Les Mœurs romaines sous l’empire/04

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IV.

L’ESCLAVE.


La famille et la société antiques reposaient sur l’esclavage ; il n’est pas possible de les comprendre sans lui. À Rome, non-seulement l’influence de l’esclave est dominante dans la maison, mais il lui est arrivé sous l’empire d’être souveraine dans l’état. Tacite a dit ce mot cruel sur les césars : Ils sont les maîtres des citoyens et les esclaves des affranchis. On est donc sûr, quand on étudie l’histoire politique ou les mœurs privées de cette époque, de rencontrer toujours devant soi ce personnage obscur et important sans lequel rien ne s’explique, et il tient trop de place alors dans les intrigues de la vie publique comme dans les crises de la vie intérieure pour qu’on ne soit pas très curieux de le bien connaître.

Cela n’est malheureusement pas très facile. Les sociétés ne montrent volontiers que leurs étages supérieurs, et l’histoire ne nous entretient guère que des grands personnages et des classes élevées. Quand on veut pénétrer plus bas, il semble naturel de s’adresser à la comédie, qui peint la vie bourgeoise et représente les petites gens. La comédie romaine fait souvent agir et parler les esclaves ; il n’y a presque pas de pièce où elle ne les montre aux prises entre eux ou en lutte avec leurs maîtres. Aussi tous ceux qui se sont occupés de l’esclavage à Rome ont-ils fait des emprunts très nombreux aux auteurs comiques. Ils n’ont pas eu de peine à tirer de leurs ouvrages des tableaux très animés de la vie servile ; mais ces tableaux sont-ils aussi vrais qu’agréables ? On en peut douter. Je ne crois guère, quoiqu’elle en affiche la prétention, que la comédie soit jamais l’image exacte de la société. Les exemples que nous avons sous les yeux nous font voir qu’elle peint plus volontiers l’exception que la règle, et qu’elle l’exagère encore par le besoin d’amuser. À ce motif général de nous défier des peintures du théâtre comique, il faut en joindre un autre qui est particulier à la comédie romaine. On sait que Plaute et Térence imitent les poètes grecs, et qu’ils se contentent souvent de les traduire. Il est difficile de reconnaître si les scènes qu’ils nous présentent sont empruntées à leurs modèles ou tracées d’original, et l’on court le risque avec eux de confondre deux civilisations distinctes, d’appliquer à Rome ce qui ne convient qu’à la Grèce. Quelque agrément qu’on éprouve à se servir de leurs ouvrages, il ne faut donc le faire qu’avec les plus grandes précautions, et le plus souvent il est sage de s’en abstenir. C’est un grand sacrifice qu’on s’impose, car, si l’on y renonce, on est réduit à recueillir les renseignemens épars et rares que contiennent les écrivains des diverses époques. Encore faut-il avoir soin de choisir. Tous les témoignages n’ont pas la même valeur ; ceux des moralistes, par exemple, doivent être suspects. Ils sont généralement en guerre avec la société, et font profession de voir le monde en laid. Je me fie davantage aux écrivains moins relevés, qui ne prêchent pas de doctrine, qui disent ce qu’ils voient et prennent l’homme comme il est, aux savans, aux économistes, aux agronomes. Les inscriptions surtout méritent toute confiance. Elles sont d’ordinaire courtes et sèches, elles éveillent la curiosité sans la contenter ; mais les faits qu’elles nous apprennent sont certains, ils ont l’avantage de s’offrir au hasard, de n’avoir pas été triés et choisis pour la défense d’une thèse. C’est à nous de chercher parmi ces milliers de tombes où les esclaves nous racontent leur vie en deux ou trois mots ce qui se présente le plus souvent, ce qui peut être considéré comme la règle et la loi, et de refaire ainsi le tableau de leur destinée avec les documens qu’ils nous ont laissés eux-mêmes.

Essayons donc, avec ces secours, de pénétrer dans l’existence de l’esclave. Comme nous ne pouvons pas embrasser toute l’histoire romaine à la fois, plaçons-nous dans cette pleine lumière du siècle d’Auguste, pendant l’époque qui s’étend de Cicéron à Sénèque, au moment où les mœurs s’adoucissent, où se préparent dans l’opinion les belles lois des Antonins, et, pour mettre quelque ordre dans ces recherches, suivons pas à pas l’esclave dans son passage à travers la famille depuis le moment où il y entre par la naissance ou l’achat jusqu’à celui où il en sort par l’affranchissement ou par la mort.

I.

Les esclaves que contenait une grande maison romaine provenaient de deux origines différentes : ou ils avaient été achetés, ou ils étaient nés dans la maison même d’un père et d’une mère esclaves. On appelait ces derniers vernæ, et on les estimait plus que les autres. Ce sont ceux que dans les inscriptions les maîtres traitent avec le plus d’égards et de tendresse. On les supposait attachés à la famille au sein de laquelle ils étaient nés. D’ailleurs ils n’avaient pas été flétris par l’humiliation de la vente publique, et c’était beaucoup. L’esclave acheté avait paru sur un marché, les pieds marqués de blanc, avec un écriteau au cou qui indiquait ses qualités et ses défauts ; on l’avait exposé sur des tréteaux, on l’avait fait sauter, tourner, marcher, courir, rire et parler. Celui qui était né dans la maison avait au moins échappé à cet examen ignominieux. Il semblait qu’il eût moins perdu de sa dignité d’homme, et qu’il dût être plus capable d’un noble sentiment. Aussi se montrait-il lui-même si fier de ce titre de verna qu’il le gardait quelquefois et le faisait inscrire sur son tombeau après qu’on l’avait affranchi.

Le nombre des esclaves que ces deux sources de la servitude, la naissance et l’achat, introduisaient ainsi à Rome devait être très considérable. Le Syrien ou le Numide que l’intendant d’un grand seigneur venait d’acheter dans la rue de Suburra ou près du temple de Castor pour être coureur ou cuisinier était sûr, en entrant dans le palais de son nouveau maître, de s’y trouver en nombreuse compagnie. Les moralistes se plaignent que dans les grandes maisons les serviteurs se comptent par milliers, et l’on ne peut pas les accuser ici d’exagérer, Tacite et Pline parlent comme eux. Dans la satire de Pétrone, Trimalcion, qui ne connaît pas la dixième partie des esclaves qu’il possède, se fait rendre compte tous les matins du nombre de ceux qui sont nés pendant la nuit sur ses domaines. Ce n’est pas là, comme on pourrait le croire, une scène de fantaisie, et l’histoire confirme le roman. Sénèque nous raconte à peu près la même chose d’un affranchi de Pompée. Cet affranchi avait, lui aussi, des légions d’esclaves, et, selon la coutume des bons généraux, qui se tiennent au courant du nombre de leurs soldats, un secrétaire était chargé de lui apprendre tous les jours les changemens que la naissance, la vente ou la mort avaient faits la veille dans cette armée.

Aujourd’hui la fortune est plus également répartie entre tout le monde, la vie est devenue plus modeste, et nous avons quelque peine à concevoir ce que pouvait être la maison de ces grands seigneurs de l’ancienne Rome. Qu’on se figure un de ces riches patriciens ou chevaliers qui possédaient quatre ou cinq mille esclaves, comme ce Cæcilius dont parle Pline l’Ancien. Cette multitude entassée dans les palais ou disséminée dans les fermes appartient à des nations différentes, parle des langues diverses ; de plus chaque peuple a sa spécialité. La Grèce fournit surtout les grammairiens et les savans, les Asiatiques sont musiciens ou cuisiniers, de l’Égypte viennent ces beaux enfans dont le babil déride le maître, les Africains courent devant sa litière et écartent les passans. Quant aux Germains, avec leur grand corps et leur tête juchée on ne sait où (caput nescio ubi impositum), ils ne sont bons qu’à se faire tuer dans l’arène pour le plus grand plaisir du peuple romain. Il faut bien établir quelque ordre dans cette confusion : on les classe par nations, on les distingue par la couleur de leur peau (per nationes et colores), ou, ce qui est plus ordinaire, on les divise en groupes de dix ou décuries, avec un décurion qui les commande. Au-dessus de tous les décurions, on place à la campagne le fermier (villicus), à la ville les intendans (dispensatores). C’est un souci, on le comprend, de faire vivre cette foule. Il est de règle que dans une maison bien ordonnée le maître n’achète rien au dehors, qu’il trouve chez lui de quoi entretenir tout son monde. Ses domaines lui fournissent toute sorte de denrées, ses maisons de ville contiennent des ouvriers de tous les métiers. Pour n’être pas pris au dépourvu, il entasse des provisions de toute espèce dans d’immenses magasins dont il ne connaît pas toujours la richesse. On raconte qu’à l’époque où, comme aujourd’hui, le théâtre s’efforçait d’attirer la foule par l’éclat de la mise en scène, un directeur qui avait à vêtir un grand nombre de ses figurans et qui n’en voulait pas faire la dépense s’adressa à Lucullus et le pria de lui prêter une centaine de tuniques. « Cent tuniques ! répondit le riche Romain, où voulez-vous que je les prenne ? Néanmoins je ferai chercher. » Le lendemain, il en envoyait cinq mille. L’administration de ces immenses fortunes devait donner beaucoup de peine. Aussi le maître se dispensait-il souvent de s’en occuper. Tout entier au plaisir, il abandonnait ses affaires à des intendans qui le volaient. Quand il consentait à les diriger lui-même, ce travail pénible n’était pas sans profit pour lui. M. Mommsen pense que, si la noblesse romaine a eu pendant des siècles le sens politique, si elle s’est montrée capable de commander au monde, c’est que chacun pouvait faire chez soi l’apprentissage du gouvernement. L’exploitation de ces vastes domaines, ces millions de sesterces à manier, ces nations d’esclaves à conduire, faisaient de tous ces grands seigneurs dès leur jeunesse des administrateurs et des financiers.

