce, publié dans la Presse du 25 juillet 1843 sous forme de lettre à Gé- rard de Nerval, alors en Orient. 11 en fit en- suite une nouvelle, qui parut dans le Musée des familles d’août 1842 sous le titre de la Mille et Deuxième Nuit, puis, enfin, un plan de ballet qu’il soumit au danseur Perrot dans une lettre, lettre insérée en 1877 dans la deuxième édition de son Théâtre. Cette fois la Péri était née, et elle faisait, peu de temps après, ainsi que nous l’avons déjà dit, sa première apparition sur la scène de l’Opéra, sous les traits charmants de Carlotta Grisi. On lit aussi, dans le Messager du 20 dé- cembre 1843, l’annonce d’une nouvelle promise à ce journal où elle ne fut jamais publiée ; elle porte le titre de l’Obsession, et nous igno- rons absolument de quel récit il pouvait être question. 30 LES LUNDIS D’UN cnERC.HEU il YIII La plupart des promesses faites par l’écri- vain en 1844 ne furent— pas exécutées. Un seul des ouvrages projetés fut publié plus tard ; ce sont les Roués innocents, que nous trou- vons au nombre des œuvres annoncées par la Presse à ses lecteurs dans son numéro du 21 juin 1844, sous le titre de Sénange et Lucinde, ou les Roués innocents. En revanche, VAvcbe de Noé, deux volumes in-octavo annoncés chez Desessart aux faux-titres des Grotesques, ne vit point le jour. Ce n’était là sans doute qu’une série de nouvelles et de mélanges, qui sont entrés en 1852 dans la Peau de tigre, dont, soit dit en passant, une édition in-douze, qui n’a jamais paru, fut annoncée longtemps sur les catalogues de la Librairie nouvelle. La seule édition in-douze de cet ouvrage fut pu- bliée plus tard, en 1865, chez Michel Lévy. Du reste, nous trouvons pour la première fois ce titre de la Pèau de tigre inscrit en 1845 au PROJETS LITTÉRAIRES DE TH. GACTIER. 31 revers de la couverture de Valence de Simian, par Henri de Lacretelle, volume également publié chez l’éditeur Desessart. La première livraison du Diable à Paris fut mise en vente au commencement d’avril 184i. Le Prospectus, que nous avons sous les yeux, annonce trois articles de Théophile Gautier Aurea mediocritas, les Jours et les fruits d’un peintre et Paris futur. Seul, le second de ces morceaux fait partie de l’ouvrage, sous le titre de Feuillets d’album d’un jeune mpin. Le premier ne fut jamais écrit, et Paris /’utur ne fut publié qu’en décembre 1851 dans le Pays. Dans les Feuillets d’album d’un jeune rapin, l’auteur parle d’un traité Ars natandi, qu’on lui a souvent attribué comme étant un de ses propres livres. Nous trouvons même la phrase sui- vante à ce sujet dans le tome quatre de la Litté- rature française contemporaine, suite de la France littéraire, de Quérard M. Gautier est auteur d’un traité De arte natanti, qu’il a composé étant encore au collège et qui n’a point été publié. » Et aussi cette autre note dans la biographie 32 LES LUNDIS D’UN CHERCIIEUR. du poète par Nadar, biographie publiée dans le Journal amusant du 6 novembre 1858 « Citons seulement dans les moins connus [de ses ouvrages], un poème latin : De arle na- tandi, et un Traité du combat sans Inutile d’ajouter qu’aucun des deux n’a ja- mais vu le jour et n’a sans doute jamais été écrit. IX Mis en rapport avec M. Hetzel par le Diable Paris, l’écrivain lui promit encore, en 4844, pour sa collection naissante, le Nouveau Maga- sin des en fants, un volume qui devait être in- titulé Histoire d’un moutard. Nous en trouvons la première indication sur la couverture de la première livraison de Trésor des fèves et Fleur des pois, par Charles Nodier, volume faisant partie de la même collection, dont ce fascicule parut en septembre 1844. Nous la retrouvons encore sur une page de catalogue du même éditeur qui termine le volume d’Eugène Briffault, Paris à table, publié en 1844, daté de 1845, quoique la première livraison et le titre, qui porte le millésime de 1844, aient paru en effet cette année-là. Sur ces deux imprimés le nom de l’auteur est orthographié Théophile Gauthier », ce qui lui causait une vive contrariété. Il eut plus d’une fois l’occasion de l’éprouver, car cette faute s’étale même au dos de la couverture de l’édition si artistique des Émaux et Camées, publiée par M. Poulet-Malassis en décembre 1858. Une autre falsification de ses deux noms, qui ne lui était pas plus agréable, consistait dans l’interversion des deux dernières syllabes Théotier Gauphile. Jules Lecomte passe pour en avoir été l’inventeur.

Pour en revenir à l’Histoire d’un moutard, il est permis peut-être d’en soupçonner le sujet ou du moins l’esprit, en lisant les lignes suivantes que l’auteur — alors que son livre était toujours annoncé sur les catalogues d’Hetzel, — écrivit en 1845, à propos des Enfants terribles par Gavarni 34 LES LUNDIS D’UN CHERCIIEUR.- Les poètes et les peintres, ces menteurs involontaires, ont prodigieusement flatté les enfants ; ils les ont représentés comme de petits chérubins qui ont laissé leurs ailes dans les cieux, comme des âmes de lait et de crème que le contact du monde n’a pas encore fait tourner à l’aigre. Victor Hugo, entre autres, a fait sur eux une foule de vers adorables, où les métaphores gracieuses sont épuisées ce sont des fleurs à peine épanouies où ne bourdonne nulle abeille au dard venimeux, des yeux in- génus où le bleu d’en haut se réfléchit sans nuage ; des lèvres de cerise que l’on voudrait manger et qui ne connaissent pas le mensonge ; des cheveux palpitants, soie lumineuse et blonde que soulève le souffle de l’ange gardien ou la respiration contenue de la mère— penchée avec amour, tout ce qu’on peut imaginer de coquet- tement tendre et de paternellement anacréon- tique Quelle peau de camélia, de papier de riz, quel teint de cœur de clochette s’ouvrant dans la rosée, les peintres et surtout Lawrence ont donné à l’enfince Quel regard intelligent déjà dans sa moite profondeur, dans son étonPROJETS LITTÉRAIRES DE TH. GAUTIER. 33 nement lustré ! Quel frais sourire errant, comme le reflet d’une source sur une fleur, sur cette bouche qu’on croirait faite de pulpe de fram- boise Quel charmant embonpoint troué de fossettes ! Quelles épaules grassouillettes, fris- sonnantes de luisants satinés ! Quels pieds mi- gnons à désespérer Tom-Pouce, non celui qui se montre et qui vit sur nos théàtres pour de l’argent, mais l’aérien, l’imperceptible. l’impal- pable Tom-Pouce, dont Slahl nous a raconté la merveilleuse histoire » Oh ! peintres et poètes, ce que vous en faites est pour flatter les mères mais vous n’en êtes pas moins des imposteurs fieffés ; vous peignez les enfants tels qu’ils devraient être et non pas comme ils sont. Vos enfants sont des enfants de keepsake, bons pour regarder la mer du haut d’une roche, comme le jeune Lambton, ou pour figurer sur le devant d’une calèche entre une gouvernante anglaise et un king’s charles. Vous avez créé une enfanee de convention qui n’a, aucun rapport avec le moutard pur sang. Par vos récits et vos peintures, vous induisez frauduleusement les gens en paternité, ce qui est un délit que le 36 LES LUNDIS D’UN CHERCHEUR. code a oublié de punir. Mais à quoi pense le codel » Par malheur, l’en fan t réel ne e ressemble guère à tous ces portraits de fantaisie c’est un simple bimane à grosse tête, à bedaine proéminente, à membres grêles, à genoux cagneux, qui lèche les confitures de sa tarline, fourre ses doigts dans son nez, et bien souvent, vu la ri- gueur de la saison, fait de sa langue ou de son coude un mouchoir, comme le gamin moyen- âge don il est question dans Notre-Dame de Paris. s Un homme d’esprit, nous ne disons pas son nom de peur de lui nuire, à qui une femme demandait s’il aimait les enfants, répondit a Oh oui madame, beaucoup, — à huit heures du soir, parce qu’on les couche, ou quand ils sont très méchants, parce qu’on les emporte » Quel trouble, quel désordre jettent dans un intérieur ces démons baptisés ! Avec eux, plus de rêverie, plus de travail, plus de con- versation possible. Ils choisissent le moment où vous cherchez une rime à oncle pour exé- 1. Cest à Sainte-Beuve que ce propos était attribué à cette époque. 11 s’en est défendu depuis dans une lettre adressée en 1868àM.LouisRatisbonne. (Voir sa Nouvelle Correspondance.). PROJETS LITTÉRAIRES DE TII. GAUTIER. 37 3 cuter la plus stridente fanfare de trompette en fer-blanc ; ils battent du tambour, juste quand vous alliez trouver la solution de votre pro- blème ils égratignent vos meubles et prennent, à écouter le bruit que font en tombant les porcelaines de la Chine et du Japon, le même plaisir que les singes, dont ils sont une famille non encore classée. Si vous avez un beau por- trait de femme auquel vous teniez beaucoup, ils n’ont rien de plus pressé que d’y dessiner des moustaches avec du cirage ; pour faire une galiote en papier, ils sauront bien trouver au fond de votre tiroir le titre d’où le gain de votre procès dépend ; et, malgré votre surveil-. lance, ils finissent par accrocher une casserole à la queue de votre chat ou de votre épagneul favori. » Mais ce ne sont là que de faibles incon- vénients. Les enfants sont nos espions, nos ennemis, nos dénonciateurs ; ils nous observent d’un œil inquiet, furtif et jaloux ; ils ne cherchent qu’à nous prendre en faute ; ils nous haïssent de toute la haine du domestique pour le maître, du petit pour le grand, de l’animal pour le cornac ; ils nous rendent en trahisons, en ava38 LES LUNDIS D’UN CHERCHEUR. nies de toutes sortes, les leçons de grammaire et de civilité puérile et honnête que nous leur faisons subir. Gavarni, ce profond philosophe, a le premier constaté ce penchant dans sa série de dessins, les Enpcnts terribles, le plus éloquent plaidoyer qu’on ait jamais fait en faveur du célibat. En feuilletant ces tableaux d’uue vérité si grande, on se sent des envies de laisser finir le monde ! Car ils n’épargnent rien, ces monstres, avec leur candeur sournoise et leur naïveté machiavélique ils trahissent la mère et l’amant, le père et la maîtresse, le domestique et l’ami ; leur cruauté tenace s’en prend à tout. Les se-’ crets du boudoir, du cabinet de toilette et de la cuisine, rien n’est sacré pour eux. Ils dé- couvrent à l’amoureux désenchanté les men- songes cotonneux du corsage de madame ; ils apportent en plein salon le casque à mèche de monsieur. Chaque visiteur apprend par leur entremise le mot désobligeant qui a été dit sur lui. A celui-ci, l’enfant terrible demande pour- quoi il a des yeux comme des lanternes de ca- briolet ; à celui-là, pourquoi on n’a pas tiré de feu d’artifice à sa naissance. Que de catas- trophes, que de duels, que de séparations ont PROJETS LITTÉRAIRES DE TH. —GAUTIER. 