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Les Maîtres mosaïstes (RDDM)/03

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LES
MAÎTRES MOSAÏSTES.

DERNIÈRE PARTIE.[1]

xiii.

La brillante phalange des compagnons du Lézard fit trois fois le tour du cirque aux grands appaudissemens du public, qui s’émerveilla, non sans raison, de la belle tenue et de la bonne mine de tous ces jeunes champions. Selon les statuts de la compagnie, il fallait, pour être admis, avoir une certaine taille, n’avoir aucune difformité, n’être pas âgé de plus de quarante ans, appartenir à une famille honnête, par conséquent ne porter au front aucun de ces signes de dégradation héréditaire qui perpétuent, de génération en génération, les stygmates du vice sous forme de laideur physique. Chaque récipiendaire avait été tenu de faire ses preuves de bonne santé, de franchise et de loyauté, en buvant abondamment le jour de l’épreuve. Valerio avait pour système qu’un bon artisan doit supporter le vin sans être incommodé, et qu’un honnête homme n’a rien à craindre, pour sa réputation ni pour celle de ses proches, de la sincérité forcée de l’ivresse. Il est même assez curieux de rapporter ici certains statuts de cette constitution bachique.

« Ne sera point admis quiconque, ayant bu six mesures de vin de Chypre, tombera dans l’idiotisme.

« Ne sera point admis quiconque, à la septième mesure, babillera au détriment d’un ami ou d’un compagnon.

« Ne sera point admis quiconque, à la huitième mesure, trahira le secret de ses amours et dira le nom de sa maîtresse.

« Ne sera point admis quiconque, à la neuvième mesure, livrera les confidences d’un ami.

« Ne sera point admis quiconque, à la dixième mesure, ne saura pas s’arrêter et refuser de boire. »

Il serait difficile aujourd’hui de déterminer quelle était cette mesure de vin de Chypre ; mais si nous en jugeons par le poids des armures qu’ils portaient au combat, et dont les échantillons formidables sont restés dans nos musées, il est à croire qu’elle ferait reculer aujourd’hui les plus intrépides buveurs.

Les compagnons du Lézard portaient, comme leur chef, le pourpoint vert et le reste de l’habillement blanc, collant ; mais ils avaient le pourpoint de dessous en soie jaune, la plume écarlate, et l’écusson noir et argent.

Quand la compagnie eut promené et montré suffisamment ses costumes et ses bannières, elle rentra sous sa tente, et vingt paires de chevaux parurent dans l’arène. C’était un luxe fort goûté à Venise que d’introduire ces nobles animaux dans les fêtes ; et, comme si l’idée que s’en formait un peuple peu habitué à en voir, ne pouvait pas être satisfaite par la réalité, on les métamorphosait, à l’aide de parures fort bizarres, en animaux fantastiques. On peignait leur robe, on leur adaptait de fausses queues de renard, de taureau ou de lion ; on leur mettait sur la tête, soit des aigrettes d’oiseaux, soit des cornes dorées, soit des masques d’animaux chimériques. Ceux que la compagnie du Lézard fit paraître étaient plus beaux et par conséquent moins follement travestis qu’il n’était d’usage à cette époque. Néanmoins quelques-uns étaient déguisés en licornes par une longue corne d’argent adaptée au frontal de leur bride, d’autres avaient des dragons étincellans ou des oiseaux empaillés sur la tête ; tous étaient peints en rose, en bleu turquin, en vert pomme, en rouge écarlate ; d’autres étaient rayés comme des zèbres ou tachetés comme des panthères ; à d’autres on avait simulé les écailles dorées des grands poissons de mer. Chaque paire de chevaux, pareillement harnachés, entra dans la lice, conduite par un moretto ou petit esclave noir, bizarrement vêtu, et marchant entre les deux quadrupèdes, qui caracolaient agréablement, au bruit des fanfares et des cris d’enthousiasme.

Le seul Valerio, soumis aux lois d’un goût plus pur, parut sur un cheval turc, blanc comme la neige, et d’une beauté remarquable. Il n’avait qu’une simple housse de peau de tigre, et de grandes bandelettes d’argent lui servaient de rênes ; ses crins, longs et soyeux, mêlés à des fils d’argent, étaient tressés, et chaque tresse se terminait par une belle fleur de grenade en argent ciselé, d’un travail exquis. Ses sabots étaient argentés, et sa queue abondante et magnifique battait librement ses flancs généreux. Il avait, comme son maître, l’enseigne de la compagnie, le lézard d’argent sur fond cramoisi, peint avec un soin extrême sur la cuisse gauche ; et comme il avait l’honneur de porter le chef, il était le seul cheval décoré de l’écusson.