D’ordinaire chacun imite ce qu’il voit faire au-dessus de lui, et il est d’usage que les classes inférieures reproduisent autant qu’elles le peuvent les exemples que l’aristocratie leur donne. On vient de voir qu’à Rome les patriciens mettaient leur luxe à posséder beaucoup d’esclaves ; la bourgeoisie faisait comme eux. Peut-être même ce grand nombre de serviteurs est-il plus frappant encore dans les maisons modestes, tant il y semble peu en rapport avec la fortune du maître. Marcus Scaurus, qui devint plus tard un grand personnage, avait commencé par être très pauvre. Il disait dans ses mémoires que son père ne lui avait laissé que 37 000 sesterces (7 000 fr.) et dix esclaves. Assurément celui qui ne posséderait aujourd’hui que 7 000 francs pour tout bien ne se permettrait pas d’avoir dix domestiques. Le poète Horace n’était pas très riche non plus ; il vivait des libéralités de Mécène, qui lui avait donné l’aisance plutôt que la richesse. Il raconte pourtant que, quand il rentre chez lui le soir, il y trouve trois esclaves prêts à lui servir son dîner. Ce dîner, il nous en donne le menu : ce sont des poireaux, des pois chiches et quelques gâteaux. Ne trouve-t-on pas que c’est beaucoup de trois domestiques pour si peu de plats, et que le repas n’est pas en rapport avec le service ? On se demandera peut-être comment ce nombre de serviteurs n’épuisait pas une fortune médiocre, et par quel miracle d’économie elle parvenait à y suffire ; c’est qu’alors ils ne coûtaient pas autant qu’aujourd’hui. Le prix d’achat d’un esclave ordinaire était d’environ 500 francs, ce qui mettait ses gages à 25 francs par an. L’entretien était encore plus économique. Caton nourrissait les siens d’olives tombées, de saumure et de vinaigre. Il fabriquait pour eux une espèce de vin dont il a pris soin de nous laisser la recette. « Mettez dans une futaille dix amphores de vin doux et deux amphores de vinaigre bien mordant. Ajoutez-y deux amphores de vin cuit et cinquante d’eau douce. Remuez le tout ensemble avec un bâton trois fois par jour pendant cinq jours consécutifs, après quoi vous y mêlerez soixante-quatre setiers de vieille eau de mer. Ce vin se boira jusqu’au solstice. S’il en reste plus tard, ce sera de l’excellent vinaigre. » Il est vrai que les esclaves étaient un peu mieux traités sous l’empire. Sénèque semble dire qu’on leur donnait tous les mois pour leur entretien cinq boisseaux de blé et 5 deniers. En mettant le prix du boisseau à 4 sesterces, cela ne fait que 7 ou 8 francs par mois. La dépense nous paraît encore bien modeste, mais il ne faut pas oublier que les anciens, que nous accusons volontiers d’avoir été des sybarites, étaient dans leurs repas d’une frugalité qui nous effraie. Quand l’empereur Hadrien visitait ses armées, il se contentait de lard et de fromage comme les simples soldats, et ne buvait jamais que du vinaigre avec de l’eau. On connaît le menu d’Horace ; ce n’est pas ainsi qu’on se figure un régime d’épicurien.

Il n’est pourtant pas possible que, malgré la modicité des dépenses qu’ils occasionnaient, ce grand nombre d’esclaves de luxe ne fût pas pour tout le monde une cause de gêne. Pourquoi se l’imposait-on ? quel motif poussait de petites gens à subir un fardeau sous lequel pliaient les plus riches ? La réponse est facile : on voulait paraître. Tout le monde alors mettait sa vanité à éblouir les yeux par un cortège imposant. Les grands personnages traînaient derrière eux une armée de cliens et d’amis quand ils se rendaient au Forum. Il leur fallait des centaines d’affranchis ou de serviteurs dès qu’ils sortaient de Rome. C’est ce qui les forçait à faire de leurs maisons de ville ou de campagne de véritables casernes. Sous Néron, le préfet de Rome, Pédanius Secundus, ayant été assassiné par un de ses esclaves, on arrêta comme complices tous ceux qui avaient passé la nuit sous le même toit. Il s’en trouva quatre cents. Il fallait se moquer du préjugé, comme faisait Horace, pour oser se promener seul. Un magistrat qui se permettait de n’avoir avec lui que cinq domestiques était montré au doigt. Le peuple avait même fini par mesurer l’estime qu’il faisait d’un homme au nombre de gens qui l’accompagnaient. Un avocat ne passait pas pour éloquent, s’il n’avait au moins huit serviteurs derrière sa litière. Quand il n’était pas assez riche pour les acheter, il les louait. C’était le seul moyen pour lui de trouver des causes et d’être écouté quand il parlait. Les femmes aussi s’en servaient pour attirer sur elles l’attention du public. Juvénal raconte qu’Ogulnia se gardait bien d’aller seule au théâtre : qui se serait retourné pour la regarder ? Elle louait des suivantes et une soubrette aux cheveux blonds à qui elle affectait de donner souvent des ordres. Elle poussait même le luxe jusqu’à se faire accompagner d’une nourrice respectable et de quelques amies de bonne apparence. De cette façon Ogulnia était sûre de faire sensation quand elle passait.

Ainsi les esclaves servent beaucoup lorsqu’on sort, ils accompagnent le maître, donnent bonne opinion de lui et sont une partie de sa considération ; mais qu’en fait-on quand on est rentré chez soi ? On en avait trop pour que, dans un ménage modeste, on trouvât toujours à les occuper. Afin de leur donner quelque chose à faire, on les appliquait chacun à un usage particulier. « Je me sers de mes esclaves, disait un Grec, comme de mes membres, un pour chaque chose. » De là l’extrême division du travail dans les maisons antiques ; elle n’a jamais été poussée plus loin qu’à Rome. On avait des esclaves pour ouvrir la porte au visiteur, d’autres pour l’introduire, d’autres pour soulever devant lui les tentures, d’autres pour l’annoncer. On en avait pour porter les plats sur la table, pour les découper, pour les goûter avant les convives, pour les servir. « Le malheureux, disait Sénèque, qui vit uniquement pour bien dépecer des volailles ! » Chaque opération de la toilette d’une femme était confiée à des personnes différentes. L’esclave qui gardait les vêtemens n’était pas le même que celui qui avait soin des perles ou de la pourpre. Il y avait des artistes spéciaux pour la coiffure ou pour les parfums. On a même découvert la tombe d’un malheureux dont l’unique fonction consistait à peindre la vieille Livie (colorator Liviae)[1]. Le maître trouve donc à la maison, dès qu’il y revient, une foule de serviteurs qui épient ses désirs et devancent ses ordres. « Je m’assieds, dit un personnage de comédie, mes esclaves accourent. Ils m’ôtent ma chaussure. D’autres se hâtent de dresser les lits, de préparer le repas. Tous se donnent du mal autant qu’ils peuvent. » Qu’en résulte-t-il ? Qu’à force d’être entouré, d’être servi, le maître prend l’habitude de ne rien faire. Tous ces gens qui s’empressent auprès de lui et auxquels il est si reconnaissant lui rendent le plus mauvais de tous les services, ils le dispensent d’agir. Le Romain de la république, qui n’avait guère qu’un domestique pour sa personne, qui se servait lui-même, était resté énergique et actif ; il a conquis le monde. Celui de l’empire, qu’environne toujours une troupe d’esclaves, devient lâche, efféminé, rêveur. De tous les meubles de sa maison, le lit est celui dont il use le plus volontiers. Il se couche pour dormir, il se couche pour manger, il se couche pour lire et pour réfléchir. Chez lui, les serviteurs se partagent toutes les fonctions de la vie, et tout est minutieusement réglé pour qu’il n’ait jamais rien à faire. Ce bel ordre qu’il admire est cependant plein de dangers. L’activité physique ne peut pas s’affaiblir sans que l’activité morale n’en souffre, et, quand on cesse d’agir, on finit par cesser de vouloir. Cette race qui avait perdu l’habitude d’exercer son corps et de le tenir en haleine laissa aussi s’énerver son âme. Il est donc vrai de dire que ce grand nombre d’esclaves que les Romains entretenaient chez eux n’a pas peu servi à les rendre eux-mêmes les esclaves des césars.

II.

Supposons l’esclave qu’on vient d’acheter jeté au milieu de cette multitude de serviteurs qui remplissent une maison romaine. Son premier regard est naturellement pour son nouveau maître, il cherche avec anxiété à le connaître pour savoir ce qu’il en doit attendre et comment il sera traité. Faisons comme lui, et demandons-nous d’abord à quel régime il va être soumis et quels seront les rapports du maître avec l’esclave. La réponse à cette question n’est pas facile, car les sentimens sont très partagés. Cette diversité d’opinions ne me surprend pas ; il est sûr que le sort de l’esclave peut être jugé très différemment, et que, par exemple, il change tout à fait d’aspect suivant qu’on l’étudie dans la législation ou dans la réalité. Jusqu’aux Antonins, la législation est d’une dureté terrible pour lui. Elle l’abandonne entièrement à son maître, c’est sa propriété au même titre que ses troupeaux et ses champs, il a le droit d’en user et d’en abuser selon ses caprices ; il est libre de lui infliger toute sorte d’opprobres et de déshonneur, il peut le battre et le tuer. On est donc forcé de reconnaître, quand on s’en tient à la loi, qu’il n’y a jamais eu de pire condition que celle de l’esclave romain ; mais il ne faut pas oublier que les institutions humaines ne font jamais ni tout le bien ni tout le mal qu’elles peuvent faire. Elles rencontrent dans les mœurs publiques et le sentiment général des obstacles qu’elles ne surmontent pas. Les lois peuvent être excellentes ou détestables, l’homme, qui est peu capable de perfection et qui répugne instinctivement à la barbarie, corrige ce qu’elles ont d’excessif en les pratiquant ; il ne les exécute d’ordinaire que dans les limites où elles ne contrarient pas la médiocrité de sa nature. On s’expose donc à se tromper, si l’on ne juge l’état social d’un peuple que d’après sa législation. Il faut savoir avant tout de quelle façon elle a été appliquée. Je suis convaincu qu’à Rome, au temps même où les mœurs étaient les plus rudes, on usait rarement des droits terribles que la loi donnait sur l’esclave. Caton avait beau dire qu’il est sage de le vendre quand il est vieux et qu’il ne peut plus servir, la coutume avait beau permettre de l’abandonner sans secours quand il était malade dans l’île du Tibre, près du temple d’Esculape, afin qu’il guérît ou qu’il mourût sans rien coûter, je suis sûr que dans les âmes généreuses la nature a toujours résisté à ce lâche abandon. Il serait facile de prouver que même au temps de Caton l’esclave était en général traité humainement, qu’il vivait dans la familiarité de son maître, et que d’ordinaire il vieillissait dans sa maison. Après la bataille de Cannes, Rome, qui n’avait plus de soldats, n’hésita point à donner des armes à huit mille esclaves. Ils servirent bravement à côté des légions, et méritèrent la liberté. Se seraient-ils exposés à mourir pour des maîtres qu’ils auraient détestés ?

