Les Mémoires d’un veuf/À la campagne

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Œuvres complètes - Tome IVVanier (Messein) (p. 227-228).
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À LA CAMPAGNE


L’humble cabaret d’autrefois est plein de soleil couchant, la chaude lueur allume les vitres, danse sur le carrelage de briques rouges, crible d’étincelles sanglantes les faïences peintes du dressoir de chêne à plaque de cuivre, et vient jusque sur la table où je rêve, les mains au menton, empourprer la bière noire dans la grande chope.

L’hôtesse est toujours celle que j’ai connue, elle a quelques cheveux blancs de plus dans sa fauve tignasse : elle me parle de son mari qui est forgeron et de ses enfants dont l’aîné tirera au sort dans cinq ans. J’ai une certaine difficulté à la comprendre parce qu’elle s’exprime en patois, et quelque peine à lui répondre, — car je rêve.

En rêvant, je jette, à travers la fenêtre basse, les yeux sur la grande route qui mène à la rue d’un village dont on voit les premières habitations. L’une d’elles est un peu plus haute que les autres, et des rayons venus de l’ouest en caressent le toit avec une sollicitude toute particulière.

De loin en loin, passe un cheval traîneur de herse ou tireur de charrue que guide un rustique, sifflant, jurant, selon l’allure de l’attelage, ou bien c’est un chasseur au léger bagage qui regrette les lourds carniers d’il y a six semaines. Paysan et chasseur quelquefois entrent, boivent, paient et sortent après une pipe fumée et quelques nouvelles échangées.

— Moi, je rêve.

Et je me revois dans ce même cabaret, moins vieux d’à peine quelques mois, assis près de cette table où je m’accoude à l’heure qu’il est et y buvant comme aujourd’hui, dans une grande chope, une bière noire que le soleil couchant vient empourprer.

Et je pense à l’Amie, à la Sœur qui, chaque soir à mon retour, doucement me grondait d’être en retard et qu’un matin d’hiver des hommes en vêtements blancs et noirs sont venus chercher en chantant des paroles latines pleines de terreur et d’espérance.

Et l’horrible abattement des malheurs sans oubli pénètre en moi silencieux tandis que la nuit, envahissant le cabaret où je rêve, me chasse vers la maison du bord de la route qui est un peu plus haute que les autres habitations, la joyeuse et douce maison d’autrefois, où vont m’accueillir, rieuses et bruyantes, deux petites filles en robe sombre qui ne se souviennent pas, elles, et qui joueront à la maman, leur récréation favorite, — jusqu’à l’heure du sommeil.