Les Mœurs romaines sous l’empire/02

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II.

LES DÉLATEURS.


L’empire romain est très légitimement sorti de la république. La plupart des institutions que nous croyons l’œuvre des césars sont plus anciennes qu’eux ; mais, en les empruntant au passé, ils ont eu soin de les dénaturer : elles étaient des garanties de liberté, ils en ont fait des instrumens de despotisme[1]. C’est ce qui arrive pour les délateurs. Ce nom sinistre est un de ceux qui caractérisent pour nous la tyrannie impériale. Il y avait pourtant des délateurs sous la république, dans la limite où un pays libre les comporte. — On sait que les Romains ne connaissaient pas cette institution qu’on appelle le ministère public ; ils n’avaient pas de magistrats spéciaux pour rechercher et poursuivre les délits au nom de l’état. Ce soin était remis aux magistrats ordinaires, et à leur défaut tous les citoyens avaient le droit de s’en charger. C’était un droit dont on usait très volontiers à Rome, surtout dans les momens d’agitation. La vie des hommes politiques se passait alors à attaquer et à se défendre. Caton fut quarante-quatre fois accusé et bien plus souvent accusateur. À quatre-vingt-dix ans, on le vit reparaître sur le forum pour dénoncer au peuple Servius Galba, qui avait massacré, au mépris des traités, toute une tribu de Lusitaniens ; mais ce rôle d’accusateur semblait convenir surtout quand on était jeune. Les ambitieux qui se sentaient du talent et voulaient qu’on le sût trouvaient ce moyen commode pour se faire vite connaître : ils choisissaient un des personnages les plus importans et les moins recommandables du parti opposé et le traduisaient devant le peuple. S’ils réussissaient à produire un grand scandale, les yeux de tous étaient désormais fixés sur eux : c’était une manière triomphante d’entrer dans la vie publique ; César et Cælius débutèrent ainsi. Il vint cependant vers cette époque quelque scrupule aux esprits délicats sur cette façon de trouver leur bien dans le mal d’autrui. Le patriotisme s’affaiblissait, les traditions anciennes étaient remplacées par un esprit nouveau, et l’on commençait à mettre au-dessus de toutes les vertus des temps antiques cette qualité charmante qui se composait d’un mélange d’élévation d’âme et de distinction d’esprit, et que les philosophes appelaient l’humanité. Cicéron, qui pourtant avait commencé par attaquer Verrès, déclarait dans ses derniers ouvrages « qu’il lui paraissait inhumain d’employer à la perte des gens un art que la nature avait créé pour les sauver. »

La législation semblait avoir prévu ces scrupules, et elle usait, pour les vaincre, d’un moyen fort efficace. Ceux qui avaient fait condamner quelqu’un recevaient le quart de ses biens ; de là vint, dit-on, qu’on leur donnait le nom de quadruplatores. Comme il était alors interdit aux avocats de se faire payer, il se trouva qu’il était plus lucratif d’accuser que de défendre, et les gens pressés de s’enrichir en firent naturellement un métier ; mais c’était un métier beaucoup plus avantageux qu’honorable, et l’on estimait fort peu ceux qui en tiraient profit. « Je ne veux pas me faire dénonciateur de profession, dit un parasite de Plaute ; il ne me convient pas d’aller sans péril arracher leur bien aux autres ; je n’aime pas ceux qui agissent ainsi. » Il trouve bien plus honnête de suivre l’exemple de son père et de tous ses aïeux, « qui, comme des rats, ont toujours mangé le pain d’autrui. » Horace ne parle pas d’eux avec beaucoup plus de sympathie dans ce passage où il dépeint deux célèbres accusateurs de son temps « dont la voix, dit-il, s’est éraillée à dire du mal ; » il n’y a que le dernier trait qui les relève un peu. « Ils se promènent avec leurs dossiers sous le bras, et causent tous deux des frayeurs terribles aux fripons. »

Les accusateurs de l’empire n’ont guère effrayé que les honnêtes gens. Ne semble-t-il pas qu’on avait le sentiment confus de cette différence, puisqu’on leur donna un nom nouveau ? C’est vers le règne d’Auguste qu’on les trouve appelés pour la première fois des délateurs. Ils étaient alors très occupés. Sans parler de ceux qui poursuivaient les infractions aux anciennes lois, les lois nouvelles leur donnaient beaucoup à faire. Auguste avait pris des mesures rigoureuses contre les gens qui ne voulaient pas se marier. À son instigation, les délateurs s’introduisaient dans les familles pour voir si tout y était en règle, et si ces mariages qu’on avait contractés pour avoir l’air de se soumettre à la volonté de l’empereur étaient bien sérieux. Ce fut un grand tourment pour cette époque que cette inquisition intérieure, et Tacite a raison de dire qu’après avoir souffert du mal on souffrit du remède, utque antehac flagitiis, ita tunc legibus laborabatur ; mais, comme autrefois, c’était encore le délit politique que les délateurs exploitaient avec le plus d’avantage. Ceux qui se sentaient faits pour les premiers rangs avaient dans leurs mains un moyen facile d’y arriver vite ; au lieu de perdre leur temps à poursuivre la foule des avocats cupides ou des célibataires obstinés, ils accusaient devant le sénat les ennemis du prince d’après la loi de majesté.

Cette loi célèbre, qui est coupable d’une partie des crimes de l’empire, datait aussi de la république. Elle punissait de mort quiconque était convaincu d’avoir nui à la grandeur ou à la dignité du peuple romain (quicumque amplitudinem dignitatemque populi romani lœsisse arbitrabatur, is majestatis convictus putabatur). Cette formule vague avait l’avantage, à chaque crise politique, de permettre au parti vainqueur d’atteindre tous ses adversaires. Aussi était-ce l’habitude qu’on la maudissait quand on était vaincu, et qu’on s’en servait dès qu’on était victorieux. Sylla surtout en avait fait beaucoup d’usage, et par une interprétation habile il avait trouvé moyen de l’étendre aux paroles comme aux actions[2]. L’empire en apparence ne changea rien à la loi de majesté ; le texte en resta le même, mais les effets en devinrent tout différens. L’empereur s’était substitué partout au peuple. « César, dit Sénèque, est si profondément entré dans la république qu’on ne peut plus les séparer. » Il en profita pour appliquer à sa sûreté et à sa grandeur propres les lois qui protégeaient la grandeur et la sûreté de la république. On devine les conséquences de cette substitution. Les choses sont d’ordinaire bien moins exigeantes que les personnes : quand l’état était tout le monde, il ne sentait pas aussi souvent le besoin de se défendre et de se venger ; lorsqu’il fut devenu un homme, tout lui fit peur. Ajoutons que cet homme est d’une nature particulière, et que les honneurs qu’on a entassés sur lui l’ont mis au-dessus de l’humanité. Il est revêtu de la puissance tribunitienne, et par conséquent saint et sacré. Il est presque dieu de son vivant, il le sera tout à fait après sa mort : le crime politique se complique donc d’un crime religieux, et l’opposition devient un sacrilège. Devant l’empereur mort ou vivant, il faut être dans une sorte d’adoration perpétuelle ; l’obéissance doit prendre les caractères d’un culte, et, comme dans tous les cultes, la moindre distraction, la moindre erreur est coupable. Il y a eu des gens poursuivis et condamnés pour avoir changé de vêtement devant une image de l’empereur, ou emporté sans le savoir dans un mauvais lieu une monnaie à son effigie. C’étaient les résultats extrêmes de la loi de majesté.

Cette loi, comme on voit, fournissait beaucoup à l’industrie des délateurs. Il s’agissait simplement pour eux de lui faire produire tout ce qu’elle contenait. Il est curieux de chercher à quelle époque et de quelle façon ils y sont arrivés.

I.

Les délateurs, si l’on en croit Tacite, n’ont commencé leurs manœuvres que sous Tibère ; il fixe la date avec soin et donne le nom du personnage auquel il attribue l’invention. « Crispinus fut le premier, dit-il, à pratiquer cette industrie que le malheur des temps et l’effronterie des hommes mirent depuis fort en crédit. Pauvre, obscur, intrigant, il s’adressa d’abord par des voies obliques et à l’aide de mémoires secrets à la cruauté du prince ; bientôt il attaqua les plus grands noms, et, puissant auprès d’un seul, abhorré de tous, il donna un exemple dont les imitateurs, devenus riches et redoutables d’indigens et méprisés qu’ils étaient, firent la perte des autres et à la fin se perdirent eux-mêmes. » L’assertion n’est pas tout à fait exacte ; cette sorte de délation est aussi ancienne que l’empire, et elle existait déjà sous Auguste, comme le prouve la fin de Cornélius Gallus. C’est une histoire qui mérite d’être racontée. Gallus était un riche provincial venu de bonne heure à Rome, vers le temps des guerres civiles, et qui s’était fait un grand renom par l’élégance de sa vie et le charme de son esprit. Il fréquentait la meilleure compagnie ; il protégeait les gens de lettres, et faisait lui-même des vers amoureux un peu maniérés, mais fort agréables. En même temps cet homme de plaisir se trouvait être un homme d’action ; il s’était bravement battu pour Octave. C’est lui qui, après la victoire d’Actium, fut chargé de poursuivre Antoine et qui le réduisit à se tuer. En récompense, il reçut le gouvernement de l’Égypte, et dans ces fonctions difficiles il montra de grandes qualités ; mais les services qu’il rendait ne le sauvèrent pas d’une disgrâce. Il est assez difficile de savoir de quelle faute il s’était rendu coupable ; ce qui est probable, c’est que sa grande fortune l’avait enivré. L’Égypte a de tout temps été un pays d’esclaves ; on y avait l’habitude depuis les pharaons d’adorer le maître, quel qu’il fût. Les Grecs, qui étaient survenus, n’avaient rien changé à ce fonds de servilité ; ils s’étaient contentés de donner à l’adulation un tour plus piquant, ce qui la rendait plus dangereuse pour celui qui en était l’objet. Toutes ces flatteries donnèrent à Gallus le vertige ; il se laissa rapporter à lui-même l’honneur du bien qu’il faisait, crime impardonnable sous une monarchie absolue ; il permit qu’on lui élevât des statues, et qu’on gravât son nom sur les pyramides ; dans le secret et la familiarité, quand il ne se croyait entouré que d’amis, il laissa échapper des mots imprudens. Parmi ceux qui l’écoutaient, il y avait un traître. L’empereur fut averti ; Gallus, rappelé d’Égypte, reçut l’ordre de ne plus paraître au palais ; tout le monde se déchaîna contre lui ; le sénat fit du zèle, poursuivit l’affaire, et condamna le malheureux à l’exil. Gallus, désespéré, se tua. Auguste, qui n’était pas à Rome, affecta de pleurer son ami quand il le sut mort, et sembla se plaindre qu’on eût été trop sévère, ce qui ne l’empêcha pas de remercier avec effusion le sénat, « qui s’était montré si touché de ses injures. » — Voilà la première représentation d’une comédie qui s’est jouée pendant tout l’empire : tous les personnages y sont, tous les incidens s’y trouvent, la trahison de l’ami, le zèle et la lâcheté des juges, la fausse modération du maître. Tibère n’aura rien à imaginer de nouveau, et c’est à Auguste qu’on doit faire honneur de l’invention.

Il est vrai de dire que, sous son règne, ces scènes furent assez rares ; au contraire elles se reproduisent très souvent après lui. Quand on connaît Tibère, il est facile de voir pourquoi la délation devint alors une institution régulière et l’un des principaux moyens de gouverner. Jamais prince n’eut plus que lui le désir de ne pas se compromettre. Il agissait le moins qu’il pouvait par lui-même et n’exerçait son pouvoir qu’en le cachant. Comme il ne voulait pas paraître ouvertement dans les vengeances qu’il exerçait, il avait besoin des délateurs pour atteindre ses ennemis et les traduire devant le sénat : les délateurs étaient donc un rouage nécessaire dans ce gouvernement hypocrite. S’il ne fut pas le premier à les employer, au moins mit-il merveilleusement en relief les services qu’ils peuvent rendre à un prince qui veut disposer de toutes les fortunes et de toutes les vies sans en avoir l’air. C’est ce qui fait que dans notre pensée ils ne se séparent pas de Tibère.

Mais ici les objections s’élèvent de tous côtés. Est-ce Tibère qui s’est servi des délateurs ou les délateurs qui ont égaré et entraîné Tibère ? À qui appartient l’initiative des accusations qui furent alors intentées ? Sur qui doit retomber la responsabilité du sang qui fut répandu ? Toutes ces questions qu’on croyait vidées ont été de nouveau agitées de nos jours, et elles ont reçu des réponses très différentes. Tibère a trouvé de hardis apologistes qui n’hésitent pas à rejeter les crimes qu’on lui attribue sur les instrumens dont il s’est servi ou même sur les malheureux qu’il a frappés. Récemment encore un écrivain très connu du public allemand, M. Adolphe Stahr, a repris cette thèse : dans un livre fort élégant et très habile, il a essayé de réconcilier Tibère avec l’opinion publique[3]. Ce n’était pas une entreprise facile. Voyons quels argumens il emploie pour y réussir. Je ne m’écarte pas de mon sujet en cherchant à savoir ce qu’il faut penser du prince qui s’est le plus servi des délateurs, et qui passait même pour les avoir inventés.

