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Les Mémoires d’un humaniste américain - George Ticknor/03

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Les Mémoires d’un humaniste américain - George Ticknor
Revue des Deux Mondes3e période, tome 21 (p. 436-454).
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LES MÉMOIRES
D’UN
HUMANISTE AMÉRICAIN

GEORGE TICKNOR.
Life, Letters and Journals of George Ticknor, 2 vol. London 1876.

III.
LA VIEILLESSE D’UN FÉDÉRALISTE [1].

Jusqu’à présent, dans ces Mémoires d’un littérateur américain, il a plus été question de l’Europe que des Etats-Unis, on a moins parlé de l’auteur que des personnages fort divers que le hasard plaçait sur sa route. Ce qu’il en reste à raconter sera plus biographique. La seconde moitié de sa vie va s’écouler, sauf quelques voyages de courte durée, dans la ville où il est né, au milieu d’une famille qu’il chérissait et de concitoyens dont il avait l’estime, à l’écart des fonctions publiques, mais avec cette oisiveté laborieuse que tout homme de goût et de savoir sait rendre utile aussi bien à lui-même qu’à ceux qui l’entourent.


I.

On raconte que Macaulay, après avoir fait la connaissance de l’historien Prescott, s’étonnait qu’un écrivain de si grand mérite eut le courage de vivre à Boston. Macaulay était injuste. Quelque accroissement qu’eût déjà pris cette ville il y a quarante ans, elle conservait encore à beaucoup d’égards le caractère puritain dont il a été question au commencement de cette étude. Si l’on y comptait 80,000 habitans dont la plupart étaient sans doute de rudes émigrans plus occupés de faire fortune que de cultiver leur intelligence, il y avait aussi un noyau de gens instruits, hommes politiques ou savans ou artistes, et c’est de ceux-là que Ticknor faisait sa compagnie habituelle. Il faut au moins citer les principaux. C’étaient Webster, l’orateur le plus distingué de l’Union, qui devint vers la fin de sa vie l’un des secrétaires d’état du président Tyler; Everett, professeur de Harvard Collège, conférencier populaire, absorbé plus tard par la vie politique; le juge Prescott et son fils William, l’historien Agassiz, que la générosité bien placée de Harvard Collège avait attiré en Amérique. A son second retour d’Europe, Ticknor avait repris sa place dans cette société sérieuse et modeste. Riche et bien portant, il y trouvait ce qui rend l’existence calme et heureuse. Chaque année, pendant les mois brûlans de l’été, il emmenait sa famille au bord de l’Atlantique, ou dans les montagnes de l’état de New-York, ou près du Niagara. L’hiver se passait dans sa maison de Boston, qu’il avait accommodée à sa fantaisie. La pièce principale de cette maison était la bibliothèque, qu’il avait pris soin de garnir lui-même, surtout de livres espagnols, et dans cette bibliothèque il avait suspendu avec joie le portrait de son auteur favori, Walter Scott. Il entretenait une correspondance suivie non-seulement avec ses compatriotes, mais encore avec plusieurs personnes qu’il avait connues en Europe, avec le géologue Lyell, avec sir Edmund Head, gouverneur-général du Canada, avec le prince Jean (plus tard roi de Saxe) dont les habitudes studieuses et les goûts littéraires plaisaient fort à ce républicain austère.

Ticknor ne rechercha jamais les fonctions électives. Non pas qu’il se désintéressât des discussions politiques : son biographe nous apprend qu’il votait en toutes élections, comme un bon citoyen le doit faire; mais, sans cesser d’avoir confiance dans les institutions libres de son pays natal, il était devenu avec l’âge un peu défiant des opinions bruyantes qui se produisaient autour de lui. Il était trop rigide pour plaire à la masse des citoyens. On en verra d’ailleurs la preuve plus loin dans les extraits de ses lettres que nous aurons occasion de citer. En revanche, il accordait volontiers son concours aux entreprises charitables, hôpitaux, écoles, caisses d’épargne. Le reste du temps, il était tout entier à ses études sur les littératures étrangères, ayant pris pour maxime qu’un homme ne peut être heureux qu’à la condition d’avoir toujours dix ans de travail assuré devant lui. En somme, disait-il peu de temps après son retour d’Europe, Boston est un bon endroit pour y vivre, parce que tout le monde y a de l’éducation et que quelques personnes en particulier sont de caractère à faire honneur à quelque société que ce soit.

Dès cette époque, l’esclavage était la plus grosse question qui se pût discuter aux États-Unis. On le sait, les Américains s’étaient fait sur ce point en quelque sorte une morale à part, que l’Europe ne voulait point comprendre. Ticknor s’en était aperçu plus d’une fois pendant son séjour eu Europe. Ainsi il écrivait de Dresde à son ami Prescott, le 8 février 1836 : «Vous ne sauriez croire combien il est difficile et souvent désagréable pour un voyageur américain de répondre aux questions qui lui sont faites à ce sujet et d’entendre les remarques auxquelles il donne lieu. Des étrangers ne discernent pas la complication causée par nos lois constitutionnelles ou par nos conventions locales. Une fois ou deux, ici ou en Angleterre, j’ai eu occasion de traiter la question à fond avec des individus intelligens qui se sont montrés satisfaits. En général, le fait brutal de l’existence d’une population esclave, sous un gouvernement fondé sur l’égalité des droits, avec la circonstance aggravante que les états libres seraient blâmés de rien faire pour une émancipation immédiate, ce fait est tout ce qu’on en saisit. Sur l’un et l’autre point, on nous condamne en des termes qui vous étonneraient si vous étiez ici. C’est fâcheux, car bien des gens sont disposés par esprit conservateur à trouver mal tout ce que nous faisons... Cette opinion de l’Europe pourrait produire quelque chose de bon ; par exemple si les états du sud y étaient sensibles. Il vaut mieux que le reproche leur en vienne du dehors que de la Nouvelle-Angleterre. Je n’ai pas besoin de vous dire combien ce sentiment est développé dans la Grande-Bretagne; vous voyez que sir Robert Peel, O’Connell, le Standard et le Morning Chronicle font chorus, les tories parce qu’ils nous détestent, les whigs parce qu’ils veulent être conséquens, surtout depuis qu’ils se sont débarrassés de l’esclavage dans leur colonie des Indes occidentales plus aisément qu’ils ne le pensaient. Il en est de même sur le continent. Le livre si fin de Tocqueville, qui contient sur nous tant de vérités avec quelques erreurs, — Talleyrand prétend que c’est l’ouvrage de ce genre le plus remarquable depuis l’Esprit des lois de Montesquieu, — a exposé la question avec beaucoup d’exactitude, quoique avec beaucoup d’âpreté... De même, les principaux journaux de l’Allemagne répètent ces reproches avec une bonne foi complète; ils sont cause que l’on se moque souvent de nos prétentions à la « liberté. » Cependant, il termine sa lettre en bon patriote : « Malgré tout, en dépit de l’esclavage et des désordres de cet été, — il y avait eu des troubles à New-York, — qu’il nous est difficile d’expliquer, nonobstant certain philanthrope qui nous parle des Cherokees, il est encore bon d’être Américain. Je n’échangerais pas mon passeport, signé par un obscur secrétaire du gouvernement fédéral, pour l’un de ceux qui sont dans le même casier au bureau de police de Dresde signés des autorités de France, d’Angleterre ou de Russie. »