39 amenés ces bandits en jaquette et en pantalon à la matelotte, par leurs révélations inattendues, par leurs caquets scélérats Et le mal qu’ils font, ils en ont la conscience, quoi qu’on en dise ; leur air bête n’est qu’un masque. Les enfants sont féroces par caractère ; ils se plai- sent à faire le mal, à plumer des oiseaux vifs, à causer des scènes et des querelles car ja- mais ils ne rapportent une chose indifférente ; c’est toujours la phrase dangereuse qu’ils vont redire, tout en se balançant sur les genoux de la victime 1 j> Ouf ! quelle tirade, quel dithyrambe Mais ne nous laissons pas aller par réaction à un paradoxe inverse. Certes, les enfants ne sont pas des anges, mais ce ne sont pas non plus des diables. Il n’y a qu’à les débarbouiller sou- vent et à les fouetter quelquefois pour en faire de petits êtres fort gentils, fort mignons et fort poupins, très dignes d’être trouvés charmants par d’autres même que par leurs mères. » 40 LES LUNDIS D’UN CHERCHEUR. X Le Siècle du 9 septembre 1844 insère, à ses annonces, la promesse d’une biographie de Chateaubriand par Théophile Gaulier, destinée au Sièclc de Napoléon. Cette publication, entre- prise d’abord par l’éditeur Curmer, ne fut pas achevée. Pourtant, la partie publiée contient une notice sur Ch2teaubriand ; mais, elle est de M. André Delrieu. Celle de Théophile Gautier ne parut jamais. Ce même ouvrage contient une intéressante étude de Léon Gozlan sur Madame de Staël. Nous touchons ici à l’un des projets les plus curieux de Théophile Gautier, une traduction en vers de.l’Orestie. Demandée vers 1844 par M. Buloz, alors directeur de la Ilevue des Deux Mondes, et Commissaire royal auprès du Théâtre- Français, cette pièce projetée valut à son auteur une prime de cinq mille francs, payée d’avance. Il la regretta bien souvent depuis, car cette prime fut en réalité la véritable et PROJETS LITTÉRAIRES DE TII. GAUTIER. M première origine de tous les dissentiments nés entre la Revue des Deux Mondes et le poète. L’Orestie fut à peine commencée par lui, et le monologue du début de la pièce, recueilli dans ses Poésies complètes, édition de 1876, est la seule trace qui reste aujourd’hui de ce projet. Le 22 avril 1845, l’auteur de Mademoiselle de Illaupin conclut un traité avec l’éditeur Dela- vigne, au sujet d’un roman qui l’occupa toute sa vie, et voici ce que nous y relevons « M. Théophile Gautier vend et cède le droit à M. Delavigne de réimprimer et d’exploiter pendant deux ans, à partir de la mise en vente, le livre qu’il doit publier dans le jour- nal la Presse, ayant pour titre le Vieux de la Montagne, devant former deux volumes in- octavo. Le Vieux de la Montagne devra être livré audit sieur Delavigne dans un an, à partir de la signature du présent. L’année s’écoula et le roman ne fut ni livré ni publié dans ia Presse, ni surtout écrit. Puis une pièce de M.— Latour de Saint-Ybars, com42 LES LUNDIS D’UN CHERCHEUR. posée pour mademoiselle Rachel et portant le même titre, fut jouée en 4847. Le sujet se trouva ainsi défloré, si bien que le 15 décembre 1850, dans un nouveau traité passé avec le même éditeur, nous trouvons cette clause a M. Gau- tier reconnaît, de plus, devoir à M. Delavigne la somme de cinq cents francs pour la non-li- vraison du Vieux de la Montagne, qu’il s’engage lui payer de la manière suivante, etc. » Pen- dant bien des années, l’œuvre sembla donc aban- donnée. Un jour cependant, l’écrivain se sen- tit attiré de nouveau par ce projet presque oublié, et promit formellement le Vieux de la Montagne au Moniteur universel du Soir. Une lettre inédite de l’auteur à M. Paul Dalloz, l’ai- mable et regretté directeur du Moniteur Univer- sel et du Moniteur universel du Soir, lettre écrite de Genève et datée du 8 novembre 1866, fixe même le moment précis de ce réveil. La voici : « Mon cher Paul, » Je te remercie de ta bonne et charmante lettre qui, loin de me troubler dans ma retraite, a été pour moi un agréable souvenir de Paris et des amis que j’y ai laissés. PROJETS LITTÉRAIRES DE TII. GAUTIER. 43 » Si cela peut te servir à quelque chose, annonce le Vieux de la Montagne d’un clairon sonore, mais non avec le cornet à bouquin du Petit Journal. Du reste, tu es homme du monde et homme de goût, et je m’en remets à toi pour la juste mesure. » Je serai à Paris la semaine qui vient et nous causerons de tout cela. Crois que je ferai tout mon possible pour procurer un succès au Petit Moniteur, et montrer qu’on peut être amu- sant sans cesser d’écrire en français. A Tout à toi de cœur et de plume. THÉOPHILE GAUTIER. » « Remercie ce brave Aubryet de la peine qu’il prend de faire un article sur mon Voyage en Russie. » En conséquence, M. Paul Dalloz fit insérer cette annonce dans le ltoniteur unizersei du Soir du 10 novembre 1866 « Nous avons une bonne nouvelle à annoncer à nos lecteurs. » M. Théophile Gautier a bien voulu nous 44 LES LUNDIS D*UN CHERCHEUR. promettre un grand roman d’aventures pour le Moniteur du Soir. p Cette œuvre du célèbre écrivain sera pu- bliée dans le courant de 1867, et aura pour titre le Vieux de la Montagne. 1) Nous devons, en outre, à M. Paul Dalloz quelques renseignements sur le sujet de cet ouvrage, tel que Théophile Gautier rêvait de le traiter. Il faisait du Roi des Assassins une sorte de Juif-Errant doublé de Méphistophélès, exploitant l’humanité tout entière par la satis- faction de ses vices et arrivant par ce moyen au pouvoir absolu. Il léguait après lui cette puissance à ses fils qui, répandus eux-mêmes sur tout l’univers, corrompaient à leur tour les races qui les accueillaient. Le poète eût fait passer ainsi sous les yeux du lecteur, en épisodes distincts, depuis le onzième siècle jusqu’à nos jours, les manifestations de cette puissance encadrées dans une action spéciale pour chaque époque. Un tel plan explique comment ce livre de- vait, ainsi que le raconte M. Bergerat, — devenir le roman type, et comment il eût pu former PROJETS LITTÉRAIRES DE TH. GAUTIER. 45 3. d’innombrables volumes auxquels tous les noir- cisseurs de blanc de bonne volonté eussent pu apporter leur tribut. Mais il était dit que cette ceuvre ne verrait pas le jour, quoique Théophile Gautier n’ait cessé, on le voit, d’y songer jusqu’à la fin de sa vie. Elle avait dû certainement naître en son esprit à la suite de conversations sur l’Orient avec Gérard de Nerval, qui était précisément revenu du Liban vers l’époque où nous trouvons la première trace du Vieux de la Montagne1. Par contre, il n’existe, croyons-nous, aucune indication imprimée d’un roman sur Caglioslro, dans lequel devaient paraître aussi Mesmer et Saint-Martin. Un souvenir de ce sujet se re- trouve dans le ballet de Gemma. Peut-être devait-il encore être utilisé dans Magnétisme, dont nous parlerons pins loin. 1. Au mcment où nous corrigeons la première épreuve de cette page, ma lame Judith Gautier commence dans le Temps (27 décembre 1892), la publication d’un roman portant le même titre. 46 LES LUNDIS D’UN CF.ERCHEUR. XI En juilletd84§, e poète partit pour l’Afrique, où il passa deux mois. Il devait résulter de cette absence une œuvre des plus importantes ; mais, elle aussi, était destinée à rester inachevée, et voici comment Gérard de Nerval en parlait dans son Courrier de Paris, publié dans le nu- méro de la Presse du 7 juillet « Grâce à la facilité actuelle des rela- tions d’un peuple à l’autre, il n’y a plus de raison pour négliger l’observation vraie, l’ana- lyse exacte. Les poètes n’ont plus besoin de rêver les choses lointaines la vapeur a établi une transition toute-puissante entre la réalité immobile et l’idéal souvent trompeur. M. Théophile Gautier est de cet avis ; il ne veut plus parler de l’Orient sans le con- naître —par lui-même. Il a quitté Paris cette semaine et vogue en ce moment vers l’Algérie. Il va étudier et saisir dans ses derniers aspects PROJETS LITTÉRAIRES DE TH. GAUTIER. 