Valerio fit découpler les chevaux, et, se plaçant au pied de l’estrade où était la petite Maria Robusti, il agréa dix de ses joyeux compagnons qui s’offrirent pour soutenir les défis, et qui, montant sur dix chevaux, se placèrent à ses côtés, cinq à sa droite, cinq à sa gauche. Puis les jeunes Maures promenèrent encore les dix autres chevaux dépareillés autour de l’arène, en attendant que dix champions, pris dans le public, se présentassent pour la course. Ils ne se firent pas long-temps attendre, et les jeux commencèrent.

Après avoir couru la bague, gagné et perdu alternativement les prix, d’autres jeunes gens sortirent des tribunes et se présentèrent pour remplacer les battus, tandis que d’autres compagnons du Lézard remplacèrent ceux de leur camp qui avaient été vaincus. Les jeux se prolongèrent ainsi quelque temps ; le chef resta toujours à cheval, présidant aux jeux, allant, venant, et s’entretenant le plus souvent avec sa chère petite Maria, qui le suppliait vainement d’y prendre part, car c’était à lui seul, disait-elle, qu’elle eût voulu décerner le grand prix. Valerio avait, dans tous ces exercices, une supériorité dont il dédaignait de faire parade ; il aimait mieux protéger et ranimer les plaisirs de ses compagnons. D’ailleurs il était triste et distrait ; il ne concevait pas qu’après le dévouement dont il avait fait preuve en terminant le travail de son frère, celui-ci poussât la rigidité au point de ne pas même assister à la fête comme spectateur. Mais Valerio sortit de sa rêverie lorsque les trois Bianchini descendirent dans l’arène et demandèrent à se mesurer avec les plus habiles coureurs de la compagnie. Dominique Bianchini, dit le Rossetto, était très bon cavalier. Il avait habité long-temps d’autres pays que Venise, où le talent de l’équitation était fort peu répandu. Les compagnons du Lézard n’étaient pas tous capables de se tenir sur les étriers ; ceux-là seuls qui avaient été élevés à la campagne ou qui étaient étrangers à la ville, savaient manier la bride et rester d’aplomb sur cette monture moins paisible que la gondole vénitienne. Trois des plus exercés se présentèrent pour faire tête aux Bianchini, et furent complètement battus au premier tour ; trois autres leur succédèrent et eurent le même sort. L’honneur de la compagnie était compromis. Valerio commençait à en souffrir, car jusque-là ses cavaliers avaient eu l’avantage sur tous les jeunes gens de la ville, et même sur de nobles seigneurs qui n’avaient pas dédaigné de se mesurer avec eux. Cependant il avait le cœur si triste, qu’il ne se souciait point de relever le gant et de rabaisser l’orgueil des Bianchini. Vincent, voyant son indifférence, et l’attribuant à la crainte d’être vaincu, lui cria de sa voix de maçon :

— Hola ! hé ! monseigneur le prince des Lézards, êtes-vous changé en tortue, et ne trouverez-vous plus de champions à nous opposer ?

Valerio fit un signe, Ceccato et Marini s’avancèrent.

— Et vous, seigneur Valerio, royauté lézardée, s’écria de son côté Dominique le rouge, ne daignerez-vous pas vous risquer avec un antagoniste d’aussi mince qualité que moi ?

— Tout à l’heure, s’il le faut, répondit Valerio. Laissez vos frères s’essayer d’abord avec mes deux compagnons, et si vous êtes battus, je vous donnerai revanche.

Les deux Bianchini eurent encore la victoire, et Valerio, résolu à ne pas leur laisser l’avantage, piqua enfin son cheval et le lança au galop. Les fanfares éclatèrent en sons plus fiers et plus joyeux, lorsqu’on le vit rapide comme l’éclair faire trois fois le tour de l’arène sans daigner lever le bras ni regarder le but, et tout à coup, lorsqu’il semblait penser à autre chose et agir comme par distraction, emporter les cinq bagues d’un air nonchalant et dédaigneux. Les Bianchini n’en avaient encore pris que quatre, ils étaient fatigués d’ailleurs, et comme ils avaient toujours gagné jusque-là, leur défaite n’était pas propre à leur causer beaucoup de honte. Mais le Rossetto, qui n’avait pas pris part à cette dernière épreuve et qui se reposait depuis quelques instans, brûlait du désir d’humilier Valerio. Il le haïssait particulièrement, surtout depuis que Valerio l’avait empêché d’être reçu dans la compagnie du Lézard, pour cause de laideur repoussante. Vincent, son frère aîné, avait été repoussé aussi pour avoir forfait à l’honneur et subi un procès infamant. Gian Antonio avait été seul admis à l’épreuve, mais il n’avait pas pu boire trois mesures de vin sans perdre la tête et sans insulter par ses paroles plusieurs personnes respectables. Tous trois se trouvaient donc exclus de la compagnie d’une manière très mortifiante, et pour s’en venger, ils avaient fait accroire au Bozza qu’il était rejeté d’avance, parce qu’il était bâtard, et l’avaient ainsi empêché de se mettre sur les rangs.

