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Les Mémoires d’un humaniste américain - George Ticknor/02

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Les Mémoires d’un humaniste américain - George Ticknor
Revue des Deux Mondes3e période, tome 21 (p. 143-170).
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LES MÉMOIRES
D’UN
HUMANISTE AMÉRICAIN

GEORGE TICKNOR.
Life, Letters and Journals of George Ticknor, 2 vol. London 1876.
II.
L’EUROPE DE 1835 A 1838 [1].


I.

A Londres, en janvier 1819, Ticknor ne connaissait pas de société plus agréable que celle de Holland-House. Lord Rolland, bon humaniste lui-même, savait causer avec agrément. On voyait dans son salon sir James Mackintosh, logique en toutes choses, brillant surtout dans les réunions sérieuses, — Sidney Smith, qui savait se plier à tous les entretiens et charmer tous ses interlocuteurs, — Brougham, peu séduisant par l’extérieur, banal à l’ordinaire, se transformant dès que le sujet discuté en valait la peine; ce grand orateur, — qui l’eût cru ! — aimait mieux causer avec deux ou trois amis dans un coin que se livrer à une conversation générale; — puis lord John Russell, lord Auckland, en un mot tout ce que le parti libéral avait d’hommes intelligens. Jeffrey était là aussi, plus réservé, moins bruyant qu’il ne s’était montré en Amérique. Toutefois notre Américain avait rencontré un écueil dans ce monde élégant et distingué : il avait déplu à lady Holland. Celle-ci lui demanda un jour, par étourderie, si la Nouvelle-Angleterre n’avait pas été peuplée par les convicts de la mère-patrie. « Je l’ignore, répliqua-t-il, mais je sais que plusieurs membres de la famille Vassall (la famille de lady Holland) y sont arrivés au début et qu’ils se sont établis dans le Massachusetts. » La réponse était de bonne guerre ; peut-être eût-elle eu plus de succès à Paris qu’à Londres.

Ce n’est pas à Londres seulement, c’est surtout dans les châteaux qu’il est intéressant d’observer la haute société anglaise. Ticknor fut invité à passer quelques jours à Woburn-Abbey, chez le duc de Bedford, père de lord John Russell. Jamais si splendide résidence ne s’était trouvée sur son chemin. Woburn-Abbey renfermait une splendide galerie de tableaux contenant deux cents toiles dont quelques-unes pouvaient compter parmi les meilleures des écoles italienne et espagnole, une magnifique bibliothèque comprenant les meilleures éditions des classiques de tous les pays. Au dehors, c’étaient des volières, des viviers, des serres, des jardins, un jeu de paume, un manège, une galerie d’antiquités, sans compter le domaine proprement dit cultivé avec la science agricole que les grands seigneurs anglais déploient volontiers, et un parc de onze milles de circonférence où justement se donnait la dernière grande chasse de la saison. Bien qu’il y eût nombreuse société chez le duc de Bedford, trois des assistans, Ticknor, M. Adair, ancien ministre d’Angleterre à Vienne, et lord John Russell, se déclarèrent seuls indignes de prendre part à cette fête cynégétique, ce qui ne les empêcha point d’en admirer les résultats. Le soir, le garde-chasse en grande tenue venait annoncer au dessert que 404 pièces, lièvres, perdrix ou faisans, avaient été tuées. C’était là jeu de grand seigneur, on en conviendra.

Ce n’était point assurément le même monde que Ticknor fréquentait à Edimbourg quelques jours plus tard. Les études philosophiques ou littéraires brillaient encore du plus vif éclat dans la capitale de l’Ecosse. Nulle part en Europe, dans la société élégante, si grande place n’était faite au talent, à la culture intellectuelle. L’érudition s’y offrait avec d’autant plus de charme qu’elle y était possédée par des gens de bonne compagnie. Le vieux Playfair s’y faisait encore remarquer par des élans d’enthousiasme associés aux recherches scientifiques. Dugald Stewart, malade de corps et d’esprit, ne paraissait plus; mais Walter Scott, atteint déjà par les infirmités, quoiqu’il n’eût que quarante-huit ans, jouissait de l’incomparable réputation que ses vers lui avaient acquise en Ecosse et ses romans dans le reste de l’Europe. Ticknor eut la bonne fortune de passer deux jours à Abbotsford, seul avec la famille du grand romancier. C’était encore à cette époque un modeste manoir, plein des souvenirs de l’ancien temps, la résidence favorite d’un pur jacobite à qui la terre natale a fourni ses meilleures inspirations. « Chaque pierre de ce domaine, chaque point de vue est le sujet d’une tradition ou d’une ballade qu’il vous récite avec enthousiasme, et ses traits s’illuminent alors d’une façon qui contraste avec le calme habituel de son visage. »

A Abbotsford, on déjeunait à neuf heures; ensuite tout le monde se promenait en écoutant les histoires que Walter Scott racontait à toute occasion. Pendant le dîner, à quatre heures et demie, le joueur de cornemuse en costume authentique de highlander se faisait entendre sous les fenêtres ; le dessert venu, il se retirait après avoir avalé son verre d’eau-de-vie. Le maître de la maison aimait à rester longtemps à table, en causant avec ses hôtes. Puis au salon le musicien rentrait pour faire danser aux jeunes gens les rondes écossaises. On soupait à dix heures, la conversation se prolongeait ensuite jusqu’à minuit sans ennui ni fatigue. Walter Scott menait cette vie patriarcale entouré de ses enfans, qu’il avait élevés lui-même avec soin, mais avec certaines idées préconçues que l’on n’aurait pas attendues d’un poète. Les deux filles avaient l’originalité et la simplicité de leur père; le fils aîné était moins bien doué. « Je lui ai fait donner la dose d’instruction qui pouvait lui être utile, racontait-il à Ticknor; en outre je lui ai appris à être beau cavalier, bon chasseur et à dire la vérité. Ce sera un bon soldat qui servira bien son pays, au lieu d’être un triste étudiant ou un avocat médiocre. »

A son retour vers le sud de la Grande-Bretagne, le voyageur américain ne pouvait manquer de rendre visite aux lakistes, ces admirateurs passionnés de la nature dont la poésie simple et touchante était une des gloires littéraires de l’époque. Justement, il avait été présenté à Wordsworth et à Southey qu’il avait rencontrés plusieurs fois en diverses villes de l’Europe. Ce dernier surtout l’attirait par un mélange bizarre de sauvagerie, d’exaltation et d’aptitude universelle. Southey avait alors sous presse une vie de Wesley, il achevait un livre sur le Brésil, une histoire de la guerre d’Espagne précédée d’une introduction sur l’état moral de la France, de l’Angleterre et de l’Espagne entre 1789 et 1808, plus un poème dont six cents vers sur six mille étaient seulement écrits. Il avait en manuscrit une histoire du Portugal, sur laquelle il comptait le plus pour passer à la postérité, et une histoire des Indes portugaises. « C’est assurément un homme extraordinaire dont j’ai peine à comprendre le caractère, car je ne discerne pas comment des élémens si dissemblables peuvent être réunis, un esprit si prompt avec tant d’application au travail, tant de douceur et tant d’irritabilité nerveuse, un talent si poétique et un savoir si minutieux. Il se considère lui-même comme un écrivain de profession à tel point que pendant les heures consacrées à un travail régulier il n’écrit jamais rien qui ne soit bon à vendre. Les vers sont un amusement auquel il donne le temps qui précède le déjeuner, son médecin lui ayant ordonné de se lever tard. Quand j’aurai ajouté qu’il lit après souper pour se distraire les cinquante-trois volumes in-folio des Acta sanctorum, on aura l’idée d’une industrie que je n’ai encore vue qu’en Allemagne. » Enfin cet homme si laborieux vivait avec luxe à la campagne, entouré de six beaux enfans à l’éducation desquels il sacrifiait la moitié de son temps. N’est-ce pas un singulier poète que ce travailleur universel, et ne valait-il pas la peine de s’arrêter en chemin pour lui faire visite?

Au milieu de ces pérégrinations sans repos et de ces entrevues si variées, Ticknor n’avait jamais perdu de vue l’objet principal de son séjour en Europe. Il avait franchi l’Atlantique, non pour apprendre telle ou telle science en particulier, mais pour s’imprégner des idées européennes, si l’on peut ainsi parler. Les littératures de l’ancien monde étaient alors pour les habitans des États-Unis ce que sont pour nous les littératures des langues mortes dont on comprend le texte à l’aide d’un dictionnaire, dont on ne pénètre pas le sens. A force de voir des personnes instruites, de recueillir leurs opinions, il s’était approprié cette sorte de tradition orale qui se conserve en chaque pays et en fait la véritable originalité. Il se rembarquait pour l’Amérique en mai 1819, après quatre années d’études bien dirigées. Il avait assurément profité de ce long voyage, car il laissait derrière lui des souvenirs durables dans les diverses sociétés où il avait été admis. Nous n’en donnerons pour preuve que la lettre suivante que lui écrivait, à la veille de son départ, une des femmes les plus distinguées du monde parisien, dont la protection bienveillante lui avait ouvert bien des portes, dont la grâce ingénue lui avait inspiré une respectueuse affection :

« Qui sait si les révolutions ne nous amèneront pas dans votre tranquille et beau pays? Je ne vous parlerai pas de notre politique, que vous dédaignez. Je vous dirai pourtant que nous avons de la peine à faire avancer la liberté, quoique avec un ministère à bonnes intentions. Il rencontre des difficultés en haut et en bas, et il n’a pas beaucoup de force pour les vaincre. Vous avez tort de mépriser les efforts d’une nation pour être libre. Toutes les créatures de Dieu sont faites pour une noble destinée, et vous n’avez pas le droit de nous regarder comme des êtres inférieurs. En voilà assez là-dessus. Vos amis les ultras sont toujours en colère, et nous détestent beaucoup. Il y a eu quantité de duels. Ce qui est horrible, les querelles politiques deviennent des querelles privées. Cela n’égaie pas Paris. Le reste est toujours de même, les salons comme vous les avez vus, beaucoup de vanité, peu d’affection... Vous nous avez tous gagné le cœur. Je ne sais pas si vous avez assez de vanité pour être content du succès général que vous avez eu ici. Au reste, vous avez plus d’orgueil que de vanité, comme nous avons dit. »

Ceci le prouve assez, Ticknor était resté Américain, malgré la fréquentation de tant de personnages exotiques. S’il eût eu moins de force de caractère, s’il eût été moins frappé de l’empreinte nationale, n’est-ce point un Français qu’il serait devenu, malgré ses préventions primitives, plutôt qu’un Allemand, qu’un Espagnol ou qu’un Anglais ? Ce qu’on a cité de sa correspondance et de ses mémoires ne porte-t-il pas le cachet de cette légèreté d’expression que l’on nous reproche, de cette précision de pensée que nous aimons à nous attribuer et que lui-même ne nous contestait pas !