Ceci n’est qu’un aperçu. La lettre suivante, adressée à Lyell, nous permet de pénétrer plus avant dans la pensée de Ticknor. On serait tenté de croire, par ce qui précède, qu’il accepte l’esclavage comme un mal nécessaire. Ce qui suit, daté de décembre 1843, fait voir qu’il en a vraiment honte, qu’il en souhaite ardemment la fin :

« Je déteste m’occuper de cette question de l’esclavage, tant elle m’est odieuse sous tous les rapports, tant j’y vois de périls pour notre avenir. Cependant il y a quelques aperçus consolans que je vais vous exposer. La dernière discussion importante sur ce sujet eut lieu en 1831-32 dans la législature de Virginie. Par le ton du débat, chacun croyait à l’émancipation prochaine dans la Virginie, le Maryland et le Kentucky; dans les états du nord, tout le monde s’en réjouissait. Nous espérions au moins que quelque mesure nouvelle contrebalancerait le mal causé par l’extension de l’esclavage au Missouri en 1820. Nous fûmes désappointés. Le parti politique des abolitionistes se montrait déjà. Le sud s’en alarma. Au lieu de regarder la servitude comme un fléau politique et moral, ce qui était admis même par les possesseurs d’esclaves, ce qui avait été proclamé par les débats du parlement de Virginie, la majorité des hommes d’état du sud soutinrent que c’était une institution bonne en elle-même, acceptable avec toutes ses conséquences.

« Nous autres, gens du nord, nous soutenions que les auteurs de la constitution de 1788 n’avaient admis l’esclavage que comme une calamité temporaire qui devait disparaître aussitôt que possible. Washington, Jefferson, tous deux possesseurs d’esclaves, l’avaient dit, l’avaient écrit. Tout le monde le pensait. Toutefois n’oublions pas que cette même constitution est un marché conclu entre le nord et le sud, et que d’après ce marché le sud doit se débarrasser de ce fléau à l’époque et par les moyens qu’il jugera opportuns, la nation entière ne se réservant que le droit d’abolir la traite, ce qui fut fait promptement. Nous nous engageâmes en outre à rendre les esclaves fugitifs; cela se fit d’abord de bon cœur, on s’y refuse maintenant ou on ne le fait qu’à regret. Le vice de cette institution est si profond, si fatal, qu’il n’en sort que du mal, de quelque côté qu’on se tourne.

« Que faire, donc? Je réponds : attendre. D’abord parce que le travail servile ne peut soutenir à la longue la concurrence du travail libre, et que les esclaves finiront par devenir une propriété sans valeur. Il faut encore attendre parce que nous n’y pouvons rien, le pouvoir législatif lui-même serait impuissant. Cette affaire concerne 2 millions et demi d’êtres vivans, tous égaux dans la servitude. Cela dépasse les forces d’un parlement; c’est trop gros pour lui. Ce problème se résoudra de lui-même par sa propre gravité, et non par des artifices d’invention humaine. Enfin, moi, homme du nord, je veux attendre parce que c’est mon intérêt. Le sud s’affaiblit, nous nous fortifions. Non-seulement les états du sud perdent de leur importance relative dans l’Union, bien plus ils deviennent pauvres. Ils perdent en civilisation, en puissance, en raffinement. Chaque année nous donne un avantage de plus, nous prépare à mieux soutenir la lutte, qui sera d’autant plus douce qu’elle sera plus longtemps ajournée, mais qui ne peut être en tout cas que formidable et désastreuse.

« Cependant je ne redoute pas la lutte par crainte du résultat. Il ne peut y en avoir qu’un seul. L’esclavage sera aboli : si bientôt, avec beaucoup de sang; si plus tard, sans qu’il y ait de sang répandu, je l’espère. Dans l’un ou l’autre cas, que deviendront ces pauvres esclaves? Le sort le plus doux qu’ils puissent obtenir est celui des Indiens, et je leur en prévois un plus rigoureux. La race active et entreprenante à laquelle nous appartenons ne souffrira pas que ces tribus molles et paresseuses encombrent la terre dont elle ne sait tirer parti. Ne vous méprenez pas sur mes sentimens. Je suis pour l’abolition universelle de l’esclavage. Bien qu’il en doive sortir de grands maux, le résultat sera avantageux en définitive. Procédons au moins par les moyens les plus sages... n’oublions pas non plus que la condition des maîtres, à la bien considérer, est à peine plus enviable que celle de leurs serviteurs. »