C’est cette résistance de la nature aux rigueurs injustes de la loi qui a empêché de très mauvaises coutumes tolérées ou encouragées par le législateur de produire les résultats détestables auxquels on pouvait s’attendre. En voici un exemple curieux. Quand l’enfant venait de naître, on le déposait aux pieds du père. Il se baissait vers lui, s’il voulait le reconnaître, et le prenait dans ses bras. S’il s’en détournait, on l’emportait hors de la maison et on l’exposait dans la rue. Quand il ne mourait pas de froid et de faim, il appartenait à celui qui voulait s’en charger, et devenait son esclave. Certes on ne peut douter que beaucoup de ces malheureux enfans n’aient été victimes de cet usage barbare. Si l’on en croit Sénèque le père, ils étaient quelquefois recueillis par des entrepreneurs de misères publiques, comme il les appelle, qui les mutilaient avec art pour en faire des mendians de bon rapport. « Allons, dit un rhéteur dans son ouvrage, amène tous ces cadavres qui ont peine à se traîner ; montre-nous ta troupe de borgnes, de boiteux, de manchots, d’affamés ; introduis-moi dans ta caverne, je veux voir cet atelier de calamités humaines, cette morgue d’enfans (illud infantium spoliarium). » Gardons-nous de nous laisser trop émouvoir par ce pathétique. C’est un déclamateur qui parle, et il traite un sujet d’école. Il est bien possible que ces raffinemens de cruauté et ces mutilations savantes n’aient jamais existé que dans les discours des rhéteurs. Ce qui est plus certain, c’est qu’une sorte de pitié publique veillait sur ces pauvres abandonnés. On a la preuve qu’ils n’étaient pas traités tout à fait comme les autres esclaves, quoique la loi ne fît entre eux aucune différence, et que même on ne leur en donnait pas le nom. On les appelait élèves ou nourrissons, alumni, et on les regardait comme des fils adoptifs. Ils trouvaient souvent dans leur nouvelle maison l’affection que leur famille véritable leur avait refusée. Ceux qui les avaient recueillis étaient vraiment des pères pour eux, ils en prenaient volontiers le nom, et il n’est pas rare de lire ces mots touchans sur les tombeaux qu’ils leur élèvent : « je l’aimais comme s’il eût été mon enfant. »

C’est ainsi que l’humanité corrigeait les sévérités de la loi. Elles étaient partout opposées l’une à l’autre et luttaient ensemble. Dans ce combat, qui a duré plusieurs siècles, c’est l’humanité qui a vaincu. Elle a même fini sous l’empire, grâce au secours qu’elle a trouvé dans la philosophie et à l’adoucissement des mœurs publiques, par pénétrer jusque dans la législation. Les grands jurisconsultes ont introduit dans les codes romains ce principe, que la servitude n’est point un fait naturel, et qu’elle ne repose que sur une convention humaine : c’était en préparer l’abolition dans l’avenir. En attendant, on commence dès le règne d’Hadrien par en atténuer les abus. Marc-Aurèle met l’esclave à l’abri des traitemens trop rigoureux, et défend absolument de le tuer. Dès lors la loi le regarde comme une personne digne de son intérêt et ne l’abandonne plus aux caprices de son maître ; mais devons-nous croire que cette révolution s’est faite tout d’un coup, que les Antonins ont brusquement modifié par un décret l’état social de Rome, aboli des usages en vigueur et inauguré des principes tout à fait nouveaux ? Je ne le pense pas. Des changement de cette nature sont d’ordinaire préparés à l’avance ; l’autorité les sanctionne, mais c’est l’opinion qui les imposé. À Rome, elle était prête depuis longtemps à ces modifications, et les pratiquait avant de les rédiger[2]. Quand un peuple est conservateur par essence, comme les Romains ou les Anglais, qu’il affiche un respect superstitieux pour ses institutions anciennes, et qu’il aime mieux les laisser périr obscurément quand elles ne sont plus de saison que de les abroger avec éclat, il est naturel qu’il possède dans son arsenal législatif une foule de lois qui depuis longtemps ne sont plus exécutées. Je crois donc qu’à Rome, bien avant les Antonins, ces rigueurs contre les esclaves qui étaient restées dans le droit public ne se trouvaient plus dans les mœurs. Ce qui rendait irrésistible ce mouvement qui poussait tout le monde vers l’humanité, c’est qu’il venait à la fois de deux côtés extrêmes. Deux classes de la société qui généralement s’entendent mal ensemble s’accordaient pour recommander la douceur envers les esclaves. D’un côté, le philosophe disait aux gens du monde, aux lettrés, aux financiers, aux grands seigneurs qui l’écoutaient, que ce sont des hommes comme les autres, « formés des mêmes élémens, qui jouissent du même ciel et respirent le même air, » et qu’il faut les traiter comme des amis d’un rang inférieur (servi sunt, immo humiles amici). De l’autre, le petit peuple, qui ne lit pas les traités de philosophie, et qui se laisse conduire par son instinct, manifestait en toute occasion sa sympathie pour eux. Il les connaissait et les aimait ; des souffrances partagées, des plaisirs communs, les rapprochaient. Ils se trouvaient associés dans des travaux pénibles, ils se voyaient familièrement sur les places publiques et au cabaret. N’avaient-ils pas d’ailleurs une sorte de communauté d’origine ? L’esclavage était la source de presque toute la plèbe romaine. Elle ne l’ignorait pas, et les grands seigneurs avaient soin de l’en faire souvenir. N’est-il pas naturel que ces fils d’affranchis se soient toujours montrés disposés à défendre ceux qui étaient ce qu’avaient été leurs pères ? Lorsque sous Néron, après la mort de ce Pédanius Secundus dont j’ai parlé, le sénat eut condamné à périr les quatre cents esclaves qui avaient passé la nuit sous le même toit que lui, le peuple fut ému de pitié ; il s’arma de pierres et de torches pour empêcher l’exécution. Il fallut prendre des mesures sévères et border de troupes tout le chemin par où ces malheureux furent conduits à la mort. C’est sous cette double pression que le sort des classes serviles s’adoucit dans l’empire. Sénèque dit formellement que les maîtres cruels sont montrés au doigt dans toute la ville. L’opinion publique s’était donc prononcée ; elle faisait à tous un devoir de la douceur et de l’humanité. Du temps d’Auguste, un très méchant homme, Hostius Quadra, fut tué par ses esclaves. L’empereur, qui cependant affectait d’être un rigide observateur des lois, n’osa pas blesser le sentiment général ; il feignit d’ignorer le crime pour n’être pas forcé de le punir.

Le sort de tous les esclaves n’était pourtant pas le même, et il y a des distinctions à faire entre eux. Ils étaient en général moins bien traités aux champs qu’à la ville. Les agronomes, quand ils nous décrivent le matériel de la ferme et les instrumens de l’exploitation, rangent sans façon l’esclave dans la même catégorie que les bœufs. C’est qu’en réalité le maître ne le distingue pas beaucoup du bétail. Le soir, on l’enferme dans des espèces d’écuries ou de prisons souterraines (ergastula) percées de fenêtres étroites et assez élevées au-dessus du sol pour qu’il ne puisse pas les atteindre avec la main. Le jour, s’il doit travailler seul, comme on craint que le grand air et l’espace libre ne lui donnent l’idée de s’enfuir, on lui met les fers aux pieds. Voilà certes un régime rigoureux ; mais l’esclave paraît le supporter sans trop de peine. Quand arrive un de ces jours de fêtes qui suspendent le travail, il le célèbre avec une joie bruyante. On n’aurait jamais dit, à le voir s’amuser de si bon cœur après la moisson ou la vendange, rire et chanter aux jeux des carrefours (compitalia), ou bien sauter gaîment le feu de paille des Palilies, qu’il fût tenu si sévèrement pendant tout le reste de l’année. Ce qui prouve qu’à tout prendre on ne le trouvait pas si malheureux, c’est que l’esclave de la ville se prenait quelquefois à envier le sort de son confrère de la campagne. Horace en avait un à Rome, fort inconstant de son naturel, qui demanda comme une faveur à son maître d’être envoyé dans son domaine de la Sabine. Il est vrai qu’il ne tarda point à s’en repentir. D’ordinaire on ne reléguait l’esclave aux champs que pour le punir, quand on était mécontent de lui. On ne peut douter qu’à la ville il ne fût mieux traité et plus heureux. Placé plus près du maître, il pouvait souffrir davantage de ses caprices, mais aussi il en profitait. C’est lui qui avait le plus de chance d’arriver à la liberté et à la fortune. Il y en avait même dont la situation était brillante et enviée : c’étaient les esclaves impériaux. Il suffisait d’appartenir à la maison de césar pour être un personnage, et les grands seigneurs qui s’estimaient heureux d’être connus du portier de Séjan achetaient par des présens et des bassesses les bonnes grâces des intendans de Tibère. Avant même d’être affranchis, ces esclaves remplissaient quelquefois de véritables fonctions publiques. L’histoire parle d’un dispensator d’Antonin qui était chargé de faire venir à Rome le blé d’Ostie et de Pouzzoles. Ils avaient tous du reste le sentiment de leur importance. Ils étaient fiers, insolens, et pensaient qu’ils devaient faire respecter la dignité de l’empereur en leur personne. Après ceux-ci, je placerais volontiers les esclaves des villes, des temples, des corporations civiles ou religieuses. Lorsque le maître est collectif, il est toujours moins rigoureux, ou plutôt, quand l’autorité est ainsi partagée et que personne n’en prend pour soi le fardeau, non-seulement le serviteur n’est pas commandé, mais en réalité c’est lui qui commande. Aussi les esclaves de cette catégorie paraissent-ils en général riches et contens de leur sort. On en voit qui font des libéralités importantes à ces associations même qui les ont achetés, se donnant le plaisir piquant d’être les bienfaiteurs de leurs maîtres. Ceux qui appartiennent à quelque grande maison ne sont pas non plus trop à plaindre. S’ils arrivent à des fonctions élevées dans la domesticité intérieure, ils peuvent faire de bons profits. Quelquefois l’intendant d’un homme riche trouvait le métier si bon qu’il aimait mieux rester esclave que d’y renoncer. Ce qui pouvait leur arriver de plus heureux, c’était d’échoir à un maître qui se piquait d’être humain et éclairé, qui cultivait les lettres et pratiquait les leçons des philosophes. Pline le Jeune témoignait aux siens les plus grands égards. Non seulement il ne souffrait pas qu’on leur mît les fers aux pieds quand ils cultivaient ses domaines, mais il défendait qu’on les entassât dans des cellules étroites ou dans des prisons obscures. Ils avaient à sa maison de Laurente des logemens si commodes qu’ils pouvaient y recevoir des hôtes. Il s’occupait d’eux dès qu’ils étaient malades, il leur permettait de faire leur testament et de laisser à leurs amis leur petite fortune, il poussait même l’humanité jusqu’à les pleurer quand il les avait perdus. Dans le palais d’un riche et d’un sage comme Pline, l’esclave n’est vraiment pas trop malheureux. C’est chez les petites gens que sa condition est le plus rude. Comme il partage la mauvaise fortune de la maison, naturellement il est pauvre chez les pauvres. Or il peut lui arriver de tomber aux mains d’un maître très misérable. Tout le monde en ce temps avait des esclaves ; on en trouve jusque chez les ouvriers et les soldats. Même ce paysan du Moretum qui n’a pour tout bien qu’un petit jardin, et qui se lève de si bonne heure pour préparer son plat d’ail, de fromage et de sel, n’est pas seul dans sa cabane ; il a pour servante une négresse que le poète nous dépeint avec une vérité frappante. « Ses cheveux sont crépus, sa lèvre épaisse, sa peau noire ; elle a la poitrine large, les seins tombans, le ventre plat, les jambes grêles, et la nature l’a pourvue d’un pied qui s’étend à l’aise (spatiosa prodiga planta). » Dans ces pauvres maisons, les profits étaient rares et la vie pénible. La seule compensation que l’esclave trouvât à ses misères, c’est qu’il vivait plus près du maître, qu’il en était plus familièrement traité, qu’à force de partager son mauvais sort et de l’aider dans ses souffrances, il était regardé par lui moins comme un serviteur que comme un parent. Il faut du reste remarquer qu’à Rome, comme aujourd’hui dans l’Orient, il a toujours fait partie de la famille. Chez nous, le domestique et le maître, libres tous deux, unis par un contrat temporaire et à des conditions débattues, vivent à l’écart l’un de l’autre, quoique sous le même toit. Ce sont deux individualités jalouses qui s’observent, très décidées à maintenir leurs droits réciproques. À Rome, l’esclave n’avait aucun droit. Ce n’était pas un citoyen, c’était à peine un homme. Sa dignité ne l’empêchait pas de se livrer tout entier à celui auquel il appartenait et de se confondre avec lui. Il y avait donc plus d’intimité et moins de réserve dans leurs relations. Il nous reste un grand nombre de tombes élevées par des maîtres à leurs serviteurs. Elles contiennent souvent l’expression des sentimens les plus tendres ; on n’y rend pas seulement hommage à leurs bons services, on les remercie de leur affection (quod eum pleno affectu dilexerit). On rappelle qu’en revanche ils ont été traités avec douceur, comme des fils de la maison (loco filii habitus), et on leur fait même dire ces mots signicatifs : servitude, tu n’as jamais été trop lourde pour moi ! Nous voyons dans Fabretti qu’une mère qui avait perdu un jeune fils et un verna du même âge les avait fait enterrer l’un près de l’autre. Les sépultures sont voisines et semblables, les inscriptions contiennent à peu près les mêmes termes. La mère n’a mis aucune différence entre le tombeau de son esclave et celui de son enfant.