Revenir de Liverpool à New-York en trente-sept jours était en 1819 une traversée rapide. Ticknor eut ce petit bonheur. Cependant, en vue des côtes d’Amérique, le vent devint contraire; le voyage menaçait de se prolonger : notre jeune passager profita d’un bateau-pilote qui rentrait à New-Bedford. Quoique sa bourse fût vide, il se fit conduire dans le meilleur hôtel de la ville, demanda quel était le plus riche habitant de l’endroit et s’en fut droit, avec l’imperturbable confiance de son âge, lui emprunter ce dont il avait besoin. Ainsi pourvu, il loua une chaise de poste, partit le soir même, voyagea toute la nuit et rentra sous le toit paternel, en sa chère cité de Boston, dans la matinée du 6 juin 1819. Tandis qu’il parcourait l’Europe, il avait eu la douleur d’apprendre la mort de sa mère. Il lui restait son père, un homme fortement trempé, aux conseils duquel il était redevable, suivant toute apparence, d’avoir vu le monde si jeune avec tant de profit. « Le principal objet de votre excursion, écrivait Elisha Ticknor à son fils peu de jours après le départ de celui-ci, est d’acquérir un savoir solide dans les sciences, dans les arts et dans les belles-lettres, d’apprendre à connaître les hommes et à les dépeindre sur le papier avec assez d’exactitude et d’impartialité pour qu’on vous lise avec plaisir. Vous devez aussi, par ce que vous verrez, apprendre à disposer de votre fortune avec économie, de façon à vivre honnêtement d’une fortune médiocre. Vous n’avez pas quitté votre pays natal dans le seul dessein de voir des vallées et des montagnes, mais bien pour devenir meilleur et plus sage, pour vous rendre utile à vous-même, à vos amis, à votre patrie. » Plus tard il lui disait encore : « N’écrivez pas beaucoup de lettres, mais mettez-y votre meilleur style, des opinions sobres, honnêtes, sans exagération. » Enfin, lorsqu’il était question de son retour : « Nous avons consenti à cette séparation pour votre bien, pour votre bonheur et pour le bien public. Personne ne désire autant que nous voir, embrasser son fils et jouir de sa société; mais nous sentons qu’il faut faire des sacrifices auxquels nous n’avions pas d’abord songé. Vous voyez, mon fils, que je suis assez explicite pour être compris. Faites en ce moment ce qui vous paraîtra préférable. Soyez heureux et content. Évitez ce qui ne vous rendrait pas meilleur, gardez-vous des tentations, soyez juste et honnête, aimez vos parens, comme vous l’avez toujours fait, et songez à vos amis, qui de leur côté ne vous oublieront pas. »

Ceci montre assez quelle mâle éducation George Ticknor avait reçue avant de quitter Boston, quels sages conseils lui arrivaient sur la terre étrangère, dans quel milieu austère il se retrouvait au retour. Un de ses amis d’enfance disait de lui que ses sentimens étaient si bien contrôlés par sa raison, son esprit si sagement équilibré, qu’il était toujours heureux en accomplissant un devoir. On admettra sans peine qu’il était capable d’occuper avec fruit la chaire de professeur que la corporation de Harvard Collège lui avait offerte lorsqu’il n’était encore qu’étudiant à Gœttingue.

On n’ignore pas qu’aux États-Unis les écoles d’enseignement primaire sont créées et entretenues par les communes, tandis que les écoles supérieures, les académies, les universités qui, sous des noms divers, tiennent la place de nos lycées et de nos facultés, sont à la charge des états ou vivent sur le produit de fondations particulières. Dans ce dernier cas, qui est le plus fréquent, l’unité, l’organisation, font défaut aux établissemens d’instruction publique. La générosité des bienfaiteurs n’est pas toujours éclairée. Les uns fondent une chaire qui portera leur nom et dont ils fixent le titre, voire le programme; d’autres font un don pour construire une chapelle, un dortoir, une bibliothèque; d’autres encore lèguent des livres ou des collections d’histoire naturelle. Une université se trouve quelquefois, par son origine même, soumise au contrôle de trois corporations indépendantes l’une de l’autre : le collège des professeurs qui délibère sur le régime intérieur de l’institution, le bureau des commissaires élus, qui exerce une surveillance générale au nom de l’intérêt public, le bureau des trustees ou curateurs, qui représente les bienfaiteurs de l’œuvre et jouit du droit de régler le budget annuel. Aussi les changemens d’organisation qui doivent obtenir l’adhésion de ces diverses autorités ne s’exécutent-ils qu’avec une lenteur désespérante, à moins que l’opinion publique, toute-puissante aux États-Unis, ne les réclame avec instance.

Une lettre que Jefferson écrivait à Ticknor en 1817 montre bien l’importance que les principaux citoyens de l’Union attachaient à l’instruction, l’initiative qu’ils ne craignaient pas de prendre pour la répandre dans toutes les classes de la société. L’ancien président, retiré dans sa résidence confortable de Monticello, ne s’occupe plus des affaires du gouvernement; à ses yeux, l’enseignement est un objet d’intérêt supérieur qu’aucun homme de doit négliger. Il rêve donc d’organiser un système général d’éducation dans l’état de Virginie qu’il habite : des écoles primaires gratuites où tous les enfans apprendront les élémens, des collèges pour les langues anciennes et modernes, pour les sciences, la géographie et l’histoire, une université où sera donné le haut enseignement. La législation de l’état ne le seconde pas assez, il s’en plaint; mais il a réuni des souscriptions privées, on construit déjà les bâtimens de cette future université; il ne manque plus que des professeurs, et c’est là ce qui semble l’embarrasser le plus, car la culture intellectuelle était alors peu répandue en Amérique. Il se console en pensant que, s’il n’exécute point en entier le vaste plan qu’il a conçu, il aura du moins fait ce qu’il était en son pouvoir de faire, ce qui est le devoir de tout homme vivant en société.

Les états du nord, le Massachusetts en particulier, étaient plus avancés sous ce rapport que les états du sud. Harvard Collège a été fondé en 1638, moins de vingt ans après l’arrivée des premiers émigrans, par le révérend John Harvard, qui légua sa bibliothèque et une partie de sa fortune à la petite ville de Newton, désignée depuis sous le nom de Cambridge, à trois milles de Boston. C’est la plus ancienne université des États-Unis; c’en est aussi l’une des plus renommées. George Ticknor y était chargé de deux cours, l’un de belles-lettres, l’autre de littératures française et espagnole. L’enseignement des langues vivantes étant donné par des maîtres spéciaux, il ne lui restait, pour ce dernier cours, qu’à expliquer les bons auteurs, les commenter, faire l’histoire de la langue et des écrivains; ses voyages l’y avaient fort bien préparé. Peut-être eût-il été difficile de rencontrer, même en Europe, même en Espagne, un professeur qui connût au même degré la littérature espagnole. Quant au cours de belles-lettres, l’objet n’en était point défini. Il n’y avait pas à s’occuper des classiques grecs, compris dans le programme du professeur de grec, ni des classiques latins ou anglais, dont le professeur de rhétorique conservait le monopole. L’une des chaires dont Ticknor était titulaire pouvait donc compter pour une de ces superfétations comme il s’en produit dans les académies dont les bienfaiteurs, plus zélés qu’intelligens, font presque tous les frais. Ce n’est pas tout; la règle de Harvard Collège était telle que les élèves profitaient peu des moyens d’étude mis à leur disposition. Ils étaient mal surveillés, paraît-il, et ils en abusaient. Du reste l’instruction ne pouvait être que superficielle parce qu’elle s’étendait à trop de sujets divers. Au début, lorsqu’il n’y avait que quelques professeurs et un petit nombre d’élèves, ceux-ci étaient tenus d’assister tous à tous les cours. Quoiqu’il s’y trouvât en 1820 20 professeurs et 300 élèves, la règle primitive restait en vigueur : les classes trop nombreuses ne profitaient à personne; les jeunes gens de l’université n’avaient pas la liberté de s’en tenir aux études qui leur devaient être utiles dans l’exercice d’une profession ou pour lesquelles ils se sentaient un goût déterminé. Ticknor et Edward Everett, avec l’expérience qu’ils avaient acquise tous deux à Gœttingue, déploraient cette fâcheuse organisation. Ils auraient voulu la réformer; mais comment mettre en branle un cénacle de professeurs attachés à la routine qu’ils avaient toujours suivie, et un bureau de commissaires élus à qui les questions d’enseignement étaient étrangères? Les deux amis, secondés par quelques gens instruits, proposaient de diviser l’université en sections, comme elle l’est aujourd’hui, c’est-à-dire d’y instituer une académie pour l’enseignement des humanités, et des facultés de théologie, de droit, de sciences, dont les cours ne seraient pas tous confondus. Ce projet de réforme était prématuré sans doute, puisqu’il ne réussit pas. Ticknor se dégoûta peu à peu d’être professeur en de telles conditions. Il donna sa démission et eut pour successeur le poète Longfellow, qui venait aussi de compléter son éducation en Europe.