L’homme de bien dont on raconte ici la vie avait une noble qualité, l’horreur des procédés violens, — sans doute parce qu’il ne cessait d’éprouver une mâle confiance dans la sagesse de ses compatriotes. Une autre question, presque aussi grave que celle de l’esclavage, quoique plus transitoire, agitait alors le monde américain. Il était survenu, dans les états du sud et de l’ouest notamment, une crise monétaire. Dans l’Indiana et dans l’Illinois entre autres, l’argent monnayé faisait défaut à tel point que le commerce ne s’opérait plus que par échange, même pour les objets de consommation courante. Les bureaux de poste conservaient les lettres adressées à de riches fermiers, parce que les destinataires n’en pouvaient payer le port qu’en marchandises que les employés refusaient d’accepter. Les dettes des états ne s’élevaient qu’à 25 millions de dollars environ, somme peu considérable; les impôts étaient faibles. Néanmoins cinq ou six états se virent dans f impossibilité de payer les rentes à leurs créanciers. Ceux-ci, Anglais pour la plupart, protestèrent avec énergie, accusant les états de répudier leurs dettes par mauvaise foi. L’accusation était injuste assurément ; enfin il fallait sortir de cette situation. Cette question est souvent traitée dans les lettres que Ticknor adresse à ses correspondans européens, A son avis, il n’y a qu’un moyen de terminer cette mauvaise affaire, c’est que le peuple arrive à se bien convaincre qu’il est de son intérêt de payer au plus tôt, et par conséquent qu’il est de son devoir de s’imposer les sacrifices nécessaires pour obtenir ce résultat. Il compte que cela viendra, sinon tout de suite, au moins à bref délai. « Souvenez-vous, écrit-il à sir Charles Lyell, que nous ne réussissons en quoi que ce soit que par la boîte du scrutin et par le suffrage universel. » Toute la question est de savoir si le peuple sera sage et honnête. Il en est persuadé. « Le peuple est roi dans la Nouvelle-Angleterre, plus vraiment roi qu’il ne l’a été nulle part sur la terre depuis l’époque des sauriens et des ichthyosaures qui composaient sans contredit une pure démocratie. » La seule difficulté est de lui faire comprendre où est son véritable intérêt; à peine l’a-t-il compris, qu’il arrive à la rescousse avec une vigueur dont on n’a nulle idée dans les sociétés européennes où le pouvoir se partage entre des gouvernemens et des masses populaires qui ne connaissent rien. Ticknor se rappelle ce que Metternich lui a dit, que dans une démocratie on souffre d’un mal avant d’y appliquer le remède. C’est exact, on n’y connaît pas la législation préventive; mais au fond le peuple ne supporte pas le déshonneur, et, s’il réussit à se tirer d’embarras dans ces questions secondaires, ne doit-on pas avoir confiance en lui dans les affaires plus graves? Burke a dit avec raison qu’il est toujours injuste de faire le procès à une nation tout entière. Si elle se trompe quelquefois, du moins elle ne commet jamais d’erreurs fatales, et, lorsqu’elle s’est guérie elle-même, elle est comme l’homme malade qui se rétablit d’une grave maladie avec une constitution améliorée par le traitement qu’il a suivi.

Ne nous y méprenons point cependant. Ce républicain sincère, convaincu des bienfaits de la démocratie, reste imbu de l’idée que son pays natal est seul capable d’en profiter. Et pourquoi? C’est qu’il y a aux États-Unis, dans la Nouvelle-Angleterre en particulier, un principe qui sauvegarde tout, l’instruction universelle. L’éducation de tous les enfans est une charge de la communauté des habitans. L’instruction universelle est une mesure de police morale et politique qui protège les riches aussi bien que les pauvres. De là les idées saines et religieuses de lu population, de là son aptitude à gérer les affaires publiques. Il est inutile qu’il y ait des grands hommes pour conduire le gouvernement d’un grand pays. Voyez ce que furent les fondateurs de la constitution des États-Unis; ils avaient peu de talent, peu de savoir, peu d’habileté; on ne rencontre pas dans l’histoire d’assemblée plus honnête, plus pénétrée de son devoir. C’est à son honnêteté qu’est due la meilleure forme de gouvernement qu’il y ait au monde.

Sur ces entrefaites éclatait la révolution de 1848. On s’en souvient, de tous les hommes d’état que Ticknor avait connus en Europe, Guizot était celui qu’il avait préféré. La Vie de Washington par Guizot était à son avis un écrit admirable, plein de sagesse politique; personne n’avait mieux compris la situation de l’Amérique au XVIIIe siècle, personne n’avait si bien rendu justice au noble caractère de Washington. Au surplus, Ticknor poussait à l’extrême la haine des coups d’état et des révolutions brutales. Aussi se montre-t-il sévère à l’égard des insurgés triomphans. La lettre que l’on va lire est adressée au prince de Saxe. Que l’on ne s’en défie point toutefois; elle est en conformité complète avec ce qu’il écrivait dans le même temps à ses amis d’Amérique :

« Vous ne serez point surpris d’apprendre qu’aux États-Unis les gens sages ont compris tout d’abord qu’il ne peut résulter rien de bon des changemens violens survenus en France et dans le midi de l’Europe, parce qu’ils ont vu clairement que les institutions sociales une fois renversées, comme elles l’ont été à Paris en février, mars et avril, ne se rétablissent que sur la base d’un despotisme militaire, en la présence et par l’autorité des baïonnettes. Mais vous serez peut-être étonné d’entendre dire que la grande masse de la population n’a pas eu plus de confiance dans la révolution française que les gens sages eux-mêmes. Les hommes des états du nord ont l’habitude d’un gouvernement vraiment populaire; ils ne voient en France rien de conforme à leur propre expérience, rien qui favorise la fondation d’une république raisonnable, dans laquelle les pouvoirs du peuple seraient limités par de sévères lois organiques, dans laquelle le travail et le capital reposeraient sur les mêmes garanties, où les droits de la minorité seraient protégés par les principes mêmes qui confèrent à la majorité la conduite des affaires. Ils n’ignorent point qu’un peuple qui ne sait ni lire ni écrire, bien plus qui n’a pas assez d’éducation politique pour apprécier les mesures du gouvernement créé par lui, ne peut être un souverain raisonnable et pratique. »

A ce puritain qui nous adressait de si rudes remontrances, n’eût-on pas été en droit de répondre par les paroles de Burke qu’il invoquait lui-même à la défense de son propre pays quelques années plus tôt? Il n’est pas bon de faire le procès à un peuple tout entier. Le peuple de la Nouvelle-Angleterre, auquel il attribue tant de vertus, ne s’était-il pas insurgé, lui aussi, soixante-quinze ans auparavant, contre le pouvoir légitime? Ce républicain prévoyant n’entrevoyait-il pas déjà, que le sol de l’Union américaine serait bientôt le théâtre d’une lutte abominable? Il n’est point fâché, qu’on en convienne, de prendre l’ancien monde en faute; il est un peu jaloux, sans l’avouer, de la supériorité intellectuelle que l’Europe conserve sur l’Amérique. A défaut de poètes, d’artistes, de savans, — ce n’est point sa faute si le Nouveau-Monde n’en produit guère encore, — il prétend que l’on accorde à son pays natal le monopole de la sagesse politique. Pardonnons-lui cette prévention trop exclusive, car il n’invoque du moins d’autres remèdes que l’instruction et l’usage de la liberté, et il ne se retient pas de dire que le pouvoir absolu est un instrument de décadence.