Certes je ne voudrais pas peindre le sort des esclaves sous des couleurs trop riantes. Je n’oublie pas que la loi leur était contraire, et je sais que, lorsqu’on n’est bien traité que par faveur, quand on n’a point de droits à invoquer pour protéger son honneur et sa vie, on est toujours dans une situation très malheureuse. Je sais aussi que tous n’étaient pas regardés comme des fils de la maison, et que leurs maîtres ont été souvent pour eux sans pitié. Domitius tuait ses affranchis quand ils refusaient de boire autant qu’il le voulait, — c’était le père de Néron ; — Védius Pollion jetait ses esclaves aux murènes lorsqu’ils avaient brisé quelque vase précieux. Ces cruautés horribles sont connues de tout le monde par le privilège qu’a le mal de faire plus de bruit que le bien ; cependant je ne crois pas qu’elles aient été aussi fréquentes qu’on le suppose. Sans doute le maître avait le droit de mettre à mort son esclave, mais on peut affirmer qu’il n’en usait guère. L’intérêt s’unissait à l’humanité pour le lui défendre. Loin de le tuer, nous voyons que d’ordinaire il le ménage comme un capital qu’on ne doit pas exposer. Varron a grand soin de recommander à son fermier, quand il a quelque travail dangereux à faire exécuter, par exemple dans les marécages où l’on peut prendre des fièvres mortelles, d’en charger plutôt un mercenaire qu’un de ses esclaves. Si le mercenaire succombe, ce n’est un malheur que pour lui ; si l’esclave meurt, c’est une perte pour le maître. Il est vrai que, si l’on se garde bien de le tuer, on ne se fait pas faute de le battre. Les étrivières jouent un grand rôle dans la discipline de la maison. Un proverbe disait qu’un Phrygien battu devenait meilleur, et on ne négligeait pas ce moyen facile de l’améliorer. « J’entends le bruit du fouet, dit Sénèque, je demande ce que c’est ; on me répond : C’est Papinius qui fait ses comptes. » Il n’avait pas d’autre moyen d’apprendre à ses intendans à bien calculer. Avant de nous trop indigner, n’oublions pas que ce régime s’est perpétué fort longtemps chez nous. Au XVIIe siècle, en pleine civilisation chrétienne et française, les marquis rossaient leurs laquais, et Célimène reproche à Arsinoé « de battre ses gens au lieu de les payer. » Il est bien possible aussi que ces traitemens rigoureux aient été plus facilement supportés que nous ne le pensons. Le mauvais esclave qui s’habituait à mériter les coups s’habituait aussi à les recevoir. Il finissait par s’y faire, et sa bonne humeur n’en était pas trop altérée. On a découvert en faisant des fouilles sur l’Aventin les restes d’une chambre basse qui a dû servir de prison à quelque maison romaine. On y lit encore quelques inscriptions gravées à la pointe par des gens qui y étaient renfermés. En voici une : « Je fais vœu, si je sors d’ici, de boire tout le vin de la maison. » Voilà certes un esclave qui a supporté gaîment la prison. Plaute a donc bien raison de nous représenter les esclaves se moquant des étrivières et narguant les bourreaux. « Je mourrai sur la croix, fait-il dire à un drôle ; eh bien ! n’est-ce pas ainsi que sont morts tous mes aïeux ? » Les châtimens, quand ils sont trop répétés, cessent d’être effrayans. Dans ces pays de l’extrême Orient où les exécutions capitales sont si fréquentes, elles ne font peur à personne ; on prétend même qu’en Chine, pour une somme convenable, les condamnés à mort trouvent à se faire remplacer. Ce qui est sûr, c’est que, malgré la rigueur de sa condition, l’esclave prenait gaiment la vie. Celui qui habitait la ville n’était pas confiné dans la maison et rigoureusement enfermé dans les travaux domestiques. Il participait à l’existence joyeuse de son maître, il fréquentait comme lui les bains publics, il assistait aux jeux du cirque ou de l’arène. Les gladiateurs n’avaient pas de spectateur plus assidu et plus passionné ; il prenait parti pour les Thraces ou les Myrmillons, il applaudissait avec rage Pacidéianus ou Rutuba ; le soir, il errait dans les mauvais quartiers de Rome où les courtisanes à deux as « se montrent sans voile à la lumière éclatante des lampes. » À la longue, ces plaisirs lui devenaient nécessaires, et il ne pouvait pas s’en passer. L’esclave d’Horace ne cessait d’y rêver quand pour son malheur son maître l’emmenait à la campagne. Au milieu des plaines tranquilles de la Sabine, il songeait toujours aux rues de Rome, à ce cabaret du coin (uncta popina) où il trouvait du vin à bon marché et une joueuse de flûte de mœurs faciles qui le faisait sauter lourdement quand il avait bien bu. Horace se moque beaucoup de ces divertissemens grossiers et semble les prendre en pitié. Qui sait pourtant s’il ne régnait pas dans ce cabaret d’esclaves une plus franche gaîté qu’à la table du maître quand il versait à ses amis son falerne de cinquante ans, et qu’il régalait de son cécube et de ses petits vers Cinara ou Lalagé ?

Je crois donc qu’en général on se représente l’esclave romain un peu plus malheureux qu’il ne l’était, et qu’en dépeignant son sort on charge les couleurs. Ce qui entraîne à exagérer, c’est la comparaison qu’on fait sans le vouloir de l’esclavage antique avec celui qui a régné si longtemps dans le Nouveau-Monde, et dont, il faut l’espérer, notre génération verra la fin. Ils ne se ressemblent pas, et, je le dis à regret, c’est celui de nos jours, celui qui est venu après le christianisme, qui est le plus rigoureux. Comme il est fondé sur une différence de couleur, rien n’en peut effacer la trace. Il résiste même à la liberté ; c’est un mal sans remède, au seuil duquel on peut dire, comme le poète, qu’il faut laisser toute espérance. La flétrissure survit à l’émancipation, et à la servitude réelle succède une servitude d’outrage et de mépris qui ne finit pas. Rien de pareil n’existait dans l’antiquité. Ce n’était pas une seule race, une race étrangère, marquée d’un signe ineffaçable, qui avait le triste privilège de fournir le monde d’esclaves. Il en arrivait de partout, et les Romains étaient exposés à le devenir comme les autres. Cette pensée les disposait à les mieux traiter ; il est naturel qu’on ait plus de sympathie pour les malheurs qui peuvent nous atteindre que pour ceux dont on se sent à l’abri. De plus, comme alors ni la nature ni la loi n’éternisaient les effets de la servitude, le fils de l’affranchi était citoyen comme tout le monde. Rien ne lui était plus facile que de dissimuler son origine, s’il en rougissait ; mais, même en l’avouant, il pouvait arriver à toutes les dignités publiques. Horace était tribun d’une légion dans une armée d’aristocrates. Cette fusion complète de l’homme libre et de l’esclave qui s’opérait après la liberté faisait qu’avant l’émancipation les barrières entre eux étaient moins hautes. Ils travaillaient à côté l’un de l’autre aux champs, à la ville ils faisaient partie des mêmes associations civiles ou religieuses. L’esclave arrivait quelquefois à les présider, et il commandait ainsi aux hommes libres. Qui l’aurait souffert il y a quelque temps aux États-Unis ? Une autre différence, qui n’est pas moins grave, c’est qu’aujourd’hui l’esclave appartient à une race inférieure. Je ne veux pas dire qu’elle le soit par nature et qu’elle doive l’être toujours, il ne faut pas consentir à mettre de ces inégalités fatales et éternelles entre les hommes ; mais en réalité elle l’est. Au contraire l’esclavage antique, surtout celui des villes, se recrutait d’ordinaire parmi les peuples de l’Orient grec, les plus intelligens du monde. À leurs dispositions naturelles, on ajoutait encore par une éducation savante. Ce n’était pas toujours par humanité qu’on prenait cette peine, c’était le plus souvent par calcul ; on augmentait la valeur d’un esclave en l’instruisant, comme on accroît le prix d’un domaine par une culture soignée. Un bon grammairien ne se vendait pas moins de 25 000 fr. Il y avait donc dans toute grande maison une sorte de cours complet d’études, et les traces de ces pædagogia servorum se retrouvent à chaque pas dans les inscriptions latines[3]. Quand il était ainsi formé par l’éducation, instruit dans les lettres et les sciences, l’esclave antique ne ressemblait pas à celui de nos jours, abruti s’il est résigné, féroce s’il est mécontent. C’était un personnage habile et rusé, un observateur ingénieux, prêt à toutes les fortunes, bon pour tous les métiers, et qui, avec beaucoup d’adresse et peu de scrupules, espérait bien tirer un bon parti d’une situation mauvaise. Il est de règle que dans la vie privée, comme ailleurs, le pouvoir finit toujours par appartenir à l’intelligence ; en quelque rang que le sort l’ait mise, elle reprend sa place naturelle. Aussi rencontrons-nous dans presque toutes les familles romaines un esclave qui gouverne ; il a vite compris les faibles de son maître, et il s’en sert pour le dominer. Bientôt il dispose de la fortune, il règle les dépenses, il dirige les travaux, il force la femme et les enfans à plier sous sa volonté ; c’est lui qui mène la maison, et le malheureux qui l’a payé de ses deniers peut dire, comme un personnage de la comédie : « J’ai acheté la servitude. »

III.