Ceux qui prétendent nous forcer à estimer Tibère commencent par faire un grand éloge de son gouvernement extérieur. Il faut reconnaître que cet éloge est mérité. Tacite lui-même avoue que sous son règne les provinces ont été heureuses, l’empire tranquille et respecté. Il avait cinquante-six ans quand il succéda à Auguste : ce n’est plus l’âge où l’on aime les hasards brillans de la guerre. Les aventures lointaines ne le tentaient pas ; l’empire lui semblait assez étendu : il se contenta de le défendre sans se soucier de l’agrandir. Avec les peuples du dehors, sa politique fut habile et modérée : il se garda bien de les provoquer, il cherchait à les diviser entre eux, et comptait plus pour les affaiblir sur ses intrigues que sur ses légions. Quant aux provinces, Tacite dit qu’il choisissait ordinairement des gouverneurs honnêtes et qu’il avait l’œil ouvert sur eux. Les provinces se sont mieux trouvées de l’empire qu’on ne le suppose ; elles ont traversé sans trop en souffrir non-seulement le règne de Tibère, mais ceux de Caligula et de Néron. Pour son bonheur, l’empire était alors moins centralisé qu’il ne le devint plus tard, et l’indépendance administrative des municipes laissait peu de prise sur eux au gouvernement impérial. Sous les plus mauvais princes comme sous les meilleurs, les décurions continuaient à régler les affaires de la cité, le peuple élisait ses magistrats, les duumvirs rendaient la justice, les associations populaires se réunissaient pour leurs banquets et pour leurs fêtes. Les jours se passaient au milieu de cette agitation paisible, et l’on n’entendait gronder que de loin les orages qui épouvantaient Rome[4].

Certes cette paix profonde de l’empire, cet état florissant des provinces, méritent qu’on les remarque ; mais on a voulu en tirer des conséquences étranges. « Si les Romains, s’est-on dit, sont alors les seuls à se plaindre, il ne faut pas s’occuper de leurs plaintes. Le sort de cinq ou six cent mille personnes peut-il être mis en balance avec celui de tout l’univers ? À tout prendre, c’était un heureux temps que celui où la plus grande partie du monde était heureuse, » et les plus résolus ajoutent que, puisqu’à l’exception d’une ville l’empire était alors si prospère, il faut bien nous décider à rendre notre estime aux princes qui le gouvernaient. C’est l’argument le plus fort de ceux qui prétendent réhabiliter les césars ; il ne me semble pas sans réplique. Même quand on a prouvé que l’empire n’a pas été malheureux sous Caligula et sous Néron, est-on tout à fait en droit d’en conclure que ce bonheur fut leur ouvrage ? Si les conséquences de leurs crimes et de leurs folies n’ont pas pénétré aussi loin qu’on pouvait le craindre, ce n’est pas eux qu’il faut en féliciter, c’est ce régime de liberté municipale qui a épargné au monde les souffrances que Rome supportait. Il suffit qu’ils aient fait tout le mal qu’ils pouvaient faire pour qu’on ait le droit de les détester sans scrupule. Je ne me résigne pas non plus à cette indifférence qu’on voudrait nous donner pour le sort de Rome. Rome n’était pas une ville ordinaire dans l’empire romain, et son importance ne doit pas se mesurer au chiffre de sa population comparé à celui du reste du monde. Longtemps elle avait été l’état tout entier ; si ce pouvoir exorbitant n’existait plus depuis Jules César, elle n’en avait pas moins conservé une situation exceptionnelle. Les autres villes ne vivaient que pour elles, Rome vivait pour le monde entier ; c’est chez elle encore qu’était tout le mouvement politique de l’empire. Cette activité municipale dont je parlais tout à l’heure ne suffisait pas tout à fait aux provinces ; elles savaient qu’elles étaient romaines, et tenaient les yeux fixés sur le Capitole et le Palatin. Les événemens qui s’y passaient ne leur étaient pas indifférens. On connaissait partout les personnages qui y jouaient un rôle ; on était fier de Sénèque, de Corbulon, de Thraséas ; on lisait leurs ouvrages, on admirait leurs vertus ou leurs talens, et leur mort était une insulte et une douleur pour la conscience de tout l’univers. Les secousses qui agitaient Rome pouvaient donc ne pas causer ailleurs de dommage matériel ; elles amenaient partout une sorte de trouble moral. Il ne faut pas oublier non plus que depuis Auguste Rome était le rendez-vous ordinaire de tous les hommes distingués des provinces. Le gouvernement impérial aimait à les y attirer. Ils remplissaient le sénat, ils occupaient les dignités publiques. Ils formaient une noblesse nouvelle qui ne put pas échapper plus que l’autre à la cruauté des empereurs. Du moment que Rome était ainsi devenue, grâce à l’attraction qu’elle exerçait sur les provinces, une sorte de représentation de tout l’empire, il est bien permis d’affirmer que tout l’empire a souffert des souffrances d’une seule ville.

On est loin de s’accorder sur l’administration intérieure de Tibère comme sur son gouvernement extérieur ; mais c’est surtout quand on veut connaître l’homme lui-même et pénétrer dans cette nature étrange et compliquée que les dissentimens éclatent. Il y a cependant des faits certains qu’on est forcé d’accepter de tous les côtés : le commencement de ce règne fut heureux, la fin en fut horrible. Quelle est la cause d’un changement si complet ? Comment s’est faite la transition ? Voilà le débat. L’explication qu’en donne Tacite est fort simple. La nature de Tibère était mauvaise, nous dit-il ; mais tant qu’il eut près de lui des compétiteurs qui pouvaient profiter de ses fautes, tant qu’il redouta ou qu’il respecta quelqu’un, il se fit violence. Quand il fut délivré de Germanicus et de sa famille, de Livie, de Séjan, alors il osa être lui-même et se montrer tel qu’il était. Le véritable Tibère, c’est donc celui des dernières années. À ces mots, M. Stahr se récrie. Tacite est un mauvais psychologue, il connaît mal la nature humaine. Ce n’est pas à 72 ans que l’on commence à être soi-même[5]. Par quel prodige d’habileté parvient-on à se cacher si longtemps ? Par quelle merveille de sottise se laisse-t-on aller à se révéler si tard ? Pour lui, le véritable Tibère est celui des premières années : c’était une belle et noble nature (eine gute und edle Natur) ; les hommes et les circonstances l’ont fait changer.

Réduit à ces termes, le débat est facile à juger. Il suffit de savoir comment Tibère a fini pour dire ce qu’il était. M. Stahr ne nous prouvera pas qu’une belle et noble nature se laisse jamais entraîner à ces horreurs. Quelque influence qu’il ait éprouvée des circonstances et des hommes, les instincts cruels qui se sont révélés chez lui à la fin s’y trouvaient dès le début ; l’histoire de sa jeunesse prouve que de temps en temps ils se faisaient jour. Sans doute on lui fait tort de le confondre avec les princes qui suivirent. Ce n’était pas un fou comme Caligula, un sot comme Claude, un maniaque comme Néron. Sa raison resta ferme au milieu des plus grands excès, mais son cœur fut toujours mauvais. Il avait grandi au milieu des intrigues d’une cour qui ne l’aimait pas, entouré d’ennemis secrets ou publics, dans une situation à la fois élevée et subalterne, flatté par les uns, humilié par les autres, n’ayant d’appui que sa mère et honteux de lui devoir sa grandeur, forcé, pour ne faire d’ombrage à personne, de veiller sur ses paroles, sur ses gestes, sur ses regards, de cacher ses ambitions les plus légitimes et même ses talens. Il en garda pendant toute sa vie une méfiance incurable et un invincible besoin de dissimuler. Quand il arriva au pouvoir, le cœur plein de ressentimens et de rancunes, avec le souvenir de ses humiliations et de ses frayeurs, il continua toujours à s’entourer de précautions misérables, à craindre le grand jour, à n’attaquer jamais aucune difficulté en face, à voir partout des ennemis et à les poursuivre par de basses et d’obscures vengeances. Ni ses qualités ni ses vices ne prirent rien du rang où il était arrivé par hasard et après une si longue attente. Ce fut toujours un parvenu de l’empire qui eut l’air de ne s’y trouver jamais chez lui. Il avait pourtant de bonnes qualités ; mais par une fatalité singulière ses défauts les rendirent inutiles. Tous les contemporains nous disent qu’il était froid et sombre, tristissimus hominum. Sa franchise avait quelque chose de cruel, et sa politesse ressemblait à de la dissimulation. S’il lui prenait fantaisie d’être généreux, ce qui était rare, il donnait de mauvaise grâce et blessait en obligeant. Il avait une façon de mal faire les choses les meilleures. Aussi fut-il détesté même avant qu’il méritât de l’être. On voit bien par les vers satiriques qui furent composés alors, et qui lui firent tant de peine, que, dès les premières années de son règne, on pressentait autour de lui le Tibère des derniers temps.

Je crois donc qu’il était né méchant, mais je reconnais que l’empire acheva de le gâter. « Il fut ébranlé, dit Tacite, par l’enivrement du pouvoir, vi dominationis convulsus. » En général le despotisme est aussi dangereux pour celui qui l’exerce que pour ceux qui le subissent ; mais nulle part il n’a eu sur les sujets et sur le maître de plus fâcheuses influences qu’à Rome. L’autorité des césars, comme on sait, reposait sur un mensonge. On avait conservé les formes de l’ancienne république, et ces formes recouvraient la monarchie la plus absolue. Rien ne semblait changé, et rien n’était resté le même : il y avait des tribuns et des consuls, mais l’empereur avait pris pour lui le pouvoir consulaire et la puissance tribunitienne ; le sénat tremblait aux pieds du prince, et le prince se disait toujours le serviteur du sénat. De là des confusions pleines de dangers ; ni le maître ni les sujets ne connaissaient la limite exacte de leurs droits ; ceux-ci ne savaient pas si ce qui était permis la veille ne serait pas un crime le lendemain ; l’autre, obligé de conserver les apparences de la liberté, craignait toujours qu’on ne finît par les prendre au sérieux. Ils vivaient dans un état de défiance mutuelle et de terreur réciproque. Je ne crois pas qu’il y ait jamais eu d’aussi grand fléau pour le monde que ce despotisme inquiet et incertain. Comme il n’avait pas confiance en lui-même et qu’il s’effrayait de tout, il devenait inévitablement cruel, car il n’y a rien qui rende féroce comme la peur. On peut donc dire de ce gouvernement, pour parler comme Bossuet, qu’il était du tempérament qui fait les mauvais princes, et qu’il est naturel qu’il en ait produit plus qu’aucun autre. Tibère en a ressenti l’influence, il est devenu plus mauvais en vieillissant dans l’habitude et l’exercice de ce pouvoir sans limites ; mais ne croyons pas, comme on l’a dit, que l’empire ait entièrement changé sa nature et l’ait fait ce qu’il est devenu. Il y a chez tous les hommes comme des puissances cachées pour le bien et le mal qui, dans le cours d’une vie commune restent souvent obscures. On a tort de dire que les circonstances extraordinaires les créent, elles ne font que les révéler. Que d’admirables dévouemens, que d’instincts sauvages la révolution française n’a-t-elle pas mis au jour ! Que d’hommes se sont fait alors une célébrité terrible qui ne se seraient pas élevés au-dessus d’une certaine médiocrité de vices, si ce grand ébranlement n’avait fait sortir tout ce qui dormait au fond d’eux-mêmes ! Est-ce une raison de les absoudre ? Doit-on n’attribuer leurs crimes qu’aux événemens ? Je pense au contraire qu’il est légitime de juger leur nature d’après leurs actes, et nous avons le droit de dire qu’en réalité ils étaient méchans, puisqu’ils ont pu le devenir.