La guerre de Crimée ne lui plaît pas davantage. Il n’éprouve aucune sympathie pour le régime impérial ; il déteste les Turcs, qui n’ont jamais mis le pied quelque part sans que le sol y devînt stérile; il regretterait l’accroissement de l’influence russe en Europe. En fils dévoué, il souhaite que la voix de l’Angleterre reste puissante dans les affaires du monde. Comme Metternich, mais dans un autre sens, il se dégoûte de la politique de l’ancien monde, et, comme Chateaubriand, mais avec moins d’exaltation, il désespère de la société européenne. D’ailleurs la situation s’aggrave aux États-Unis, si bien qu’il n’a bientôt plus le temps de songer qu’aux affaires de son propre pays. Il voit poindre le parti séparatiste aux deux extrémités de l’Union, à Boston de même qu’à la Nouvelle-Orléans. Bien entendu, le vieux fédéraliste réprouve ces projets de sécession, parce qu’il prévoit que, entre deux confédérations, l’une au nord, l’autre au midi, fondées sur des principes contraires, la guerre serait imminente, un traité de paix impossible. Son grand espoir est que les états de l’ouest, dont la richesse et l’influence croissent à vue d’œil, s’interposeront entre les deux adversaires. Les pionniers de la vallée du Mississipi n’ont pas admis l’esclavage ; ils sont avec les états du nord sous ce rapport; ils ne peuvent, d’autre part, consentir à ce qu’un autre drapeau flotte à l’embouchure du fleuve qui leur sert de débouché. L’ouest, le grand ouest, préservera les états de l’Atlantique des folies d’une guerre civile.

Au milieu de ces préoccupations patriotiques, Ticknor poursuivait un long travail qui devait être l’œuvre principale de sa vie. Il avait entrepris d’écrire l’histoire de la littérature espagnole. Ce sujet, qu’il avait traité pendant quinze ans dans son cours à l’université de Cambridge, n’avait cessé de l’occuper depuis son second retour d’Europe. Il eût été difficile de trouver en Amérique, même en Europe, une collection de vieux livres espagnols comparable à celle qu’il avait amassée. Ses amis lui en envoyaient d’Angleterre et d’Allemagne; il s’était procuré des correspondans, pour cette passion innocente, à Hambourg et à Londres aussi bien qu’à Madrid. « C’est inoffensif, disait-il, cela m’amuse et cela profitera plus tard à quelque bibliothèque publique. » Il s’attachait du reste à mettre dans la composition de ce grand ouvrage quelque chose d’américain. Ce n’était pas pour les érudits seulement qu’il écrivait, le nombre en est trop faible au-delà de l’Atlantique; il voulait se mettre à la portée de la masse des lecteurs et surtout donner un tableau de la littérature espagnole qui fût en même temps la peinture des mœurs, du caractère espagnols. Ce livre, objet d’une si longue étude, fut publié en 1851 et accueilli avec faveur dans les deux mondes ; on le traduisit presque aussitôt en français, en allemand, en espagnol. Ticknor put goûter dès lors les charmes de la réputation littéraire.


II.

La création d’une grande bibliothèque publique avait souvent été un grave souci pour cette petite société de littérateurs et de savans que contenait la ville de Boston. La bibliothèque de Harvard Collège et celle de l’Athenæum, toutes deux assez bien garnies, n’étaient fréquentées l’une et l’autre que par un public restreint. A New-York, un legs important de Jacob Astor avait permis d’en fonder une dont on avait beaucoup parlé. On se disait que, faute de livres à offrir aux gens qui veulent s’instruire, Boston perdrait bientôt la suprématie intellectuelle dont elle avait joui dans les temps passés.

Raconter la vie d’un Américain est une occasion naturelle de montrer en quoi les idées ou les institutions de l’Amérique diffèrent de nos idées ou de nos institutions. Personne n’ignore que les bibliothèques publiques de l’Europe sont des lieux d’études sérieuses, presque des musées, où se conservent avec soin des livres précieux par leur ancienneté ou par leur mérite intrinsèque. Ces établissemens, trop mal dotés d’ailleurs pour être en mesure d’acquérir beaucoup de livres nouveaux, ne semblent pas destinés à ceux qui ne voient dans la lecture qu’une distraction. Aux États-Unis, il en est tout autrement. On dirait que la commune ou l’état, après avoir assuré l’éducation primaire de tous les citoyens, se croit encore obligé de leur fournir des sujets de lecture, afin que personne ne soit excusable de perdre l’instruction acquise. Voyons en effet ce qu’est aujourd’hui la bibliothèque de Boston, dont nous dirons tout à l’heure les commencemens. Au bout de vingt-cinq ans, elle possède déjà 300,000 volumes avec un budget annuel de plus de 500,000 francs. Installée dans un bel édifice construit pour cet usage, elle offre au public deux salles, l’une où tout le monde est admis, l’autre réservée à ceux qui veulent travailler en repos. Tout habitant de la ville, par cette seule raison qu’il paie les taxes municipales, a le droit d’emporter à son domicile les volumes qu’il a choisis, de provoquer l’achat des ouvrages qu’il désire et que ne contient pas le catalogue. Ce n’est pas tout. Cette bibliothèque, déjà si riche, a des succursales en divers quartiers de Boston, afin que les habitans n’aient guère à se déplacer pour se procurer les livres dont ils ont envie. Il y a même, paraît-il, en certains faubourgs des bureaux d’échange où un employé se rend à jours et à heures fixes pour recevoir les demandes et livrer les volumes demandés. En un mot, la bibliothèque va au-devant du public. Elle se soucie peu que ses trésors soient égarés ou détériorés par l’usage, pourvu que les lecteurs soient satisfaits. Ajoutons cependant que les livres précieux ou rares qu’il serait difficile ou coûteux de remplacer sont exclus de ces prêts au dehors. En somme, c’est un vaste cabinet de lecture pourvu de ressources considérables, et dont la population ouvrière profite beaucoup. C’était le but essentiel que les fondateurs avaient en vue. On a objecté aux institutions de ce genre que la masse du public n’a de goût en général que pour les lectures frivoles, et qu’il est malséant que cette fâcheuse disposition soit encouragée aux frais du budget de l’état ou de la commune ; mais, en Amérique aussi bien qu’en d’autres pays où l’expérience en a été faite, on a reconnu que le goût s’épure peu à peu, si bien que les bons livres sont seuls réclamés plus tard par ceux même qui n’y prenaient d’abord aucun plaisir.

Ticknor avait compris dès le début que la bibliothèque de Boston devait être créée sur ce principe; une lettre qu’il écrivait en 1851 à son ami Edward Everett, alors sénateur du Massachusetts, en contient l’exposé tout au long. Celui-ci, qui avait aussi voyagé en Europe, s’en serait tenu volontiers aux habitudes européennes. Ticknor insiste; ce qu’il veut, c’est procurer aux jeunes gens sortis de l’école de nouveaux élémens d’instruction qui puissent s’associer au travail manuel quotidien; il pense que la bibliothèque projetée devra non-seulement recevoir les productions de la littérature amusante dans leur primeur, mais encore en avoir assez d’exemplaires pour satisfaire à tous les besoins. Il faut suivre le goût populaire, dit-il, à moins qu’il ne soit dépravé, et faire naître par ce moyen l’appétit des lectures utiles. Alors ce que les lecteurs voudront sera meilleur; en y aidant un peu, sans contrarier les gens, on les amènera à un degré de culture intellectuelle de plus en plus élevé.