Après m’être occupé des rapports de l’esclave et du maître, j’arrive aux relations des esclaves entre eux. Elles étaient bien plus compliquées qu’on n’est tenté de le croire. Il semble que, le maître ayant sur tous ses serviteurs les mêmes droits et des droits sans limites, ils devaient aussi être tous égaux, et que, dans cette situation infime où les plaçait la loi, il ne pouvait pas y avoir de degrés. Il y en avait pourtant, et de nombreux. Une hiérarchie très complexe conduisait du voisinage de la liberté aux dernières extrémités de la servitude. Certains esclaves exerçaient des fonctions plus relevées et jouissaient de plus de confiance et d’estime que les autres. C’étaient d’abord les fermiers et les intendans, dont j’ai déjà parlé. Au-dessous d’eux, il y avait place pour des distinctions infinies. Par exemple, les secrétaires et les trésoriers devaient être choisis avec plus de soin et traités avec plus d’égard ; on ne confie pas à tout le monde sa bourse et ses papiers. Cicéron dit que les huissiers et les jardiniers se regardaient aussi comme supérieurs à leurs camarades. Venait ensuite la foule des esclaves ordinaires, divisés en décuries, qui elles-mêmes, à ce qu’il semble, étaient rangées dans un certain ordre d’après l’importance de ceux qui les composaient. La dernière de toutes, selon Sénèque, contenait ces esclaves de rebut que le crieur public vend les premiers au marché, avant que les amateurs ne soient arrivés et que les enchères véritables ne commencent. Ce n’étaient pourtant pas les plus humbles, et il y avait encore un degré plus bas. Il arrivait parfois qu’un de ces intendans ou de ces trésoriers, qui à la longue avait acquis une certaine aisance, voulait se donner quelque repos. Il faisait ce qu’il voyait faire à son maître : il achetait un esclave soit pour son service particulier, soit pour faire à sa place les travaux pénibles de la maison. Il y avait donc à Rome des esclaves d’esclaves qu’on appelait vicarii. C’était le dernier échelon de la servitude ; c’est là aussi qu’elle devait être le plus lourde. On a remarqué de tout temps que les serviteurs enrichis faisaient les maîtres les plus rigoureux. L’esclave qui avait un esclave devait être toujours tenté de lui faire souffrir les injustices dont il était victime et de lui rendre les coups qu’il recevait. Il lui semblait sans doute, quand il venait d’être maltraité par son maître, qu’il se relevait à ses yeux, qu’il reprenait sa dignité d’homme, en maltraitant à son tour son serviteur. Cette institution des vicarii est une des originalités de l’esclavage romain. Elle n’était à Rome ni une exception rare ni un privilège réservé à la haute domesticité des grandes maisons ; on a conservé l’inscription funéraire du vicarius d’un sous-fermier. Cicéron semble même dire que tout esclave qui se respecte, qui n’est point un prodigue ou un débauché, peut avoir son vicarius. Les plus riches en possédaient qui étaient nés et qui avaient grandi chez eux (vicarii vernae), ce qui suppose toute une hérédité de servitude dans ces misérables cellules ; mais ce qui est plus étrange encore, c’est qu’en restant esclaves ils pouvaient faire des hommes libres. Rien ne les empêchait de donner ou de vendre la liberté à leurs vicarii. Nous savons qu’ils le faisaient quelquefois ; l’un d’eux, en s’élevant à lui-même un tombeau de marbre, ne se refuse pas le plaisir de copier la formule qu’il a lue sur celui de son maître : il nous dit fièrement qu’il y donne une place à ses affranchis des deux sexes. C’est ainsi que par une bizarre contradiction il leur arrivait de communiquer à d’autres des droits dont ils étaient eux-mêmes privés.

Il y avait donc des rangs dans la servitude et une sorte d’aristocratie qui réclamait pour elle des égards particuliers. Le dispensator d’une grande maison se regardait comme un personnage. Il ne faut pas nous le représenter humble, timide, portant dans son attitude le poids de sa condition : au contraire il tient la tête haute. À la porte du maître, il rudoie les cliens, des hommes libres pourtant, qui viennent tous les matins recevoir le présent qui les fait vivre. Dans l’intérieur de la maison, il a des camarades qui lui parlent avec respect, qui le flattent, qui lui demandent sa protection, qui prient les dieux pour lui. Il nous reste la base d’un monument qui a été élevé à Mithra par un économe (arcarius) pour obtenir la conservation et la santé d’un dispensator (pro salute et incolumitate) : c’est précisément la formule dont on se sert quand on prie les dieux pour l’empereur. — Lorsqu’il rentre dans sa cellule, il y trouve ses serviteurs qui l’attendent, car, comme je viens de le dire, à Rome l’esclavage est entré dans l’esclavage même. Cet homme qui dépend entièrement d’un autre, à qui sa vie même n’appartient pas, possède des esclaves qui ont peur de lui, qui tremblent dès qu’il parle, qui l’appellent humblement mon maître, dominus. Ce mot se retrouve sur la tombe d’un vicarius qui nous a été conservée. Au fond pourtant ce n’est qu’un esclave ; il n’a pas plus de droits que ce malheureux qui le craint et qui le flatte. Que son maître l’appelle, il faut qu’il quitte ses grands airs, qu’il devienne humble et caressant, car celui devant lequel il va paraître dispose de lui à son gré, peut le jeter en prison, le battre, le tuer. Quelle situation étrange et compliquée ! Après tout, elle ne doit pas trop nous surprendre. Ne se reproduit-elle pas de quelque façon dans la vie de tout le monde ? Il n’y a guère de fonctions où l’on n’ait à la fois des subordonnés et des supérieurs, où l’on ne soit contraint d’avoir deux façons de parler et deux visages, ici l’attitude de l’obéissance, là le ton du commandement.

Pline a vraiment raison de comparer la maison d’un riche Romain à une sorte de république et de cité. La ressemblance est complète. Cette petite république intérieure se modèle tout à fait sur l’autre. On y forme aussi des associations ou, pour parler comme les Romains, des colléges, dont les membres s’assistent et se soignent les uns les autres quand ils sont malades, et se donnent de bons dîners quand ils sont bien portans. Il y avait dans le palais impérial une association de cuisiniers (collegium cocorum) à laquelle un ancien cuisinier en chef (archimagirus) devenu libre et riche fait des libéralités importantes. On voit même quelquefois tous les esclaves d’une maison se réunir, comme le peuple sur le Forum, délibérer gravement et voter quelque récompense à leur maître, s’ils en sont contens. Ils lui élèvent un monument à frais communs, « pour le remercier, disent-ils, d’avoir exercé le commandement d’une manière modérée ». Il leur arrive dans ces circonstances solennelles d’imiter assez bien le style officiel. Écoutez-les parler. « Les esclaves de la salle à manger, pour reconnaître les services et les bienfaits d’Aurélia Crescentina, lui ont décerné une statue ; ob merita et beneficia sæpe in se collata statuam ponendam tricliniares decreverunt ». Ne croirait-on pas lire quelque sénatus-consulte ? C’est ainsi que ce monde de l’esclavage reproduisait fidèlement les usages de l’autre. On y retrouvait sans doute aussi toutes les passions qui agitent la vie des hommes libres. Je me figure que les haines y devaient être très vives. Que de jalousies contre ceux qui avaient obtenu la faveur du maître et qui en étaient mieux traités ! Que de cabales pour leur nuire et les supplanter ! Les amitiés aussi y étaient très tendres. Nous avons la preuve qu’il s’y formait de bonnes et solides liaisons qui duraient autant que la vie. Voici l’inscription touchante qu’un affranchi avait fait graver sur la tombe d’un de ses amis : « Entre nous deux, mon cher camarade, jamais un dissentiment ne s’éleva, j’en atteste les dieux du ciel et ceux des enfers ! Nous avons été faits esclaves à la fois, nous avons servi dans la même maison, nous avons été affranchis ensemble, et ce jour qui t’enlève à moi est le premier qui nous sépare ».

Mais ces amitiés, si tendres, si dévouées qu’on les suppose, ne suffisent pas à l’existence. L’esclave avait-il aussi une femme et des enfans ? Pouvait-il se faire une famille ? C’est ce que nous souhaitons le plus de connaître quand nous étudions sa vie intérieure. Les documens ne nous manquent pas pour le savoir. Ici encore nous allons trouver la contradiction la plus étrange entre les prescriptions de la loi et la réalité. La loi n’accorde pas à l’esclave le droit de se marier ; le mariage avec ses effets civils et son caractère moral est réservé à l’homme libre ; aux yeux du législateur, l’esclave n’a point de femme légitime, il n’a qu’une compagne de servitude qui habite avec lui (contubernalis), ou qui partage son lit (concubina). Dans la réalité, ces distinctions s’effacent. Cette union, de quelque nom que la loi l’appelle, l’esclave la regarde comme sérieuse. Elle est pour lui un mariage véritable, il le pense et même il le dit. Il ne se fait aucun scrupule de se servir de ces noms d’époux et d’épouse que l’homme libre a voulu garder pour lui. Celle que la loi s’obstine à nommer sa concubine, il l’appelle sa femme, et même une femme incomparable. Il emploie sans façon pour la louer les formules les plus honorables qu’il a lues sur la tombe des grandes dames. Il dit qu’il a vécu avec elle sans aucun dissentiment (cum qua sine querela vixit), que sa mort est la seule douleur qu’elle lui ait causée (ex qua nihil doluit præter mortem). Il ne paraît pas que ces expressions aient choqué personne, et qu’on ait jamais empêché de les employer. Ces mariages serviles finirent même par obtenir sous l’empire une sorte de consécration légale, et le jurisconsulte Paul donne aux femmes d’esclaves ce nom d’épouse que ses prédécesseurs leur avaient refusé. Ainsi, dans ce nouveau conflit entre la loi et l’humanité, c’est encore l’humanité qui a vaincu.