47 d’originalité locale cette seconde France con- quise sur la barbarie et sur le désert. De ce voyage doit résulter un livre pour l’heureux et intelligent éditeur du Diable ci Paris. La Presse aura seule le droit d’y puiser d’avance de curieux chapitres, d’ingénieuses et riches descriptions. Pour nous, qui tiendrons pendant quelques semaines la place de notre ami et collaborateur, nous nous voyons obligé de sus- pendre momentanément le Courrier de Paris, ou du moins la partie de ce feuilleton qui nous a été confiée. a Il s’agit du et Voyage pittoresque en Algérie : Alger, Oran, Constantine, la Kabylie. Un vo- lume grand in-octavo, illustré d’après nature par MM. Benjamin Roubaud, Théophile Gautier, Français, Baccuet, etc., publié en trente li- vraisons à cinquante centimes. A Paris, chez J. Hetzel, rue Richelieu, 76. » Nous le trouvons annoncé ainsi dans l’Almanach clu jour de l’an, mis en vente chez le même éditeur le 1er jan- vier 4846, et sur les couvertures des Œuvres choisies de Gavarni (Hetzel, 4846). Cette der- nière promesse l’indique comme devant se com48 LES LUNDIS D’UN CHERCHEUR. poser de vingt-quatre livraisons à cinquante centimes, l’ouvrage complet étant coté douze francs. Ce livre fut encore inscrit à la dernière page des Guêpes illustrées, par Alphonse Karr, numéro d’avril 1847, et, la même année, sur la couverture du Budget des Chenzins de fer, par Bertall, sous le titre de Tableau d’Alger, un volume in-octavo, du prix de quinze francs. Malgré toutes ces belles promesses, l’ouvrage ne parut jamais. Mais nous en voyons encore annoncer des fragments à la fin de 1852, sur les catalogues d’Eugène Didier, le pre- mier éditeur des Émaux et Camées, sous le titre de Scènes d’Afrique, puis chez Michel Lévy, en mars 1853, sous celui d’En Grèce et en Afrique. En 1865, enfin, la partie de cet ou- vrage écrite en 1845-184G, jointe à différents fragments nouveaux, fut imprimée dans Loin de Paris, chez ce dernier éditeur. Disons pourtant que le livre primitif avait reçu un commencement d’exécution. La première li- vraison de l’ouvrage fut tirée, et pendant long- temps l’éditeur Hetzel espéra en terminer la publication. Gautier introduisit en 1851-1853 -quelques fragments de ce début dans la Rebue PROJETS LITTÉRAIRES DE TH. GAUTIER. 49 de Paris, en y ajoutant même une ou deux pages complémentaires. Mais il avait oublié la fin de sa rédaction de 1846, les dernières lignes écrites autrefois par lui et qui sont res- tées inédites. Nous avons eu la bonne fortune de les retrouver, et nous allons les citer ici, conformes à l’autographe. Elle doivent prendre place à la page 73 de Loin de Paris, après le paragraphe terminé parle mot « commerce » « A propos de bergers, faisons cette re- marque que les Arabes ne se servent pas de chiens pour conduire les troupeaux. Dans les idées mahométanes, le chien est un animal impur, et c’est sans doute ce motif qui em- pêche là-bas de les associer à la garde du bé- tail. L’absence de cet utile auxiliaire n’a pas l’air de gêner le moins du monde les pâtres arabes qui, au moyen de certains cris, de cer- tains sifflements gutturaux et d’un bâton à tête recourbée, comme ceux des bergers d’Ar- cadie, n’en conduisent pas moins très aisément un nombre considérable de bêtes à travers toutes sortes d’obstacles. Ce sont les pasteurs par excellence. 30 LES LUNDIS D’UN CHEACIIEUE. Il La colonne de sauterelles que nous avions rencontrée dans la campagne passait sur la ville en ce moment, poussée par le vent du côté de la mer, où il s’en noyait par millions. Elles tombaient sur nos chapeaux avec un bruit de grêlons ; nos poches s’en remplissaient ; nous voulions prendre un sou, nous tirions une sauterelle par la cuisse ; elles nous en- traient dans le dos par l’hiatus de nos cra^ vates elles se cognaient à notre fi-ure comme des hannetons contre le carreau de la boîte qui les enferme. On aurait dit qu’on vidait du haut des maisons des milliers de paillasses, à voir voltiger en tourbillons ces fétus jau- nâtres, et rien n’était plus drôle que tous les passants qui se donnaient à eux-mêmes des multitudes de soufflets pour écarter ces essaims importuns. Nous prions nos lecteurs de croire que nous n’exagérons rien. Cela serait im- possible. Qu’il nous suffise de dire qu’une prime de quelques centimes par hectolitre de sauterelles détruites, étant accordée par le gouvernement, trente-trois mille francs avaient été payés déjà, sans diminuer en rien l’in- tensité du fléau. PROJETS LITTÉRAIRES DE TH. GAUTIER. Si Les invasions de sauterelles obéissent à des lois inconnues. Aujourd’hui le ciel en est obscurci, la terre en est jonchée, et demain tout a disparu. Un souffle les apporte, un souffle les emporte. Mais en voilà assez sur ce sujet. En longeant les arcades, nous vîmes un jeune gamin français, une espèce d’apprenti quelconque de quatorze ou quinze ans, qui marchait derrière un Mozabite de grande taille et de proportions herculéennes, s’amusait à lui tirer le capuchon, et lui faisait toutes sortes d’avanies. L’Arabe se retournait de temps en temps et jetait un regard de colère sur le mau- vais drôle qu’il eût écrasé d’une chiquenaude, puis reprenait sa route avec une placidité mé- prisante. Le gamin, enhardi par l’impunité, recommençait de plus belle. Impatienté de ce manège, nous crûmes qu’il était bon d’inter- venir, et nous entrâmes en conversation avec ce petit misérable par un coup de pied au derrière assez bien détaché, le menaçant de réitérer s’il continuait. p Quand l’Arabe vit cela, il se mit à rire, montrant jusqu’aux molaires ses dents aiguës et blanches, clignant les yeux et se frottant 52 LES LUNDIS D’UN CHERCHEUR. les mains d’un air de jubilation extrême ; puis il nous fit le salut oriental en répétant : Bono Bono ! » Le mauvais petit drôle s’éloigna, assez confus et grommelant quelques invectives contre nous. Il faut dire que les gamins français sont assez Turcs à l’égard des Arabes et ne leur épargnent guère les avanies. Et même ils sont imités en cela par des gens qui devraient être plus raisonnables et plus humains. On acquiert vite en Algérie une très grande légè- reté de main et de bâton. Ce sont ces petites injures de détail, aussitôt oubliées de ceux qui les font, qui fomentent dans le cœur de ceux qui les ont reçues des haines irréconciliables. La paix entendue ainsi nous fait plus d’enne- mis que la guerre. La plupart de ces bru- talités ont presque toutes le même motif. Le Français, et surtout le Parisien, ne peut jamais s’imaginer qu’on ne comprenne pas sa langue ; il donne avec cet idiome un ordre quelconque à un indigène qui, naturellement, prend un air rêveur et stupide, cherchant dans sa tête ce que le Roumi lui commande, et fait quelque chose au hasard pour lui prouver sa bonne volonté. Le Français élève alors le PROJETS LITTÉRAIRES DE TH. GAUTIER. 53 ton et répète sa phrase d’une voix de tonnerre, croyant se faire mieux entendre en criant comme un sourd. L’Arabe, ahuri, s’arrête, et roule de grands yeux blancs pleins d’inlerroga- tion. L’Européen, furieux, fait de son discours une traduction libre avec le pied ou la main. Nous autres Français, nous n’avons pas le don des langues. Il y a force gens établis en Afrique depuis la conquête qui ne savent pas encore un mot d’arabe et qui n’en appren- dront jamais davantage ; ils mènent exactement, là-bas, la vie qu’ils mèneraient à Paris, per- sistant à n’admettre l’idiome des naturels que comme un grognement indistinct qu’ils em- ploient pour contrarier les vainqueurs. Ne se- rait-il pas sage que le gouvernement, puisque l’Algérie est tout à fait française, substituât dans les collèges, à l’étude parfaitement inutile du latin et à celle encore plus fantastique du grec, l’enseignement de l’arabe, qui ouvrirait aux élèves mille carrières dans cet Orient pro- fond et mystérieux que la civilisation doit fatalement envahir d’ici à un temps très court ? Que d’erreurs, que de fautes, que de trahisons on eût évitées avec la connaissance 54 LES LUNDIS D’UN CHERCHEUR. de la langue Beaucoup de cruautés, de part et d’autre, n’auraient pas été commises si l’on avait pu s’entendre. 1) Une sorte de malchance s’est attachée aux récits de voyages de l’écrivain, qui, pour la plupart, ne sont pas terminés. Sauf l’Espagne et la Russie, d’où le lecteur revient en France avec l’auteur, ses excursions en Afrique, en Italie, en Grèce, en Suisse et en Egypte sont toutes res- tées inachevées, et les lecteurs des Trésors d’art de la Russie n’ont pas vu non plus le mot fin, écrit au bas de la dernière page de l’œuvre. XII La France musicale du Il octobre 1846 pro- mit un article intitulé Promené, ou la musique imaginaire, qui ne parut jamais et dont nous ne connaissons nulle autre trace. Cette même année, un journal illustré, le Journal du Di- manche, avait promis aussi le Bal, et la Presse du 14 décembre 1846, renchérissant sur ce 1 PROJETS LITTÉRAIRES DE TII. GAUTIER. 