Il y avait déjà dans les greniers de l’hôtel de ville de Boston quelques milliers de volumes donnés par diverses personnes. La plupart étaient des documens officiels, peu attrayans pour les petites gens à qui l’on voulait inculquer l’habitude des bonnes lectures. La caisse municipale avait reçu peu d’années auparavant d’un ancien maire de la ville une somme de 1,000 dollars pour la création d’une bibliothèque publique; on en employait le revenu annuel à l’achat de quelques livres. C’était un bien médiocre commencement, lorsqu’un ancien habitant de Boston, devenu banquier à Londres, M. Bates, offrit 50,000 dollars, à la seule condition que la ville construirait un édifice convenable. Ce don magnifique fut accepté avec ses conséquences. Ticknor était l’un des curateurs (trustees) auxquels était confié le soin d’organiser le nouvel établissement. M. Bates annonçait en outre l’intention d’envoyer des livres lorsque le moment serait venu de garnir les tablettes de l’édifice projeté. Il était utile de s’entendra avec lui sur ce sujet; il fallait choisir des correspondans dans les principales villes de l’Europe en vue des achats à faire. Ticknor se résolut à passer l’Atlantique une troisième fois; il s’embarqua le 18 juin 1856.

Il avait alors soixante-cinq ans. C’était un vieillard qui allait repasser par les chemins qu’il avait parcourus une première fois dans l’adolescence, une seconde fois dans l’âge mûr. Il avait trop d’expérience pour éprouver des impressions bien vives, trop de mémoire pour s’intéresser beaucoup au spectacle du monde européen, dont les mœurs lui étaient connues; toutefois il revenait avec des amitiés, une réputation littéraire, une situation sociale, qui devaient lui ouvrir toutes les portes. Par malheur, il négligea cette fois de tenir un journal de voyage. Les lettres qu’il adressait à sa famille, à ses amis Prescott et Everett, permettent seules de savoir ce qu’il a vu dans l’ancien monde, ce qu’il y a appris et ce qu’il en a pensé.

Après un court séjour à Londres, il traverse Bruxelles et vient se fixer à Dresde, comme en 1836, pour y passer quelques semaines. Le prince, dont les études sur le Dante avaient conquis toutes ses sympathies, était devenu roi de Saxe. La plupart des personnages qu’il avait fréquentés vingt ans auparavant étaient morts ou partis pour d’autres pays; mais Dresde était toujours une cité hospitalière, les Allemands accueillaient les étrangers avec la même bonhomie, la même affabilité. Berlin était devenu une plus grande ville, Humboldt était encore là, bien vieilli sans doute (il avait quatre-vingt-sept ans), toujours libéral et néanmoins tout-puissant à la cour de Frédéric-Guillaume IV, comme il l’avait été sous le roi précédent. A Milan, on dirait que Ticknor ne s’arrête que juste assez de temps pour admirer Radetzky, qui, bien que nonagénaire, tient d’une main ferme le gouvernement militaire du royaume lombard-vénitien. L’ancien fédéraliste n’a-t-il donc plus un mot de critique à l’adresse des vieux tories, comme il appelait les hommes d’état de la réaction pendant ses voyages précédens? Enfin il est à Rome, il s’y installe pour l’hiver. Rome est toujours la résidence qu’il préfère, le « salon de l’Europe, » suivant l’expression de Mme de Staël qu’il aime à se rappeler. Ici ses observations sont moins concises. La société, à l’en croire, est moins gaie, et elle étale plus de luxe qu’en 1836. Ce grave voyageur ne dédaigne pas de critiquer l’ampleur des toilettes féminines qui sont, dit-il, un embarras réel dans les salons. Il remarque avec plaisir que l’attitude du clergé est plus grave, qu’on entend raconter moins d’histoires scandaleuses. Jadis les cardinaux se montraient dans les soirées, même dans les bals; il n’était pas rare d’en voir quatre réunis autour d’une table de jeu. Le pape a désapprouvé cette conduite. Le souverain pontife est détesté de son peuple, ce qui est surtout la faute de ses ministres; en revanche, son caractère impose le respect, la pureté de ses mœurs inspire une meilleure tenue à tous les ecclésiastiques. Ticknor résume d’ailleurs son opinion sur la question romaine, ou plutôt sur la politique européenne, avec la verve qu’il apportait autrefois dans ces tableaux :

« Le cardinal Antonelli, à qui j’ai fait visite au Vatican et que l’on rencontre dans tous les salons, m’a frappé. C’est un homme accompli, d’un abord séduisant, sauf qu’il a plus l’air du monde que celui de l’église. Il a toujours été agréable pour moi; il l’est, je pense, pour chacun dans les relations habituelles. Il est à lui seul tout le gouvernement. Le pape s’occupe avec zèle et dévoûment des affaires spirituelles; le cardinal Antonelli fait tout le reste.

« Il serait difficile que le gouvernement romain marchât sans avoir à sa tête un homme vigoureux et capable, tel que le cardinal Antonelli. Les finances sont embarrassées, on ne peut supprimer aucune dépense; les employés ne sont pas toujours payés : les charges augmentent sans cesse, bien qu’on le dissimule autant que possible. Les troupes françaises sont un lourd fardeau; cependant aucune personne raisonnable ne demanderait à les faite partir, car elles sont indispensables au maintien de l’ordre. Le gouvernement est donc dirigé de la façon la plus hardie, comme si tout était calme; autrement, tout s’arrêterait. La question est de savoir combien de temps cela durera. Dans les circonstances ordinaires, ce serait déjà fini; mais il y a tant de pays en Europe en pareille situation, ou dans une situation presque aussi mauvaise, il y règne une décadence morale si étendue, il y a tant besoin de vigueur et de répression militaire que le joug est le sort commun, nécessaire, pour empêcher que tout ne s’écroule dans la même convulsion. Quelle est la condition de l’Espagne et de l’Autriche, toutes deux en faillite? Dans quel état est la France avec ses vastes ressources et son énergie sans emploi, livrée aux spéculations financières les plus extravagantes dont on ait entendu parler depuis les jours de Law? Il me semble en vérité que la question financière est la première à résoudre, et que la solution adoptée remuera l’Europe plus qu’on ne s’y attend. Il n’y a pas de gouvernement qui ne s’endette chaque année, simplement pour maintenir l’ordre. Le crédit se maintient encore; à la longue il fera défaut. Alors une révolution est inévitable; je ne puis imaginer qu’il en résulte quelque chose de bon. »