Je viens de commenter l’explication que donne Tacite de ce caractère obscur et embrouillé ; c’est, je crois, la véritable. Il faut pourtant avouer que celle de M. Stahr est bien plus piquante. M. Stahr s’est avisé de rendre responsables de la cruauté de Tibère ceux qui en furent les victimes. À force de le mettre dans la nécessité de frapper, ils ont fini par endurcir son cœur. La pitié publique s’est égarée jusqu’ici ; M. Stahr la redresse. Ne plaignons plus Sabinus, Crémutius Cordus ou Agrippine ; plaignons ce pauvre Tibère obligé de faire si souvent violence à sa douceur naturelle et qui devient féroce malgré lui ! On dirait que le héros de M. Stahr lui a communiqué ses défiances ; il voit aussi partout des conjurations et des complots. Par exemple, il découvre autour du prince deux partis dont aucun contemporain ne nous a parlé, celui des Jules et celui des Claudes, et il explique par leurs combats toute l’histoire de ce temps. Il ne veut pas trouver d’innocens parmi ceux qui furent alors punis ; il s’en tient au témoignage des misérables qui les dénoncèrent et des lâches qui les ont condamnés. Tacite a beau dire, les enfans de Germanicus conspiraient. On n’a pas eu tort de forcer Néron à se tuer et d’enfermer Drusus dans une chambre du palais, où il mourut de faim après avoir mangé la laine de ses matelas. Agrippine était l’espoir des mécontens, le centre des intrigues, elle avait la parole trop fière, et le cœur trop haut pour une sujette : Tibère a bien fait de s’en méfier. On s’y est pris sans doute un peu brusquement avec elle, et le centurion qui la menait en prison n’aurait pas dû lui crever un œil en la frappant ; mais puisqu’enfin, désespérée d’avoir perdu ses amis et ses enfans, elle a voulu mourir, on a bien eu raison de la laisser faire. Peu s’en faut que M. Stahr ne pense comme le sénat qu’on doit rendre grâce à l’empereur de n’avoir pas fait étrangler et jeter aux gémonies la petite-fille d’Auguste.

Ce qui est surtout un vrai tour de force, c’est que les partisans de Tibère, après avoir déploré les crimes de ses dernières années, trouvent moyen de les tourner à sa gloire. Ils voudraient nous persuader qu’il n’a fini par détester le genre humain que parce qu’il l’avait d’abord trop aimé. Cette sombre mélancolie dans laquelle il est tombé et dont les résultats furent si terribles, ils y voient la preuve de la délicatesse de son âme. Ne fallait-il pas, nous disent-ils, qu’elle fût bien tendre et bien sensible pour être touchée à ce point des mécomptes qu’elle éprouva ? Que de blessures n’a-t-elle pas reçues ! Comme il faut qu’elle ait souffert, qu’elle ait saigné pour devenir capable d’aussi horribles cruautés ! On énumère ensuite avec complaisance toutes les raisons que pouvait avoir cet ami du genre humain pour finir par détester les hommes, les conjurations qui le menaçaient, les dangers dans lesquels il passait sa vie, les trahisons de ses proches, la solitude où il s’est éteint. Ces peintures peuvent être très pathétiques, je doute pourtant qu’elles parviennent à nous apitoyer sur Tibère. Il ne faut pas oublier que les complots dont on nous parle n’existaient pour la plupart que dans les dénonciations des délateurs, et, quant à ceux qui n’étaient pas tout à fait imaginaires, ne savons-nous pas qu’ils ont été formés et fomentés par les agens provocateurs du prince pour lui donner le droit d’atteindre les gens qu’il voulait frapper ? S’il a vieilli sur son rocher de Caprée parmi ses grammairiens et ses mignons, s’il n’a trouvé autour de lui à ses derniers momens que des visages indifférens ou ennemis, à qui donc devait-il s’en prendre ? Ne s’était-il pas privé lui-même de ces dernières consolations de la famille et de l’amitié ? Quand on sait comment sont morts ses amis et ses parens[6], il est étrange en vérité qu’on prétende nous attendrir sur sa solitude !

En lisant le livre de M. Stahr, en y voyant tous ces efforts tentés, tout cet esprit perdu pour réhabiliter Tibère, on ne peut se défendre d’une surprise profonde. On se demande par où ce personnage, qui nous semble si répugnant, peut s’être attiré tant de sympathies. Est-ce uniquement le plaisir de se séparer de l’opinion générale et de paraître au-dessus de ces lieux-communs de morale vulgaire qui a poussé quelques esprits distingués à le défendre ? Avaient-ils peur de sembler dupes ou naïfs en acceptant le jugement qu’on porte sur lui depuis des siècles ? ou ne faut-il pas plutôt croire que c’est ce mépris hautain qu’il affichait pour les hommes qui a frappé certaines imaginations et qu’on a pris pour de la grandeur ? La plupart des gens sont ainsi faits qu’on ne les domine qu’en les abaissant, et que le dédain qu’on leur témoigne leur cause encore plus d’admiration que de haine. César et Napoléon, qui se sont tant servis des hommes, les méprisaient et ne le cachaient pas : c’est pour beaucoup de personnes une partie de leur grandeur, ce qui n’empêche pas qu’on ne soit plus grand quand on a confiance en eux et qu’on les respecte. Tout ce qu’on peut accorder aux admirateurs de Tibère, c’est qu’à défaut d’estime et d’affection il mérite quelquefois la pitié. Il avait conscience des crimes qu’il commettait, et par momens il en a rougi. Voilà ce qui le distingue des princes qui le suivirent, voilà ce qui peut seul nous disposer pour lui à quelque indulgence. Il restait au fond de cette nature pervertie un certain sens de l’honnête auquel il faisait violence sans le détruire et qui parfois se révoltait. Après avoir méprisé les autres, il s’est rendu au moins cette justice de se mépriser lui-même. C’est de l’inquiétude de son âme et de cette sorte d’accès de remords que venaient ces incertitudes, ces contradictions étranges qu’on remarque dans sa vie, ce besoin d’être trompé et cette haine des flatteries, cette crainte de la liberté et cette horreur des complaisances serviles, ce découragement de toutes choses, cet amour des solitudes inaccessibles, cette frayeur de revoir Rome et le sénat, ce dégoût des autres et de lui, cet ennui profond qui jusqu’à la fin l’a dévoré. Tacite nous dit, après Platon, que, « si l’on ouvrait le cœur des tyrans, on le verrait déchiré de coups et de blessures, ouvrage de la cruauté, de la débauche, de l’injustice, qui font sur l’âme les mêmes plaies que fait sur le corps le fouet d’un bourreau ; » mais Platon et Tacite vont trop loin : il y a des tyrans qui n’ont pas éprouvé ces tourmens, et il est juste de mettre Tibère, qui en a souffert, un peu plus haut que Caligula et Néron, qui ne les ont pas connus.

Ce qui prouve encore plus qu’il avait honte de ses actions, c’est le soin qu’il a pris d’en rejeter l’odieux sur d’autres. Il aurait bien voulu égarer l’opinion publique et faire croire qu’il était étranger aux événemens sanglans qui se passaient à Rome ; il y prenait en apparence le moins de part qu’il pouvait ; c’étaient toujours les délateurs qui poursuivaient ses victimes et le sénat qui les jugeait. Le prince se réservait le beau rôle ; il paraissait souscrire avec le plus grand regret à la sentence prononcée ; il affectait de blâmer la sévérité des juges et adoucissait quelquefois la peine. Quant aux délateurs, il lui est arrivé parfois de les punir pour montrer qu’ils n’agissaient pas toujours sous son inspiration. C’était une comédie ; tout le monde le savait bien alors, et l’on se demande par quel prodige de simplicité les admirateurs de Tibère peuvent aujourd’hui la prendre au sérieux : c’est se montrer bien naïfs pour des gens qui se piquent surtout de n’être pas dupes. Tibère, tel que nous venons de le faire voir, n’était pas un de ces princes qu’on entraîne et qu’on dirige ; rien ne s’est fait sous son règne que par sa volonté ; les délateurs et le sénat, quoiqu’il les ait parfois désavoués, n’ont été que ses instrumens dociles. Le sénat n’était pas libre de ne pas condamner les accusés : ce qui le prouve, c’est que Tibère se fâchait quand il lui arrivait de les absoudre ; il le blâmait d’être sévère, mais il ne lui permettait pas d’être indulgent. S’il a quelquefois puni les délateurs, il les a bien plus souvent récompensés ; il leur prodiguait les éloges et les faveurs, l’argent de leurs victimes et les dignités de l’état : c’étaient, suivant l’expression de Sénèque, ses chiens favoris, qu’il nourrissait de chair humaine. Un jour qu’on parlait de diminuer le prix dont on payait leurs services, il répondit avec une vivacité et une franchise qui ne lui étaient pas ordinaires que la république était perdue, qu’il valait mieux détruire d’un coup toutes les lois que d’ôter les gardiens qui veillaient à ce qu’on les exécute. Certes je ne veux pas diminuer le dégoût que nous causent l’empressement honteux des délateurs et la basse résignation du sénat ; mais plus ces gens étaient serviles, moins on doit les croire capables d’avoir fait autre chose que ce que voulait le maître : un prince si redouté, si obéi, n’avait qu’un mot à dire pour les arrêter. Accoutumés à épier sa volonté, ils se seraient empressés d’être clémens, s’ils lui avaient soupçonné le moindre penchant à la clémence ; ils ont été cruels parce qu’ils le savaient sans pitié. En agissant comme ils ont fait, ils accomplissaient ses ordres formels ou ses désirs secrets, et la responsabilité de tous ces crimes retombe justement sur celui qui les a commandés ou inspirés.

J’ai cru devoir insister longtemps sur le prince qui a fait des délateurs le plus grand usage. Ils ont sans doute continué d’exister après lui, mais ils sont devenus moins nécessaires, et l’on s’est passé plus souvent de leurs services. Les empereurs qui suivirent avaient plus de confiance en leur pouvoir, ils étaient plus assurés de l’obéissance. À chaque crime nouveau qu’ils commettaient, la patience du public les avertissait qu’ils pouvaient aller plus loin encore. Après avoir reçu les félicitations de l’armée, du sénat et des provinces au sujet de la mort de sa mère et des principaux citoyens, Néron disait avec orgueil que ses prédécesseurs n’avaient pas su jusqu’où s’étendait leur pouvoir. Aussi ne croyait-il pas nécessaire de s’embarrasser toujours des formes légales. Quand il voulut se délivrer de Sylla et de Rubellius Plautus, deux grands noms qui l’effrayaient, il ne prit pas la peine de leur chercher des crimes ; il envoya des soldats qui, trouvant Plautus dans son gymnase et Sylla à table, leur coupèrent la tête. Pour ces sortes d’exécutions, on se passe d’accusateurs et de juges ; un centurion suffit. Cependant on se servait encore quelquefois des délateurs pour ne pas paraître abuser de la violence ; quand il s’agissait de personnages respectés comme Soranus ou Thraséas, on leur faisait l’honneur de les faire mourir dans les formes. Ils étaient publiquement accusés et admis à se défendre, quoiqu’ils fussent condamnés d’avance. Il y eut donc encore sous Caligula, sous Claude, sous Néron, des délateurs qui arrivèrent à la fortune et à la renommée, il y en eut surtout sous Domitien, et il semble qu’ils aient eu alors comme un retour de crédit et d’importance. Ce prince était aussi une sorte de tyran pédantesque et chicanier ; il lisait assidûment les mémoires de Tibère[7], et cherchait à lui ressembler ; comme lui, il accablait de caresses les gens qu’il allait faire mourir ; comme lui, il affectait d’avoir des scrupules de légalité. Il connaissait les lois et les faisait rigoureusement exécuter ; il voulait passer pour un prince sévère, au point qu’il rechercha la gloire de faire enterrer vives quelques vestales. Son règne fut un beau temps pour les délateurs ; heureusement ce fut le dernier. Après avoir fait pendant près d’un siècle le tourment de Rome, ils disparurent sous les Antonins.

II

Le grand nombre des délateurs surprend encore plus que la longue durée de leur importance. Quelque mauvaise opinion qu’on ait de l’époque impériale, on se demande comment tant de gens distingués par leur naissance ou leurs talens purent se précipiter sans scrupule vers ce métier honteux. Chaque fois qu’un personnage important encourt la disgrâce de l’empereur, les accusateurs se jettent sur lui de tous les côtés ; ils se disputent le droit de le poursuivre, ils se partagent sa vie, chacun d’eux imagine un crime particulier pour se donner quelque chose à faire. C’est ainsi que Scribonius Libo, une des premières victimes de Tibère, était attaqué par quatre délateurs à la fois, tandis que, malgré toutes ses supplications, il lui fut impossible de trouver un seul défenseur.