55 premier avis, indiqua le Bal comme inséré déjà dans les numéros parus. L’important dossier des erreurs littéraires commises à propos de l’au- teur de Militona s’augmenta donc d’un chapitre de plus, car ce morceau ne fut jamais publié. Nous trouvons, en 1847, l’indication suivante sur la couverture de la deuxième série des Romans, contes et voyages, par Arsène Houssaye, volume paru, en mars, chez Sartorius les Ar- tistes contemporains, par Théophile Gautier, un volume, trois francs cinquante. m Ce livre, qui devait paraître format Charpentier, n’a jamais été livré au public. L’article intitulé Marilhat, inséré dans la Revue des Deux fondes du 1er juillet 1848, après avoir été promis long- temps sous le titre de « Vie et correspondance de Marilhat était peut-être destiné à ce volume. En cette même année 1847, on vit annoncer sur la couverture de l’Artiste du 22 août une étude sur les Sculptures de Ninive, par Théo- phile —Gautier, qui devait paraître sans retard dans ce recueil. Mais cette promesse ne fut pas mieux tenue que toutes celles dont nous avons déjà parlé. Un travail plus intéressant encore eût été 56 LES LUNDIS D’UN CIIERCHEÜR. la Plastique de la civilisation, dont nous trouvons la première mention, ainsi que celle de les A teliers de peintres et de sculpteurs, dans le spécimen du journal de Viclor Hugo, l’Événe- ment, spécimen portant la date des 30-31 juillet 4848. C’est Charles Hugo qui fut chargé d’en- cadrer les promesses du feuilleton dans un commentaire à sensation. Il le fit dans un article intitulé : les Premières Hirondelles Nous ne résistons pas au plaisir d’en citer ici la par- tie relative à ces deux œuvres, car elle donne le plan de.la principale a Les Ateliers des peintres et des sculpteurs se- ront souvent visités pour nous par Théophile Gautier, le statuaire du vers, et par Auguste Préault, le poète du marbre. L’auteur du Roi Candaule nous parlera, dès la semaine prochaine, de la nouvelle Vénus Anadyomène d’Ingres, et l’au- teur de la Clémence Isaure des Peintures murales d’Eugène Delacroix à l’Assemblée nationalei. Théophile Gautier ne s’en tiendra pas là. Il nous a promis la Plastique de la civilisation, 1. Cet article de Préault, promis par tÊvénement, n’y parut jamais. PROJETS LITTÉRAIRES DE TII. GACTIER. 57 tout un livre ! le livre des élégances, l’histoire des formes nouvelles dont l’art actuel relève les choses de la vie, le bulletin de la mode agrandi jusqu’aux proportions de l’idéal. Sculptures extérieures des maisons, meubles et tentures des appartements, toilettes des femmes, costume des hommes, bijoux, usten- siles, Théophile Gautier va fixer en types ma- gnifiques et populaires, à l’usage du pauvre et du riche, tout ce qui peut devenir la poésie de chaque lieu et le charme de chaque jour. Il dira ce que.doit être le salon du million- naire et ce que peut être la chambrette de l’ouvrier. Avec un plâtre, une fleur, une gra- vure, une cage d’oiseau, il fera briller pour quelques francs dans la plus humble mansarde les chefs-d’œuvre de l’art et les merveilles de Dieu. L’art autrefois pouvait n’être que le luxe de quelques-uns ; il faut, sous la démocratie, qu’il soit le besoin de tous. » Le 1er novembre suivant, l’Événement, énu- mérant de nouveau les œuvres qu’il compte publier et qui toutes sont destinées au peuple, dit encore 58 LES LUNDIS D’UN CHERCHEUR. C’est à lui [le peuple] que Théophile Gau- tier, dans sa Plastique de la civilisation, parlera de Delacroix. Quel malheur que ces belles promesses n’aient pas— été tenues, et qu’il n’existe aujour- d’hui que le premier chapitre de chacune des deux séries annoncées, chapitres insérés dans l’Événement des 2 et 8 août 1848, le premier sous le titre de : les Ateliers de peintres et de sculpteurs I. 31. Ingres ; et le second sous celui de : Plastique de la civilisation : du Beauantique et du Beau moderne. XIII C’est en 1849 que parut le prospectus d’une publication devenue très importante, dans le- quel l’auteur de l’Art moderne est nommé parmi les collaborateurs de l’ouvrage, bien qu’il n’yait, croyons-nous, jamais écrit une ligne. En voici le titre exact, tel que l’indique ce prospectus PROJETS LITTÉRAIRES DE TH. GAUTIER. 59 Histoire des peintres de toutes les écoles depuis la Ilenaissance jusqu’à nos jours, par MM. Cliarles Blanc, Théophile Gautier et P. A. Jeanuon. Le Magasin des familles de janvier 1850 publia la Physiologie de l’homme du monde : le Parfait Gentleman, et l’écrivain annonça comme pendant la Physiologie de la femme comme il faut. Mais ce complément, promis pendant longtemps dans les réclames de ce journal, n’y fut jamais imprimé. En 1850, Arsène Houssaye, alors directeur du Théâtre-Français, décida son ancien ami à donner à son théâtre une œuvre digne de lui. Une prime lui fut de nouveau offerte, un traité fut signé le 2 février, s’il faut en croire M. Georges Boyer dans le Figaro du 16 août 1890, et Théophile Gautier promit d’écrire une pièce en vers. Il commença la Perle du Rialto, dont nous parlerons plus loin, à propos de l’Amour souffle où il veut. Mais au lieu des trois actes promis, l’œuvre demeura toujours à l’état d’ébauche, et le premier acte seul fut mené à bonne fin. C’est en 1850 aussi que l’auteur d’Avatar, accompagné de son ami Louis de Cormenin, visita l’Italie. La Presse inséra ses impressions de voyage sous les titres de Loin ctc Paris, notes de voyage, et : la Vie à Venise, mais l’ouvrage ne fut jamais terminé dans ce journal ni ailleurs.

Deux ans plus tard, le Pays en publia à son tour un ou deux chapitres complémentaires, sous le titre de Loin de Paris, notes de voyage, et annonça la prochaine apparition de ceux sur Borne et sur Naples, qui auraient terminé le volume. Voici ce que nous trouvons au sujet de ces pages dans le Pays du 11 décembre 1851

« Sous ce titre Loin de Paris, notes de Voyage, sans frontière et sans horizon, M. Théophile Gautier donnera d’abord, dans le Pays, les impressions et les souvenir, de son récent voyage en Italie. L’auteur de Forlunio n’est pas seulement le poète par excellence de la forme et de la couleur, il est encore le plus spirituel et le plus curieux des touristes. Ses récits entremêlent aux splendides descriptions de l’artiste les fantaisies et les aventures de la flânerie humoristique. ROJETS LITTÉRAIRES DE TH. GAUTIER. 61 4 Loin de Paris nous conduira successivement à Pise, à Florence, à Rome, à Naples et nous révélera, par-dessous l’Ilalie monumentale et pittoresque, l’Italie intime et familière, que presque tous les voyageurs ont négligée. Cette promesse ne fut malheureusement pas tenue, et l’intéressant récit de son excursion à Rome et à Naples ne fut jamais écrit. La partie publiée de son voyage en Italie, parue successivement en volumes sous ces titres Italia et Voyage en Italie, porte celui de Yoyage de Paris à Venise, dans son traité de cession à l’éditeur Lecou. A la fin de ISol, le. même éditeur annonça successivement aussi sur les couvertures de ses nouveaux volumes, —entre autres sur celles des Œuvres humoristiques les Jeunes-France, une Larme du Diable, —deux autres ouvrages par Théophile Gautier lfouvelles Nouvelles, puis -Contes et Nouvelles. Bien : qu’ils n’aient jamais été publiés, l’éditeur ne les y fit même pas suivre de la mention sous presse, et tous deux furent remplacés par Un trio de romans, volume mis en vente au commencement de 1852 ; D’autre part, la Revue orientale et algérienne de février 62 LES LUNDIS D’UN CHERCIIEUR. 1852 annonça un souvenir, de son voyage en Afrique, intitulé M’Bita, danse moresque, qui ne vit pas le jour, ou devint la Danse des Djinns, publiée dans la Revue de Paris du mois de novembre suivant. Le Pays du 13 juin promit, de son côté, une série d’Études et fan- taisies qui ne lui fut jamais livrée. La nouvelle, annoncée d’abord dans la Revue de Paris sous ces deux titres Pompeia et Mammia Marcella, fut définitivement publiée sous celui d’Arria Jlarcella, dans le numéro de mars 1832. Théophile Gautier partit au mois de juin 1852 pour Constantinople, où lui vint l’idée de Dénouement turc, ou :.le Dénouement turc, nou- velle qu’il n’a pas écrite, mais à laquelle il songea jusqu’à sa mort. Voici un fragment inédit d’une lettre adressée par lui de Constan- tinople à Louis de Cormenin, en juillet 1852, qui prouve ce que nous avançons PROJETS LITTÉRAIRES DE TH. GAUTIER. 63 « Aussitôt que j’aurai fini les articles d’im- pressions nécessaires à mon retour, je gri- bouillerai une nouvelle. intitulée Dénouement turc, pour la Revue, d’une vingtaine de pages, mais chouette. » C’était à la Revue de Paris que Gautier destinait alors ce récit puis il le promit à l’Artiste, où il est déjà annoncé sur la couver- ture du numéro du 5 avril 1857. La Revue du xixc siècle imprima à son tour ce titre en sep- tembre 1866, parmi ceux des œuvres qu’elle devait publier, et, dans son numéro d’octobre, la promet même pour celui de novembre. Cette revue se fondit ensuite avec r A,.tiste. Le numéro d’avril 1867 de ce dernier recueil fait espérer de nouveau l’ouvrage à ses abonnés, à propos d’ui. extrait du Paris-Guide, qu’il publie accompagné de cette note « Ce travail considérable [le Musée du Louvre], nous a fait attendre le Dénouement turc. Il était bien naturel que la Librairie internatio- nale nous donnât la primeur de ces pages colorées et lumineuses, pour que nos lecteurs 64 LES LUNDIS D’UN CHERCHEUR. attendissent plus patiemment le roman de de M. Théophile Gautier. Enfin, la Gazette de Paris l’annonçait encore, à partir du 49 mai 1872, jusqu’au moment de la mort du grand poète. Cette nouvelle devait avoir quelque analogie avec ses deux récits antérieurs Laquelle des deux ? — et les Roués in- nocents, si nous en croyons certain article ano- nyme du Journal des Débats du’17 7 novembre 1880, que, sans crainte d’erreur, nous croyons pouvoir attribuer à M. Henry Houssaye, fils du directeur de l’Artiste, de là Revue du xixc siècle et de la Gazette de Paris. L’article a trait au roman de la comtesse Julie Apraxin l’Une ou l’autre, et débute ainsi L’Une ou l’autre ! Le héros du Dénouement turc, cette nouvelle que Théophile Gautier n’a pas écrite quoiqu’il y ait souvent sonaé, aurait dit l’une et l’autre ! Gautier voulait mettre en scène un Parisien du meilleur monde qui, amoureux de deux jeunes filles, se faisait Turc pour les épouser toutes les deux. » Si la Revue de Paris ne publia pas cette PROJETS LITTÉRAIRES DE TH. GAUTIER. 