Dominique s’élança donc au-devant de Valerio, qui voulait retourner à sa place et laisser la partie à un autre.

— Vous m’avez promis revanche, don Lézard, lui dit-il, retirez-vous déjà votre épingle du jeu ?

Valerio se retourna, regarda Dominique avec un sourire de mépris, et rentra dans l’arène avec lui sans l’honorer d’une autre réponse.

— Commencez, puisque vous êtes gagnant, dit Dominique d’un air d’ironie ; à tout seigneur tout honneur.

Valerio s’élança et fit quatre bagues ; mais, ce qui ne lui arrivait pas une fois sur cent, lui arriva, pour la cinquième bague : il la fit tomber par terre. Il avait été troublé par la figure de son père, qui venait tout à coup de se montrer à une des tribunes voisines. Le vieux Zuccato semblait soucieux, il cherchait des yeux Francesco, et le regard sévère qu’il jeta à Valerio semblait lui demander, comme autrefois la voix mystérieuse à Caïn : — Qu’as-tu fait de ton frère ?

Les Bianchini avaient laissé échapper un cri de joie. Ils se croyaient sûrs d’être vengés par Dominique ; mais la précipitation orgueilleuse avec laquelle celui-ci fournit sa carrière le trahit. Il manqua la quatrième bague : Valerio était vainqueur. Cette victoire n’eût pas satisfait son amour-propre dans toute autre circonstance, mais il était si pressé de clore les jeux et d’aller à la recherche de son frère, qu’il respira en se voyant enfin autorisé à aller recevoir le prix. Déjà les petites mains de Maria lui tendaient l’écharpe brodée, et il s’apprêtait à mettre pied à terre, au bruit des acclamations, lorsque Bartolomeo Bozza, vêtu de noir de la tête aux pieds et la barette ornée d’une plume d’aigle, parut dans l’arène si brusquement, qu’il sembla sortir de dessous terre. Il demandait à soutenir la partie des Bianchini.

— J’en ai assez, le jeu est fini, dit Valerio avec humeur.

— Et depuis quand, s’écria le Bozza d’une voix âcre et mordante, un chef de courses recule-t-il, au dernier moment, devant la crainte de perdre un prix mal acquis ? Aux termes du franc jeu, vous deviez une revanche à messer Dominique, car il a été visiblement distrait à son dernier tour. D’ailleurs il est extrêmement fatigué, et vous ne devez pas l’être. Voyons ! si vous n’êtes pas aussi craintif et aussi fugace que le lézard votre emblème, vous devez me donner partie.

— Je vous donnerai cette partie, répondit Valerio irrité ; mais ce soir ou demain vous m’en donnerez une d’un genre plus sérieux, pour la manière dont vous osez me parler. Allez, commencez. Je vous cède la main et vous rends trois points.

— Je n’en veux pas un seul, s’écria le Bozza. Vite, un cheval ! — Quoi ! cette pitoyable rosse ? dit-il en se retournant vers le Maure qui lui présentait un cheval fougueux. N’en avez-vous pas une moins éreintée ?

En parlant ainsi, il s’élança sur le coursier avec une légèreté surprenante, sans mettre le pied à l’étrier, et il le fit cabrer et caracoler avec une audace qui prévint tout le monde en sa faveur ; puis, s’élançant comme la foudre dans la carrière :

— Je ne joue jamais moins de dix bagues ! cria-t-il d’un ton arrogant.

— Soit, dix bagues ! répondit Valerio, dont l’air soucieux commençait à ébranler la confiance de ses partisans.

Le Bozza enleva les dix bagues en un seul tour ; puis, arrêtant brusquement son cheval lancé au galop, à la manière intrépide et vigoureuse des Arabes, il sauta par terre tandis que l’animal se cabrait encore, jeta sa dague de jeu au milieu de l’arène, et alla se coucher nonchalamment aux pieds de Marietta Robusti, en regardant son adversaire d’un air froidement ironique.