Je ne doute pas qu’on ne doive chercher la principale raison de cette foule de délateurs dans la façon dont on élevait alors la jeunesse. Quoique l’état politique et social de Rome fût changé, l’éducation était restée à peu près la même. C’est une inconséquence qui n’est pas rare. Comme on aime en général les souvenirs de son enfance et qu’on est tenté de croire que tout était alors pour le mieux, il arrive qu’un ancien système d’éducation, protégé par ce respect et cette piété, survit souvent au régime pour lequel il était fait. Sous la république, quand l’éloquence menait à tout, le principal exercice de la jeunesse était d’apprendre à bien parler ; on continua d’enseigner à parler sous l’empire, quoique l’importance de la parole eût bien diminué. Les professeurs d’éloquence n’ont jamais été plus nombreux à Rome que du temps d’Auguste, qui fit taire l’éloquence politique, et nous avons la preuve que les élèves leur arrivaient de toutes les parties du monde. Tous les ans, il sortait de ces écoles une foule de jeunes gens pleins de confiance en eux-mêmes, enivrés des éloges de leurs maîtres et des applaudissemens de leurs condisciples, rêvant les hautes destinées de ces orateurs de la république dont on leur avait fait admirer les discours. Que de déceptions les attendaient ! Ils trouvaient d’abord le forum muet. Il leur fallait s’enfermer dans une salle d’audience, paraître devant des juges ennuyés et pressés qui fixaient d’avance le temps que devait durer le discours, et, au lieu de s’occuper du sort de l’état, se contenter, comme on disait, de discuter des questions de gouttières ou de murs mitoyens. Quel mécompte pour des gens dont l’imagination était pleine du souvenir des Catilinaires ! Encore cette occupation n’était-elle point sans péril, si l’on y réussissait. Toute espèce de supériorité inquiétait l’empereur. Caligula voulut faire mourir Sénèque parce qu’il avait bien parlé devant lui. Heureusement une de ses maîtresses, qui avait sans doute quelque raison de protéger le jeune philosophe, lui persuada qu’il était très malade et qu’il ne valait pas la peine de le tuer. Il n’était permis alors que d’être médiocre ; on regardait le talent comme un crime aussi irrémissible que la vertu, et le seul moyen de se le faire pardonner, c’était de le mettre au service du prince. On se faisait délateur, et l’on accusait les autres pour n’être pas soi-même accusé.

D’ordinaire cette résolution coûtait peu à prendre, et les jeunes gens s’y résignaient vite ; c’était encore l’effet de leur éducation. On ne s’occupait pas chez les rhéteurs d’enseigner la morale et de fortifier les caractères ; il n’était question que de bien parler. L’élève apprenait à défendre les coupables aussi bien qu’à sauver les innocens ; toutes les matières étaient indistinctement traitées, et comme on n’attachait de prix qu’à la difficulté vaincue, plus la cause était mauvaise, plus on trouvait glorieux d’y réussir. Les élèves quittaient leurs maîtres avec une certaine aptitude à parler sur tous les sujets et une tendance secrète à préférer les plus scabreux, qui faisaient bien plus briller leur talent. Il est probable aussi qu’alors comme aujourd’hui les bruits du dehors pénétraient souvent dans l’école, et qu’après avoir suffisamment étudié Cicéron on s’occupait un peu des orateurs contemporains. Or les orateurs en renom de cette époque, c’étaient les délateurs. Eux seuls avaient la parole ; l’accusé ne prenait guère plus la peine de se défendre. C’était donc l’éloquence des délateurs qui transportait toute cette jeunesse éprise de beau langage ; elle lisait avec passion leurs discours, elle en retenait et en répétait les plus beaux passages, elle en admirait les traits hardis et les insinuations adroites. Les maîtres, quand ils sortaient de l’époque classique et daignaient s’occuper du présent, choisissaient chez eux leurs exemples. Quintilien lui-même, si sage, si réservé, cède quelquefois à cet usage général, et il lui arrive de proposer à ses élèves d’étranges modèles. Un des orateurs qu’il admire le plus, Julius Africanus, avait été envoyé par la Gaule pour complimenter Néron sur la mort de sa mère ; naturellement il acceptait le récit officiel qui racontait qu’Agrippine, convaincue d’avoir eu de mauvais desseins sur son fils, s’était tuée, et que Néron ne pouvait pas s’en consoler. « César, lui disait-il, votre province de Gaule vous prie de supporter votre bonheur avec courage. » Quintilien est ravi de cette phrase ; il fait ressortir tout ce qu’elle a de piquant et d’imprévu : supporter son bonheur avec courage ! cela ne s’attend pas du tout, comme dit Philaminte. Sénèque n’était pas moins spirituel dans la lettre que, sous le nom de Néron, il écrivit au sénat à la même occasion. « Je ne crois pas encore que je suis sauvé, lui faisait-il dire, et je n’ose pas m’en réjouir, salvum me esse adhuc nec credo, nec gaudeo. » Cette phrase élégante, si bien balancée, est assurément une des plus mauvaises actions de Sénèque, et l’on ne peut comprendre comment il avait alors l’esprit assez libre pour l’écrire. Quintilien n’y voit qu’une figure de rhétorique, et il la cite avec beaucoup de complaisance à ses élèves, sans se douter du péril auquel les exposaient ces singulières admirations : il était donc possible que cette éducation fît des avocats habiles, assurément elle ne faisait pas d’honnêtes gens.

Ainsi, en apprenant aux élèves à goûter les finesses du langage sans se préoccuper du sujet auquel elles étaient appliquées, en les familiarisant dans les écoles avec l’éloquence des délateurs, on les disposait à imiter plus tard leur conduite. D’autres raisons plus graves achevaient de les décider : c’était d’abord le danger qu’on pouvait courir en s’y refusant ; le père d’Agricola fut tué pour n’avoir pas obéi à l’ordre que lui donnait Caligula d’accuser Silanus. C’étaient ensuite les avantages qu’on trouvait en s’y résignant. La loi voulait qu’on donnât au délateur le quart des biens du condamné ; mais on dépassait souvent cette somme quand la victime était d’importance : après la condamnation de Thraséas et de Soranus, les principaux accusateurs reçurent chacun 5 millions de sesterces (1 million de francs) ; c’est par ce moyen qu’on arrivait bien vite à des fortunes scandaleuses. Éprius Marcellus et Vibius Crispus gagnèrent à ce métier 300 millions de sesterces (60 millions de francs). On ne se contentait pas de payer leurs services avec de l’argent, on leur prodiguait par surcroît toutes les dignités de l’état. Après chaque procès retentissant, il y avait une distribution de prétures et d’édilités. Ces vénérables fonctions républicaines servaient de prix à des complaisances honteuses. Rien, selon Tacite, n’indignait plus les honnêtes gens que de voir les délateurs « étaler les sacerdoces et les consulats comme des dépouilles prises sur l’ennemi. » À la fin du règne de Tibère, on ne devenait plus consul qu’à la condition d’avoir perdu quelque ennemi de césar. C’était encore sous Domitien la route la plus courte pour arriver aux dignités publiques. « J’ai mieux aimé, dit Pline, prendre le plus long ; » mais d’ordinaire tous ces jeunes gens étaient pressés d’arriver, et ils préféraient les raccourcis.

Voilà comment, vers l’époque de Tibère, de tous les rangs de cette société corrompue on vit sortir des délateurs. « Ce fut partout, dit Sénèque, comme une rage d’accuser qui épuisa Rome bien plus qu’une guerre civile. » Tous ceux qui avaient souffert de quelque mécompte ou de quelque injure, tous ceux qui luttaient contre une position précaire ou un passé fâcheux, tous ceux qui ne trouvaient pas que la société leur eût fait une assez belle place, les inquiets, les ambitieux, les mécontens, s’empressaient de saisir cette occasion de se refaire ou de se venger. Quelle arme puissante entre les mains de l’envie et de la rancune ! Quel moyen unique de sortir à son avantage de toutes les situations compromises ! Un affranchi a ruiné son maître en son absence ; il l’accusera pour se dispenser de rendre ses comptes. Un misérable est convaincu par un proconsul de manœuvres coupables au fond d’une province, on le ramène enchaîné à Rome ; il y revient la tête haute ; il a sa vengeance prête, il accusera le proconsul. Un jeune provincial venu de chez lui sans argent, la tête gonflée de projets de fortune se désespère de trouver les places prises et les rangs pressés : pourquoi perdrait-il ses forces à lutter contre la misère ? Il lui suffit d’accuser quelque grand personnage ; le voilà célèbre en un jour. Rien n’est plus riche en contrastes que ce groupe de délateurs que nous dépeint Tacite ; tous les rangs, toutes les conditions sociales, y sont représentés. À côté de cette foule de petites gens, esclaves, affranchis, soldats, maîtres d’école, on trouve quelques noms de vieille noblesse, un Dolabella, un Scaurus et même un Caton ! Il y a les délateurs timides, honteux d’eux-mêmes, Silius Italicus, par exemple, qui dans sa jeunesse, par frayeur peut-être, avait accusé quelqu’un, et qui pendant le reste de sa vie essaya de faire oublier cette faute. Il y a au contraire les délateurs hardis, cyniques, qui se plaisent à braver l’opinion, qui font rougir les honnêtes gens et en sont fiers, qui se vantent de leurs hauts faits et en réclament la gloire. Quelqu’un parlait un jour devant Métius Carus du malheureux Sénécion, et profitait de l’occasion pour distribuer encore quelques outrages à sa mémoire ; Carus, qui l’avait fait condamner, lui dit : « Ne touchez pas à mes morts ! » Il y a les délateurs de basse condition qui ont commencé par exercer les emplois les plus vils, et qui, arrivés à la richesse et à la puissance, gardent toujours quelque trace de leur origine, comme ce Vatinius que Tacite appelle une des monstruosités de la cour de Néron. C’était un ancien cordonnier ; il devait sa fortune aux bouffonneries de son esprit et aux difformités de son corps. Introduit dans les maisons des grands pour servir de risée, il se poussa chez le prince par la calomnie, et finit par faire pleurer ceux qu’il avait fait rire. Il y a enfin les délateurs élégans, qui se piquent de distinction et de belles manières et demandent la mort des gens avec grâce. Un jour, il en parut un devant le sénat, mis à la dernière mode et le sourire sur les lèvres : il venait accuser son père !

Dans ce monde confus, quelques figures ressortent. Il y avait notamment parmi les délateurs de Tibère le plus grand orateur de Rome en ce moment ; c’était un de nos compatriotes, Domitius Afer, né dans la colonie de Nîmes. Il faisait partie de ce groupe de beaux parleurs, d’avocats habiles, les Montanus, les Julius Africanus, que la Gaule envoyait à Rome vers la fin du règne d’Auguste en même temps que les Sénèque et les Porcius Latro y venaient de l’Espagne. Ses débuts furent pénibles ; il resta longtemps pauvre et inconnu, quoiqu’il ne fut pas scrupuleux sur les moyens de faire fortune et qu’il prît beaucoup de peine pour arriver. Il était pourtant préteur à quarante ans, mais il avait la conscience que sa réputation ne répondait pas à son talent ; il lui fallait un coup d’éclat qui attirât sur lui l’attention publique. Comme il n’avait rien à ménager, il se fit délateur, et comme il voulait frapper fort pour son début, il prit soin de bien choisir sa victime. Il connaissait la haine que portait Tibère à tous ceux qui s’étaient attachés à la famille de Germanicus ; pour le servir à souhait, il accusa Claudia Pulchra, la parente et l’amie la plus chère d’Agrippine. Il lui reprochait une vie déréglée, un commerce adultère avec Furnius, des maléfices et des enchantemens contre le prince. L’affaire fit grand bruit. Tout le monde comprenait qu’en attaquant Claudia on voulait frapper son amie, et que c’était la querelle d’Agrippine et de Tibère qui s’engageait ; la ville entière était attentive au débat. Afer, qui savait qu’il jouait d’un seul coup sa réputation et sa fortune se surpassa ; jamais il n’avait parlé avec tant d’éloquence ; « ce fut, dit Tacite, comme une révélation de son génie. » Tibère, qui n’était pas complimenteur, daigna faire son éloge, et il ne fut plus question que de lui dans Rome. Il arriva donc tout d’un coup à la richesse et à la gloire ; il est vrai que quelques années plus tard il faillit payer cher ce triomphe. Caligula ne pouvait pas aimer un homme qui s’était montré avec tant d’éclat l’ennemi de sa mère. Afer, qui le sentait bien, essaya de le désarmer par ses flatteries ; mais les flatteries ne réussissaient pas toujours avec ce tyran fantasque, et il lui arrivait de prendre pour des insultes les complimens qu’on lui faisait. Afer lui avait élevé une statue avec une inscription qui rappelait qu’à vingt-sept ans il était consul pour la seconde fois. Caligula prit fort mal cet éloge ; il affecta d’y voir une allusion désobligeante à sa jeunesse et un souvenir de la loi qui défendait d’être consul à cet âge. Pour se venger, il arriva au sénat avec un beau discours qu’il avait longuement préparé, car il se piquait de bien parler, et il s’était mis en frais pour lutter contre le plus grand orateur de ce temps. Afer était perdu s’il avait songé à se défendre : il s’en garda bien. Prosterné aux pieds du prince, comme s’il avait été foudroyé par son éloquence, il déclara qu’il redoutait bien moins sa puissance que son talent ; puis il reprit en détail le discours qu’il venait d’entendre, en le commentant pour en faire ressortir les beautés. Caligula, ravi d’être si bien apprécié par un si excellent juge, lui rendit son amitié. Dans la suite, Afer, en homme d’esprit qu’il était, comprit bien qu’il devait faire oublier ses débuts et qu’il ne pouvait affermir sa brillante situation que par des moyens opposés à ceux qui l’avaient faite. Après avoir accusé les honnêtes gens, il employa plus d’une fois son talent à les défendre. Le plaidoyer qu’il prononça pour Domitilla était surtout resté célèbre. C’était la femme d’un condamné politique qui, dans un temps où la loi défendait de pleurer ses proches, avait osé ensevelir son mari. Elle était accusée par ses fils, et, à ce qu’il semble, son frère et ses amis avaient pris parti contre elle. Afer, qui plaida sa cause devant le prince, ne la défendit pas comme aurait fait Caton ; il se garda bien d’être véhément et indigné, il ne réclama pas avec énergie au nom des droits de l’humanité ; il chercha plutôt à attendrir les juges. Quintilien a cité avec éloge le passage de cette défense où, s’adressant aux accusateurs de Domitilla, il leur disait : « La malheureuse ignore dans son trouble ce qui est permis à une femme, ce qui est ordonné à une épouse. Je suppose qu’au milieu de ses inquiétudes elle vous rencontre et vous interroge : vous, son frère, vous, ses amis, quel conseil lui donnerez-vous ? » Ce fragment nous montre, à ce qu’il me semble, qu’Afer était encore plus un avocat habile qu’un grand orateur. Son talent reflétait son caractère, et on admirait dans ses discours la même adresse que dans sa conduite. C’est ainsi qu’en se mettant en règle avec tous les partis, en donnant des gages à l’empereur par ses délations, en apaisant à propos les honnêtes gens par quelques velléités d’indépendance, il sut éviter les dangers auxquels exposaient alors la célébrité et la fortune. Il traversa sans encombre la période la plus périlleuse de l’empire, et après avoir conquis sa réputation à la cour de Tibère, il mourut de vieillesse sous Néron[8].