Au surplus, les années lui avaient apporté les douleurs et les joies de la famille. Sa mère était morte lorsqu’il était encore en Angleterre; son père peu de mois après son retour. Il s’était marié; il avait eu plusieurs enfans et il en avait perdu. La vie de Boston ne manquait pas d’attraits pour lui, car dans cette ville, dont la prospérité s’accroissait sans cesse, il comptait de nombreux amis. Son patrimoine lui permettait une existence indépendante. Il ne se laissait pas oublier des gens qu’il avait connus en Europe et que les hasards de la vie amenaient quelquefois dans le Nouveau-Monde. Ainsi il avait la satisfaction de recevoir chez lui, en 1824, le général Lafayette, qu’il avait vu à Paris et à Lagrange. Il voyageait d’ailleurs autant que les devoirs du professorat le lui permettaient. Il retournait voir Madison dans sa retraite de Montpellier et Jefferson à Monticello. Ce dernier, vieillard de quatre-vingt-deux ans, lui montrait son dictionnaire grec, usé à force d’être feuilleté, en lui disant : « Quand je ne pourrai plus lire ni monter à cheval, j’aime mieux m’en aller. » Un séjour de plusieurs semaines à Washington lui faisait goûter à nouveau les douceurs de la vie mondaine : «C’est une ville très curieuse, écrit-il à son ami l’historien Prescott, toute différente de ce que l’on voit dans les autres pays du monde. Les habitans, depuis le président (c’était alors John Quincy Adams jusqu’au plus humble citoyen, mènent une vie fatigante. Leur affaire est de recevoir les étrangers, et ils s’en acquittent chacun selon ses moyens, mais toujours d’une façon pénible. Le président donne un dîner chaque semaine à trente ou quarante personnes, dans une salle très froide, au mois de janvier. Il m’a invité : je n’y suis pas allé. J’ai assisté cependant à un dîner d’une douzaine de couverts en l’honneur de Lafayette. Le vieux général s’y est montré fort agréable; mais cela était en dehors de l’ordinaire... On n’a rien à faire ici qu’à s’amuser, et vous pouvez compter que personne n’y manque. Pour ma part, je n’ai jamais mené une vie si intéressante et si agitée. » Deux ans plus tard cependant, après un nouveau séjour à Washington, il constatait avec regret que la ville était triste, que les divisions politiques y empoisonnaient l’existence.

Au fond du cœur, il songeait toujours à revenir en Europe. Redevenu libre, il eut bientôt pris son parti. Il s’embarquait pour Liverpool au mois de juin 1835 avec sa femme et ses deux filles. Semblable au philosophe antique, il emmenait avec lui ce qu’il avait de plus précieux. On ne naviguait encore en ce temps que par navires à voiles. La traversée fut heureuse, si ce n’est qu’à l’embouchure de la Mersey un coup de vent faillit jeter le navire à la côte. Ce sont de ces incidens que raconte volontiers un touriste qui a vu de près le péril du naufrage et qui s’en rappelle, non sans plaisir, les palpitantes émotions.


II.

A cette époque (juillet 1835), Guillaume IV régnait encore, et lord Melbourne était premier ministre. Il y avait déjà entre les États-Unis et la Grande-Bretagne cette sourde mésintelligence qui dure toujours, que l’on s’étonne de voir subsister entre deux peuples de même origine. Dans un dîner à Holland-House, où Ticknor avait occasion de rencontrer les principaux hommes d’état du moment, lord Melbourne ne lui cacha point que Jefferson, Madison, John Quincy Adams, étaient considérés comme des ennemis de l’Angleterre. Seuls Monroe et le général Jackson, président actuel, passaient pour indifférens. Ces plaintes indisposèrent-elles notre voyageur? Toujours est-il qu’il paraît fort enclin à la critique sur ce qu’il aperçoit du monde officiel anglais. Lord Melbourne est un indiscret qui raconte tout haut que la veille le roi a porté quatorze toasts et fait quantité de discours à sa propre table. Les membres des communes ont mauvaise tenue en séance; ils causent, rient et se promènent sans faire attention à ce qu’on discute. Sir Robert Peel est judicieux, véhément, maître de lui-même et du sujet qu’il traite, mais c’est un orateur de second ordre; son unique talent est de savoir conduire une assemblée délibérante. Au reste, Ticknor ne séjourna guère à Londres cette fois; il ne voulait que passer l’été en touriste dans les îles britanniques et s’en aller en Allemagne pour la saison d’hiver.

Le moyen de transport qu’il avait adopté pourrait figurer maintenant, à quarante ans de distance, dans un musée archéologique. C’était une vaste berline, aménagée à l’intérieur avec l’expérience des bons carrossiers anglais. Femme, filles, domestiques et bagages s’y entassaient à l’aise, et quatre chevaux de poste conduisaient le tout de relais en relais. Cette lourde machine n’abandonnait pas nos voyageurs, même lorsqu’il fallait traverser la mer. Leur premier trajet fut de Londres à Holyhead, d’où ils s’embarquèrent pour l’Irlande. L’Association britannique, qui tenait alors sa cinquième session à Dublin, avait encore tout l’attrait de la nouveauté; les savans y venaient déjà en foule, et le public ignorant s’y intéressait. C’était donc une réunion curieuse pour des étrangers. Ticknor s’y trouvait en compagnie de sir John Franklin, un marin bien bâti, « dont les façons ne sont pas recherchées, dont la parole dans la conversation ou dans les discussions publiques n’est pas toujours élégante, mais vigoureuse, vive et pittoresque, » d’Agassiz, alors presque inconnu, du professeur Sedgwick, du vieux physicien Dalton, de Babbage, l’inventeur d’une machine à calculer, de Tocqueville et Gustave de Beaumont, qu’il avait connus à Boston lors de leur voyage aux États-Unis. Pour un républicain de l’autre monde, cette réunion avait un intérêt d’autre genre, c’était d’y voir figurer le lord-lieutenant d’Irlande, lord Mulgrave, avec tout l’apparat d’une vice-royauté. Durant son premier séjour en Europe, il avait un peu dédaigné les réceptions des souverains; il n’y était plus aussi indifférent, on le verra par la suite.

Il faut passer rapidement sur une visite à miss Edgeworth, l’ingénieux auteur de livres bien connus, — sur un séjour d’une semaine à Wentworth-House, chez lord Fitz William, où il eut le spectacle vivant de cette existence fastueuse des grands seigneurs à la campagne que chacun connaît, tout au moins pour en avoir lu la description dans les romans anglais. Il apprit là, ce qu’il avait ignoré jusqu’à ce moment, que la chasse au renard, qui réunit à un jour donné les propriétaires voisins, est le meilleur moyen qu’il y ait d’étudier la nature humaine : du moins lord Spencer, jadis chancelier de l’échiquier, lui en donnait l’assurance. L’hiver approchait; la famille Ticknor voulait arriver à Dresde avant la mauvaise saison. Elle prit la route de la Saxe par Bruxelles, Bonn et Weimar, ne s’arrêtant dans cette dernière ville que pour aller en pèlerinage à la maison de Goethe, « monument de la vanité d’un homme qui a passé sa vie, une très longue vie, dans un succès constant, dont les désirs ont été toujours remplis, anticipés même, au point d’en être venu sur la fin à croire que le monde entier s’intéressait à lui. »

Pourquoi ces touristes américains avaient-ils choisi Dresde pour leur quartier d’hiver? Leur ami Washington Irving leur en avait fait grand éloge à son retour d’Europe quelque temps auparavant. Toutefois cette petite capitale n’avait aucun attrait particulier. Ticknor y trouvait sans doute l’occasion de continuer des études qu’il n’avait jamais négligées, une riche bibliothèque ouverte à tout venant, quelques érudits dont la conversation lui était précieuse; mais les hommes de lettres y vivaient à part, plus agréables à rencontrer dans leur cabinet de travail que dans un salon. Certaines gens s’imaginent encore que le savant allemand est distrait, négligé dans sa tenue, indifférent à tout ce qui sort de ses études habituelles. Ce type de comédie n’est plus guère conforme à la réalité, cependant Ticknor semble n’en avoir pas connu d’autres en 1835. Les artistes, peintres ou sculpteurs, étaient peu nombreux et d’un mérite médiocre. Bourgeois et commerçans étaient tous de moyenne fortune, partant n’entendaient rien à la vie élégante, dont il avait vu quelques spécimens en Angleterre et dont il devait voir plus tard d’autres exemples à Paris. Qu’y avait-il donc pour lui plaire en dehors de la vie de famille qu’il aurait aussi bien menée dans sa maison de Boston? C’était une société raffinée que les hautes classes composaient seules, d’abord la famille royale de Saxe, non moins respectable par ses mœurs privées que par la culture intellectuelle; puis le corps diplomatique qui, dans une si petite cour, ne pouvait être divisé par des dissentimens très sérieux ; puis une colonie nomade de Russes et de Polonais qui venaient y chercher pendant l’hiver des distractions ou un climat plus doux.

Cependant on aurait tort de croire que cette société saxonne fût calquée sur celle des autres capitales européennes. Il s’y trouvait quelque chose de patriarcal que l’on eût en vain cherché ailleurs. On dîne à une heure de l’après-midi, on va au bal à six heures du soir, et l’on en sort entre dix et onze; il faut une circonstance bien extraordinaire pour que la veillée se prolonge jusqu’à minuit. Chez les gens de classe moyenne, la maîtresse de la maison s’assoit à peine à table avec les invités, ou, si elle le fait, elle se lève à chaque instant, pour les servir, pour aller à la cuisine; elle est, en un mot, le principal domestique. Chez les gens de cour, cet usage n’est passé de mode que parce qu’on a pris les coutumes étrangères. On n’emploie que le français dans le beau monde; la langue maternelle est abandonnée aux boutiquiers et aux gens de service. Un soir, à la réception de l’ambassadeur de Russie, on parlait allemand par hasard; survient un grand seigneur russe qui s’en étonne: « Je m’en sers si rarement en bonne compagnie! » dit-il; à quoi une dame d’origine germanique lui répond gaîment : « Vous le parlez si correctement qu’il paraît que vous avez beaucoup de pratique. » Tout le monde rit, et personne ne se fâche. Peut-être l’idée de la grande patrie allemande dont on a fait tant de bruit plus tard n’existait-elle alors que pour les professeurs et les érudits, comme Ticknor l’avait constaté vingt ans plus tôt. Quel sentiment de ce genre pouvaient éprouver en ce temps les Saxons, qui s’étaient battus avec les Prussiens jusqu’à la journée d’Iéna, contre eux quelques mois plus tard, avec les Français pendant la campagne de Russie, et qui, pour finir, étaient venus en France comme ennemis ?