65 4.. œuvre, elle annonça sans plus de succès, de septembre 1852 au 15 septembre 1853, un travail intitulé le Séraï, qui finit par être im- primé dans la Presse, où parut, en somme, tout le voyage à Constantinople, le début sous le titre de De Paris à Constantinople ; promenades d’été, et la suite sous celui de Constantino p le. Ce volume fut annoncé dès 1852 chez ce jeune éditeur dont nous avons déjà parlé, M. Eugène Didier, qui se retira trop tôt du mou- vement littéraire, car, les Émaux et Camées en font foi, ses éditions étaient charmantes. Cons- taniinople fut promis d’abord sous le titre de Voyage en Orient, puis sous celui-ci De Paris à Constanlinople, qu’il porte encore en 1853 sur les catalogues de Michel Lévy. Ce fut cet éditeur qui le mit enfin en vente sous son titre actuel. Eugène Didier annonça encore deux autres volumes Scènes d’Afrique et Voyage en Grèce, nous avons déjà parlé de l’un, àpropos du Voyage pittoresque en Algérie, qui ne furent jamais publiés non plus. Ils reparurent pendant plusieurs années, à partir de 1853, sur. le cata- logue de Michel Lévy, réunis en un seul ouvrage, sous le titre de En Grèceet en Afrique. 66 LES LUNDIS D’UN CHERCHEUR. Mais les trop courts fragments rédigés de ces deux voyages ne furent définitivement livrés au public qu’en 1865, dans Loin de Paris, et en 1877, dans l’Orient. Les six chapitres du Voyage en Grèce, les seuls écrits, furent donc imprimés, pour la première fois en volumes, à douze ans d’intervalle, formant ainsi deux séries de trois articles, incomplètes chacune. Ces chapitres sont en réalité la suite de Constanti- nople. On sait que l’écrivain se rendit en Grèce en quittant Stamboul, et revint d’Athènes en France en passant par Venise. Toute la fin de ce voyage ne fut donc jamais écrite. Les six chapitres dont nous venons de parler avaient paru en 1852 et en 1854 dans le Moniteur uni- versel, les trois premiers sous le titre général d’Excursion en Grèce, et les trois autres seule- ment sous celui que.chaque chapitre porte dans le volume. XV Le 1er octobre 1853, d’accord avec Meyerbeer, Théophile Gautier signa, avec M. Brandus, PROJETS LITTÉRAIRES DE TH. GAUTIER. 67 l’éditeur du musicien, un traité par lequel il s’engageait à traduire en vers le drame alle- mand Struensée, pour lequel l’auteur des Hu- guenots avait écrit la remarquable musique symphonique que l’on sait. Voici les clauses les plus intéressantes de cet acte a M. Théophile Gautier s’engage à faire pour MM. Brandus et Cie, à l’aide de la version litté- rale qu’ils lui ont remise, la traduction libre ou imitative en vers français du poème alle- mand de Struensée, fait par M. Sternau pour la musique de M. Meyerbeer. » M. Théophile Gautier promet de livrer la traduction dans deux mois, c’est-à-dire au 1er novembre au plus tard, et d’y faire toutes les corrections que M. Meyerbeer jugerait utiles.

/) Il pourra s’adjoindre pour ce travail

3i. Gérard de Nerval, mais sans augmentation du prix ci-dessous fixé, l’obligation d’indem- niser son collaborateur lui restant toute per- sonnelle. » Pour prix de la cession absolue faite à MM. Brandus et Cie de l’œuvre à composer, M. Théophile Gautier aura droit à la somme 68 LES LUNDIS D’UN CHERCHEUR. de quinze cents francs, qui lui sera payée trois mois après la livraison du manuscrit. » La cession ainsi faite est absolue ; MM. Brandus et Cie pourront, tant en France que dans les pays étrangers, imprimer, graver, vendre et faire exécuter Struensée avec la ver- sion de M. Théophile Gautier et en disposer comme de chose leur appartenant. M. Théophile Gautier s’engage à faire, s’il y a lieu, les changements que M. Meyerbeer jugerait utiles. » Vers la même date, Meyerbeer écrivait au. poète cette curieuse lettre inédite « Monsieur, x M. Br’andus est venu deux fois pour avoir l’honneur de vous rencontrer. Il voulait vous amener un pianiste prêt à vous jouer les mor- ceaux mélodramatiques, pour savoir sous quelles mesures de la musique il faut placer les paroles déclamées. J’ai eu également l’honneur de passer deux fois chez vous pour vous prier de vouloir bien me donner (ainsi que nous en étions conPROJETS LITTÉRAIRES DE TH. GAUTIER. 69 venus), la partition de, piano de Struensée, afin de vous indiquer le sens des paroles alle- mandes qui doivent être déclamées sous la musique. Votre concierge me dit que vous ha- bitez la campagne, et que je ne puis pas es- pérer de vous trouver à Paris. Comme je ne possède pas un autre exemplaire de la parti- tion de piano de Struensée, j’ose donc vous prier d’avoir l’extrême bonté de m’envoyer le vôtre ; j’y ferai ce travail en vingt-quatre heures ; et je vous renverrai la partition pour que vous puissiez continuer votre travail poé- tique. » Veuillez agréer, Monsieur, l’expression des sentiments les plus distingués de votre très dévoué, » MEYERBEER. « Samedi écrit dans la loge de votre concierge. Le d2 octobre 1854, les choses n’étaient guère plus avancées, ainsi que le prouve cette lettre adressée par MM. Brandus et Cie à Meyerbeer « Monsieur, b Je m’empresse de vous confirmer ce que 70 LES LUNDIS D’UN CHERCHEUR. vous a dit ce matin M. L. Brandus au sujet de Struensée. Non seulement nous n’avons pas mis un instant sa publication en question, mais en- core nous attachons un très grand prix à cette œuvre, et conséquemment nous nous charge- rons de payer à M. Théophile Gautier les quinze cents francs qu’il a demandés pour le poème. p Quant à la nouvelle forme qu’il avait l’in- tention d’y donner et dont il vous a commu- niqué le projet, nous ne partageons pas ses idées, et nous aimons mieux nous en tenir au plan déterminé primitivement entre vous et b. Brandus. Permettez-nous, Monsieur, de profiter de cette occasion pour vous renouveler l’assu- rance de notre respectueux dévouement. J> G. BRANDCS, DUFO.üR ET Cic. Malgré tous ces projets et tous ces pourparlers, le traité ne fut pas exécuté, et le Prologue seul de l’ouvrage, œuvre originale et non pas tra- duction, fut écrit par l’auteur de Pierrot posthume. Ce morceau inédit a été recueilli en 1872 dans son Théâtre. PROJETS LITTÉRAIRES DE TH. GARTIER. —71 XVI Nous trouvons ensuite, dans la Presse du 14 décembre —1853, l’annonce d’un roman intitulé le Jettalore, roman qui continua jusqu’en 1855 à faire partie des promesses du journal, sous le titre légèrement modifié de le Jetlalor. Théophile Gautier ayant à cette date quitté la, Presse pour le Moniteur universel, l’ouvrage fut effacé de la liste des promesses du premier de ces journaux et ne parut dans le second qu’en 1856, sous le titre de Paul d’Aspremont, qu’il quitta définitivement pour celui de : Jettatura, en prenant l’année suivante la forme de livre. L’auteur avait d’abord voulu traiter ce sujet en poème, et le début en fut même écrit ; il a été publié en 1870 dans le Parnasse contemporain, sous le titre de Marine, puis en 1876 dans le tome deux de ses Poésies complètes, sous celui de Jeltalura. C’est au début de 1853 que l’éditeur Gabriel de Gonet entreprit une Collection illustrée des 72 LES LUNDIS D’UN CHERCHEUR. romans nouveaux et inédits, dans laquelle pa- rurent Raphaël et la Fornarine, par Méry, les Amours d’un Hercule, parSavinien Lapointe, etc. Aucune de ces publications n’est inscrite dans la Bibliographie de la France, ce qui nous empêche de mieux préciser le moment de leur apparition. Le prospectus de celte collection, que nous avons sous les yeux, porte le titre d’un roman de Théophile Gautier, Eveline, qui, nous en sommes convaincu, n’a même jamais été projeté par lui. Le 22 septembre 1854, l’auteur de Portunio passa un traité avec les directeurs de la Librairie nouvelle, MM. Jacottet et Bourdilliat, pour la publication de son théâtre. Le titre indiqué dans l’acte fut ?’héCtre bleu, mais l’ouvrage parut en 1855 sous celui de Théâtre de poche. Aujourd’hui ce livre n’en porte plus d’autre que Théâtre. Disons aussi que le manuscrit autographe de la pièce intitulée le Tricorne enchanté, dont l’idée est empruntée à une parade de l’ancien boulevard le Chapeau de Fortunalus, porte pour titre le Dernier Frontin. Nous trouvons ensuite, sur.le catalogue de PROJETS LITTÉRAIRES DE TU. GAUTIER. 73 5 Michel Lévy de décembre 1854, l’indication d’un autre livre qui n’a jamais vu le jour Études sur les arts. 11 y fut remplacé en 1855 par les Beaux-Arts en Europe, I8o3, qui for- mèrent deux volumes au lieu d’un. Ils compo- sent, avec un autre ouvrage VArt moderne, toute la série des livres d’art publiés par Théophile Gautier à la librairie Lévy. Le 30 mars 1855, un nouveau traité fut passé entre l’écrivain et son ancien éditeur, M. Hetzel, pour la publication d’un ouvrage resté malheureusement inachevé aussi. Il s’agit de l’Art et le TMàlre en France depuis vingt ans », que nous voyons annoncé sous ce titre, de 1855 à 1858, en deux volumes in-trente-deux ( ! I), sur les catalogues de Michel Lévy, collection Lévy-Hetzel. Cette réunion des feuilletons critiques du poète, dont six volumes in-douze ont seuls été publiés, c’est-à-dire une très faible partie de l’œuvre totale, parut défini- tivement en 1858-1859, sous le titre de Histoire de l’art dramatique en France depuis vingt-cinq ans. Le Siècle annonce, le 30 septembre 1855, l’apparition prochaine d’une nouvelle inédite de Théophile Gautier dans l’un des trois premiers numéros de la deuxième année du Messager des Dames et des Demoiselles, commençant le 1er octobre suivant. Inutile d’ajouter qu’elle n’y parut jamais.