Afer était un classique. Avec son débit lent et grave, ses phrases harmonieuses, dans lesquelles il avait soin de glisser de temps en temps quelques mots qui rompaient la mesure pour dissimuler son artifice, il rappelait Pollion ou Messala, les meilleurs élèves de Cicéron. Il y avait alors une autre école, plus vivante parce qu’elle était plus jeune et qui répondait mieux au caractère du temps. Elle affectait de s’éloigner des traditions de l’éloquence ancienne : cette ampleur du développement qui avait ravi d’admiration les contemporains de Cicéron lui déplaisait ; elle remplaçait les larges périodes par des phrases courtes et hachées, l’éclat tempéré des couleurs par les tons hardis et crus ; au lieu d’une allure régulière et calme, elle avait dans sa marche quelque chose de heurté et de violent. Renverser toutes les limites des genres, introduire à tout propos la poésie dans la prose, abuser du pathétique, pousser l’énergie jusqu’à ses derniers excès, ne laisser jamais aucun repos à l’esprit, l’éblouir et l’exciter sans cesse par l’imprévu des pensées et les lueurs du style, tels étaient les principaux caractères de cette éloquence nouvelle. Elle était née, vers la fin du règne d’Auguste, d’une sorte de réaction des esprits comprimés et mécontens. Cultivée d’abord par d’anciens républicains, Cassius Sévère et Labiénus, gens fougueux qui dès le premier jour l’avaient portée à l’extrême, elle avait jeté un éclat étrange au milieu du calme apparent de l’empire. C’était celle aussi qui convenait le mieux aux délateurs. On a peine à se les figurer demandant la tête des honnêtes gens avec des phrases de Cicéron. Au contraire cette façon de parler plus brusque et plus déréglée, cette énergie de pensées, ces violences de style, semblent faites pour eux : aussi voit-on qu’ils se rattachent généralement à la nouvelle école. Fulcinius Trio, l’un des premiers délateurs, en faisait partie, et Tibère, qui comme Afer était un classique, se crut obligé de lui bien recommander « de prendre garde aux écarts d’une éloquence trop emportée. » Il en était de même de Régulus. Un jour qu’il causait avec Pline et qu’il le raillait de ses précautions oratoires, de ses longs développemens, de toutes ces lenteurs renouvelées de Cicéron : « Moi, lui disait-il, je saute sur la cause et je la serre à la gorge. » C’est bien ainsi qu’on se le figure, et voilà la façon d’attaquer qui convient aux délateurs ! Toute cette éloquence de lucre et de sang, lucrosa et sanguinans eloquentia, est perdue, et je crois que cette perte mérite quelques regrets. Ces malhonnêtes gens avaient beaucoup de talent ; ce n’étaient pas seulement d’habiles parleurs exercés dès leur jeunesse et qui connaissaient tous les secrets de leur art, une passion véritable devait animer souvent leurs discours. Ils n’accusaient pas uniquement pour s’enrichir ; ils avaient aussi de terribles rancunes à satisfaire. Tous ces gens vertueux, tous ces grands personnages dont ils se savaient détestés étaient pour eux des ennemis personnels ; en les poursuivant, ils servaient leur haine particulière en même temps que celle du prince, et il me semble que ce sentiment du mépris public dont ils étaient accablés, que cette colère contre une société avec laquelle ils s’étaient mis ouvertement en révolte, que ce désir de se venger par avance de l’indignation qu’ils allaient soulever, devaient donner parfois une sorte de vigueur farouche à leur parole.

Ce Régulus (dont j’ai dit un mot) nous est bien connu par la correspondance de Pline. Il fut l’un des délateurs célèbres de l’époque de Néron et de Domitien, comme Afer de celle de Tibère. Sa naissance était illustre ; mais son père, après s’être ruiné, avait été proscrit, et il ne laissa guère à ses enfans qu’un grand nom, ce qui n’était alors qu’un héritage dangereux. Le fils était très décidé à ne pas rester pauvre. Au grand scandale des grands seigneurs ses confrères, il se fit délateur, et pour imposer silence aux méchans bruits il ne trouva rien de mieux que de faire peur à tous ceux qui pouvaient être tentés de le blâmer. On avait conservé de sa jeunesse des souvenirs effrayans. Il passait pour avoir conseillé à Néron de ne pas se fatiguer à tuer les gens l’un après l’autre quand il pouvait d’un mot anéantir tout le sénat. On racontait qu’après la mort de Galba il avait payé les assassins de Pison, qu’il détestait, qu’il s’était fait apporter sa tête, et qu’il l’avait mordue. Ce qui faisait sa force, c’était son indomptable volonté. Il voulut être orateur ; la nature ne l’avait pas préparé à le devenir : elle lui avait donné une constitution débile, une voix faible, une parole embarrassée, point d’invention, point de mémoire. On disait de lui, en retournant la définition célèbre de Caton, qu’il était un malhonnête homme qui ne savait pas parler. Cependant il travailla avec tant d’opiniâtreté à vaincre ces défauts que beaucoup de gens finirent par le trouver éloquent. Il voulut être riche, et comme il ne doutait de rien, il avait fixé d’avance le chiffre de sa fortune. C’étaient 60 millions de sesterces (12 millions de francs) qu’il lui fallait. La somme était forte, mais il avait plus d’une ressource pour se la procurer. À son métier de délateur il en joignait un autre dans lequel il était passé maître : il captait les testamens. Cette occupation lucrative était alors celle de beaucoup de gens. Depuis qu’on se mariait le moins possible pour éviter les embarras de la famille, ces grandes fortunes de célibataires qui restaient aux plus habiles tentaient beaucoup d’ambitieux. De tous ces coureurs d’héritages, Régulus était un des plus intrépides et des plus adroits. Il osait tout et ne se rebutait de rien. Pline raconte à ce sujet quelques anecdotes piquantes. La veuve de ce Pison que Régulus avait poursuivi jusqu’après sa mort était très malade ; il a l’audace d’aller la trouver, il s’assied près de son lit, il lui dit qu’il a fait des sacrifices et consulté un devin sur sa santé, que les réponses sont favorables et qu’elle est sûre de guérir. La pauvre femme, flattée dans ses dernières espérances, s’empresse de léguer à un ami aussi tendre une partie de ses biens. Velléius Blésus, à son lit de mort, veut faire un nouveau testament. Régulus, qui compte n’y être pas oublié, court trouver les médecins, et les supplie d’allonger de quelques heures la vie du malheureux. Le testament signé, il change de langage. « Pourquoi, leur dit-il, le faites-vous souffrir si longtemps ? laissez-le donc tranquillement mourir, puisque vous ne pouvez pas le faire vivre. » Un homme si habile et si peu scrupuleux ne pouvait pas manquer de faire vite fortune. Quand il eut atteint le chiffre qu’il avait fixé d’avance, il commença de trouver qu’il avait été trop modeste et qu’il ne pouvait pas se contenter de si peu. Il comptait bien ne pas s’arrêter là, et il disait à Pline qu’un jour qu’il sacrifiait, les dieux lui avaient révélé par certains indices qu’il arriverait à doubler la somme. Sa dernière ambition était la plus extraordinaire. Quoiqu’il n’eût rien fait pour mériter le respect, il voulait être honoré ; il y parvint en effrayant de son crédit ceux qu’il n’éblouissait pas de sa fortune. Il était aussi vaniteux que cupide. Quand il perdit son fils, il ne se contenta pas de remplir Rome des éclats d’une douleur qu’on trouvait trop bruyante pour être sincère ; il voulut faire aussi pleurer à l’Italie et aux provinces la perte qu’il avait faite. Il composa son éloge, l’éloge d’un enfant, et il obtint que dans chaque ville son discours serait lu au peuple par celui des décurions qui aurait la plus belle voix. On riait de sa vanité, mais on s’empressait de la satisfaire. Tout le monde le connaissait et le détestait ; on se rappelait les crimes qu’il avait commis, on savait bien que c’était un homme avide, cruel, superstitieux, fantasque, insolent dans la prospérité, lâche dans le péril, en un mot « le plus méchant des bipèdes, » comme on l’avait appelé, — et cependant tous les matins ses antichambres étaient pleines. Pline s’indignait qu’on l’allât visiter par les plus mauvais temps dans ses beaux jardins des bords du Tibre, à l’extrémité de Rome, et il était près de croire qu’il ne s’était logé si loin que pour faire enrager ceux qui venaient le voir. Ce fut sa plus grande victoire de conserver ainsi, jusque sous le règne de Trajan, les dehors de la considération générale.

Les délateurs n’étaient pas tous aussi heureux, et la faveur dont ils jouissaient à certains momens était sujette à des retours terribles. Même sous les princes qui les employaient le plus, il leur arrivait souvent d’être fort mal traités. Tibère avait coutume de se débarrasser d’eux de temps en temps par l’exil ou la mort. C’est encore une raison qu’on allègue pour prouver qu’il n’était pas d’intelligence avec eux, mais cette raison n’est guère sérieuse. Ceux que frappait Tibère étaient ordinairement des délateurs repus et fatigués dont il n’espérait plus se servir ; il savait bien qu’une fois leur fortune faite ils n’attaquaient plus avec la même ardeur, et qu’ils devenaient plus tièdes et plus prudens dès qu’ils avaient quelque chose à perdre. En les punissant alors sous quelque prétexte, il trouvait le double avantage de se délivrer de gens inutiles et gênans et de satisfaire à peu de frais l’opinion publique.