Notre voyageur n’avait assurément aucun préjugé monarchique; aussi doit-il être cru sur parole lorsqu’il fait l’éloge d’une famille souveraine. Au surplus, il n’en juge que par ce qu’il voit ou par ce qu’il entend dire dans le monde qu’il fréquente. On lui raconte qu’en 1830, à la suite des journées de juillet, il y eut à Dresde une petite émeute pour obtenir une constitution avec le régime parlementaire. Le roi n’a pas d’enfans, son frère Maximilien en a deux : l’aîné, Frédéric, qui est héritier présomptif, Maximilien ayant renoncé à la couronne, et Jean, qui monta plus tard sur le trône en 1854. Les insurgés voulaient que le roi abdiquât en faveur de son neveu Frédéric, qui est populaire; celui-ci se hâta de descendre sur la place publique et de déclarer que, si l’on insistait, il quitterait la Saxe pour n’y plus jamais revenir. Là-dessus, il fut nommé régent, et tout se calma. Le roi, octogénaire, n’a pas gardé rancune à ses sujets. S’il donne un bal, le peuple est admis dans la salle principale, séparé des invités par une simple barrière. Ce vieux souverain danse encore malgré son âge; tous les princes sont affables, toutes les princesses sont aimables; le prince Jean est un érudit qui consacre ses loisirs à traduire le Dante. On comprend en définitive que des touristes américains devaient se trouver bien à Dresde, où, malgré quelques coutumes surannées, rien ne choquait ni leurs sentimens, ni leurs opinions.

Il n’en fut pas de même à Berlin. Humboldt s’y trouvait, mais un Humboldt mécontent d’avoir quitté Paris et se promettant d’y retourner au plus tôt. «Vous savez, disait-il en souriant, j’ai fait marché avec le roi, comme font les cantatrices. Il m’accorde trois mois de congé par an pour les passer où je veux, et ce que je veux c’est Paris. » Bien que pensionnaire de la couronne et employé à l’occasion dans les affaires de l’état, ce savant universel éprouvait en outre le désagrément d’être presque seul libéral au milieu d’une cour absolutiste. La Prusse vivait en ce temps sous un régime bien sévère : les livres étaient soumis à la censure, les journaux ne publiaient que ce qui ne déplaisait pas au ministère; la société se divisait en deux partis politiques fort animés l’un contre l’autre. En quarante ans de règne, au milieu des circonstances les plus critiques, le roi Frédéric-Guillaume III s’était si bien identifié avec son peuple qu’aucune insurrection n’était à craindre, lui vivant; mais il était âgé, et, après lui, la Prusse devait-elle renoncer à tout jamais aux institutions représentatives dont jouissaient déjà la Saxe et la Bavière? Les grands changemens introduits dans les lois du royaume depuis vingt-cinq ans étaient le prélude d’un gouvernement libre; Scharnhorst, par le décret qui prescrit que tout citoyen sera soldat, a donné à chacun le sentiment de la responsabilité personnelle : Stein, en permettant aux communes d’élire leurs municipalités, a préparé la nation à l’exercice des droits politiques; l’instruction primaire obligatoire a élevé les mœurs publiques. Malheureusement le prince héritier est, dit-on, moins libéral encore que son père, et son ancien précepteur, son conseiller favori d’aujourd’hui, n’est autre que le premier ministre Ancillon.

Lorsque Ticknor rencontre quelque part en Europe un homme d’état tory, suivant son expression, il le juge avec sévérité. On a déjà lu comment il parle de Talleyrand; le portrait d’Ancillon n’est pas plus flatté. C’est un Neufchâtelois que le roi a attiré à Berlin; quelques bons livres de littérature légère ont commencé sa réputation. Devenu précepteur de l’héritier présomptif, il eut parfois l’occasion de donner son avis sur les affaires publiques; puis il fut nommé ministre des affaires étrangères contre son gré, prétendait-il. Il raconte que son seul bonheur est de se rafraîchir chaque matin d’une page de grec ou de latin, ce que Ticknor trouve, avec raison, assez pédant. Il parle bien, il sait faire des phrases; mais il a le tort de trop s’écouter parler. Humboldt, le causeur élégant, l’homme aux aptitudes universelles, s’en moque volontiers. «En somme, conclut notre voyageur, je n’aime pas M. Ancillon. Ce n’est pas un esprit de premier ordre, ni un caractère noble ou élevé. C’est peut-être un ministre compétent pour la besogne de tous les jours; il peut s’en tirer tant que les circonstances ne réclament ni une décision hardie ni beaucoup de sagesse. Il parle avec agrément et fait de jolies phrases; c’est tout. Tel qu’il est cependant, les destinées de la Prusse sont entre ses mains, puisqu’il possède la confiance du roi et que le prince est son pupille. Et les destinées de la Prusse sont importantes en vérité pour l’Allemagne entière et pour toute l’Europe... »

Ticknor arrivait à Vienne un mois après, porteur d’une lettre de Humboldt pour M. de Metternich. Celui-ci était alors en Hongrie; dès son retour, il écrivait à notre Américain pour le prier de venir entre deux et trois heures au palais de la chancellerie. Ticknor y fut à l’heure exacte, un peu surpris dans sa simplicité de l’autre monde de traverser tant d’antichambres et de s’y rencontrer avec tant de gens qui attendaient une audience. Il convient ici de lui laisser la parole, car son récit perdrait sans contredit à être abrégé :

« Enfin les personnes arrivées avant moi furent admises; c’était, d’après ce que je compris ensuite, une députation milanaise ; elle fut promptement expédiée. Ce fut alors mon tour. Après avoir franchi une double porte, je me vis dans une belle et grande bibliothèque au milieu de laquelle le prince s’avançait à ma rencontre. Il me reçut avec bonté, avec beaucoup de dignité, et, me faisant traverser la bibliothèque, il m’introduisit dans son cabinet, une autre grande pièce avec des livres de tous les côtés, des tables couvertes de papiers, des tableaux aux murs, des meubles massifs, le tout riche et confortable. Il me fit asseoir sur un fauteuil à côté d’une petite table, et s’assit lui-même de l’autre côté. Il fixa alors les yeux sur moi et les détourna à peine tant que je fus là. Il me demanda comment j’avais laissé M. de Humboldt; il me dit que M. de Humboldt parlait de moi comme d’un vieil ami, mais qu’il avait sans doute l’avantage sur moi sous ce rapport, car ils se connaissaient depuis trente-trois ans, et ma figure ne permettait pas de croire que je fusse dans ce cas. Il voulut savoir ensuite par quelle route j’étais venu à Vienne ; sur ma réponse que c’était par la voie de Prague, il fit ce dont on m’avait prévenu, il prit un sujet et disserta. Le sujet choisi par lui était la Bohême. Aucune partie de l’Europe n’avait gagné autant que la Bohême depuis vingt ans, etc.. Le prince de Metternich a maintenant soixante-trois ans; sa taille est un peu au-dessus de la moyenne ; il est bien conservé, assez vigoureux, non corpulent, avec une bonne figure tout à fait allemande, des yeux bleus peu expressifs et un beau nez romain. Ses cheveux sont presque blancs, son attitude est digne et imposante, surtout quand il marche, toujours affable. Sa conversation ne m’a laissé d’autre impression que celle d’un esprit bourré de faits, arrangés en ordre et prêts à servir. Son langage est clair et convenable; il s’exprime bien et d’une façon concise. »

Voilà la première impression. Ce que Ticknor entendait raconter ensuite dans la société des gens de lettres viennois qu’il fréquentait ne l’eût pas réconcilié avec le tout-puissant ministre. La censure existait alors en Autriche, anodine le plus souvent, sévère envers les écrivains qui attaquaient les personnages en place, arbitraire toujours. Par exemple, les hommes studieux, reconnus comme tels, obtenaient sans peine la permission d’introduire en Autriche pour leur usage personnel les livres qu’il était interdit au vulgaire de posséder. Le célèbre orientaliste von Hammer, qui occupait en ce temps de hautes fonctions à la chancellerie impériale, avait eu maille à partir avec cette institution. L’un de ses amis, le comte Auersperg, mort récemment, publiait, sous le pseudonyme d’Anastasius Grün, des poésies mises à l’index; il n’en vivait pas moins tranquille. Le blâme des censeurs signifiait que le prince de Metternich n’aimait pas ces poésies, et rien de plus.