Cette fois, se dira-t-on, cet observateur, sagace d’habitude, s’est trompé. Ce n’est point en effet par la banqueroute que le régime de 1856 a pris fin. Aussi bien que les états de l’Amérique du Nord, les nations européennes se sont toutes accommodées, plus ou moins, d’une dose de liberté dont notre républicain les jugeait incapables. Le système de compression militaire a disparu peu à peu sans que la révolution prît la place qu’il abandonnait. Les peuples de l’ancien monde se sont montrés dignes de vivre sous des lois constitutionnelles; ils ne sont point, sous ce rapport, aussi inférieurs aux peuples transatlantiques que Ticknor le supposait. Au surplus, en traversant le Piémont au printemps de 1857, il y constate déjà une vitalité, une énergie qui contrastent avec ce qu’il y a vu jadis, avec ce qu’il vient de voir dans le reste de l’Italie. Cette défiance de notre aptitude à supporter un gouvernement libre date de loin chez lui ; on se souvient de ce qu’il en a dit autrefois. Il a bonne opinion du petit royaume de Sardaigne, sans doute parce qu’il y trouve à l’œuvre le comte Cavour, qui a infusé une vie nouvelle à son pays. A son avis, c’est l’homme d’état le plus distingué de l’Italie. Il cause avec agrément et animation ; ses opinions sur toutes choses sont élevées, peut-être mal définies quelquefois, son attitude est naturelle, sans solennité. Il a un œil vigilant, comme lord Melbourne, et une oreille qui ne laisse rien perdre. Les affaires de l’état ne l’empêchent pas de rechercher la compagnie des hommes lettrés. C’est un grave changement, observe Ticknor, dans les habitudes du gouvernement piémontais.

Si notre Américain désespère ailleurs de la politique européenne, c’est sans doute parce qu’il s’aperçoit que ceux qu’il aime et qu’il estime le plus sont obligés de vivre à l’écart des affaires publiques. La société française était en effet bien différente de ce qu’il l’avait laissée aux premiers temps du règne de Louis-Philippe. Il retrouvait, il est vrai, le duc de Broglie, Guizot, Tocqueville, Villemain, puis aussi quelques-uns des personnages du parti légitimiste qui l’avaient accueilli avec bienveillance à ses voyages précédens; mais Paris est bien morne au mois de juin, et la vie de château, même au Val-Richer ou à Gurcy, lui paraît presque triste en l’absence de ces discussions politiques dont il avait jadis apprécié le charme. On se défie toujours un peu d’un vieillard qui fait l’éloge du passé. N’y a-t-il pas cependant quelques traits exacts dans la comparaison qu’il en fait au désavantage de l’époque actuelle?

« Les traditions de la vieille société nui rendaient Paris si agréable sont déjà de l’histoire ancienne. Je l’avais connue en 1817 dans le salon de Mme de Staël mourante, dans ceux de Mme de Chateaubriand et de Mme Benjamin Constant; puis en 1818 et 1819 dans les salons plus brillans de Mme la duchesse de Duras, de Mme de Broglie, de la comtesse de Sainte-Aulaire, sans oublier les samedis des Tuileries, où la duchesse de Duras, en sa qualité de femme du premier gentilhomme de la Chambre, recevait avec une grâce incomparable; enfin, pendant l’hiver de 1837 à 1838, où Mme de Broglie et Mme de Rauzan tenaient la place de leurs mères, où les salons de MM. Thiers, Guizot et Molé ne rappelaient guère les grâces féminines et l’élégance de l’époque précédente. En 1857, tout était changé. C’était une autre atmosphère. Les vieilles traditions étaient oubliées; les vieilles mœurs avaient disparu. Et qu’y avait-il en place? Paris est à l’extérieur la plus magnifique capitale de l’Europe; cette ville devient plus brillante et plus attrayante de jour en jour; mais que sont devenus les salons? que sont devenus la grâce, l’esprit, la conversation qui imprimait à la langue un caractère particulier et l’avait faite ce qu’elle est? »

En arrivant à Londres, il se retrouvait au contraire, malgré les chaleurs de l’été, dans la saison la plus brillante. Il y avait dans le monde parlementaire qu’il fréquentait le plus volontiers quelques hommes politiques d’un rare talent dont le commerce lui était fort agréable : en tête Macaulay, le lion du moment, qui se partageait avec de Tocqueville, alors en Angleterre, la faveur de cette société distinguée, puis sir George Cornewall Lewis, à la fois littérateur et homme d’état, excellent en l’un et l’autre genre. Ce sont de ces gens dont il se plaisait à dire qu’il vaut mieux les écouter que de parler soi-même. Au reste la situation politique était assez calme pour ne troubler en rien le charme des relations mondaines. Les Anglais manifestaient, suivant leur coutume, quelque irritation contre les procédés du gouvernement fédéral : c’était peu de chose. Les plus mal disposés disaient même que, les États-Unis se fortifiant de plus en plus, il était préférable d’entrer en lutte contre eux le plus tôt possible. Au fond, ces dissentimens n’avaient guère d’importance. La révolte de l’Inde, dont on avait reçu les premières nouvelles, n’inquiétait pas davantage parce qu’on n’en soupçonnait pas encore la gravité. En somme, rien n’attristait les réunions de la saison.

Est-ce encore un effet de l’âge? Ticknor ne se plaint que d’une chose : c’est que les repas d’apparat soient trop fréquens, trop longs, trop abondamment servis. « Les déjeuners, écrit-il, sont formidables : ce sont des dîners déguisés ; mais on y a de l’agrément ; le vieux lord Lansdowne m’a dit que c’est ce qu’il préfère dans la société. » Les lunches sont de même, et les dîners commencent à huit heures et demie, se prolongent jusqu’à onze heures. En toutes choses, le luxe a fait des progrès qui ne profitent à personne; on ne peut résister au courant. Ce qu’il préférait au fond, c’étaient les soirées, quoiqu’il se plaignît d’être obligé, en sa qualité d’étranger, de rester longtemps dans chaque maison, sous peine de paraître impoli, et de ne pouvoir en conséquence se montrer dans plusieurs salons le même jour. A Londres ou ailleurs, la société européenne a de singuliers attraits pour un homme riche, inoccupé, pourvu d’une certaine réputation littéraire. Il semble que Ticknor, à son troisième voyage, apprécie les mœurs et la civilisation raffinée de l’ancien monde plus encore que lorsqu’il les avait étudiées pour la première fois au temps de son adolescence. Cependant les affections de famille, de vieilles habitudes, le rappelaient en Amérique. Après quinze mois de pérégrinations, que les chemins de fer et les bateaux à vapeur avaient rendues supportables pour un vieillard, il se retrouvait à Boston au milieu d’une agitation dont, en bon patriote, il avait prévu les complications depuis longtemps.