C’est surtout dans ces momens de réaction qui suivaient la mort des mauvais princes que les délateurs couraient des dangers sérieux. Les proscrits revenaient avec cette haine concentrée que nourrit l’exil ; les familles des morts, excitées par le souvenir pieux des parens qu’elles avaient perdus et par la misère dont elles souffrirent, demandaient vengeance. Les délateurs tremblaient et se cachaient ; ils devenaient tout d’un coup humbles et supplians, eux si impertinens la veille. Ils allaient dans l’ombre, sous les portiques, essayer de trouver leurs ennemis et de les fléchir. À l’avènement de Vespasien, il y eut dans le sénat des scènes violentes qui rappellent ce qui se passa dans notre convention après thermidor. On parlait de mettre en accusation tous ceux qui s’étaient compromis sous les règnes précédens. On ne voulait pas qu’aucun coupable échappât. On réclamait les registres du palais impérial pour savoir les noms de ceux qui s’étaient offerts à être délateurs. Chaque magistrat, chaque sénateur dut venir jurer à son tour « qu’il n’avait concouru à aucun acte qui pût nuire à la sûreté de personne, et qu’il n’avait jamais tiré ni profit ni honneur de l’infortune d’aucun citoyen. » Quand paraissaient ceux à qui l’on avait quelque reproche à faire, on les poursuivait de cris et de gestes menaçans. Quelques-uns d’entre eux baissaient la tête ou accusaient leurs complices ; d’autres se défendaient avec audace ; ils rappelaient, comme les proconsuls de la terreur, que, s’ils étaient coupables, tout le monde avait partagé leur crime. « Nous avons accusé, disait l’un d’eux, mais vous avez condamné. » Heureusement pour eux, toute cette colère ne durait pas. Le prince nouveau ne tardait pas à s’effrayer de l’importance qu’à la faveur de ces réactions fougueuses le sénat essayait de prendre. Il laissait voir que tout cet éclat l’importunait, et, comme on avait pris l’habitude d’obéir, toutes les poursuites s’arrêtaient. Il se trouvait donc que cette vengeance de tant d’injustices et de tant d’outrages, attendue patiemment pendant tant d’années, n’avait duré qu’un jour. Cependant après Domitien l’opinion publique fut plus exigeante ; elle demanda des représailles, elle voulut des victimes. On imagina pour punir les délateurs un supplice nouveau : ils furent jetés sur des vaisseaux sans pilotes et abandonnés aux flots. « Quel spectacle ! disait Pline, qui n’oubliait pas qu’ils avaient failli le faire périr, — une flotte de délateurs, livrée à tous les caprices des vents, forcée de tendre ses voiles à la tempête, de suivre les vagues furieuses sur tous les écueils où il leur plaisait de la jeter ! Quel plaisir de voir au sortir du port tous ces navires dispersés, et sur le rivage même de remercier le prince qui, conciliant la justice avec sa clémence, confiait la vengeance de la terre aux dieux de la mer ! »

Mais à cette époque même la satisfaction donnée aux honnêtes gens fut loin d’être complète. Les délateurs qui furent alors punis n’étaient pas les plus connus ni les plus coupables. On s’était contenté de frapper les plus humbles, ceux qui n’avaient exercé leur industrie que dans les rangs inférieurs de la société, ceux qui, s’étant avisés un peu tard de ce métier lucratif, n’avaient pas encore eu le temps de devenir riches quand il fut brusquement supprimé. On les fit payer pour tous les autres. Quant à ceux qui s’étaient enrichis, comme Régulus, qui avaient occupé des fonctions publiques, qui s’étaient fait des appuis et des obligés, ils conservèrent leur fortune et quelquefois leur crédit. Un jour, à la table de Nerva, où se trouvaient quelques amis du prince, et parmi eux Veiento, dont la réputation était mauvaise et qui s’était compromis sous Néron, on vint à parler d’un délateur célèbre de la même époque, Messalinus, qui était mort depuis quelques années. On racontait ses crimes, et, personne n’ayant plus d’intérêt à le ménager, tout le monde s’échauffait contre lui. L’honnête Nerva, dans un bel accès d’indignation, s’écria : « Que pensez-vous qu’il lui arriverait, s’il vivait encore ? » Un des convives qui avait son franc-parler répondit : « Il dînerait avec nous. »

III.

Après ce que je viens de dire des délateurs, il est facile d’imaginer quels effets ils eurent sur la société de ce temps ; leur influence fut aussi étendue que profonde. Ce qui rendit le despotisme des césars si lourd, c’est qu’il n’était pas de ceux qui n’atteignent que la vie publique et respectent la vie privée. Celui-là s’insinuait jusque dans la maison, et il était sûr d’y trouver dans les esclaves une multitude d’agens dévoués. Jamais gouvernement ne fut servi par une police mieux informée. L’esclave occupait dans la famille antique une place bien plus importante que celle de nos serviteurs, que nous regardons toujours comme des étrangers, et qui, ayant une existence libre et personnelle, pénètrent moins dans la nôtre. Nous avons aujourd’hui au-dessus de toutes les liaisons et de toutes les amitiés comme une sorte d’intimité restreinte qui ne contient que des proches. Même dans ce cercle étroit, on admettait alors l’esclave. Le maître ne faisait rien sans lui, et il n’y avait pas de secrets dans la maison qu’il ne connût. Il les gardait quelquefois, souvent aussi il était disposé à les vendre. Depuis qu’Auguste avait trouvé des subterfuges pour violer l’ancienne loi qui défendait d’accepter en justice la dénonciation de l’esclave, dès que son maître lui donnait quelque sujet de plainte, il pouvait se venger en le dénonçant. Si par hasard il était tenté de lui rester fidèle, on avait trouvé un moyen sûr de le guérir de ses scrupules : on lui donnait, quand il le faisait condamner, le huitième de ses biens et la liberté. Ainsi il lui suffisait de dire un mot pour gagner en un jour ce que les plus heureux avaient peine à conquérir par une longue vie de privations et de misères. Être libre et riche à la fois, quelle tentation ! Loin de s’étonner si beaucoup succombèrent, on doit être surpris que quelques-uns aient résisté. On était donc entouré chez soi d’ennemis. Il fallait se méfier sans cesse de toutes ces oreilles curieuses et de tous ces yeux indiscrets. En multipliant les serviteurs, le luxe avait rempli les palais d’espions. Ces portiers qui gardaient tous les couloirs, ces huissiers, ces introducteurs, toute la troupe de ces valets chargés du service de la chambre, ne faisaient plus que surveiller le maître jusque dans ses appartemens les plus secrets. Ces cuisiniers, ces chanteurs, ces pantomimes, ces musiciens, ces artistes de toute sorte inventés pour le plaisir et la joie étaient devenus des sujets de péril et d’inquiétude. Il ne suffisait pas de se taire devant eux pour être sûr d’échapper à leur malveillance. N’étaient-ils pas libres d’inventer ce qu’ils n’avaient pas entendu ? Et n’était-on pas certain qu’au palais du prince ils seraient crus sur parole ? On se résignait donc à les flatter ; on les caressait, on recherchait leurs bonnes grâces. Les conditions de la vie étaient changées : ceux qui avaient tremblé jusque-là faisaient peur. On était sans cesse occupé à redouter où à prévenir les suites de leur colère. Le plus cruel supplice dont on ait alors souffert, c’était assurément de ne pas trouver la paix et la sécurité chez soi, d’être poursuivi dans sa maison par les mêmes dangers qui menaçaient ailleurs, de n’oser se livrer qu’en tremblant à ces affections intérieures qui reposent de tous les mécomptes, et de n’avoir ni un lieu dans le monde ni un moment dans la vie où l’on pût respirer loin de la tyrannie des césars.

Si la délation pénétrait à ce point dans la famille, à plus forte raison devait-on la craindre dans ces réunions mondaines où, depuis Auguste, les gens distingués de Rome venaient chercher une sorte d’occupation pour leurs loisirs. Elles étaient devenues beaucoup plus importantes avec l’empire, et la perte de la liberté leur avait été favorable. Malheureusement le plaisir très vif qu’on y prenait était empoisonné par les délateurs. Ils écoutaient les confidences de l’intimité et savaient l’art de les rendre compromettantes ; ils recueillaient les propos tenus à table au moment où l’on n’est plus guère responsable de ses propos. Grâce à eux, tous les sujets de conversations avaient leurs dangers. À défaut de la politique, qui était interdite, c’était la littérature qui d’ordinaire faisait les frais des entretiens ; mais la littérature elle-même devint bientôt suspecte. Sous Tibère, la philosophie, l’histoire, la poésie, eurent leurs victimes. Auguste avait été bien imprudent d’encourager les lettres. Sous quelque discipline qu’on les tienne, elles nourrissent toujours une certaine indépendance d’esprit qui peut nuire au pouvoir absolu. Tibère ne commit pas la même faute. Le seul ouvrage de son temps qu’il ait paru distinguer était un dialogue entre le champignon, le bec-figue, l’huître et la grive, qui sans doute se disputaient la préséance. Il fit donner 200 000 sesterces (40 000 fr.) à l’auteur de ce chef-d’œuvre. Cette littérature au moins ne l’effrayait pas. Pline l’Ancien, qui avait la rage d’écrire, se trouva bien embarrassé pendant le règne de Néron, où l’on ne pouvait guère écrire sans se compromettre. Il n’osa composer qu’un traité sur les expressions douteuses dans le langage. Encore n’est-il pas certain que ce livre de grammaire innocente aurait longtemps échappé à la perspicacité des délateurs. S’il n’était plus possible de parler même de littérature sans s’exposer, de quoi pouvait-on s’entretenir ? Raconter les accidens de la vie commune n’était pas non plus sans péril. Que de gens sont morts pour avoir dit imprudemment qu’ils avaient eu un songe, ou qu’ils s’étaient permis de consulter un aruspice ! Ces souvenirs sinistres troublaient le charme des entretiens. Causer, qui est un si grand plaisir, surtout dans une société où l’on n’agit guère, était devenu un grand danger. Ces intimités qui n’ont de prix que si l’on s’abandonne l’un à l’autre n’existaient plus. « Jamais, dit Tacite, plus de consternation et d’alarmes ne régnèrent dans Rome. On tremble devant ses plus proches parens ; on n’ose ni s’aborder ni se parler ; connue, inconnue, toute oreille est suspecte. Même les choses muettes et inanimées inspirent de la frayeur. On promène sur les murs et sur les lambris des regards inquiets. » Ces craintes n’étaient que trop légitimes ; ne venait-on pas de voir trois sénateurs se blottir dans la maison d’un traître, entre le toit et le plafond, et là, l’oreille attachée aux trous et aux fentes, écouter la conversation de Sabinus pour la répéter à Tibère ?

Je n’ai pas besoin de dire ce que les délateurs avaient fait de la vie publique. Que pouvaient être les séances du sénat du moment que toutes les paroles étaient fidèlement rapportées à l’empereur, et qu’on savait qu’elles couraient le risque de s’envenimer dans ce voyage de Rome à Caprée ? Il n’y avait plus rien de possible qu’un assaut perpétuel de flatteries. Tout le monde essayait de deviner l’opinion du prince et voulait être le plus énergique à la soutenir. Surtout on se gardait bien de le contredire ouvertement. Caligula, dont on sait les habitudes, demandait un jour à Passiénus Crispus s’il n’était pas l’amant de sa sœur. Crispus, qui ne voulait pas avoir l’air de blâmer la conduite de son maître, se contenta de répondre : Pas encore. On devait, pour être sûr de plaire, faire abstraction de ses sentimens et de ses amitiés, apprendre à parler contre sa conscience ou contre son cœur. Il fallait paraître toujours joyeux, quelque sujet qu’on eût d’être triste, dissimuler les offenses qu’on avait reçues et ne pas sembler s’apercevoir devant le prince du mal qu’il vous avait fait. Le seul moyen de vieillir à la cour des césars, disait un habitué du Palatin, c’était de recevoir des outrages et de remercier. Caligula avait fait tuer le fils d’un riche chevalier romain parce qu’il était jaloux de le voir trop élégant et trop bien mis. Le soir, il invita le père à dîner. Ce malheureux s’y rendit, sans que rien parût sur sa figure. Il accepta des parfums et des couronnes, il mangea gaiement et but à la santé du prince. « Voulez-vous savoir pourquoi ? dit Sénèque. Il avait un autre enfant. » Sous Néron, on inventa un crime nouveau qui consistait non à parler, mais à se taire. S’absenter du sénat quand on devait y décerner quelques honneurs au prince, ne pas paraître au palais lorsqu’on allait le féliciter de la mort de sa mère ou de sa femme, c’étaient des actes coupables qu’on punissait de mort. Ce fut la seule opposition de Thraséas[9], il la paya de sa vie ; mais en général on n’était pas si téméraire. On avait grand soin de ne pas paraître tiède quand il s’agissait de la gloire de l’empereur. On ne parlait jamais qu’avec enthousiasme de ses grandes actions ; on se mettait l’imagination à la torture pour inventer tous les jours quelques flatteries nouvelles. Tibère au moins eut l’esprit de refuser les honneurs ridicules qu’on lui offrait. Le sénat avait décidé de donner son nom à l’un des mois de l’année, comme on avait déjà fait pour ses deux prédécesseurs. « Que ferez-vous donc, répondit-il, quand vous serez arrivé au treizième césar ? » Après lui, Caligula, Néron, Domitien surtout, furent moins réservés. Pline raconte qu’il ne se traitait pas au sénat une affaire si vulgaire que tout sénateur, en opinant, ne se crût obligé de faire une digression à la louange du prince. « Il s’agissait d’augmenter le nombre des gladiateurs ou d’instituer un collège d’artisans, et comme si les limites de l’empire avaient été reculées, on votait des arcs de triomphe d’une grandeur prodigieuse, et des inscriptions auxquelles ne suffisait pas le frontispice des temples. »