Je ne dis pas que cette répugnance de la loi à reconnaître les unions d’esclaves n’ait eu souvent des résultats fâcheux. Comme personne ne s’occupait de les régler, elles s’accomplissaient un peu au hasard. Je trouve dans les inscriptions de Naples un esclave qui a fait sa femme de sa sœur et qui le dit tout naturellement. Ce qui est plus commun encore sans être moins surprenant, c’est d’en voir deux qui s’entendent pour avoir la même femme. Il y en a plusieurs exemples dans les recueils épigraphiques, et ce qui prouve que ces ménages à trois ne réussissaient pas trop mal, c’est qu’à la mort de la femme on voit les deux maris se réunir pour la pleurer ensemble et lui élever un tombeau en commun. Quand on lit ces inscriptions et qu’on songe à la situation bizarre qu’elles nous révèlent, on se rappelle la dernière scène du Stichus de Plaute, où le poète a représenté un incident de ces singuliers ménages. Stichus dit en parlant de son camarade Sagarinus : « Nous avons la même amie, nous sommes rivaux ». C’est une rivalité qui ne paraît pas très violente. Ils s’entendent à merveille, ils s’invitent l’un l’autre à dîner, ils dansent et boivent ensemble et partagent de la meilleure grâce les faveurs de la jeune Stéphanium, qui les appelle ses chers amis et les comble de joie en leur disant : « Je vous aime tous les deux ». Stichus, qui a de l’esprit, trouve une raison sans réplique pour justifier ce partage. « Je suis toi, dit-il à Sagarinus, et tu es moi. Nous ne sommes qu’une âme en deux corps. Nous aimons la même amie ; quand elle est avec toi, elle est avec moi ; quand elle est avec moi, elle est avec toi ». On voit que Stichus ne laisse pas à son camarade le moindre prétexte d’être jaloux.

D’ordinaire les choses se passaient plus sérieusement. Malgré le silence de la loi, il était naturel que dans une maison bien gouvernée un certain ordre finît par s’établir dans ces unions d’esclaves. Le maître avait tout intérêt à les favoriser. Une fois engagé dans une liaison régulière et durable, devenu père de famille, l’esclave devait être plus moral et plus rangé. Il ne songeait plus à s’enfuir d’une maison qui contenait toutes ses affections ; comme il cherchait à se faire un pécule pour rendre la servitude plus légère à ceux qu’il aimait, il travaillait avec plus de soin et d’ardeur. D’ailleurs l’enfant qui naît de ces mariages est un revenu pour le maître. « C’est l’essaim d’une riche maison », disait Horace, et l’on a tout intérêt à le voir s’augmenter. Caton, cet excellent père de famille qui faisait argent de tout, avait imaginé de vendre à ses esclaves la permission de se marier ; c’était tirer de ce mariage un double profit et leur faire payer le droit de l’enrichir. Varron était plus généreux, il demandait qu’on permît à certains ouvriers de la ferme et surtout aux bergers de prendre une compagne. Seulement ils devaient la choisir robuste, capable d’aider son mari dans les travaux les plus pénibles. Il rappelait avec complaisance qu’il en avait vu en Illyrie porter un faix de bois sur leur tête et dans leurs bras un nouveau-né. « Elles faisaient honte à ces accouchées de la ville qui restent étendues sur leurs canapés ». Columelle allait plus loin encore : il voulait qu’on accordât à la femme esclave qui avait trois enfans l’exemption de travailler, et la liberté à celle qui en avait davantage. On ne voit pas que sous l’empire le mariage ait été refusé à aucun esclave ; on l’accordait même à ceux qui étaient placés au dernier degré de l’échelle, aux malheureux vicarii. C’était naturellement dans la maison de leur maître, parmi leurs compagnes de servitude, qu’ils choisissaient leurs femmes. La discipline intérieure aurait été troublée, s’ils les avaient prises ailleurs[4]. Ils se mariaient généralement de bonne heure. Nous avons un certain nombre d’exemples de femmes esclaves mariées avant quinze ans ; une d’elles est morte à seize déjà mère. Ces mariages hâtifs étaient assez fréquens dans la société romaine ; ils devaient être plus communs encore chez les esclaves. Ce qui les retarde ordinairement dans les classes libres, c’est la difficulté de trouver un parti convenable pour une jeune fille. Tout était simplifié dans l’esclavage. Les préoccupations de naissance n’existaient pas, celles de fortune devaient être fort légères. On ne consultait donc qu’un goût réciproque. Le consentement des parens et la permission du maître constituaient toute la cérémonie. Comme ces unions n’avaient aucune sanction légale et qu’on pouvait les rompre aussi facilement qu’on les formait, on hésitait moins avant de s’y engager, par la certitude qu’on avait de s’en dégager sans peine. Est-ce à dire qu’elles aient été beaucoup moins heureuses que celles qui donnent lieu à des réflexions interminables et à une habile diplomatie ? Je ne le crois pas. Il est vrai que cette opinion ne s’appuie guère que sur les attestations des épitaphes ; or je sais qu’elles ne méritent pas une entière confiance. Quelque dissentiment qui ait séparé les époux pendant leur vie, la mort arrange tout. Sganarelle dit de sa femme, qu’il a perdue : « Elle est morte, je la pleure ; si elle vivait, nous nous disputerions ». Mais on trouve dans ces épitaphes autre chose que de vagues complimens. Elles contiennent aussi des faits qui prouvent que l’union a été longue et heureuse. Le nombre des années qu’elle a duré y est très souvent rapporté. On y voit que les deux époux ont vécu trente, quarante ans ensemble, et que la mort seule a pu les désunir. Comme aucune autorité ne les empêchait de se séparer dès qu’ils ne se convenaient plus, s’ils sont demeurés l’un avec l’autre, c’est qu’ils le voulaient et qu’ils étaient heureux ensemble. On est donc sûr qu’ici les années de mariage représentent bien exactement des années de concorde et d’affection.

Ainsi, en dépit de la loi, l’esclave avait une famille. Il ne restait pas dans cet isolement où elle prétendait le retenir. Longtemps l’orgueilleux patricien de Rome avait voulu réserver pour lui seul le droit d’avoir un père. Ce droit, la plèbe l’avait conquis après une longue lutte. L’esclave à son tour se l’attribua sans façon. La famille n’est pas pour lui une sorte d’improvisation et de hasard, sans passé et sans lendemain. Elle a ses racines au loin et remonte à plusieurs générations en arrière. Dans ses inscriptions, il nous parle de son père et même de son grand-père ; il a presque des ancêtres. Non seulement il se souvient du passé, mais il songe à l’avenir. Après nous avoir dit qu’il élève un tombeau pour sa femme et pour ses enfans, il ajoute avec assurance : « et pour leur postérité, uxori, liberis, posterisque eorum ». Avec le souvenir des aïeux et l’espérance des descendans, que manque-t-il à la famille ?

Si le mariage est pour lui un sujet de grandes joies, s’il fait descendre un peu de bonheur dans ces pauvres cellules, il peut être cause aussi des douleurs les plus amères. Avec une femme et des enfans, l’espérance de la liberté s’éloigne. Elle coûte plus cher, elle est plus longue à conquérir quand il faut la payer pour plusieurs à la fois. Quel désespoir pour l’esclave, si un caprice de son maître l’affranchit tout seul, si, en sortant de la servitude, il y laisse ce qu’il a de plus cher ! Les inscriptions nous prouvent que cette triste circonstance s’est plus d’une fois présentée, et que la liberté a séparé ceux que l’esclavage avait unis. Un esclave espagnol affranchi par testament et à qui son maître avait en outre laissé quelques biens déclare qu’il a renoncé à tout, et qu’il n’a demandé en échange de ce qu’il abandonnait que le bien précieux de la liberté de sa femme, nihil praeter optimum premium libertatis uxoris suæ abstulit. Une autre préoccupation qui devait poursuivre l’esclave quand il était marié, c’était l’avenir de sa famille. L’esclavage n’est pas le plus grand des maux qui la menacent ; elle est exposée aussi à la honte et au déshonneur. Stace nous dit que les femmes des esclaves ne se sentaient devenir mères qu’avec terreur. À combien de dangers et d’outrages cet enfant qui allait naître n’était-il pas réservé ! Si c’est une fille, si elle a reçu pour son malheur cette beauté voluptueuse des races orientales d’où elle sort, le maître peut la remarquer. Que faire alors pour lui échapper ? La loi ne donne aucune ressource ; elle ne daigne pas protéger l’honneur d’une jeune esclave. L’opinion publique, quoique en général plus humaine que la loi, n’est pas non plus d’un grand secours. Elle admet comme un principe « qu’il n’y a rien de honteux dès que le maître le commande ». « Ce qui est une honte pour l’homme libre, dit un orateur, est une complaisance chez l’affranchi, une nécessité chez l’esclave ». Il faut donc que la jeune fille cède et même qu’elle se tienne honorée de la faveur qu’on lui fait. Le plus souvent cet amour du maître n’est qu’une fantaisie, un caprice qui passe successivement d’une esclave à l’autre, en sorte que cette facilité que l’esclavage donnait pour satisfaire toutes les passions est devenue une des causes les plus puissantes de corruption dans la société romaine. Quelquefois aussi l’affection était plus sérieuse ; le maître alors affranchissait son esclave et l’épousait. Ces sortes de mariages paraissent avoir été très nombreux. La loi ne les interdisait qu’aux sénateurs et à leurs enfans. Les autres avaient le droit de les contracter, et, à la facilité avec laquelle on les avoue dans les inscriptions, on voit bien que l’opinion n’en était pas scandalisée. En élevant ainsi son esclave jusqu’à lui, en lui donnant à la fois la liberté et la fortune, le maître pensait sans doute qu’elle lui serait plus attachée et plus fidèle. Il a dû se tromper quelquefois. Un de ces malheureux, abandonné par son affranchie, avait voulu, selon l’usage, confier sa vengeance aux morts. Il avait fait graver sur le revers d’un tombeau l’inscription suivante : « Honte éternelle à l’affranchie Acté, empoisonneuse, perfide, trompeuse, au cœur de fer ! Puisse-t-elle attacher à son cou une corde de chanvre ! Puisse la poix ardente brûler son cœur méchant ! Je l’avais affranchie pour rien ; elle a suivi un amant, elle a trompé son maître, elle a emmené avec elle ses deux seuls serviteurs, une jeune fille et un enfant. Elle voulait que, laissé seul, dépouillé de tout, le vieillard mourût de désespoir ! » Il me semble qu’on devine à la vivacité de ces paroles tout un petit drame intérieur. Ce vieillard qui se plaint avec tant de colère devait être amoureux, et cet amant qu’avait suivi la jeune affranchie était un rival. S’il ne l’a pas dit d’une manière plus claire, c’est qu’il craignait sans doute de devenir ridicule après avoir été trompé. La loi, qui se montrait complaisante pour les amours du maître, et qui lui donnait un moyen de les légitimer par le mariage, était au contraire sans pitié pour la femme libre qui se permettait d’aimer un de ses esclaves. Ces sortes d’aventures étaient, à ce qu’il semble, assez fréquentes. Pétrone s’amuse beaucoup de cette étrange contradiction qui fait que les maîtresses s’abaissent volontiers jusqu’à leurs valets, tandis que les servantes aspirent généralement à l’amour de leurs maîtres. « Pour moi, fait-il dire à une de ces dernières, je n’ai jamais cédé à un esclave ; aux dieux ne plaise que j’accorde mes caresses à des gibiers de potence ! C’est l’affaire des grandes dames, qui aiment à retrouver sous leurs baisers la trace des étrivières ! » Parmi ces grandes dames, il y avait quelquefois des princesses. Tacite nous raconte qu’Emilia Lépida, la femme de Drusus, fut condamnée pour avoir eu des relations avec un esclave, ob servum adulterum. Sous Claude, un sénatus-consulte décida que cette faute entraînerait la perte de la liberté. Constantin aggrava la peine, et punit de mort la coupable ; mais ni Constantin ni Claude n’arrêtèrent le mal. Les inscriptions nous font voir que leurs lois étaient ouvertement violées[5]. On y trouve des femmes libres qui n’hésitent pas à nous apprendre qu’elles ont épousé leurs affranchis ou leurs esclaves, qui ne se font aucun scrupule de dire qu’elles les ont aimés pendant leur vie et qu’elles les pleurent après leur mort. L’assurance avec laquelle elles avouent ce mariage si sévèrement défendu prouve bien qu’elles ne craignent guère le sénatus-consulte de Claude ou les rigueurs de Constantin. Ici encore la loi a beau faire, l’humanité résiste et l’emporte.