III.

En parcourant l’Europe, Ticknor avait eu le chagrin, une fois de plus, de constater que le régime politique des États-Unis y était complètement méconnu. Certes, en 1856, les idées libérales sont loin d’être triomphantes sur l’ancien continent. Les libéraux, réduits à un rôle d’opposition, ont cessé d’être des hommes de gouvernement; ce fin observateur s’en est bien vite aperçu. La philanthropie, dit-il, est devenue l’un des articles de leur programme depuis la révolution française; aussi maudissent-ils l’esclavage. Ils admirent les institutions des États-Unis, ils désirent les introduire chez eux plus qu’il n’est raisonnable et praticable de le faire. L’esclavage est la seule chose qui les trouble. Le roman de l’Oncle Tom, avec ses exagérations épiques, en réalité plus nuisibles qu’utiles à la cause des pauvres nègres d’Amérique, a obtenu en Europe un succès prodigieux. On n’y envisage la doctrine de l’abolition que sous les couleurs les plus fausses.

Les partisans des idées aristocratiques, aussi bien que les gouvernemens qu’ils appuient, redoutent la puissance croissante des États-Unis. Ils ne seraient pas fâchés d’une sécession qui briserait le lien fédéral ; ils se réjouiraient d’une catastrophe qui prouverait l’imperfection d’un régime politique dont ils craignent la contagion. Ils se plaisent à mettre en lumière les inconséquences de cette république qui laisse des flibustiers attaquer Cuba ou le Mexique, qui répudie les dettes d’état, qui maintient 3 millions de nègres dans la servitude, en contradiction avec les doctrines du suffrage universel. L’Union américaine est devenue trop grande; elle est un danger pour la liberté des mers. Qu’aurait à regretter l’Europe si la confédération se brisait en trois ou quatre fragmens? Ce seraient autant de nations distinctes avec qui l’on conclurait des traités de commerce en temps de paix, et que l’on opposerait les unes aux autres en temps de guerre. Voilà ce que l’on pense en Angleterre, en France et dans la plupart des cours européennes, sauf une exception : la Russie préfère que les États-Unis restent ce qu’ils sont; elle n’a aucun sujet de discorde avec eux, et elle n’est pas fâchée d’en faire un contre-poids à l’influence des nations occidentales. En résumé, la dissolution de l’Union américaine est un événement que les uns désirent, que les autres verront d’un œil indifférent. Soit à cause de l’esclavage, soit en raison du développement trop rapide qu’elle a acquis, l’Union n’a pas d’amis sur l’ancien continent.

Ticknor, en homme dépourvu de toute passion politique, n’avait aucune défiance contre le président Buchanan. Cependant il pensait que celui-ci ménageait trop les états du sud; il se plaisait à espérer encore que cette grave question de l’esclavage se dénouerait peu à peu, sans effusion de sang, par le seul progrès des idées, Cavour le lui avait dit à Turin : « Je crois que vous parlerez beaucoup de l’émancipation et que vous émanciperez fort peu. » Aussi ne s’inquiète-t-il réellement qu’aux premiers jours de l’année 1861, après l’élection de Lincoln. Autour de lui, tout le monde est insouciant; le gouvernement même reste inerte devant les menaces des états du sud. Enfin, au premier coup de canon tiré contre le fort Sumter, chacun se réveille. La lettre qui va suivre est en elle-même un tableau des mœurs américaines :

« La plaine est en feu ! J’ignorais encore ce que c’est que l’enthousiasme populaire. J’ai vu souvent la foule aux jours de fête, j’ai vu la guerre de 1812 à 1815; ce n’était rien en comparaison de ce qui se passe maintenant. Dans le nord, du moins, il n’y a jamais eu rien de pareil. Certes l’entrain était bien grand en 1775; il n’était pas unanime, intelligent comme il l’est aujourd’hui, sans compter que la population de cette époque était insignifiante par rapport à la population actuelle. Le fait est que le peuple tout entier a compris qu’il s’agit de savoir si l’on tombera ou non dans l’anarchie. Le souverain, — le peuple seul est souverain chez nous, — est entré en fonctions. Partout les affaires sont suspendues. Les citoyens ne s’occupent que des affaires publiques. Tous, hommes, femmes et enfans sont dans la rue avec le pavillon et les couleurs nationales; l’anxiété ne leur permet pas de rester chez eux; les occupations ordinaires sont abandonnées. Il y a partout des meetings, dans les villages de même que dans les grandes villes; on vote des subventions pour soutenir la lutte, pour secourir les familles de ceux qui s’engagent. Chacun accepte la guerre civile, les uns avec empressement comme le seul moyen de trancher une controverse trop prolongée, les autres comme un jugement de Dieu, tous comme un événement inévitable, comme le moindre des maux entre lesquels nous ayons à choisir.

« Ces derniers six mois montrent d’une façon frappante ce que sont nos institutions politiques. Tant que le peuple ne se remuait pas, l’administration, — celle de Lincoln comme celle de Buchanan, — ne pouvait agir avec efficacité. Nous allions à la dérive, maintenant on sent le gouvernail. Si le Maryland ne cède pas, ce sera le champ de bataille où les armées se rencontreront. Si la ville de Baltimore n’ouvre pas ses portes, on la rasera. Du moins telle est l’opinion ici. »

Telle est, au début de cette atroce guerre civile, la première impression d’un vieillard dont la vie déjà longue n’a jamais connu l’exaltation. Ces lignes furibondes ont été écrites par le voyageur raisonnable et modéré qui jugeait l’Europe avec tant de sévérité. C’est le même homme pourtant qui déplorait l’existence des armées permanentes, qui avait horreur des gouvernemens militaires parce que, disait-il, l’histoire de trois mille ans prouve que c’est un obstacle à la civilisation. Cette contradiction s’explique par un seul mot. Ticknor admire par-dessus tout la constitution des États-Unis. Il n’a rien connu, dans ses longs voyages, de comparable à ces institutions républicaines qui ont été créées pour 4 millions de colons groupés sur le littoral de l’Atlantique, qui s’adaptent aujourd’hui aux besoins de 25 millions d’habitans répartis sur la largeur entière du continent. S’il y a quelques mécontens, c’est que les continuateurs de Washington ont altéré la doctrine primitive de l’Union, c’est que les droits particuliers des états ont été sacrifiés aux prérogatives du gouvernement central. Tant de territoires, situés les uns au nord, les autres au midi, les uns sur le littoral, les autres à l’intérieur des terres, ne peuvent être régis par les mêmes lois, parce qu’ils n’éprouvent pas les mêmes besoins, parce qu’ils n’ont pas les mêmes mœurs. Ce vieux fédéraliste regrette que le lien ait été trop resserré; mais c’est tout, et aux publicistes éminens qui, comme de Tocqueville ou Gustave de Beaumont, reprochent aux Américains d’être fanatiques de liberté et prodigues de servitude, il répond que la liberté est la vraie force de ses compatriotes, que la servitude est un legs du passé dont ils sauront tôt ou tard se débarrasser.