Si l’on veut avoir un exemple des bassesses auxquelles devait alors se résigner un grand personnage pour obtenir de vivre, il suffit de réunir ce que les historiens de cette époque nous racontent de Vitellius, le père de celui qui fut empereur. C’était un homme de grande naissance et de grande fortune qui avait débuté par des actions d’éclat. Gouverneur de Syrie dans des circonstances difficiles, il força le roi des Parthes à lui demander une entrevue et à se baisser devant les aigles ; mais il éprouva ce qui arrivait à tous les gens distingués de cette époque : ils restaient honnêtes tant que leurs fonctions les retenaient en province, l’air de Rome les gâtait. Revenu à Rome sous Caligula, qui prenait sa divinité au sérieux, Vitellius donna le premier l’exemple d’adorer l’empereur. Il ne l’abordait que la tête voilée et en se prosternant. Son importance augmenta sous Claude, et il devint une sorte de favori ; mais il lui fallut payer son crédit par sa servilité. Claude était gouverné par sa femme et ses affranchis ; Vitellius s’attacha par tous les moyens à gagner les affranchis et la femme du prince. Il avait fait placer les statues en or de Narcisse et de Pallas parmi les dieux lares de sa famille et leur rendait un culte. Quant à Messaline, après avoir obtenu comme une insigne faveur qu’elle lui donnât sa pantoufle, il la plaça respectueusement entre sa tunique et sa toge, et il la tirait de temps en temps pour la baiser. C’était une flatterie dont on ne s’était pas encore avisé, et qui prouve bien que Vitellius avait dans ce genre un merveilleux talent d’invention, miri in adulando ingenii[10]. Du reste, il rendait à l’impératrice des services plus réels. Quand elle voulut perdre Valérius Asiaticus, dont elle convoitait les jardins, elle le fit accuser devant Claude et Vitellius, qui étaient alors consuls. Tacite a raconté cette scène étrange, qui serait une excellente comédie, si elle n’avait pour dénoûment la mort d’un honnête homme. Asiaticus se défendit avec tant de courage, que l’émotion gagna toute l’assistance. Messaline elle-même fut forcée de s’éloigner pour cacher ses larmes ; elle n’eut que le temps de se pencher à l’oreille de Vitellius et de lui dire en pleurant de ne pas laisser échapper l’accusé. Vitellius, quand son tour vint d’opiner, combla Asiaticus d’éloges, rappela les services qu’il avait rendus à l’état, parla d’un ton pénétré de l’étroite amitié qui l’unissait à lui, ne tarit pas sur tout ce qui pouvait lui concilier la pitié, puis il conclut à lui laisser le choix de sa mort. Claude se décida pour la même clémence, et le malheureux, loué et plaint par tout le monde, se fit ouvrir les veines. La situation brillante que Vitellius avait conquise à la cour de Claude, et qu’il fortifiait par ses complaisances, ne laissait pas d’avoir ses dangers, et il lui fallait souvent beaucoup d’habileté pour les éviter. La mort de Messaline fut une de ces épreuves où il eut à déployer toute sa finesse. Il était dans la litière qui ramenait Claude d’Ostie quand on lui eut appris ses infortunes conjugales. Le moment était critique. Claude semblait indécis, tantôt il s’attendrissait au souvenir de ses enfans, tantôt il s’emportait contre l’infidélité de sa femme ; mais on savait que les colères de Claude ne duraient pas et qu’un mot de Messaline pouvait tout changer. Il y avait donc autant de péril à l’accuser qu’à la défendre. Vitellius gardait une prudente réserve. Il avait l’air d’un homme qui ne sait rien de ce qui se passe, ou s’il était obligé de parler, il se contentait de s’écrier : Ô crime ! ô forfait ! « En vain, dit Tacite, Narcisse le forçait d’expliquer cette énigme et d’énoncer franchement sa pensée ; il n’en put tirer que des réponses ambiguës et susceptibles de se plier au sens qu’on voudrait adopter. » Pour prendre un parti, Vitellius attendait que la situation s’éclaircît et que Messaline fût bien décidément perdue ; mais, une fois qu’il en fut sûr, il se garda bien de la ménager. Il fut le premier à se tourner vers celle qui la remplaçait, et l’aida sans scrupule à se débarrasser des amis et des créatures de l’impératrice déchue. Et pourtant, qui le croirait ? un homme si complaisant, si dévoué, si prêt à tout, qui s’était donné tant de mal pour acquérir les bonnes grâces de l’empereur, qui ne reculait devant aucune honte pour les conserver, ne parvint pas à échapper tout à fait aux délateurs. On l’accusa d’aspirer à l’empire, et Claude était si méfiant que sans l’intervention d’Agrippine il n’aurait pas hésité à faire tuer son meilleur ami. Quand Vitellius mourut, après avoir été censeur et trois fois consul, le sénat lui décerna des honneurs extraordinaires. On lui éleva une statue sur le Forum avec cette inscription : il fut d’un dévouement immuable pour le prince, pietatis immobilis erga principem. Voilà une épitaphe qui ressemble à une épigramme. Dans cette longue carrière, les princes et leurs favoris avaient plus d’une fois changé ; le dévouement de Vitellius pour chacun d’eux successivement était seul resté immobile.

Je comprends qu’on soit indigné de tant de servilité. Cependant il ne faudrait pas que le dégoût qu’elle inspire servît à justifier ceux qui la rendaient nécessaire. Cette aristocratie qu’on trouve si lâche mérite, à tout prendre, encore plus de pitié que de colère, et je ne m’étonne pas que Tacite, qui ne dissimule point ses fautes, soit saisi d’une émotion profonde en racontant ses malheurs. Quand on portait un nom illustre ou qu’on avait rendu des services éclatans, on avait beau s’humilier devant le prince, on était toujours trop grand pour lui. Il y avait des familles où la mort violente était devenue une habitude ; par exemple, on ne finissait plus autrement chez les Pisons. Dans ces familles sacrifiées, tous les jeunes gens pouvaient se dire qu’aucun d’eux n’arriverait à l’âge mûr. Si en présence de cette perspective effrayante le cœur a manqué à quelques-uns d’entre eux, les vrais coupables ne sont-ils pas ceux qui la leur mettaient toujours devant les yeux ? Je n’accuse pas seulement les délateurs des crimes qu’ils ont fait commettre ; je les rends responsables aussi de ces lâchetés et de ces bassesses par lesquelles on essayait de leur échapper.

Celui qui nous fait le mieux connaître cette époque, c’est Sénèque. Tacite et Pline écrivaient sous Trajan, quand elle n’était plus qu’un souvenir ; Sénèque vivait au milieu même de la crise, et dans ses dernières années, il savait qu’il en serait victime. Ce n’était pas un de ces sages qui s’isolent de leurs contemporains, qui se détachent de leur pays, et s’abandonnent tout entiers à la contemplation de l’absolu ; personne au contraire ne s’est plus livré au courant de son siècle. Ses ouvrages en réfléchissent toutes les émotions ; au fond de ses pensées les plus générales, il est facile de voir l’influence des événemens qu’il a traversés ; son stoïcisme, qui semble d’abord si rigoureux, ne fait que mettre en préceptes les nécessités du moment où il écrivait. Si sa philosophie paraît avoir quelque chose de raide et d’excessif, c’est qu’aussi elle est faite pour des gens qui ne se trouvent pas dans les conditions ordinaires de la vie. Il dit lui-même qu’elle était destinée « à donner du cœur à des désespérés. » Une situation aussi critique demandait des remèdes violens. On voit bien, quand on lit les lettres de Sénèque, que les gens à qui elles s’adressent, sont toujours en présence d’un danger terrible qui les menace. « Qu’on s’imagine, dit Pascal dans une de ses pensées les plus célèbres, un nombre d’hommes dans les chaînes et tous condamnés à la mort, dont les uns étant chaque jour égorgés à la vue des autres, ceux qui restent voient leur propre condition dans celle de leurs semblables, et, se regardant les uns les autres avec douleur et sans espérance, attendent leur tour[11]. » C’est à peu près dans les mêmes termes que Sénèque décrit la situation de ses contemporains ; seulement le péril qu’ils redoutent n’est pas, comme celui dont parle Pascal, une de ces misères attachées à l’humanité auxquelles il faut bien qu’un homme s’habitue : c’est un danger d’exception qui outrage la nature et semble plus lourd parce qu’il pourrait ne pas exister. Ceux qui vivent sous la tyrannie des césars « ont la tête sous la hache, et leur cœur palpite éternellement à l’attente de la mort, palpitantibus prœcordiis vivitur. » Tout les épouvante. « Semblables à des gens qui voyagent dans des pays inconnus, ils promènent les yeux de tous côtés et tournent la tête au moindre bruit. » Ils ne souffrent pas seulement de leurs propres malheurs, ils souffrent encore du mal des autres, qui leur semble un sinistre avertissement. Quand retentit « un de ces éclats de foudre qui ébranlent tout le voisinage, » ils en perdent le sommeil. « Le sifflement de la fronde suffit à effrayer les oiseaux, de même nous tressaillons au seul bruit des catastrophes dont nous ne sentons pas les coups. » Comment faire pour se soustraire à ce sort qu’on prévoit toujours ? Sénèque ne conseille pas la résistance ouverte ; il n’est pas pour les conspirations et pour les complots. Il a gouverné quelque temps l’empire, et jusqu’à la fin il a exigé l’obéissance à ce pouvoir qu’il avait exercé. « Il n’y a pas de joug si lourd, dit-il, qui ne blesse moins celui qui se résigne à le porter que celui qui s’y refuse. L’unique soulagement dans les grands maux, c’est de souffrir ce qu’on ne saurait empêcher. » Il faut donc essayer d’échapper à la colère du maître par des manœuvres habiles, « comme sur mer on échappe à la tempête, » faire le moins de bruit qu’on peut, ne pas trop attirer les yeux du monde sur soi, éviter d’être trop célèbre pour ses talens ou même pour ses vertus. « Julius Græcinus fut tué par Caligula parce qu’il était plus honnête homme qu’il ne convient de l’être sous un tyran. » Il faut surtout se garder de toute ambition politique : l’ambition fait des ennemis, et un ennemi devient vite un accusateur. Ce qu’il y a de mieux, c’est de vivre seul, loin de la cour, « cette triste prison d’esclaves, » dans des loisirs honnêtes et studieux. Voilà pourquoi Sénèque recommande avec tant d’ardeur la retraite à ses amis. Encore faut-il se retirer avec prudence, sans en avoir l’air, « car celui qui vous fuit ouvertement vous condamne. » Il est bon aussi de n’être pas riche. « N’attirez pas les voleurs par l’espoir de riches dépouilles. Il est rare qu’on verse le sang pour le plaisir de le verser ; il y a encore plus de gens avides que cruels, et l’on fait le mal plutôt par calcul que par haine. » Si l’on a trop de fortune il faut savoir en sacrifier à propos une partie, « comme on jette des marchandises à la mer pour alléger le vaisseau pendant l’orage. » Quand on a pris toutes ces précautions, est-on sûr au moins de se sauver ? « Je ne puis pas plus vous le promettre, répond Sénèque, qu’on ne promet à un homme qui se soigne qu’il se portera toujours bien. »

Que faire alors ? Prévoir tous les malheurs et s’y préparer, détacher au plus vite son âme de tous ces biens qui peuvent nous être ôtés. On peut être chassé de son pays et dépouillé de sa fortune aller mourir de faim sur un rocher comme Cassius Sévère, ou pourrir dans un cachot comme Asinius Gallus. Qu’on apprenne donc à mépriser l’exil, la prison et la misère. « Je deviendrai pauvre ; — c’est le lot du plus grand nombre. — On m’exilera ; — ne puis-je pas regarder comme le lieu de ma naissance celui de mon exil ? — On me jettera dans les fers ; — eh quoi ? suis-je donc libre à présent ? et la nature ne me tient-elle pas enchaîné à ce corps qui m’écrase ? » Voilà ce qu’il faut se dire pour que les malheurs deviennent moins redoutables en devenant moins imprévus ; mais ce n’est pas assez de se le dire, il faut que l’âme et le corps se familiarisent d’avance avec eux. Sénèque a tout prévu ; son sage se fera pauvre pendant quelques jours de l’année. Il s’isolera dans ces vastes palais qu’il habite ; parmi ses meubles somptueux, il couchera sur un grabat ; il vivra de pain dur et moisi au milieu de ces mets délicats dont sa table est chargée, et quand il aura fini victorieusement son épreuve, « il sera riche avec plus de tranquillité, parce qu’il saura qu’on peut être pauvre sans douleur. » Ce n’est pas tout encore, et il ne suffit pas de s’habituer à l’exil et à la misère. Celui qu’on redoute ne se contente pas de ces châtimens quand il est irrité, il prend aussi la vie. L’accusation de majesté qu’on joignait toujours à toutes les autres ne permettait pas au juge d’être indulgent ; il n’y avait plus de fautes légères dès que le nom de césar s’y trouvait mêlé. Sénèque le sait bien ; aussi sa philosophie n’est-elle en grande partie qu’une préparation à la mort. Il n’enseigne pas seulement à l’attendre avec courage, il conseille aussi quelquefois de la prévenir. Le suicide est pour lui le remède à tous les maux de l’empire et comme une sorte d’antidote de la tyrannie. Il lui semble que la dignité humaine outragée par les césars n’a d’autre moyen de se relever que la mort volontaire. C’est elle qui permet à un homme isolé, au plus faible et au plus chétif des hommes, de tenir tête au maître du monde. Elle lui donne des forces en face de ce pouvoir sans limite par la pensée qu’il peut toujours lui échapper, et il ne se regarde pas comme tout à fait esclave, puisqu’il lui reste la liberté de mourir. Il faut voir avec quelle effrayante énergie Sénèque défend ce droit, le seul que le despotisme ait laissé aux Romains. « Il y a des gens qui font profession d’être des sages et qui vous disent qu’il n’est pas permis d’attenter à sa vie, que c’est un crime de se tuer, qu’il faut attendre l’heure fixée par la nature. Ils ne voient pas, ceux qui parlent ainsi, qu’ils nous ferment le seul chemin qui nous reste pour être libres. La loi éternelle n’a rien fait de mieux pour l’homme que de lui donner une seule façon d’entrer dans la vie et plusieurs d’en sortir. » Ailleurs il dit avec plus de force encore « Quelque part que tu jettes les yeux, tu y trouveras la fin de tes maux. Vois-tu ce précipice ? c’est par là qu’on descend à la liberté. Vois-tu cette mer, ce fleuve, ce puits ? au fond de leurs eaux se cache la liberté. Vois-tu cet arbre petit, mal fait, stérile ? c’est là qu’est suspendue la liberté. »