Néanmoins Ticknor ne dédaigna pas de paraître aux soirées du premier ministre, à Schœnbrunn. La résidence impériale était alors très brillante, à cause de la présence du roi de Naples et de l’impératrice Marie-Louise. Metternich y occupait un hôtel dans les jardins du palais. La princesse, quoique affligée par la mort toute récente d’un jeune enfant, n’avait pu se soustraire à la triste nécessité d’en faire les honneurs, ce salon étant en quelque sorte l’un des organes du gouvernement. Elle était gracieuse, au reste, avec une nuance de naïveté que le voyageur s’étonne un peu de rencontrer dans le monde diplomatique. « Je n’aime pas les libéraux en Europe, lui dit-elle; en Amérique, c’est différent. Votre gouvernement est démocratique; c’est un devoir d’y être libéral. » Quelques jours plus tard, dans une autre soirée, il y eut tout à coup une alerte. Un secrétaire annonçait à l’improviste que le roi de Naples daignait rendre visite au premier ministre. Un citoyen des États-Unis n’avait nulle raison de désirer une entrevue avec ce jeune souverain. Quel contraste entre la face blême, la mine niaise et vulgaire de ce triste roi et le grand air de l’imposant chancelier! Ticknor s’en retourna toutefois satisfait. Metternich l’avait invité à dîner pour le vendredi suivant, quatre heures, en ajoutant par surcroît d’amabilité : « Vous aimez les beaux livres, venez à trois heures, je vous montrerai ma bibliothèque. »

C’était en vérité l’un de ces rendez-vous auxquels un touriste curieux n’a garde de faire défaut. Au jour et à l’heure dits, Ticknor se rencontrait dans l’antichambre ministérielle avec von Hammer. « Vous le connaissez? dit Metternich à son hôte lorsqu’ils furent seuls. C’est un homme extraordinaire en son genre; il est unique en Europe; mais, de même que tous les philologues, il est très querelleur. Ce sont peut-être leurs études qui les rendent si nerveux. J’en ai beaucoup connu; je les ai toujours vus en disputes. » Ceci n’était qu’un prélude, qu’une entrée en matière destinée à fournir au grand ministre le thème de sa dissertation du jour. Il serait trop long de reproduire en entier la conversation qui suivit. On va essayer du moins d’en rendre, par une courte analyse, les saillies, l’esprit général. Le récit de Ticknor a un air d’exactitude qui donne envie de le prendre pour un document historique. Notons au surplus que l’entretien paraît avoir été tenu en français.

« Il n’y a rien de plus important pour un homme que d’être raisonnable et modéré, de ne rien désirer au-delà de ce qu’il peut Accomplir, ajouta Metternich sans attendre une réponse de son interlocuteur. J’ai l’esprit calme, très calme. Je ne me passionne pour rien. Aussi n’ai-je pas de sottises à me reprocher. On prétend que je suis absolu en politique. Cela n’est pas. Il est vrai que je n’aime point la démocratie, qui est, partout et toujours, un principe dissolvant. Cela ne convient pas à mon caractère. Par caractère et par habitude, je suis constructeur. La monarchie est donc le seul gouvernement qui me convienne : la monarchie seule réunit les hommes, les rend capables de combiner leurs efforts pour le plus haut degré de culture et de civilisation.

« Je fis observer, continue Ticknor en fédéraliste convaincu, que dans une république, bien que le gouvernement soit de moins de conséquence que dans une monarchie, les individus y ont un rôle plus important. Ils sont plus vraiment hommes, ils ont une intelligence plus active que dans une monarchie qui fait presque tout pour eux. Il écoutait avec attention, car il est toujours poli ; puis il répliqua : — Vous parlez de votre pays; moi, je parle du mien. La démocratie vous est naturelle. En Europe, c’est un mensonge, et je hais tout mensonge. Chez vous, c’est un tour de force perpétuel. Vous êtes souvent dans une position dangereuse; votre système s’use vite. — Une jeune constitution se guérit aisément des maladies qui en tueraient une plus vieille. — Oui, oui; vous deviendrez de plus en plus démocratiques. J’ignore comment cela finira ; mais vous ne vivrez pas vieux et tranquilles.

« Après avoir un peu parlé de l’Autriche, — notre vieille Autriche, comme il l’appelait toujours, — et loué le dernier empereur, il mit la conversation sur l’Europe et me répéta plusieurs fois cette phrase : L’état actuel de l’Europe me dégoûte. L’Angleterre marche vers une révolution. — Et sur un doute de ma part : — Non, monsieur, elle ne l’échappera pas. L’Angleterre n’a plus de grands hommes d’état. Malheur au pays qui ne produit plus d’hommes capables de diriger ses affaires. Quant à la France, elle a la révolution au dos; mais elle manque aussi d’hommes d’état. Louis-Philippe est le plus capable que l’on y ait vu depuis longtemps. De plus cette nation manque de stabilité. Il y aura vingt-sept ans le mois prochain que je dirige la politique de la monarchie autrichienne ; il y a eu pendant ce temps vingt-huit ministres des affaires étrangères en France. — Puis, après de longues dissertations sur la politique française, revenant à son idée première : — Il y a encore une autre raison pour que les démocraties ne me conviennent pas. Je ne me soucie nullement du passé, si ce n’est comme un enseignement pour l’avenir. C’est toujours avec le lendemain que mon esprit lutte. — Il prononça cette dernière phrase avec beaucoup de force, presque avec émotion. Il parlait bien, surtout à la fin, gesticulait souvent, mais il conservait toujours un air digne et un ton séduisant. La conversation dura une heure et demie. Plusieurs fois un domestique était venu le prévenir que le dîner était servi. Enfin il se leva. J’aperçus de nouveau la belle et riche bibliothèque, dont par parenthèse il n’avait pas été question, bien que l’invitation qui m’avait été faite n’eût pas d’autre motif apparent. Je traversai une série de salons, tous magnifiques, et trouvai dans la dernière pièce la princesse avec trois vieilles dames et deux messieurs. Le dîner fut aussi délicieux que la science culinaire le peut faire. A table, la conversation fut banale. Au milieu du repas, un secrétaire apporta le courrier de Paris et de Londres. Metternich en prit occasion pour montrer qu’il détestait lord Melbourne. Lorsque nous fûmes revenus au salon, le prince s’assit près d’une fenêtre et ne s’occupa plus que des journaux. A huit heures, on se séparait. Courtois jusqu’au bout, il me reconduisit jusqu’à la porte avec force complimens. Cinq minutes après, j’ose le dire, il ne se souvenait plus que j’existais. »

In cauda renenum. Cette dernière remarque, de la part d’un homme si discret dont la plume ne connaît pas les expressions violentes, indique suffisamment que le fédéraliste bostonien n’était pas content de Metternich. Cependant il était injuste cette fois. Le baron de Humboldt lui écrivait de Sans-Souci l’année suivante : « Le prince de Metternich, que j’ai vu à Tœplitz, a été ravi des entretiens qu’il a eus avec vous. ne dans une république, vous aurez pourtant paru plus raisonnable à ses yeux que ce qu’il appelle mon libéralisme. » Ce que pensait au fond ce républicain de naissance des doctrines politiques européennes ou plutôt des mœurs européennes, on l’apprend par une lettre qu’il écrivait peu après à un ami : «Le prince de Metternich, ce phénix des tories, m’a dit et redit que l’état actuel de l’Europe le dégoûte. Il est vrai que les vieux principes, qui donnent la vie et l’essor à la société, sont minés, que la décadence s’annonce de tous côtés, à peine combattue par un appareil gouvernemental trop compliqué. Les rouages se multiplient, le frottement augmente, le mouvement diminue. La machine est enrayée, les ressorts n’ont plus d’élasticité, il n’y a que la force pour la faire encore marcher. Dans les hautes classes, auxquelles le pouvoir appartient, vous ne voyez que faiblesse, présomption et dégradation morale. Ceux qui mènent les affaires redoutent l’avenir, ils temporisent; concessions et sévérité, ils font tout à contre-temps. Les classes moyennes deviennent riches et intelligentes; en bas, avec une instruction incomplète, il y a du mécontentement et de la jalousie. Tous les gouvernemens essaient de s’appuyer sur les classes moyennes, c’est-à-dire de prendre pour base la propriété. C’est une révolution. L’intérêt personnel ne remplace pas le respect de l’autorité. Il reste à voir quel sera le résultat de cette expérience chez des peuples corrompus en haut et dépourvus en bas du sentiment moral, peuples que l’on trouve partout sur le continent, même en Angleterre, sauf quelques réserves. Aux États-Unis, nous avons les défauts contraires; je les préfère. Nous avons à la base la pureté de la vie domestique qui manque ici. Nous avons, dans les régions de la société les moins favorisées, des hommes qui possèdent tant d’intelligence, de volonté, de savoir que les habitans de ces pays-ci semblent appartenir à une race inférieure. En général, un homme est plus homme chez nous que partout ailleurs. Nonobstant les fautes que la liberté permet de commettre, c’est une satisfaction pour le cœur et pour l’âme de penser qu’il vaut mieux vivre aux États-Unis que de ce côté de l’Atlantique. »

Quel singulier mélange de perspicacité et d’infatuation patriotique! Ce voyageur est un habile médecin des plaies sociales. Il a diagnostiqué la maladie avec une heureuse précision. Il connaît le remède : c’est cette liberté politique dont il est fier que son pays natal ait le privilège d’user quelquefois jusqu’à l’abus. Il n’ose nous le conseiller, parce qu’il doute que notre tempérament ait assez de vigueur pour s’en accommoder. C’est toujours l’homme auquel Mme de Broglie écrivait dix-huit ans auparavant : « Toutes les créatures de Dieu sont faites pour une noble destinée. Vous avez tort de mépriser les efforts d’une nation pour être libre, et vous n’avez pas le droit de nous regarder comme des êtres inférieurs. » Au surplus, il n’était pas en cette circonstance conséquent avec lui-même, car rien à son avis n’annonçait mieux le réveil d’un peuple que le progrès des lettres et des sciences, et il constatait en Europe, en France tout au moins, un rajeunissement des choses de l’esprit dont il ne méconnaissait pas l’éclat et la profondeur.


III.