Un autre traité fut encore passé avec M. Hetzel, le 1er avril 1856, pour la publication en volume, dans sa collection in-trente-deux, du roman : Avatar. Nous y lisons cette adjonction, datée du 15 novembre 1856, qui n’a jamais eu de suite ni d’effet, en dehors de la publication de : Jettatura dans la même collection : Il est entendu que le présent traité s’appliquera à la Jettatura et aux deux petits romans que M. Gautier fera sous le titre de le Haschich et le Magnétisme. Ces deux romans n’ont jamais été écrits, mais peut-être faut-il reconnaître l’idée première de Magnétisme dans Spirite, mise au jour en 1865 seulement.

C’est dans l’Artiste de 1808, dont il fut directeur de la fin de 1856 à la fin de 1858, que Théophile Gautier, commença la publication d’un travail intitulé : les Douze Dieux de la peinture. La première de ces biographies : Léonard de Vinci, fut seule écrite ; la seconde : Fra PROJETS LITTÉRAIRES DE TH. GAUTIER. 75 Angelico, longtemps promise à l’Artiste, puis à la Revue nationale, n’a point été publiée, et lorsqu’en 1864 l’écrivain plaça son étude sur Léonard de Vinci dans le volume collectif inti- tulé les Dieux et les Demi-Dieux de la peinture, celle sur Fra Angelico fut rédigée par Paul de Saint-Victor. Pendant la direction du maître l’Artiste annonça plusieurs articles de lui qui ne virent jamais le jour. Ainsi, une biographie d’Alfred de Musset, promise par Gautier, fut écrite par M. Louis Ratisbonne, et celle de M. Frédéric de Mercey, annoncée dans les mêmes conditions sur la couverture du numéro du 7 février ne le fut jamais par personne. Des articles intitulés : les Fresques de Kaulbach de l’escalier du Musée de Berlin, Sainte-Beuve, Henri Lehmann, promis, soit dans le texte, soit sur la couverture du numéro du 19 septembre 18S8, ne parurent pas davantage. Le 16 mai 18S9, un traité, qui ne fut pas suivi d’exécution, fut conclu avec l’éditeur Amyot pour la publication d’un volume in- douze, intitulé Saint-Pétersbourg. Les éléments de cet ouvrage n’entrèrent qu’en 1866 dans le Voyage en Russie de Théophile Gautier, paru chez —Charpentier. Une autre œuvre, des 76 LES LUNDIS D’UN CHERCHEUR. plus importantes, entreprise par lui en 1859 sous le titre de les Trésors d’art de la Russie, ne fut jamais terminée non plus ; il n’en écrivit que cinq livraisons, et le texte de la cinquième qui, bien qu’imprimée, ne fut pas mise en vente, est presque introuvable. Fort heureuse- ment encore se termine-t-elle par un chapitre complet. Le 18 avril 1860, un traité, resté aussi sans effet, fut signé par Gautier et par l’éditeur Charpentier pour la publication dans le Ma- gasin de librairie, depuis ; la Revue nationale, d’une <c Revue des tableaux qui existent dans le palais du Louvre, à Paris. Cette œuvre d’ap- préciation et de critique formera quatre grandes divisions École italienne École fran- çaise École flamande, hollandaise et —alle- mande École espagnole ». C’est peut-être à ce projet, non exécuté alors, que l’on doit le beau travail de Théophile Gautier sur le Musée dzi Louvre, inséré dans le Paris-Guide en 1867. Le Moniteur universel du 2 janvier 1862 annonça la publication d’un conte Spirit, qu’il n’inséra qu’en 1865 sous le titre, un peu modifié, de Spirite. La Chronique des arts et PROJETS LITTÉRAIRES DE TH. GAUTIER. 77 de la curiosité (annexe de la Gazette de.s Beaux- Arts), du 25 mai de la même année 1862, promettait aussi pour la Gazette un travail intitulé le Cabinet de M. le comte de Morny. Il n’a jamais été écrit. XVII Après Madame Bovary, Gustave Flaubert hé- sitait à traiter de nouveau un sujet français contemporain. Théophile Gautier, consulté par lui, lui conseilla Salammbo, et, s’il faut en croire les Confessions de M. Arsène Houssaye, lui traça même, à grandes lignes, le plan de l’œuvre. Quand Salammbo parut, Flaubert dé- sira vivement en voir tirer par la poète un poème d’opéra pour leur ami commun, M. Er- nest Reyer. Ce dernier a lui-même raconté le fait, pensons-nous, dans un de ses feuilletons du Journal des Débats. Toutefois, ce travail res- tait pour Flaubert à l’état de désir, quand le Figaro-Programme du 1er avril 1863 lança, 78 LES LUNDIS D’UN CHERCHEUR. sous la signature de Timothée Trimm, dans un article intitulé Ce qu’on dit au foyer, cette nouvelle à sensation « On parle plus sérieusement de l’opéra in- titulé Salammbo, paroles de MM. Théophile Gau- tier et Gustave Flaubert, musique de Verdi. » A la lecture de ces lignes, où le nom de Verdi était substitué à.celui du compositeur déjà choisi, Flaubert s’empressa d’adresser de Croisset à Théophile Gautier, le 3 avril, une lettre publiée dans le tome trois de sa Corres- pondance. En voici le début « Comment vas-tu, cher vieux maître ? Le Fracasse avance-t-il ? Penses-tu à Salamncbo ? Est-ce qu’il y a quelque chose de nouveau re- lativement à cette jeune personne ? Le Figaro- Programme en reparle, et Verdi est à Paris. Dès que tu auras fini ton roman, viens dans ma cabane passer une huitaine (ou plus), selon ta promesse, et nous réglerons le scénario. Je t’attends au mois de mai. Préviens-moi de ton arrivée deux jours à l’avance. » PROJETS LITTÉRAIRES DE TH. GAUTIER. 79 Mais Salammbo ne devait jamais sortir de la plume du vieux maître, et les deux amis tentèrent en vain d’accomplir ce projet caressé. Flaubert rédigea même dans ce but un plan sommaire de l’œuvre et l’envoya à Théophile Gautier avec la lettre suivante. Cette lettre et cet embryon de plan si curieux sont inédits. et Mon cher vieux maître, » Voici l’embryon de scénario que tu m’as clemandé. Il est fait depuis un mois, mais je n’ai pu te le remettre primo, parce que tu as manqué deux Magny ; secundo, j’ignore ton adresse à Montrouge. » Tâche donc de venir de lundi prochain en huit au banquet Magny Adieu, je t’embrasse. » Ton GUSTAVE FLAUBERT. Mardi matin. [Avril 1866.1 80 LES LUNDIS D’Ur CHERCHEUR. SALAMMBO ACTE PREMIER Banquet des Mercenaires dans les jardins d’Hamilcar. Les Mercenaires vont partir le lendemain. C’est une orgie d’adieu qu’ils se donnent. Le second chœur, composé de Carthaginois, chante « Il est temps qu’ils parlent. Nous en avons assez, ou sinon. » Menaces vagues. Les Mercenaires, s’exaltant de plus en plus, commettent un sacrilège. Ils veulent prendre le voile de Tanit, et vont aller briser les portes du temple qui le contient. Apparition de Salammbo. Elle les arrête. Matho et Narr’havas. Jet du javelot. Tous se retirent, sauf Matho et Taanach. Taanach propose à Matho ce que, dans le roman, Spendius lui a proposé. Elle peut lui donner le voile et en expliquer les vertus. Quel intérêt y as-tu ? » dit Matho. Je PROJETS LITTÉRAIRES DE TH. GAUTIER. 81 5. te regarderais alors comme un maître du monde. » Matho ne répond pas d’une manière précise. Puis, quand Taanach est partie « Ce n’est pas pour toi, mais pour elle ! (Il se tourne vers la terrasse). C’est pour celle-là ! Pour la voir, pour l’obtenir, je ferais tout Je tra- verserais les airs, l’océan, la terre ! » En ré- sumé Je prendrai le voile. ACTE DEUXIÈME La chambre de Salammbo. SALAMMBO ET LE GRAND-PRÊTRE, Le Grand-Prêtre lui propose, comme moyen d’alliance politique, de se marier à Narr’havns. Mais Salammbo préfère la déesse. Invocation à la lune. Salammbo rêvasse aux ordres du Prêtre, et s’endort sur un chant doux et vague, tandis que Taanach, à part, pense à Matho, tout en lui frottant les pieds. S2 LES LUNDIS D’UN CHERCHEUR. Salammbo endormie est seule ; Matho entre. Elle se réveille. Déclaration de Matho. Horreur de Salammbo. Fureur de Taana.ch « Quoi, ce n’était pas moi qu’il aimait » Au cri terrible de Salammbo, la foule ac- conrt et veut prendre Matho. Il rejette son premier burnous et montre en dessous, sur lui, le zaïmph. La foule se recule. Dialogue en a parte de Taanach, qui fait en- core des propositions à Matho <c Emporte- moi dans ses plis de feu a Je n’emporte pas les esclaves », répond Matho. Elle tombe éva- nouie, ce qu’on attribue à la terreur religieuse. Matho passe au milieu de la foule qui s’écarte. Bien marquer qu’on ne le suivra pas et qu’on a peur de lui. Salammbo est furieuse de la lâcheté du peuple. Elle chasse tous ces misérables, puis se penche sur Taanach qui se réveille en hur- lant de vengeance, tandis que la foule, au loin, en fait autant. Oh 1 comment faire ? Qui sauvera Car- thage ? », dit Salammbo. Le Grand-Prêtre survenant C’est toi ! » PROJETS LITTÉRAIRES DE TH. GAUTIER. 