Toute l’histoire de ce temps peut servir de commentaire à ces paroles. À quelle époque est-on mort avec plus de facilité et de courage ? Ce ne sont pas seulement les personnages célèbres, Sénèque ou Thraséas, qui ont donné de grands exemples à leurs derniers momens : ceux-là savaient qu’on avait les yeux sur eux, et ils se surveillaient pour bien mourir ; mais combien d’autres moins connus, moins exposés aux regards du monde, moins engagés par leur passé, moins soutenus par l’espérance d’un nom glorieux, ont cependant montré la même résolution ! Julius Canus jouait aux échecs quand le bourreau, qu’il attendait, vint le prendre pour mourir. Il compta tranquillement ses pièces et dit à celui qui jouait avec lui : « N’allez pas au moins vous vanter, après ma mort, de m’avoir gagné ; » puis, s’adressant au bourreau : « Je vous prends à témoin, lui dit-il, que j’ai un point d’avance. » La plupart des accusés n’attendaient pas le bourreau. Au premier bruit qu’un délateur les avait dénoncés au sénat, ou même avant les poursuites, dès qu’ils savaient l’empereur mécontent, ils s’enfermaient chez eux et s’ouvraient les veines. Ils trouvaient à cette mort précipitée plusieurs avantages : ils échappaient aux tortures d’un procès dont l’issue n’était pas douteuse ; ils avaient plus de chance de conserver une partie de leur fortune à leurs enfans, car les délateurs qui avaient moins eu de peine étaient naturellement moins payés ; enfin, au lieu d’être jetés aux gémonies comme les autres condamnés, on permettrait à leurs parens de les ensevelir. C’étaient de grandes raisons pour se hâter. Vibulénus Agrippa, qui avait trop attendu, voyant la mauvaise tournure que prenait son affaire, avala du poison en plein sénat ; mais on trouva que c’était trop tard, et on s’empressa de l’étrangler, tout mort qu’il était, pour avoir un prétexte à le dépouiller de tous ses biens. Cette manière de prévenir la sentence ne plaisait pas toujours au maître. Au commencement, Tibère semblait savoir gré à ceux qui se résignaient de si bonne grâce à leur sort de le délivrer de l’embarras et de l’odieux d’une exécution ; mais plus tard, lorsque sa cruauté augmenta par les satisfactions mêmes qu’il lui donnait, il ne fut plus aussi commode. « Il m’a échappé, » disait-il d’un de ceux qui s’étaient ainsi pressés de mourir. L. Vétus s’étant tué au plus vite avec sa belle-mère et sa fille, dès qu’il s’était vu accusé, Néron, très mécontent, ordonna de continuer leur procès, et après les avoir fait juger et condamner dans les formes, il eut la générosité de leur permettre de choisir le genre de mort qui leur conviendrait le mieux. Il y avait déjà plusieurs jours qu’ils étaient ensevelis. Ce mépris de la vie, cette façon rapide et résolue d’accepter son sort et de le prévenir, plaisaient fort à Sénèque, et le rendaient fier de son temps. « Regardez notre siècle, dit-il, dont nous accusons la mollesse et la lâcheté, tous les rangs, toutes les fortunes, tous les âges, vous offriront des gens qui n’ont pas hésité à se délivrer de leurs maux par la mort. » Tacite en est moins satisfait. « Son cœur se serre à la vue de cette soumission d’esclave et de tout ce sang perdu en pleine paix, » et il déclare qu’il n’approuve pas ces morts « si lâchement résignées. » La raison qu’il a pour les condamner si durement est sans doute la même qui chez nous pousse quelques personnes à blâmer la résignation des victimes de la terreur. Il est certain qu’un condamné qui accepte si facilement son arrêt semble en reconnaître la justice, qu’il encourage celui qui le frappe à continuer par l’espérance de l’impunité, et qu’il ne donne pas le temps de naître à la pitié publique. Un peu plus de résistance aurait eu peut-être ce double effet de rendre le pouvoir plus réservé et la foule plus sympathique.

Il m’est arrivé quelquefois, dans le cours de cette étude, de rappeler, à propos de l’empire romain, les souvenirs de la révolution française. Ces deux époques présentent plus d’une analogie, et elles ont été souvent comparées entre elles. On se souvient de cette page admirable du Vieux Cordelier où Camille Desmoulins se sert de Tacite pour commenter la loi des suspects. Il y avait en effet des suspects sous l’empire ; on y invoquait aussi le salut public pour justifier des proscriptions, et dans quelques jugemens sommaires du sénat ce respect apparent des formes légales qui cache la violation effrontée de toutes les conditions de la défense fait songer aux procédés du tribunal révolutionnaire. Ces deux despotismes, partis de principes si opposés, se sont souvent rapprochés par les résultats. Il ne leur convient guère de s’adresser, comme ils font, des récriminations violentes. Tous les deux ont commencé par supprimer la liberté ; tous les deux ont affiché le même mépris de la vie humaine et fait naître dans ceux qui les exerçaient comme une ivresse de sang et une folie de meurtres ; tous les deux ont eu leur terreur. Certains récits de Tacite ou de Suétone laissent dans l’âme une impression semblable à celle des scènes les plus lugubres de la révolution. Ne peut-on pas dire, par exemple, que le règne de Tibère a eu ses journées de septembre, lorsqu’après la mort de Séjan, ennuyé de voir ses prisons encombrées, il les vida d’un coup en faisant tuer tous ceux qui s’y trouvaient enfermés ? « La terre était couverte de cadavres ; tous les sexes, tous les âges, des nobles, des inconnus, gisaient épars ou amoncelés. Les parens, les amis, ne pouvaient en approcher, les arroser de larmes, les regarder même trop longtemps. Des soldats placés à l’entour, épiant la douleur, suivaient les corps déjà corrompus lorsqu’on les traînait dans le Tibre. Là, flottant sur l’eau ou poussés vers la rive, ils restaient abandonnés sans que personne osât les brûler ou même les toucher. La frayeur avait rompu tous les liens de l’humanité, et plus la tyrannie devenait cruelle, plus on se défendait de la pitié. » Ce qui me paraît compléter la ressemblance de ces deux époques, c’est que tous ces massacres se sont produits en pleine civilisation, au moment où les mœurs semblaient les plus douces, où la raison se vantait d’être la plus éclairée. Quand on visite les maisons ruinées de Pompéi, qu’on y retrouve ces débris de riches ameublemens, ces marbres, ces bronzes, ces peintures, ces mosaïques, toutes ces recherches de luxe qui témoignent d’un goût si délicat et si raffiné, on songe à notre XVIIIe siècle, où l’esprit était si cultivé, les habitudes si distinguées, la vie si élégante. Ces deux sociétés étaient fières d’elles-mêmes ; elles s’enorgueillissaient de leurs lumières ; elles dédaignaient le passé, jouissaient avec orgueil du présent ; les sages annonçaient que la barbarie des anciens âges était tout à fait vaincue, qu’on pouvait avoir une confiance sans réserve dans les bons instincts de l’homme parce que sa nature penche d’elle-même vers le bien, humanitas inclinat in melius. Ils proclamaient avec un éclat admirable et un succès universel le grand principe de la fraternité humaine et ce devoir qui en découle pour l’homme de respecter l’homme, homo res sacra homini. Que toutes ces nobles pensées furent vite oubliées ! Que cet orgueil du présent, que cette espérance pour l’avenir, reçurent de cruels démentis ! Que d’événemens terribles et imprévus vinrent, aux deux époques, prouver qu’il ne faut pas trop compter sur l’homme, que souvent la barbarie sommeille sous ces semblans d’élégance, et qu’il suffit de bien peu de chose pour faire remonter à la surface ce fonds de boue et de sang que la civilisation recouvre sans l’anéantir !

Gaston Boissier.

[(Catégorie:Articles de 1867]]

  1. Voyez la Revue du 1er juin 1867.
  2. Cette innovation de Sylla n’avait pas laissé beaucoup de traces dans le souvenir des Romains, puisque Tacite l’attribue à Auguste. Cependant un texte formel de Cicéron ne permet pas de douter qu’en punissant les libelles scandaleux au nom de la loi de majesté Auguste n’ait fait que suivre l’exemple de Sylla.
  3. Ce livre, qui fait partie d’une série d’études sur l’antiquité romaine (Bilder aus dem Alterthume), a paru à Berlin en 1863. Il a été, dans la presse allemande et anglaise, le sujet de vives controverses. Tout dernièrement M. Edouard Pasch a entrepris de le réfuter (Zur Kritik der Geschichte des Kaisers Tiberius, Altenburg, 1866). Je suis bien surpris que M. Stahr, qui cherche beaucoup à se donner des devanciers, ait oublié, dans la revue qu’il a faite des livres où Tibère est bien traité, de mentionner la thèse de M. Duruy (de Tiberio imperatore), soutenue en 1853 devant la faculté des lettres de Paris, et qui fut aussi très discutée à ce moment. Presque tous les argumens de M. Stahr sont déjà traités ou indiqués dans cette thèse ; seulement les conclusions de M. Duruy sont loin d’être aussi radicales. Il défend l’administration de Tibère, mais il ne va pas jusqu’à prétendre, comme M. Stahr, que ce soit un personnage sympathique. Je trouve pourtant que, malgré certaines réserves, il lui est encore trop favorable, et je dirai pourquoi il m’est impossible d’avoir la même opinion.
  4. Cependant la tyrannie impériale fit aussi quelques victimes dons les provinces. Suétone dit que Tibère confisqua, sous les prétextes les plus futiles, la fortune des plus riches habitans de la Gaule, de l’Espagne, de la Syrie et de la Grèce. Sous Néron, un riche Espagnol fut tué parce qu’il avait des mines d’or que souhaitait ce prince.
  5. M. Pasch cite pourtant l’exemple de Sixte-Quint, qui attendit pour révéler son vrai caractère un âge presque aussi avancé.
  6. Suétone rapporte que Tibère avait choisi vingt sénateurs, parmi ceux qui lui étaient le plus dévoués, pour former une sorte de conseil privé. Au bout de quelques années, il n’en restait plus que deux ou trois ; il avait tué tous les autres.
  7. Il ne reste plus de ces mémoires qu’une phrase, citée par Suétone, dans laquelle Tibère dit « qu’il a fait mourir Séjan parce qu’il a découvert ses desseins criminels contre la famille de Germanicus. » Or Drusus, le second des fils de Germanicus, n’a été tué qu’après la mort de Séjan, et par l’ordre de Tibère. On peut juger par ce mensonge de la façon dont ce prince racontait l’histoire de sa vie.
  8. J’ai tort de dire qu’il mourut de vieillesse : il était en effet très vieux alors ; mais saint Jérôme nous apprend qu’il mourut d’une indigestion.
  9. Tacite dit qu’on lisait le journal officiel (acta diurna) dans les provinces et dans les armées pour savoir ce que Thraséas n’avait pas fait.
  10. Après la célébration des jeux séculaires, qui n’avait lieu que tous les cent ans, il dit à Claude : « Puisses-tu les faire souvent, sæpe facias ! » Ce souhait ne fut pas mal reçu. « Il n’y a pas de flatterie si énorme, dit Juvénal, qu’on ne puisse faire accepter à ce pouvoir qui s’égale aux dieux ! »
  11. Puisque je cite les Pensées de Pascal, pourquoi ne profiterais-je pas de l’occasion pour annoncer aux lecteurs de la Revue que l’édition qu’en a donnée M. Havet vient d’être publiée de nouveau avec quelques changemens qui l’améliorent. Le commentaire y a reçu une forme plus commode ; en l’isolant davantage du texte, M. Havet a pu le développer et y exprimer plus librement son opinion. Je n’ai pas besoin de recommander cet excellent livre aux amis de Pascal : ils savent bien que c’est celui qui nous fait le mieux pénétrer dans son génie.