Ticknor, qui avait prévu la lutte de loin, avait confiance dans le succès des états du nord. Il avait toujours annoncé que l’esclavage serait une cause d’appauvrissement pour les états du sud. Ce qu’il voyait ou entendait dire était pour le rassurer. Au-delà du Potomac, à part le pain et la viande, la pénurie est extrême, les denrées de consommation ordinaire hors de prix, l’or a disparu. A Boston au contraire, les charges de la guerre civile sont à peine perceptibles. Personne ne se décourage, même au lendemain des plus cruelles défaites. Si le trésor public et les banques ont suspendu les paiemens en espèces, c’est que le gouvernement de Washington est corrompu ou incapable. Le luxe règne partout dans les états du nord. Ticknor n’aime ni Lincoln ni les ministres qui l’entourent. Au surplus, fidèle aux anciennes maximes de sa vie, il pense que si le nord doit triompher à la longue, ce n’est point parce qu’il lui arrivera tout à coup un sauveur providentiel, c’est parce que le bon droit est de son côté, parce que le peuple se montrera vraiment digne de la victoire et soucieux de s’imposer les sacrifices qu’elle exige. N’exagérons rien cependant. Il semble qu’il ait eu parfois des instans de découragement. La guerre se prolongeait sans résultat. Le congrès avait concédé au président un pouvoir en quelque sorte dictatorial. Ticknor se demande si les États-Unis en seraient arrivés à la situation prédite par Macaulay, à ce point où la liberté doit être sacrifiée pour sauver la société. Il se souvient qu’un autre de ses amis, le docteur Bowditch, lui a dit un jour : « Nous vivons dans les meilleurs temps de la république. Les nations progressent, prospèrent, meurent comme les individus; il ne leur est pas plus donné qu’aux citoyens dont elles se composent de jouir d’une éternelle jeunesse. » Il faut en convenir, ce zélé patriote eut alors un moment de défaillance. On peut l’en excuser. La vieillesse était arrivée. Il avait perdu ses meilleurs amis; autour de lui, les rangs s’éclaircissaient.

A la demande de la famille de Prescott, mort en 1859, Ticknor avait entrepris d’écrire la vie de cet ami de sa jeunesse. Devenu presque aveugle de bonne heure, Prescott n’avait pu se livrer aux études historiques qui ont fait sa réputation qu’avec l’aide de sa femme et le concours éclairé de quelques amis. Affable comme le sont le plus souvent les infirmes par reconnaissance des soins qu’ils reçoivent, il avait gagné l’affection de tous ceux qui l’entouraient. Ticknor sut décrire avec charme cette existence peu agitée, un peu longuement peut-être, comme un vieillard qui s’attarde à raconter les souvenirs des années écoulées. A mesure qu’il avançait en âge, le vide se faisait dans sa maison de Boston. Il ne restait plus qu’un petit nombre de ses contemporains avec lesquels il avait vécu, qu’il avait toujours retrouvés avec plaisir au retour de longues excursions. Everett, son ancien compagnon d’études à Gœttingue, mourait à son tour en 1865. « Conservez-vous bien, écrivait-il alors au général Thayer, un autre de ses amis d’enfance, je ne puis me passer de vous tous. » Au surplus, la guerre civile avait mis pour lui un abîme entre le passé et le présent. Les idées politiques qu’il avait soutenues n’avaient plus de partisans. Les États-Unis se transformaient, se développaient dans un autre sens que celui qu’il eût préféré. Ce qui se passait en Europe ne lui convenait pas mieux. Qu’on en juge par cet extrait d’une lettre au roi de Saxe datée du mois de septembre 1867 :

« La situation politique ne devient ni plus calme ni plus rassurante des deux côtés de l’Atlantique. Ici les affaires de l’Europe nous causent beaucoup d’anxiété. Nous ne croyons pas que la guerre entre la France et la Prusse puisse être évitée l’an prochain, nous comprenons à peine qu’elle n’ait pas encore éclaté. La mauvaise humeur des nations n’a pas d’autre façon de se manifester... En considérant combien l’état de choses actuel est incertain, je suis tenté de croire quelquefois que nous vivons à une époque de civilisation décroissante. Il me semble, dans ces momens de tristesse, que nous marchons peu à peu vers la ruine. Toutes les civilisations connues, depuis les Assyriens jusqu’à nos jours, ont péri par la concentration des citoyens dans l’atmosphère malsaine d’immenses cités, par l’accroissement des armées, par la prépondérance de l’esprit militaire, toutes causes qui séparent l’homme du sol qu’il a pour mission de cultiver. De là viennent les révolutions violentes qui ébranlent les idées de droit et de devoir et qui finissent par renverser la société elle-même. Ma consolation est que ces grands changemens ne s’opèrent que par longues périodes, comme les révolutions géologiques. Ma bibliothèque est mon seul refuge... »

Il vécut assez pour assister au début de la grande crise européenne qu’il avait prévue. Le 1er août 1870, il entrait dans sa quatre-vingtième année. Les incidens de la guerre franco-allemande, dont le télégraphe transmettait à toute heure les nouvelles au-delà de l’Atlantique, l’occupaient plus que tout le reste. Hélas! ce n’est point pour la France qu’il faisait des vœux. Il revenait aussi sans cesse, dans la conversation avec ses intimes, sur le sujet favori de ses dernières lettres, sur les inconvéniens engendrés par les grandes armées permanentes et par les gouvernemens militaires. Libéral jusqu’au bout malgré les idées tristes qui l’obsédaient, il convenait que les peuples d’Europe avaient raison d’être mécontens de leurs institutions politiques. Ce fut presque sa dernière pensée. Il s’éteignit le 26 janvier 1871.


H. BLERZY.

  1. Voyez la Revue du 15 avril et du 1er mai.