83 ACTE TROISIÈME La tente. Matho, Spendius, Narr’havas. Celui-ci vient offrir son alliance. Elle est acceptée. « Méfie-toi de lui, dit Spendius, car il est fiancé à Salammbo. » Les deux amis s’épanchent. Énergie de l’un, mélancolie de l’autre. « Pourquoi te tour- menter pour une femme que tu ne verras jamais ? » Salammbo entre avec Taanach. Spendius, plein de méfiance, tire son épée. Matho lui ordonne de s’en aller. « Que viens-tu faire ? » dit Matho. [Je viens] parce que je t’aime. » Ah elle l’aime, se dit Taanach. Ce n’est pas là ce qu’elle m’avait dit. Nous devions nous glisser jusqu’à lui comme des serpents, et le tuer. » Puis, se tournant vers Salammbo a Vous oubliez ! Malheur à vous 84 LES LUNDIS D’UN CHERCHEUR. Matho la fait sortir. Elle sort en méditant une vengeance. Scène d’amour entre Salammbo et Matho. Elle le cajole, tout en regardant où peut être le voile. Matho prend ses avances au sérieux Mais, tout à coup, l’incendie éclate. Cris. Spendius arrive l’avertir. Matho sort en lui donnant un baiser [à Sa- lammbo] a Rien à craindre, je reviens. » Une fois seule, elle se précipite sur le voile, et elle le tient quand Taanach rentre en disant C’est moi qui [ai] allumé l’incendie » SALAMMBO a Partons vite. » TAANACH cr Comment, vous ne l’aimez donc pas ? » SALAMMBO Non. Je voulais le voile seulement. » a Comment a-t-elle pu l’obtenir ? se demande Taauach. Vous n’avez [pas] été souillée ? » Si je l’étais, c’est toi qui porterais le voile et non pas moi. » Elle le met sur ses épaules. Le Prêtre, ve- nant les prendre, dit que la route est libre. Vue du camp qui brtile et des femmes qui s’enfuient, à l’horizon. PROJETS LITTÉRAIRES DE TH. GAUTIER. 85 ACTE QUATRIÈME Dans le carni, des Mercenaires, battus et mourants de faim. Spendius et Matho, avec quelques braves, s’en vont pour attaquer Hamilcar. Mais, par défiance de Narr’havas, on le laisse confiné dans le camp avec les siens. Il s’y était attendu, et a donné rendez-vous à ses espions. Arrivée du Prêtre et de Taanach, déguisés. Taanach est chargée par Salammbo d’un mes- sage pour Narr’havas. Mais elle a, en outre, l’espoir de rencontrer Matho, de le sauver et de s’en faire aimer, puisque Salammbo ne l’aime pas. Le Prêtre, instruit du plan de la bataille, ou d’un défilé, par Narr’havas, sort pour aller le dire à Hamilcar. Taanach vou- drait suivre le Prêtre pour se rapprocher de Matho mais Narr’havas la retient. (Trouver moyen d’occuper la scérte jusqu’au re- tour de Matho, Spendius et les autres.) S6 LES LUNDIS D’ON CHERCHEUR. Ils reviennent enchaînés. Chant de triomphe des Carthaginois et des auxiliaires de Narr’- havas. Taanach se glisse près de Matho « Si tu veux m’aimer, je te sauve. Réponse amère de Matho. oc Je t’abandonne. (Trouver quel est le moyen que Taanach aurait de sauver Matho.) Recrudescence de fureur contre Matho,. On le hisse sur un éléphant. On voudrait en manger. ACTE CINQUIÈME Mariage de Salammbo. Processions, danses, etc. Sur la terrasse à gauche, au premier plan, le banquet de noces. Narr’havas, Hamilcar, Salammbo. Taanach, sinistre et avide. Arrivée de Matho, insulté et déchiré. Il tombe de faiblesse. « Ne le tuez pas encore, crie la foule. PROJETS LITTÉRAIRES DE TH. GACTIER. sÎ Mais Taanach descend avec un couteau et le tue. Mort de Salammbo. Lamentations de toute la foule. C’est M. Du Locle, on le sait, qui composa plus tard, pour M. Ernest Reyer, le livret de l’opéra de Salammbo, dont la superbe parti- tion fut exécutée d’abord à Bruxelles. L’émi- nent auteur de Sigurd a pu, lui, du moins, réaliser sa part de ce projet inexécuté. XVIII Une œuvre non moins curieuse, dont il ne reste aucune trace imprimée ou manuscrite, eût été le Feuilleton du.Ciel. Cette composition, des- tinée par le poète au feuilleton du Moniteur uni- versel, ainsi que nous l’a raconté aussi M. Paul Dalloz, fut l’un de ses projets les plus ca- ressés. 11 voulait, dans un roman astrono- mique, animer les étoiles, donner à Jupiter, 88 LES LUNDIS D’UN CHERCHEUR. à Vénus, et aux autres planètes, un rôle actif dans une nouvelle sidérale, ce qui eût ex- pliqué son titre. Il y rêva longtemps et passa de longues heures sur la terrasse de sa maison de Neuilly, absorbé dans la contemplation des astres, car il voulait décrire jusqu’aux senti- ments même de ses personnages ( ? ). Muni d’un télescope, il songeait sans doute à créer une action dans le genre de Chea les Étoiles, sorte de poème dialogué, déchiffré si difficilement par nous sur son autographe écrit au crayon, et publié en 1876 dans ses Poésies posihuw.es 1. Mais jamais ce rêve ne prit corps ici-bas, et le Feuilleton du Ciel, s’il paraît dans un monde meilleur, charmera sans doute les hôtes d’une des planètes même où le poète voulait, lorsqu’il était sur terre, placer les épisodes de sa fan- taisie astrale. 1. Tome deux des Poésies complètes. PROJETS LITTÉRAIRES DE TI1. GAUTIER. 89 XIX Nous voici arrivés à la dernière œuvre d’imagination conçue par le grand écrivain ; le Moniteur universel du 16 avril 1866 annonça pour paraître « prochainement dans ses co- lonnes « le Secret de Georgette, nouvelle, par M. Théophile Gautier. j) Ce titre se retrouve souvent ensuite parmi les promesses du jour- nal le 8 octobre 1867, il reparaît ainsi modiûé « l’Idéal de Georgette ». Voici le résumé succinct du sujet de cette œuvre, tel que l’auteur nous l’a lui-même raconté Dans un souper qui réunissait l’élite de l’élégance masculine parisienne, mais où n’as- sistait qu’une seule femme, Georgetle, l’une des reines de la mode du jour, célèbre aussi par son esprit, quelques-uns des convives la pressaient si vivement de dire quel était son désir le plus vif et son rêve d’existence, qu’elle finissait par céder à ce caprice d’un groupe choisi. Elle expliquait alors devant tous ces LES LUNDIS D’UN CHERCHEUR. hommes surpris, que le seul bonheur de sa vie eût consisté en une existence simple, bour- geoise même, et cette femme, qui avait épuisé tous les raffinements du plaisir et toutes les jouissances du luxe et de l’argent, rêvait comme suprême idéal une vie ignorée et passée dans la médiocrité. C’était là le secret de Geor- gette. Théophile Gautier avait songé, en ima- ginant cette nouvelle, à mademoiselle Geor- gette 0. l’une des plus séduisantes pension- naires du Palais-Royal à cette époque. Ce récit, réuni au Dénouement turc et à Made- moiselle Dafné, devait former un volume vendu d’avance à Michel Lévy qui, malheureusement, ne put jamais le faire paraître. Mademoiselle Dafné, dont le manuscrit porte pour titre Mademoiselle Da fné de Boisfleury, eau-forte dans la manière de Piranèse, fut publiée sous celui de Mademoiselle Da fné de Montbriand, eau-forte, etc., dans la Revue du XIXe siècle d’avril 1866, Arsène Houssaye, le directeur de ce recueil, ayant —trouvé ce dernier nom plus à son gré. PROJETS LITTÉRAIRES DE TH. GAUTIER. 9i XX Vers 4866 aussi, Théophile Gautier promit à l’Univers illustré, journal publié par la mai- son Lévy, une série d’articles sous le titre de les Grotesques de la peinture, titre qui fut changé en celui de les Excentriques de Ia peinture, annoncé dans les numéros des 29 mai et 1er juin 1867. Ils ne furent pas livrés, non plus qu’une étude sur Saintc-Beuve pour laquelle il traita encore, le 27 mars 4868, avec la même maison. En 1867, le grand écrivain promit une pré-. face pour l’ouvrage de M. Auguste Millot avec photographies de Mieusement, intitulé le Châ- teau de Chambord, dont la première livraison porte cette indication au titre. Pourtant, cette préface ne fut jamais publiée ni même écrite. C’est en 1869 que le Moniteur universel im- prima les Vacances du lundi I, le Mont Blanc, II, le Mont Cervin. L’auteur comptait continuer ses excursions en Suisse et réunir ensuite en un volume les récits de ces explorations. Ce 92 LES LUNDIS D’UN CHERCHEUR. projet n’ayant pas été exécuté, il a fallu com- pléter l’ouvrage par des morceaux antérieurs. Disons à ce propos que nous trouvons, dans un article de M. John Grand-Carteret, intitulé A la Montagne, et publié dans l’Estafette du 14 septembre 1881, cette phrase Il En 4870, pendant le terrible été qu’on ne peut oublier, Théophile Gautier vint y chercher le repos rà La Saisiaz, près Collonge, Haute-Savoie], et il en a chanté les beautés dans les Lettres à un absent, dans cette charmante petite nouvelle intitulée le Chalet du docteur, etc. » Nous ne connaissons rien de tout cela, et nous croyons à une erreur de l’auteur de l’article. En octobre 1869, l’auteur des Tableaux de siège partit pour l’Egypte, et le récit de ce voyage, dont il ne fut publié que six articles, réim- primés depuis dans l’Orient, commencé en 1870 dans le Journal officiel, y fut interrompu par les événements. Toute la partie relative au voyage à Suez, pour l’inauguration du canal, ne fut jamais écrite, et c’est là une perte irré- parable, lorsqu’il s’agit d’un styliste si particu- lièrement doué pour comprendre et exprimer la poésie des paysages orientaux. PROJETS LITTÉRAIRES DE TH. GAUTIER. 