Les Mémoires d’un veuf/Ma fille

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Œuvres complètes - Tome IVVanier (Messein) (p. 225-226).

MA FILLE


Elle a onze ans, le commencement de l’âge ingrat pour les filles, dit-on. Je ne suis plus de cet avis — et j’ai raison.

Longue, mince, avec une tête forte aux cheveux indifférents, mais des yeux !… Ces yeux, ses yeux !

Elle n’est pas belle ni même jolie. Même elle est un peu laide, mais si tendrement !

Elle est instruite, elle coud comme une fée et sait son catéchisme comme un ange. Sa première communion sera bonne, — comme elle !

Quand elle me regarde, c’est dans tout moi cette paix de l’absolution pour un chrétien, ce regard en or du général pour un soldat qui vient d’être bien brave.

Ses yeux sont gris, les prunelles luisent comme les pointes des flèches de ces bons Sauvages canadiens qui parlent encore la langue de Fénelon et de saint Vincent de Paul ; les cils énormes et noirs comme le corbeau palpitent comme la colombe et, dans l’expansion du baiser filial, s’envolent et planent comme l’un et l’autre. Quelle épouse ce sera ! Quelle martyre probable, hélas ! du notaire, et des maîtresses, et des cigares, et de son esprit discret et fier de sacrifice !

Heureusement qu’elle n’a jamais existé et ne naîtra probablement plus !