Partie de Vienne au commencement de juillet 1836, la famille Ticknor consacra les trois mois d’été à des excursions en Autriche, en Bavière, dans le Tyrol. Elle se rendait en pèlerinage à Coppet, qui rappelait à notre Américain non-seulement le souvenir de Mme de Staël, mais aussi celui de son fils Auguste, mort depuis peu d’années et qu’il avait beaucoup connu lors de son premier séjour à Paris. Genève lui apparaissait changée à son désavantage. La société intelligente qu’il y avait fréquentée en 1817 s’était dispersée. Genève était devenue ville de commerce. On y rencontrait plus de gens riches, moins de savans et d’hommes de lettres. A Turin, il retrouvait avec bonheur le comte Cesare Balbo, attaché jadis à l’ambassade piémontaise en Espagne. Balbo s’était fait le protecteur de Silvio Pellico, lorsque celui-ci fut mis en liberté. Petit, modeste, tranquille, Pellico avait moins l’air d’un conspirateur que la mine d’un homme épuisé par un long séjour en prison. Au reste, Ticknor traversait le Piémont sans presque s’y arrêter. Le seul obstacle à son voyage était une épidémie de choléra dans la Haute-Italie. Tous les petits princes de ce pays s’étaient prémunis contre le fléau par les moyens alors en usage. A la frontière du duché de Modène son passeport était pris avec des pincettes et soumis à des fumigations; la monnaie qu’il avait à payer passait dans un bain de vinaigre; des carabiniers à cheval escortaient sa chaise de poste de brigade en brigade jusqu’à la frontière toscane. Là, c’était pis encore. Cette famille de touristes se voyait obligée à un internement de quinze jours dans le lazaret. Ces procédés sanitaires sont si bien oubliés aujourd’hui qu’on s’étonne d’en trouver la mention dans un récit de voyage d’il y a quarante ans. Ticknor était de bonne composition. Cette réclusion ne lui sembla qu’un repos salutaire dans la vie ambulante qu’il menait depuis son départ d’Amérique. Sauf les musées et les palais que l’on visite en quelques jours, Florence n’avait pas alors de société qui pût retenir des étrangers. Le grand-duc régnant, quoique honnête et bien intentionné, s’était rendu impopulaire en s’abandonnant aux conseils rétrogrades du parti politique qui redoutait une révolution. La comtesse d’Albany, dont le salon avait été le plus agréable de Florence, était morte. La noblesse italienne vivait à l’écart. Qu’on le remarque, ce que notre voyageur recherche dans les villes où la fantaisie le conduit tour à tour est un ensemble de circonstances qu’il est rare de rencontrer réunies; il lui faut la culture intellectuelle parce qu’il est instruit lui-même, la vie élégante ou plutôt confortable dont un Anglo-Saxon de fortune moyenne ne saurait se passer, un milieu sympathique aux idées libérales dont il est imbu. Aussi juge-t-il avec sévérité les mœurs indolentes des peuples méridionaux.

« Les étrangers ressentent vivement l’absence de toute société intelligente, agréable, tant à Florence que dans l’Italie entière. J’ai pensé quelquefois que les Italiens s’en affligeaient eux-mêmes, surtout les personnes distinguées par le rang ou par la naissance, qui vivent tristement à l’étage supérieur, quelquefois dans un coin d’un palais vide et magnifique, sans feu en hiver, sans tapis, sans un mobilier suffisant. S’ils le font, ce n’est point par pauvreté, c’est plutôt par mollesse, par mauvaise habitude; ils s’en aperçoivent, ils en sont quelquefois honteux. Sans doute, dans les classes élevées les fortunes sont souvent compromises, surtout depuis les vingt dernières années. Les gens qui étaient en état de représenter sont obligés maintenant de vendre leurs tableaux, de louer leurs palais. C’est vrai en général à Venise et à Bologne, en partie à Florence. Cela ne justifie pas suffisamment les habitudes sociales de l’Italie, ni la faiblesse de l’instruction, en particulier chez les femmes. »

Ticknor avait passé à Dresde le premier hiver. Pour le second, il s’établissait à Rome dans un charmant logement sur la pente du Monte-Pincio, d’où l’on avait la vue sur la ville entière et les rayons du soleil toute la journée. Il y retrouvait, de même qu’à son premier voyage, un petit cénacle d’Allemands dont la société lui plaisait par-dessus tout : c’étaient le ministre de Prusse, Bunsen, un ami de jeunesse, marié alors à une Anglaise et déjà père de neuf enfans; puis l’égyptologue Lepsius, le sculpteur Thorwaldsen, l’archéologue Gerhard, d’autres encore dont les noms sont moins connus. Jadis il avait assisté au dîner anniversaire de l’incinération des bulles du pape par Luther. Cette fois il fêtait avec eux l’anniversaire de la naissance de Winckelmann, avec discours, chœurs nationaux, le tout couronné par une ovation à Thorwaldsen, digne vieillard que l’Allemagne revendiquait pour un de ses enfans, bien qu’il fût Danois. Cette colonie germanique était au reste d’une activité remarquable. Après avoir fondé un institut archéologique, elle y faisait des cours sur la topographie de Rome, sur les vases peints, sur les monumens égyptiens. Les réunions se tenaient au palais du ministre de Prusse. Si les Romains ne s’associaient pas à ces divertissemens intellectuels, il convient de dire à leur décharge que, lorsqu’ils avaient essayé d’en faire autant, le gouvernement papal s’y était opposé. A défaut du goût, trop doctoral pour eux, des études archéologiques, les plus lettrés admiraient le Dante, le commentaient volontiers. A l’instigation du comte Ludolf, ministre de Naples, légitimiste fort dévoué d’ailleurs, ils s’étaient réunis douze ou quinze une fois la semaine pour parler de leur grand poète. On en parla si bien que quelqu’un vint un jour leur insinuer que la tendance de cette petite association n’était pas bonne. Ils comprirent d’où venait l’avis et ne se firent pas dire deux fois qu’il y fallait renoncer. En dehors des jouissances intellectuelles, qu’est-ce que Rome offrait aux étrangers? La contemplation des œuvres d’art et des antiquités, les réunions mondaines de l’aristocratie ou du corps diplomatique, les grandes fêtes catholiques de la semaine sainte. Les Ticknor virent tout, avec la curiosité de gens qui viennent de loin; malgré la différence de religion, ils s’émurent en assistant à la prise de voile d’une jeune patricienne et aux cérémonies de la chapelle Sixtine. Puis, le printemps venu, ils se remirent en route, consacrèrent leur été à visiter Milan, Venise, Munich, Heidelberg; ils arrivèrent enfin à Paris en septembre 1837 pour y passer leur troisième hiver.

On s’en est déjà aperçu, Ticknor recherche dans chacune des villes où il fait séjour deux sociétés bien distinctes : d’une part les érudits, et surtout ceux qui se sont adonnés à l’étude des anciennes langues européennes, de l’autre les hommes politiques avec qui l’on peut causer à loisir de questions sociales et religieuses. Tout est pour le mieux, s’il a la bonne fortune de les voir réunies dans les mêmes salons. Paris lui offrait bien des ressources sous ce double rapport. Ainsi Fauriel était à son avis l’homme du monde le plus instruit en ce qui concerne la littérature espagnole des temps primitifs. Il rencontrait chez le baron de Gérando et chez Ternaux-Compans les savans les plus distingués de l’époque, Jomard, « dont on ne saurait trop admirer la modestie et le savoir, » Jouffroy, « le professeur libéral, » Villemain, devenu célèbre depuis qu’il l’avait entendu à la Sorbonne en 1817, Aimé Martin, « d’une ignorance honteuse pour ce qui a rapport à l’Amérique, » M. Mignet, qu’il s’étonne de trouver si jeune, connaissant les ouvrages déjà sortis de sa plume. Celui qu’il préfère entre tous, c’est Augustin Thierry, presque aveugle, a moitié paralysé, toujours laborieux cependant et préparant, avec l’aide de deux ou trois secrétaires, ses ouvrages sur l’affranchissement des communes ou sur les temps mérovingiens. Il est assez de mode aujourd’hui de critiquer les étymologies suspectes d’Augustin Thierry et la couleur locale plus ou moins exacte dont il eut l’art d’orner ses moindres écrits. C’était nouveau dans ce temps; le lecteur l’en croyait sur parole, heureux de rencontrer l’élégance de la forme alliée à l’appareil d’une érudition sérieuse. Ticknor assistait aussi à une séance de l’Académie des Sciences morales et politiques; il avouait n’avoir vu nulle part une séance académique plus digne ni avoir entendu des lectures plus instructives que l’éloge de Rœderer par M. Mignet, ou un mémoire de Rossi sur la situation du droit civil en France. En dehors de cette région sereine de la haute littérature, il avoue franchement que le reste lui déplaît. Les libraires lui apprennent qu’ils ne gagnent de l’argent qu’avec les rééditions d’auteurs connus, surchargées de gravures ou d’illustrations. La comédie française, depuis Molière, est pleine d’allusions grossières. Au moins le ton général en était autrefois respectable; maintenant le théâtre est immoral. Les romanciers prêchent des doctrines inconvenantes. Comment s’expliquer cela? Est-ce que les classes moyennes, qui vont au spectacle, qui lisent les romans populaires, sont vraiment corrompues? La richesse, l’éducation même, plus répandues qu’autrefois, ouvrent-elles la porte aux passions vicieuses? Il est tenté de le croire. La brièveté de son séjour, le monde exclusif qu’il fréquente, ne lui permettent pas de pénétrer au cœur de la société française et d’en percevoir le véritable esprit. Bien d’autres étrangers se sont trompés à nous juger sur les apparences. Et puis, s’il nous croit moins moraux, s’il soupçonne une sorte de décadence dans les mœurs depuis l’époque de son premier voyage, c’est peut-être qu’en prenant des années il est devenu plus exigeant. Cet humaniste, qui connaît si bien ses auteurs, est à son insu le laudator temporis acti du poète latin.

