Les Mémoires d’un veuf/Corbillard au galop

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Œuvres complètes - Tome IVVanier (Messein) (p. 259-261).

CORBILLARD AU GALOP


J’étais dans le haut de la rue Notre-Dame-de-Lorette, que je descendais la tête basse et fumant un cigare, sans penser à rien, ainsi qu’il m’arrive les trois quarts du temps. Dix heures du matin sonnaient partout. Il faisait un de ces soleils mouillés du dernier été. L’air, tiède et lourd, disposait à l’ennui. Les passants, assez nombreux, allaient d’un pas lourd, tandis que la voix des marchands ambulants montait, lente et grêle, parmi la fumée onctueuse des cheminées et la puanteur molle des ruisseaux, vers le ciel bas.

Un bruit soudain de voiture brûlant le pavé me fît lever les yeux, et j’aperçus un corbillard de dernière classe, un de ces étroits corbillards dits « des pauvres » avec un toit demi cylindrique et un sablier de cuivre incrusté entre quatre étoiles pour tout ornement[1]. Dans ce corbillard, il y avait un cercueil recouvert d’un drap noir, sans broderies, ni croix, ni couronnes, ni rien ; un cercueil avec un drap noir dessus et derrière, personne.

Personne derrière. Autour quatre porteurs au pas de course. Et le corbillard allait au trot, comme un fiacre payé à la course. Ce spectacle si commun d’ailleurs à Paris, et qui ne m’eût pas frappé dans tout autre moment, m’impressionna très fort, énervé sans doute que j’étais par l’atmosphère plus haut spécifiée, ou encore bien par cela même que je ne pensais à rien.

Et d’abord, je me représentais le mort dans sa bière de cent sous, bouche ouverte, poings crispés, crispés ? — entortillé à la diable d’un linceul trop étroit laissant passer les pieds maigres, et les cahots du corbillard le secouant terriblement, ses dents s’entrechoquant, sa tête bat les voliges de çà de là ; ses cheveux gris s’emmêlent sur son front jaune et de sa poitrine s’échappe une manière de gémissement sourd.

— « Qu’est-ce que ce mort sans ami ni parent pour suivre son convoi, sans un prêtre pour souhaiter bon voyage à son âme ? — Un vieux criminel ? — Est-ce que ces gens-là n’ont pas toujours des complices, des maîtresses, des enfants adoptifs, légitimes au besoin ! — Un suicidé, alors ? — Peut-être bien. — Un misérable ? — À coup sûr ; mais de quelle nature ? — Un mendiant, un escroc, un ouvrier, un bohème, un poète ?… » Un poète ! — Et comme les temps où nous vivons le sont pas propices aux personnes qui s’occupent un peu sérieusement de versification, est-ce que tout à coup je ne me vis point, moi, vieilli, dans une bière de cent sous, bouche ouverte, poings crispes, — crispés ? — entortillé à la diable d’un linceul trop étroit laissant passer les pieds maigres, et, les cahots du corbillard me secouant terriblement, mes dents s’entrechoquant, ma tête bat les voliges de çà de là, mes cheveux gris s’emmêlent sur mon front jaune et de ma poitrine s’échappe une manière de gémissement sourd. Et personne derrière le corbillard. Et quelque passant surpris se demande. « Qu’est-ce que ce mort… ? »

Tel vaguait mon esprit, quand machinalement je me retournai pour voir une fois dernière le corbillard, qui était maintenant au milieu de la rue Fontaine, allant toujours son train d’enfer et toujours sans personne derrière. Sur son passage, les femmes et les enfants se signaient au galop aussi.

Les hommes se découvraient…

Je me souviens seulement alors que, soit par suite de mon trouble inaccoutumé, soit par l’incorrigible et naïf mépris de la pauvreté qui m’est particulier, j’avais complètement négligé de saluer ce corbillard qui m’avait suggéré des réflexions si mélancoliques, si pittoresques, et si prophétiques probablement.



  1. Détail qui indique qu’on écrivait ces choses il y a longtemps. Même observation pour quelques autres passages de ces « Mémoires ».