IV.

J’ai fini d’étudier les rapports de l’esclave avec ses maîtres et ses camarades. Je l’ai suivi, comme je l’avais annoncé, dans son passage à travers la famille. Après avoir montré de quelle façon il la traverse, il me reste à faire voir comment il en sort. Il n’y a pour lui que deux manières de la quitter, l’affranchissement et la mort. La mort préoccupait beaucoup l’esclave : ce n’est pas qu’il la redoutât pour elle-même, on a vu que les supplices ne l’effrayaient pas, sa vie lui appartenait si peu qu’il en faisait facilement le sacrifice ; mais il songeait avec terreur à ce qui suit la mort, à la sépulture. Pour l’antiquité tout entière, le plus grand malheur qui pût arriver à un homme, c’était de n’être pas convenablement enseveli. Les lettrés eux-mêmes, ceux qui se prétendaient au-dessus des opinions du vulgaire, subissaient ce préjugé ; il était plus fort encore chez les pauvres gens. La préoccupation de la sépulture devait naturellement inquiéter davantage ceux qui couraient le plus de risques d’en être privés. Le riche possédait le tombeau de sa famille sur la Voie-Appienne ou la Voie-Latine, il était sûr de trouver une place à côté de ses pères, qui l’attendaient. Le sort réservé à l’esclave était beaucoup plus triste ; s’il ne laissait pas de quoi se faire ensevelir honnêtement, ses funérailles étaient assez sommaires. Ses camarades se hâtaient de venir le prendre dans cette étroite cellule où il était mort ; on le plaçait dans une bière grossière, on l’emportait la nuit avec le moins de bruit possible, et on allait le jeter dans des sortes de puits ou d’excavations naturelles qu’on appelait des pourrissoirs (puticuli) ; il y en avait de célèbres sur l’Esquilin, à l’endroit même où Mécène fit plus tard construire sa belle maison, et où se trouvent aujourd’hui les thermes de Titus. Échapper à cet outrage qui attendait ses restes était la pensée constante de l’esclave ; il se privait de tout pendant sa vie pour avoir une tombe après sa mort. « Ce tombeau, dit l’un d’eux dans son épitaphe, je l’ai fait de mes économies, frugalitate mea feci ». Quand les économies n’y suffisaient pas, ce qui arrivait fréquemment, les amis s’entendaient quelquefois pour en faire les frais. Les inscriptions de Naples nous montrent trois esclaves qui se sont réunis pour élever un tombeau à un camarade, et qui même y ont fait graver deux vers touchans. Souvent l’esclave ou l’affranchi devenu riche se faisait construire un monument spacieux et y gardait des places pour ses amis. La plus grande marque d’affection qu’on pût donner à quelqu’un, c’était de le recevoir dans son tombeau ; aussi en trouvons-nous un qui, après avoir indiqué ceux auxquels il accorde cette faveur, s’excuse timidement auprès des autres : vos ceteri ignoscetis ; mais, comme on ne pouvait pas toujours compter sur la complaisance de ses camarades, le plus sage était de se pourvoir soi-même d’une tombe. Beaucoup se faisaient recevoir dans ces sociétés qui couvrirent alors l’empire et qu’on appelait des associations pour les funérailles (collegia funeraticia). Quelques-unes formaient de véritables compagnies d’assurance. L’esclave donnait 5 as (25 centimes) par mois ; à sa mort, il avait droit à une sépulture convenable, et, pour lui faire honneur, la société envoyait à ses obsèques quelques confrères auxquels on distribuait 1 sesterce (20 centimes) auprès du bûcher. Souvent aussi il achetait une place dans ce qu’on appelait des colombiers (columbaria) ; c’étaient des caves d’une assez vaste étendue, dans les murs desquelles on creusait de petites niches semi-circulaires qui contenaient une ou deux urnes. Au-dessus de la niche, une petite plaque de marbre nous apprend le nom et l’âge de celui dont l’urne renferme les restes[6]. On a retrouvé plusieurs de ces monumens dans la campagne romaine, et ce n’est pas sans attendrissement qu’on les revoit aujourd’hui. Le sol y est couvert d’une sorte de poussière humaine que les urnes ont répandue en se brisant. Cependant plusieurs de ces niches sont encore intactes ; elles contiennent les cendres de ces pauvres gens qui y reposent depuis dix-huit siècles. L’humilité de leur sépulture les a mieux protégés que le fastueux appareil des tombeaux de marbre des grands seigneurs et que ces menaces hautaines qu’ils adressaient à ceux qui se permettraient d’outrager leurs restes. Quand on parvient à lire les inscriptions, que l’humidité a presque effacées, on y trouve des noms d’esclaves, d’affranchis, d’hommes libres, d’ouvriers, de négocians. L’un de ces columbaria contient même l’épitaphe de deux Grecs qui faisaient partie d’une ambassade d’un roi du Bosphore. Ils moururent à Rome, et leurs collègues achetèrent deux places pour les faire enterrer. Toutes ces personnes de fortune et d’origine diverses reposent côte à côte, sans distinction, comme les chrétiens aux catacombes ; mais ce sont les pauvres, les petites gens, les esclaves surtout, qui sont les plus nombreux. Et quand on se souvient qu’ils ne se sont procuré ces tombes modestes qu’en épargnant sur leur maigre régime, quand on pense à toutes les privations et à toutes les douleurs que représentent cette urne de terre et cette petite plaque de marbre, on se sent disposé à les regarder avec plus d’émotion que le mausolée de Cécilia Métella ou la pyramide de Cestius.

L’autre manière et la meilleure d’échapper à la servitude, c’était l’affranchissement. Il avait lieu de deux façons : ou l’esclave achetait la liberté de son argent, ou il la recevait de la générosité du maître. Le prix qu’il donnait pour la payer n’était pas toujours le même. Dans le recueil d’Orelli, un affranchi nous dit qu’il a payé 7 000 sesterces (1 400 francs) pour être libre ; mais c’est un savant homme qui s’appelle lui-même medicus, clinicus, chirurgus, ocularius. Voilà bien des talens, et l’on comprend que le maître n’ait pas consenti à se défaire à bon marché d’un homme aussi utile. S’il a tenu à nous faire savoir le prix de son affranchissement, c’est qu’il était exceptionnel et témoignait de son importance. Un autre raconte dans Pétrone que sa liberté lui a coûté 1 000 deniers (900 francs). La somme est déjà plus modeste, et pourtant je la crois encore exagérée. Ce personnage est un vaniteux qui voudrait bien nous faire croire qu’il était très précieux à son maître et lui rendait beaucoup de services. C’est le même qui, parlant des esclaves qu’il possède lui-même, emploie cette expression impertinente : « Je nourris vingt ventres et un chien, viginti ventres pasco et canem ». Il faut, je crois, abaisser un peu ces chiffres et supposer que le prix moyen de l’affranchissement d’un esclave était à peu près celui de l’achat, c’est-à-dire 5 ou 600 francs. C’était encore beaucoup pour lui, et l’on se demande par quelle merveille d’épargne ou d’industrie il arrivait à réunir cette somme. Sénèque dit que les esclaves économisaient sur leur nourriture. « Ils donnent pour leur liberté l’argent qu’ils ont réuni aux dépens de leur ventre, ventre fraudato ». On est un peu surpris de cette source d’économie quand on connaît le triste régime des esclaves ; que pouvaient-ils donc épargner sur l’ordinaire de Caton ? Heureusement ils avaient d’autres ressources. À la campagne, celui dont le maître était content pouvait cultiver à ses loisirs un coin de terre dont on lui abandonnait les revenus. On laissait au pâtre une brebis qu’il soignait comme il voulait : c’était toujours la plus belle du troupeau. À la ville, les bénéfices étaient encore plus abondans pour l’esclave. Sans parler des libéralités du maître quand il était de bonne humeur, il avait les gratifications des amis de la maison et l’impôt qu’il levait sur les cliens pour leur obtenir une audience et les introduire avant leur tour. Il pouvait faire aussi d’autres profits moins avouables que nous ne connaissons pas tous aujourd’hui parce qu’il les tenait très cachés. Apulée nous parle de deux cuisiniers d’une grande maison qui tous les soirs emportaient dans leurs cellules les restes de somptueux repas. C’était sans doute pour les vendre, et à l’insu du maître, car l’esclave était très voleur. Pline se plaint amèrement qu’on soit obligé de mettre le boire et le manger sous clé, et regrette l’époque innocente où rien n’était renfermé dans la maison. La mère de Cicéron, qui avait plus d’ordre que son fils, poussait la précaution jusqu’à cacheter même les bouteilles qui ne contenaient rien. Elle ne voulait pas qu’après les avoir vidées on pût dire qu’elles avaient toujours été vides. C’est de tous ces profits, honnêtes ou non, que l’esclave composait ce qu’on appelait son pécule. Il le formait peu à peu, et, comme on dirait aujourd’hui, sou à sou (unciatim) ; mais on devine avec quel plaisir il le voyait croître, quelle joie lui causaient les quarts d’as qui s’ajoutaient aux quarts d’as et les sesterces aux sesterces. C’était l’espoir de la liberté qui grandissait avec ce petit trésor. Le maître lui voyait volontiers ces préoccupations de fortune, et les favorisait. Elles étaient une garantie de travail et de moralité : généralement on hésite un peu plus à se mal conduire quand on a quelque chose à perdre ; aussi disait-on d’un mauvais esclave : Il n’a pas un morceau de plomb dans son pécule. Au contraire celui qui était honnête et laborieux travaillait sans cesse à l’accroître. S’il fuyait avec soin le cabaret, s’il parvenait à se faire bien voir dans la maison, s’il était industrieux et rangé, il amassait assez vite la somme nécessaire à son affranchissement. Cicéron semble dire qu’en six ans il pouvait arriver à gagner sa liberté.

