Les Mémoires d’un veuf/Cheval de retour

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Œuvres complètes - Tome IVVanier (Messein) (p. 189-190).

CHEVAL DE RETOUR



Il faisait noir dans l’escalier,
Plus noir encor sur le palier,
Et pour comble d’infortune
On ne voyait pas la lune.


Mon idée a toujours été d’habiter dans la vraie campagne, dans un village « en plein champ », une maison d’exploitation, une ferme dont je fusse le propriétaire et l’un des travailleurs, l’un des plus humbles, vu ma faiblesse et ma paresse.

Eh bien, j’ai réalisé cet « hoc erat », j’ai connu, pratiqué, apprécié les menues besognes des champs, un jardinage léger, la bonne curiosité, les saines médisances villageoises qui vous font comme une maison de verre et vous forcent à la correction de la vie, tenant toujours en haleine la dignité qui s’allait endormir, — et le sommeil à poings fermés après une journée simple. Cela assez longtemps pour m’en toujours souvenir et le regretter longtemps.

Car les circonstances, qu’il y ait eu de ma faute comme c’est probable ou non comme ça se pourrait, viennent de me rejeter, fort brusquement même, en plein bagne parisien.

Et me voici, sombre citadin qui ai perdu langue, me trouvant tout dépaysé dans un chez-moi jadis et naguère abdiqué, me démenant pour du beurre sur mon pain parmi cette discorde d’intérêts factices et de plaisirs fous, sans illusion courageuse, lourd d’une expérience inutile. Courses et démarches plates et dures comme un trottoir, repas empoisonnés, nuits blanches, voisinages qu’il faut bien subir, tentations méprisées mais fortes sur un vieux cœur qui fut autrefois tout à ça !

La nuit je grimpe mes cent marches à la lueur d’allumettes qui me brûlent le bout des doigts avec de la fatigue plein les muscles, des chansons de la rue plein la tête, pour m’aller coucher et ne pas dormir au bruit jamais fini des fiacres aux stores baissés et des fardiers et des camions et des charrettes chargés de ferrailles, de meubles cassés et de boucs.