Il y avait encore à Paris quelques-unes des grandes familles légitimistes que Ticknor y avait connues en 1817, par exemple la duchesse de Rauzan, fille de « l’admirable » duchesse de Duras, chez qui il avait rencontré Talleyrand. Mme de Pastoret y était aussi, pleine de bonté et d’indulgence, uniquement occupée des écoles du premier âge qu’elle avait fondées. Son mari, en qualité de tuteur légal du comte de Chambord, tenait chaque semaine en son hôtel un conseil où les affaires de l’héritier des Bourbons se discutaient. Quoique ce fût connu, personne n’y faisait obstacle. Aussi Mme de Pastoret disait-elle avec grâce aux membres de son parti qui se plaignaient d’être persécutés : « Je crois que nous sommes une forte preuve du contraire. » Quant à Chateaubriand, retiré au-delà de Sainte-Geneviève, à l’extrême limite de la ville, dans une sorte d’isolement sauvage, il reçoit peu de monde et ne va nulle part. Il me reçut avec bonté dans son cabinet, qui n’est pas très confortable. Les rides ont creusé son visage, ses traits sont devenus durs : il a cependant cet air théâtral que ses portraits rendent très bien. Il me parla de Mme de Duras avec affection, — ou du moins il fit semblant d’en éprouver, — et du règne de Louis XVIII avec amertume, ne cachant pas que les choses auraient tourné autrement, si l’on avait suivi ses conseils. Lorsque je m’en allai, il me pria de le venir voir quelquefois, ajoutant avec beaucoup de grimaces qu’il était un pauvre ermite, qu’il n’avait rien à offrir à un étranger habitué aux grands salons de Paris. C’est mon avis, et je n’y retournerai guère. » — On le voit, l’épigramme revient toujours dans ce journal de voyage, sous une forme bien anodine il est vrai, lorsqu’il s’agit des hommes absolus, dont les doctrines blessent les sentimens intimes de notre Américain.

C’était toujours, de même qu’en 1817, à l’hôtel de Broglie que Ticknor allait le plus volontiers et qu’il était reçu avec le plus de familiarité. Mme de Broglie avait toujours le même charme, la même bonté, la même franchise. Le duc avait eu de graves soucis depuis quelques années; on n’est pas premier ministre impunément. Sa confiance dans l’avenir des institutions libérales semblait ébranlée. L’observateur ne s’est-il pas mépris sur ce point? Il avait encore toutefois les allures originales de sa jeunesse, avec un singulier mélange de fierté, de modestie et de cordialité. Ticknor rencontrait avec plaisir dans ce salon « un homme qui a la réputation d’avoir beaucoup de moyens et qui est en quelque sorte le secrétaire du duc, M. Doudan. » C’est, on le sait maintenant, le lettré délicat dont la vie fut volontairement effacée et dont la correspondance posthume a obtenu un succès mérité. M. Guizot s’y montrait aussi souvent. A la façon dont notre auteur en parle, on est tenté de croire que Guizot est le véritable homme d’état tel qu’il l’imagine. Nulle part il ne le dit en termes positifs, mais il le loue sur toutes choses, sauf lorsqu’il s’avise de rechercher les succès de conversation et de montrer dans un salon qu’il a beaucoup d’esprit. On ne l’a pas oublié, Ticknor n’aime pas les hommes d’esprit, peut-être par jalousie. Ce récit d’une visite du matin n’est-il pas un éloge auquel on ne peut guère rien ajouter? « J’ai vu Guizot aujourd’hui. Il est pauvre et vit modestement dans un petit appartement où il lui serait impossible de recevoir grande compagnie; je pense qu’il n’a jamais cherché à faire fortune. Il me fit ce matin beaucoup de questions sur les États-Unis, en ma laissant voir qu’il n’avait plus confiance dans la stabilité de nos institutions populaires. Il en était autrement jadis. Il se montra très anxieux à ce sujet; à son avis, ce serait une calamité pour le monde entier si l’expérience de la liberté échouait aux États-Unis. L’autre jour, chez le duc de Broglie, il parlait en homme d’esprit; ce matin, il a parlé en homme d’état. »

Lamartine est jugé plus sévèrement. « Il est franc, sinon tout à fait naturel... Ce n’est pas un grand poète, sans doute; il a le tort de se croire un politicien... Il marche sans cesse d’un bout à l’autre de son salon, causant avec une ou deux personnes qui se promènent à ses côtés. En une demi-heure de conversation, deux choses me frappèrent surtout : son ignorance complète de la littérature anglaise contemporaine et la conviction sincère que les progrès récens de la vie matérielle, tels que machines à vapeur et chemins de fer, ont un côté poétique que l’on exploitera plus tard avec succès. » Autant le portrait de Guizot est exact, autant celui de Lamartine est injuste. Pourquoi? c’est que l’auteur est un doctrinaire à sa manière; c’est que, sans être insensible aux manifestations du beau, il ne comprend ni la poésie ni les poètes. Quant à M. Thiers, dont Ticknor avait entendu faire l’éloge par les doctrinaires, malgré la différence des tendances politiques, il convient, dès la première visite, que son attente a été surpassée; nulle part on n’entend causer de façon si brillante et si sérieuse. « J’y allai ce soir à dix heures, écrit-il dans son journal de voyage, avec l’intention de n’y passer qu’une demi-heure et de faire ensuite d’autres visites ; j’y suis resté jusqu’à minuit. Il n’y avait que trois ou quatre personnes, entre autres le général Bugeaud et Jusuf, en costume arabe, l’être le plus pittoresque que j’aie jamais rencontré. La conversation était d’autant plus piquante que le ministère était dans l’embarras, et que M. Thiers avait quelque espoir de rentrer aux affaires. Celui-ci avait conscience de la situation ; il ne le cachait point. Bugeaud manifestait le désir d’exécuter certaines choses en Afrique si M. Thiers rentrait au pouvoir. Entre les deux, Jusuf allait et venait comme un vrai Arabe, si bien que Bugeaud, impatienté, lui dit : « Vous avez une belle tête, Jusuf; si vous continuez à vous conduire ainsi, vous vous la ferez couper. » Le point en discussion était de savoir si l’occupation française en Algérie devait être militaire ou agricole. Bugeaud soutenait l’un et Jusuf l’autre. Tous deux montrèrent beaucoup de talent; tous deux finirent par se fâcher, en sorte que M. Thiers eut l’avantage sur l’un et sur l’autre en se servant de leurs argumens, suivant son habitude, pour défendre sa propre opinion. Il fut parfois très éloquent, surtout en démontrant les effets d’une dévastation militaire dans l’Afrique septentrionale. »

C’était, on en conviendra, un homme sagace que cet étranger qui traversait tous les salons de Paris et qui, sur quelques heures de conversation, jugeait ses interlocuteurs avec tant d’impartialité. Il est clair que les incidens de notre politique l’amusaient plus qu’il n’en veut convenir. Au reste, les circonstances le servaient à souhait, car à ce moment (février 1838) le ministère Molé était fort ébranlé. Un soir, comme la crise se déclarait, il veut se donner le spectacle des ambitions en présence. Il va donc d’abord au ministère des affaires étrangères. Les salons sont presque vides; à peine quelques députés s’y montrent-ils un instant. Cependant les ambassadeurs étrangers sont tous là, épiant avec curiosité les indices d’un changement ministériel. Le comte Molé est plus blême que d’habitude, rigide, embarrassé. Il cause longtemps avec Ticknor, qui ne se fait pas illusion sur les causes de cette bonne fortune inusitée. Notre voyageur est un neutre; les attentions que l’on a pour lui ne signifient rien, par conséquent ne compromettent pas la situation. De là il se rend chez M. Guizot, dont l’antichambre est encombrée à tel point que l’on pénètre avec peine dans le salon. Le baron de Barante se montre très animé. Il restera ambassadeur avec Molé; mais il préférerait Guizot et surtout de Broglie, et surtout il préférerait être lui-même au ministère, ce qui est dans l’ordre des choses possibles. Lamartine se remue aussi; on sait qu’il s’exagère l’importance de son rôle politique. Jaubert, Duchatel, tous les doctrinaires en un mot sont en pourparlers. Au milieu de ce monde qui se parle à l’oreille ou dans l’embrasure d’une fenêtre, le duc Decazes, autrefois premier ministre et favori d’un roi, ne reste pas inactif. M. Guizot lui-même conserve l’air digne qui lui est habituel; on ne devine le trouble qui l’agile qu’aux efforts qu’il fait pour avoir l’air plus impassible que d’habitude. L’hôtel de la place Saint-George n’est pas moins encombré, quoique les visiteurs y soient d’un autre parti. On y aperçoit Arago, le maréchal Maison, Odilon Barrot, tous plus gais, plus expansifs que les personnages rassemblés chez M. Guizot. M. Thiers parle à tout le monde, est content de tout le monde, même du comte de Montalembert et de quelques carlistes qui sont venus là on ne sait à quel propos. « Il se remue peut-être un peu plus qu’il ne convient à sa dignité, mais il connaît à merveille sa vocation et son entourage, et lorsque je partis entre minuit et une heure, il ne donnait aucun signe de fatigue. » C’est si bien un spectacle que Ticknor se donne qu’il ne daigne même pas mentionner le résultat de cette crise ministérielle. C’est encore par curiosité qu’il se fait présenter aux Tuileries. Il s’y rend un soir avec huit ou dix de ses compatriotes accompagnés du général Cass, ministre des États-Unis à Paris. Il y a en outre dans les salles de réception une soixantaine d’Anglais, quelques Autrichiens, des Allemands, des Espagnols, des Italiens et un seul Russe, Tourguénef, qui ose seul braver la mauvaise humeur du tsar contre ceux de ses sujets qui présentent leurs hommages au roi des Français. Lorsque tous ces étrangers sont rangés en ordre sous la conduite de leurs ambassadeurs respectifs, le roi arrive suivi de la reine donnant le bras à la princesse Clémentine, de la duchesse d’Orléans, de Mme Adélaïde et du duc d’Orléans. Ticknor n’avait jamais eu si belle occasion de montrer ses connaissances polyglottiques. Il cause en français avec la reine, en allemand avec la duchesse d’Orléans, en anglais avec Louis-Philippe et avec son fils, qui, par courtoisie, se servent tous deux de cette langue quand ils s’adressent à des Anglais ou à des Américains. En sortant, il laisse voir que cette cour bourgeoise ne lui déplaît pas ; il y trouve de la bonhomie et de la bienveillance, et il n’ignore pas que les vertus privées dont il fait le plus grand cas y sont en honneur.