Souvent même il n’avait pas à la payer. Si le maître était généreux et reconnaissant, après quelques années de bons services, il l’amenait chez le préteur, qui, en le touchant de sa baguette, en faisait un homme libre. Non seulement sa liberté ne lui coûtait rien, mais on y joignait souvent une petite somme qui l’aidait à s’installer dans sa vie nouvelle. L’occasion la plus ordinaire de ces affranchissemens gratuits était la mort du maître. L’usage s’était établi chez les personnes riches de donner la liberté à un très grand nombre d’esclaves par leur testament. Ce fut aussi une coutume pieuse des premiers chrétiens, et, dans une inscription ancienne de la Gaule rapportée par M. Le Blant, un fidèle nous dit « que pour la rédemption de son âme il a fait en mourant un affranchi ». Le sentiment différait chez les Romains, mais le résultat était le même. L’humanité, suppléant à la religion, disait qu’on ne peut pas sortir plus noblement de ce monde qu’en adoucissant les misères de ceux qu’on y laisse, que le moment de la mort est celui qui convient le mieux pour payer les dettes de la vie, et qu’il n’y a rien de plus honorable et de plus désintéressé que de faire du bien même après qu’on a cessé de vivre.

Ces affranchissemens achetés ou gratuits étaient devenus si fréquens au premier siècle de l’empire qu’on vit tout d’un coup l’autorité s’en effrayer. Au moment où l’opinion publique paraît le mieux disposée pour l’esclave, où la loi même commence à s’adoucir en sa faveur, Auguste prend des mesures sévères pour l’empêcher d’arriver trop vite à la liberté. Il exige qu’on ne puisse pas la donner avant l’âge de vingt ans ni la recevoir avant celui de trente, il met des entraves à la libéralité des maîtres selon leur fortune, il défend qu’on puisse jamais affranchir plus de cent esclaves à la fois par testament. Comment expliquer cette contradiction étrange, et que signifie ce retour inattendu de rigueur quand de tous côtés les mœurs deviennent plus humaines et plus clémentes ? C’est qu’on s’était aperçu un peu tard du péril que l’affranchissement et par suite l’esclavage faisaient courir à la société romaine. Sans imiter les cités grecques, qui fermaient impitoyablement leurs portes à l’étranger, Rome prétendait bien n’ouvrir les siennes qu’avec discrétion. Elle entendait ne pas prodiguer sans choix ce titre de citoyen qui lui semblait le plus beau qu’un homme pût porter. On l’avait vue résister longtemps aux instances de l’Italie, qui réclamait le droit de cité, et soutenir à ce propos une guerre terrible où elle faillit périr, et, pendant qu’elle éloignait d’elle avec tant d’obstination ces peuples honnêtes et énergiques qui l’avaient aidée à vaincre le monde, elle ne s’apercevait pas que tous les jours, comme par une invasion lente et continue, l’étranger pénétrait chez elle. Depuis les guerres puniques jusqu’à l’empire, le peuple de Rome s’est principalement recruté dans l’esclavage ; ce sont des affranchis qui ont comblé les vides que la guerre faisait parmi les citoyens, et, ce qu’il y a de pis, ces affranchis venaient surtout des esclaves de la ville, les plus mauvais de tous. Cette race de fainéans et de débauchés, comme les appelait Columelle, s’entendait à gagner les bonnes grâces du maître par les plus honteuses complaisances, et la bassesse les conduisait vite à la liberté. Pline le Jeune, qui n’était pas un profond politique, se réjouissait avec effusion quand il voyait un maître généreux affranchir beaucoup d’esclaves. « Il n’y a rien que je souhaite plus, disait-il, que de voir notre patrie s’enrichir de citoyens ». Il avait tort de se réjouir, la patrie n’avait guère à se louer des citoyens nouveaux que lui donnait l’esclavage, et c’est à force de s’enrichir ainsi qu’après avoir patiemment supporté les césars elle a fini par succomber devant les barbares. J’aime mieux la tristesse de Tacite quand il constate avec effroi que le peuple romain n’est plus composé que d’affranchis. C’est qu’il ne se contentait pas d’observer les choses à la surface, et que l’histoire de l’empire, qu’il étudiait dans ses profondeurs, lui montrait avec évidence que l’esclavage ne peut pas être une bonne école pour la vie publique et pour la liberté.

Ce qui m’a le plus frappé dans l’étude que je viens de faire, c’est que la plupart des vices qui dévoraient cette société et qui l’ont perdue lui venaient de l’esclavage. Nous avons vu qu’il a favorisé la corruption des classes élevées, qu’en habituant l’homme à toujours compter sur l’activité des autres il a paralysé ses forces et endormi sa volonté. Il est coupable aussi d’avoir entretenu dans les âmes le mépris de la vie humaine. La cruauté s’apprend, je crois que naturellement l’homme y répugne ; mais il s’y fait par l’exemple. On peut dire qu’il y avait dans la maison de beaucoup de riches une école publique d’inhumanité. L’esclave en a souffert longtemps, le maître aussi a fini par en être victime. Si la foule, sous les césars, a regardé mourir avec une si grande indifférence tant d’illustres personnages, n’est-ce pas que les supplices et la mort ne la surprenaient plus, et que, lorsqu’on se fut habitué à ne plus respecter l’homme dans l’esclave, on s’indigna moins de le voir outragé dans le grand seigneur ? Mais le reproche le plus grave qu’on puisse faire à l’esclavage, c’est qu’il a formé ce misérable peuple de l’empire que nous retrouvons avec tant de dégoût dans les récits de Tacite. Sa bassesse et sa lâcheté n’étonnent plus quand on se souvient de ses origines. Il est sorti de la servitude ; c’est l’esclavage qui l’a fait, et naturellement il l’a fait pour l’esclavage. En vain Rome, qui semblait comprendre par momens d’où lui venait le mal dont elle périssait, s’est-elle étudiée à rendre le sort de l’esclave plus doux, en vain a-t-elle introduit dans ses lois ces principes d’humanité qui étaient depuis longtemps dans ses mœurs : ses efforts n’ont servi de rien, elle n’a pu se soustraire à l’influence d’une institution mauvaise dont c’est la destinée fatale d’entraîner à leur perte tous les pays où elle a régné.


Gaston Boissier

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  1. M. Wallon, qui cite cette inscription dans son Histoire de l’esclavage dans l’antiquité, fait remarquer que quelques-uns entendent par colorator un peintre en bâtimens. — Je renvoie ceux qui voudraient avoir plus de détails sur la division du travail dans les maisons romaines à cet excellent ouvrage, qui contient une science si profonde et si sûre, et auquel l’Allemagne savante vient de rendre une si pleine justice (voyez le Manuel des antiquités romaines de Marquardt, t. V, p. 139).
  2. Il semble même qu’avant les Antonins la loi ait quelquefois essayé de prendre la défense de l’esclave et de limiter les droits du maître sur lui. « Il y a un juge, dit Sénèque, commis pour connaître des injustices des maîtres envers leurs esclaves, pour réprimer leur cruauté, leur avarice, leur brutalité. »
  3. Il en était de même en Grèce, et Platon nous dit qu’on reconnaissait les jeunes esclaves à un certain raffinement d’éducation précoce. « Si j’entends un enfant articuler avec trop de précision, cela me choque, me blesse l’oreille, et me paraît sentir l’esclave. »
  4. Tertullien dit pourtant que les maîtres sévères et rigoureux (severissimi quique domini et disciplina tenacissimi) sont les seuls qui interdissent à leurs esclaves de choisir leurs femmes dans une autre maison que la leur ; mais la discipline intérieure s’était alors fort relâchée. À l’époque de Trajan, Pline, si doux, si complaisant pour ses enclaves, ne leur permettait pas de rien léguer par testament à ceux d’une maison étrangère.
  5. Une de ces inscriptions est assez curieuse : elle est d’un esclave que sa maîtresse a épousé. Il ne peut pas se faire à cet honneur ; il est humble, respectueux ; il l'appelle son excellente maîtresse, optima domina ; il parle de sa bonté, de ses bienfaits envers lui ; il dit qu’il l’a déposée dans le tombeau de ses pères, et ne semble pas oser prendre place a côté d’elle. Celui-là, en devenant mari, n’avait pas cessé d’être esclave. Cet exemple semble bien confirmer ce que nous dit Tertullien, qu’en épousant quelqu’un qui n’avait pas le droit de les contraindre les femmes voulaient conserver la liberté de tout faire.
  6. Ceux qui voudraient avoir une idée de ces columbaria sans faire le voyage de Rome n’auraient qu’à regarder l’intéressant tableau de M. Leroux qui a paru à une de nos expositions de peintures, et qui représente les funérailles d’un esclave romain. Il est maintenant au Luxembourg, mais si mal placé, si mal éclairé, qu’il est très difficile de le découvrir, et qu’après qu’on l’a trouvé, il est presque impossible de le voir.