Les Mémoires d’un veuf/Les fleurs artificielles

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LES FLEURS ARTIFICIELLES


Les fleurs vraies sont aux riches : même le bouquet de violettes se vend, et comme il se fane aussitôt acheté, il faut des sous et des sous encore pour en avoir tous les jours dans un verre d’eau.

La rose orgueilleuse, le camélia somptueux, le lis féodal, ne se complaisent que dans les cheveux crespelés des grandes Dames au sein du boudoir que hantent seul d’altiers caprices, sous les chevaux des tyrans et parmi les autels des faux dieux.

Parlez-nous de la rose en jaconat glacé se pavanant ingénument au-dessus du gâteau de Savoie les jours anniversaires, sur une nappe des quartiers suburbains, pour aller le lendemain rejoindre, au tour de tête de vos humbles chapeaux de crêpe, gentilles ouvrières, vieilles demoiselles au cœur froissé, pauvres laides institutrices si grandes et si tristes, les myosotis mauvais teint époussetés chaque jour avec prudence, qui tremblent au vent inclément des villes à travers des courses épouvantables, sur ces cheveux sacrés que lissent vos mains vaillantes, vos frêles mains, devant un morceau fendillé de miroir à soixante-quinze centimes !

Et vivent aussi, parce qu’elles ont l’air en papier peint, les solides, les fidèles, les tristes immortelles, jugées dignes par le deuil universel de fleurir, autour des morts oubliés, la féroce aridité des grilles !