93 XXI Pendant le siège de Paris, l’auteur de Constantinople avait renoué avec la Revue des Deux Mondes des relations, rompues, on s’en souvient, à la suite du procès relatif au Capitaine Fracasse dont nous avons déjà parlé. Nous lisons dans une lettre du poète qu’il son- geait en 1871 à collaborer de nouveau à ce recueil, et qu’il avait même commencé un tra- vail qu’il lui destinait. Nous tenons de M. Ch. Buloz lui-même que ces pages devaient être intitulées les Vlalheurs de la guerre, et encadrer une étude sur l’album de Callot portant le même titre. Si nous en croyons M. Charles Asselineau’, un chapitre des Tableaux de siège serait perdu voici ses propres paroles a.un de ses plus beaux livres, les Tableaux de siège. Encore n’eut-il pas toujours la chance 1. Bulletin du Bibliophile, septembre-octobre 1872. 94 LES LUNDIS D’UN CHERCHEUR. de faire accepter ses peintures si impartiales et si naïvement pittoresques. J’ai mémoire no- tamment d’un article sur la Neuvaine de sainte Geneviève, qui lui fut laissé pour compte par ménagement pour les passions anticléricales. Il n’avait voulu que varier ses tableaux en introduisant un intérieur d’église parmi ses tableaux de rempart et de la navigation séqua- naise. « Me voilà, me disait-il en redescendant l’escalier du journal, me voilà réduit à faire des articles comme un commençant, avec la crainte de me les voir refuser 1 » Nous ne savons si ce détail est exact, ou s’il s’agit non d’un morceau rédigé, mais seulement d’un projet soumis d’abord au Journal officiel et qui ne fut pas suivi d’exécution. Aussitôt après la guerre, Théophile Gautier songea sérieusement à écrire un livre sur l’Alsace. Gustave Doré l’eût illustré, et l’ou- vrage aurait paru chez Berger-Levrault, à Strasbourg. Mais ce ne fut là qu’un projet sans commencement d’exécution. Nous en devons la connaissance à l’un des meilleurs amis du poète, M. Arthur Kratz. PROJETS LITTÉRAIRES DE TH. GAUTIER. 95- Les dernières préoccupations littéraires du maître furent relatives à une série critique destinée, en 1872, à l’Illustration. Tl s’agissait de rendre compte du Salon de cette année-là, sous le titre de Ceux qui seront connus. Les ar- tistes célèbres auraient été négligés au profit des débutants d’avenir. L’idée était originale ; il n’en reste malheureusement d’autre trace que le premier article sur le Salon de 1872 publié dans l’Illustration du 8 juin 1872. XXII Nous voici arrivés maintenant au fragment dramatique publié pour la première fois en octobre 1872, dans le Thédtre de Théophile Gautier, , quelques jours avant sa mort, et dont nous avons déjà parlé. Cette pièce en vers, dont il s’occupa pendant vingt ans au moins et qui ne fut jamais terminée, quoi qu’en dise la note qui l’accompagne, fut intitulée d’abord, 96 LES LUNDIS D’UN CHERCHEUR. nous l’avons déjà dit, la Perle du Rialto. Le premier acte de cette version, absolument dif- férente de l’œuvre imprimée, a été recueilli en 1876 dans ses Poésies complètes. La pièce reçut successivement ensuite les titres de le Nouvel Arnolphe, le Tuteur, l’Amour est comme la grdce, pour prendre enfin celui qu’elle porte aujourd’hui fAmour souffle où il veut. L’œuvre était restée interrompue, lorsqu’en 1854 Mario Uchard s’éprit des beaux vers du premier acte. Il proposa au poète de lui agencer un nouveau plan de pièce où pourrait être uti- lisée la partie déjà écrite. Ce plan fut même la première œuvre dramatique de l’auteur de la Fiammina. Gautier accepta, et se remit de nouveau au travail. Mais il était écrit que le mot fin, ne serait jamais placé au bas du manuscrit de l’Amour souffle où il veut. Voici, s’il faut en croire M. Henri de La Pommeraye, qui analyse la pièce dans le Bien public du 28 octobre 1872, quel était Je plan primitif des scènes non écrites. Après avoir constaté qu’il manque à l’ouvrage une partie du second acte et tout le troisième, le critique continue ainsi PROJETS LITTÉRAIRES DE TH. GAUTIER. 97 Des confidences nous mettent à même de combler en prose, et quelle prose cette lacune. Agnès devait montrer à Arnolphe que le cœur de la jeune fille ne s’échauffe que pour les images lointaines, qui ne se reflètent pas tous les jours dans le lac le plus souvent uni- forme de la vie en commun. Georges est adoré comme un frère, mais voilà tout. D Le tuteur de trente ans prend alors un parti héroïque il quitte sa pupille, va courir les aventures fertiles en dangers, devient, sous un nom d’emprunt, un Jules Gérard, un Bom- bonel, remplit les journaux du récit de ses prouesses courageuses, a bien soin que l’écho en arrive aux oreilles de Lavinia, persuadé que la vierge romanesque aura quelque penchant instinctif, quelque caprice fantasque pour ce héros séduisant, et finit ainsi par attirer dans ses filets, grâce au chatoiement de l’inconnu, cette alouette un peu légère, dont l’imagination voletait au dehors du nid paisible et sûr. Tel est le canevas ; la broderie ne peut plus être faite par l’artiste délicat dont la main est glacée. » Delaunay, le ravissant sociétaire de la Comédie-Française, auiavait appris par cœur 98 LES LUNDIS D’UN CHERCHEUR. les premières scènes, pressa bien souvent Gau- tier de lui donner l’occasion de jouer un aussi gracieux rôle. Le poète n’aimait pas chanter deux fois la même chanson ; le vent, comme l’amour, souffle où il veut ; il a emporté les feuillets épars, bon voyage 1 Alles, partes, mes vers, s’est écrié Théophile, ainsi que Boileau, et voilà pourquoi les scènes suivantes sont muettes. » C’est une véritable perte pour les lettrés que l’absence des dernières scènes de cette pièce, car les parties. écrites sont absolument délicieuses, d’une versification tout à fait su- périeure, et dignes en tous points du grand écrivain qui les a signées. Sa dernière œuvre est cette intéressante et malheureusement incomplète Histoire du roman- tisme, que lui seul pouvait écrire. La mort brisa sa plume après la publication de quelques chapitres seulement, dont le dernier n’est même pas terminé. Le Bien Public, où tout ce qui existe de l’ouvrage fut imprimé en 1872, ne publia cette page inachevée qu’après la mort de l’auteur. PROJETS LITTÉRAIRES DE TH. GAUTIER. 99 XXIII Il ne nous reste plus à mentionner, pour terminer ce travail, qu’une préface de Théo- phile Gautier annoncée en 1876 chez Sagnier, en tête d’un volume de M. Alfred Aubert, inti- tulé Histoire du théâtre Miniature, introduc- tion de Théophile Gautier, dessins de Draner, un volume in-douze. Un franc. » Nous en trouvons l’indication sur la couverture d’un ouvrage de M. Louis Durieu Poèmes couronnés, suicis d’autres opuscules en vers et en prose joyeuse, paru chez Sagnier, en février 1876. Ajoutons que cette introduction d’un volume qui ne vit jamais le jour, n’était autre que l’article publié dans la Gazette de Paris du 18 décembre 1871, sous le titre de : Théâtre Miniature. Puissent ces recherches toutes spéciales et bien incomplètes sans doute sur un des plus remarquables écrivains de notre temps, dont le nom grandit chaque jour davantage, avoir 100 LES LUNDIS D’UN CHERCHEUR. quelque intérêt pour les lecteurs ; puissent-elles aussi engager les curieux d’aujourd’hui à en- treprendre, tandis qu’il n’est pas trop tard en- core, des travaux analogues à propos d’autres écrivains du dix-neuvième siècle 1881-1893

  1. N° 6153 de la Bibliographie de la France, du 31 décembre 1831.
  2. Dans le catalogue de ses œuvres imprimé dans l’Intermédiaire des chercheurs et des curieux du 25 décembre 1869, et publié par le bibliophile Jacob.