En somme, il déclare qu’il aurait été tout à fait content de son hiver passé à Paris si l’on y avait moins parlé politique. A part quelques salons philosophiques ou littéraires, comme ceux de Jomard, de Gérando, de Jouy, il a va partout que les opinions politiques décident que l’on ira dans telle maison et que l’on n’ira pas dans telle autre. Selon lui, il y a trop de partis en France. Il n’en voudrait que deux, à l’instar de l’Angleterre et des États-Unis. Aussi croit-il que tout est chez nous dans un état de transition, le gouvernement, la société, la littérature, même la morale et la religion. Il ajoute, en quoi il se montre prévoyant, que cette situation durera plus longtemps que lui. Ce qu’il n’a pas compris, c’est que ce mouvement presque révolutionnaire des idées, cette agitation perpétuelle des hommes et des choses sont notre vie naturelle et que nous y pouvons vivre calmes et prospères.

Rassasiés de plaisirs par trois années de pérégrinations à travers l’Europe, avides de rentrer dans leur pays natal après une si longue absence, nos touristes américains n’attendaient que le retour de la belle saison pour franchir de nouveau l’Atlantique. En attendant, ils voulaient voir une dernière fois l’Angleterre et parcourir l’Ecosse. Ticknor était trop bon patriote pour ne pas se sentir joyeux en remettant le pied sur la terre où l’on parle anglais. Tout lui semble beau dans les îles britanniques, en dépit du froid et du brouillard. Les routes y sont meilleures, les chevaux de poste plus alertes, les hommes plus hospitaliers que partout ailleurs. Il tombait à Londres au milieu d’une société où il comptait déjà beaucoup d’amis : Sidney Smith, l’un des fondateurs de la Revue d’Edimbourg, chanoine de Saint-Paul, et l’un des causeurs les plus amusans de la Grande-Bretagne, lord Jeffrey, devenu célèbre depuis son voyage aux États-Unis en 1819, moins hautain et cherchant à montrer dans la conversation plus de bon sens que d’esprit, l’historien Hallam, le poète Southey. Chose étrange, ces écrivains, dont la réputation était déjà faite, ne se louaient pas de l’aristocratie anglaise ; ils en parlaient avec amertume, en hommes qui ont éprouvé des déboires de ce côté, tout en continuant de se montrer dans les salons dont le succès littéraire leur a ouvert les portes. Ticknor n’avait aucune raison d’éprouver de pareils dégoûts. Il dînait sans arrière-pensée chez lord Rolland ou chez lord Lansdowne, heureux de se mêler aux discussions du jour et sans regretter l’atmosphère exclusivement politique dans laquelle il avait vécu tout un hiver à Paris.

On s’étonnerait qu’un érudit dont le premier voyage en Europe avait eu l’étude pour but n’ait pas visité cette fois Oxford et Cambridge, les deux foyers de la science britannique; mais, il faut bien le dire, il déclare que la nature, les besoins et les ressources de l’éducation populaire sont mal compris en Angleterre, au moins en pratique. S’il pénètre dans ces citadelles du torysme, ce n’est point, comme autrefois à Gœttingue, pour en suivre les cours, ou, comme l’hiver précédent à la Sorbonne et au Collège de France, pour se rendre compte de l’instruction que les auditeurs y reçoivent. A Oxford, c’est la bibliothèque bodléienne qui l’attire le plus; encore n’y trouve-t-il rien, parmi le demi-million de volumes qu’elle contient, qui ait rapport aux origines de la littérature espagnole dont il s’occupe. A Cambridge, il assiste aux solennités de la fête de Pâques, au grand dîner des professeurs dans Trinity-Hall, avec les coutumes du moyen âge et sous les boiseries vénérables qui ont abrité les étudians des siècles passés. Dans les bibliothèques de l’Université et de Trinity-College, il feuillette avec émotion les manuscrits de Newton et de Milton. Ces évocations d’un autre âge lui laissent un regret, c’est qu’une organisation pédagogique si vénérable par son antiquité, des ressources financières si puissantes, des professeurs si studieux ne soient pas mieux appropriés aux besoins de l’époque présente. Hallam, à qui il accorde un jugement sain et droit, quoique un peu novateur, et qui connaît bien d’ailleurs les deux universités pour avoir été élevé à Oxford et pour avoir envoyé son fils à Cambridge, Hallam l’en avait prévenu. L’esprit moderne se détourne de ces institutions surannées qui ne savent pas se réformer elles-mêmes.

On est tenté de croire que Abbotsford était le but principal d’une excursion en Ecosse. « Depuis 1832, quinze à dix-huit cents personnes viennent chaque année visiter cette maison, et le pèlerinage continuera tant que les pierres resteront debout, tant que la langue anglaise sera parlée dans l’univers. C’est maintenant, ce sera longtemps un lieu de tristesse et d’affliction. » Ticknor avait au plus haut point, — il convient de l’en louer, — la mémoire du cœur. De même qu’il s’était arrêté sur la tombe de Mme de Staël à Coppet, sur celle de Lafayette au cimetière de Picpus, de même il voulait revoir ce manoir d’Abbotsford où Walter Scott, qui l’y avait reçu jadis avec bienveillance, était mort pauvre quelques années auparavant. A Edimbourg encore, il retrouvait à chaque pas les souvenirs de l’illustre romancier. Mais la capitale de l’Ecosse ne renfermait plus, comme autrefois, une société brillante en talens de tous genres : les uns étaient morts; d’autres étaient partis pour se produire à Londres sur un plus vaste théâtre.

L’époque du retour aux Etats-Unis était proche. Les dernières impressions de notre voyageur sur les salons de Londres ne sont point cependant sans intérêt. Il y rencontre lord Brougham qu’il n’aime pas, sans qu’on puisse trop en deviner la raison; il s’est laissé dire que c’est un homme rude et violent. Il ne lui déplaît point d’apprendre que le romancier Bulwer, dont la tenue originale l’a peut-être choqué, n’a jamais été reçu dans le beau monde sur un pied d’égalité, bien qu’il soit de bonne famille et que ses écrits l’aient rendu populaire. Le baron Stockmar, secrétaire confidentiel du roi des Belges et de la reine Victoria, lui fait l’effet d’un personnage fin et instruit. Il assiste à une conférence de Carlyle, qui, pour vivre, fait un cours de littérature à une centaine d’auditeurs payant deux guinées chacun. C’est un orateur puissant, plus pittoresque que poétique, souvent obscur. Que citerons-nous encore de ce journal de voyage? Une soirée au club géologique où se réunissent les savans les plus en renom de la Grande-Bretagne; une visite à la splendide bibliothèque de lord Spencer à Althorp. Quelle aubaine pour un bibliophile d’être admis dans ce château, où se cache la plus belle collection de livres qu’un simple particulier ait jamais possédée! Plus de 100,000 volumes! et quels livres! les incunables, les éditions princeps, les exemplaires uniques ou rarissimes. C’est au reste une folie et un luxe inutile que cette collection ensevelie, loin des savans ou des amateurs, dans un domaine souvent inhabité du comté de Northampton.

Enfin le jour du départ était arrivé. Le 10 juin 1838, la famille Ticknor s’embarquait à Portsmouth sur un navire à voiles. Le premier bateau à vapeur transatlantique avait accompli sa traversée d’essai quelques mois auparavant. Notre homme était prudent; quoiqu’il n’eût aucune défiance des inventions du génie moderne, il préférait laisser à d’autres l’expérience d’un mode de transport plus rapide. C’était avec joie qu’il rentrait en sa patrie après trois ans d’absence. D’un commerce prolongé avec les esprits les plus cultivés de l’Europe, il ne rapportait aucun dédain à l’égard de ses concitoyens moins instruits. Au contraire le spectacle d’une prospérité matérielle croissante le rendait fier, parce qu’il l’attribuait au moins autant à l’honnêteté de ses compatriotes qu’à leur travail. Une lettre écrite de Boston au comte Fitz William, trois mois après son retour, porte le témoignage des sentimens patriotiques dont il était animé. « Il est difficile de vous exprimer à quel point je suis frappé des progrès réalisés ici pendant mon absence. Ces trois années, qui ont été marquées par la crise commerciale la plus grave, auraient eu dans d’autres pays des conséquences profondes, peut-être dangereuses. La condition des classes inférieures est ici si confortable, elles ont tant de profits et d’épargnes, par-dessus tout tant d’éducation et d’intelligence, de moralité et de bonheur domestique, que ce qui affecte la condition des riches ne les atteint que fort tard ou même ne les atteint pas du tout. Partout s’offrent à mes yeux des preuves d’amélioration, des maisons en construction ou récemment construites, des villages et des hameaux qui sortent de terre en quelque sorte devant moi, trois chemins de fer à Boston, des bateaux à vapeur dans toutes les directions, tous les signes de l’activité et du succès, activité et succès qui appartiennent non à une classe en particulier, mais au peuple tout entier. L’éducation fait plus de progrès que la richesse. En vérité, si nous sommes capables de conserver au même point la pureté de la vie domestique et de disséminer l’instruction chez tous les citoyens, je ne vois pas ce que nous pouvons demander de plus pour notre pays. Nos institutions libres auront alors de belles chances de durée. Si elles échouent, ce sera par des défauts qui leur sont inhérens et non par la faute des circonstances au milieu desquelles on en aura tenté l’essai. »

Ces paroles sont d’un moraliste qui ne méprise pas les biens de la terre. Il répondait un jour à quelqu’un qui l’interrogeait sur la situation des idées philosophiques aux États-Unis : «Nous sommes des gens pratiques. Si la maladie métaphysique se déclare jamais chez nous, elle sera courte, elle ne deviendra jamais chronique comme chez les Allemands. » On en aura fait plus d’une fois la remarque dans les pages qui précèdent : Ticknor est de son temps. Il n’a rien de nébuleux ni d’alambiqué; il s’élève sans quitter la terre. Cet ensemble de qualités qu’il a su conserver intactes au milieu des sociétés les plus diverses ne donne-t-il pas une saveur particulière aux jugemens qu’il porte sur les hommes et sur les institutions du monde européen ?


H. BLERZY.

  1. Voyez la Revue du 15 avril.