Valerio, blessé au vif, sentit son courage renaître ; il avait onze bagues à prendre pour gagner. C’était bien ce qu’il était capable de faire, mais non ce qu’il avait précisément coutume de faire, car les parties étaient rarement de plus de cinq, et il fallait que le Bozza se fût beaucoup exercé pour obtenir d’emblée un tel succès. Néanmoins le mépris et le ressentiment donnaient des forces au jeune maître. Il partit et fit neuf bagues avec bonheur ; mais au moment de toucher la dixième, il sentit qu’il tremblait, et donna un coup d’éperon à son cheval, afin de le faire dérober et d’avoir un prétexte pour se reprendre.

Eh bien ! dit une voix dans la tribune voisine.

C’était la voix du vieux Zuccato ; elle semblait dire : — Vous perdez du temps, Valerio, et votre frère est en danger. Du moins Valerio se l’imagina, car il avait l’esprit frappé. Il ramena son cheval, et fit la dixième bague.

Le Bozza pâlit. Une seule bague restait à faire pour qu’il fût vaincu ; mais elle était décisive, et Valerio était visiblement ému. Cependant l’orgueil combattait cette terreur secrète, et il eût gagné infailliblement, si Vincent Bianchini, voyant son triomphe imminent, et se trouvant à portée de se faire entendre de lui, ne lui eût dit en lui lançant un regard de malédiction :

— Oui, joue, gagne, réjouis-toi, animal rampant ; tu ne tarderas pas à ramper sous les plombs avec ton frère !

Au moment où il prononçait ce dernier mot, Valerio enfilait la bague ; il devint pâle comme la mort, et la laissa tomber. Des huées partirent de tous côtés ; les compagnons et tous les partisans des Bianchini firent éclater une joie insolente et furieuse.

— Mon frère ! s’écria Valerio, mon frère sous les plombs ! Où est le misérable qui a dit cela ? Qui a vu mon frère, qui peut me dire où est mon frère ?

Mais ses cris se perdirent dans le tumulte ; l’ordre était rompu ; le Bozza recevait le prix, et s’en allait, porté en triomphe par l’école des Bianchini, à laquelle se joignirent en cortége tous les mécontens qu’avaient faits les refus d’admission dans la compagnie du Lézard. Mille grossiers quolibets, mille lazzi sanglans partaient de cette horde bruyante. Les dames effrayées se pressaient contre les échafauds pour laisser passer cette bacchanale. Les compagnons du Lézard voulaient tirer l’épée et courir sus. Les sbires et les hallebardiers avaient grand’peine à les retenir. La foule s’écoulait en plaignant le beau Valerio, auquel presque tout le monde, et l’on peut dire toutes les femmes, s’intéressaient vivement. La petite Maria pleurait, et de dépit jeta sa couronne sous les pieds des chevaux. Dans ce pêle-mêle bruyant, Valerio, insensible à sa défaite et torturé d’inquiétude pour son frère, se mit à courir au hasard, la figure renversée, demandant son frère à tous ceux qu’il rencontrait.

xiv.

— À quoi songes-tu, maître ? lui dit Ceccato en le joignant au milieu de la foule et en lui saisissant le bras. Comment est-il possible que tu te laisses troubler à ce point par une parole lâche et insolente ? Ne vois-tu pas que Bianchini a imaginé cette méchante ruse pour te faire manquer la bague ? Il mérite d’être châtié. Mais si tu abandonnes tes compagnons, si tu attristes la fête par ton absence, les Bianchini vont triompher. Il est aisé de comprendre qu’ils ont tout fait pour cela, afin de se venger de leur expulsion. Allons, maître, viens reconduire la petite reine et faire le tour des quais avec la musique ; la compagnie ne peut se promener sans son chef. À l’heure des vêpres, nous chercherons messer Francesco.

— Mais où peut-il être ? dit Valerio en joignant les mains. Qui sait ce qu’on peut avoir imaginé pour le faire jeter en prison !

— En prison ! c’est impossible, maître ; de quel droit et sur quel prétexte ? Jette-t-on un homme en prison sur le premier propos venu ?

— Et cependant il n’est pas ici. Il faut qu’une raison bien grave le retienne. Il sait que je ne puis être heureux à cette fête sans lui, et quoiqu’il n’aime pas les fêtes, il me devait bien cette marque de complaisance, cette récompense de mon travail. Il faut que nos ennemis l’aient attiré dans une embûche, assassiné peut-être ! Vincent Bianchini est capable de tout.

— Maître, ta raison est malade ; pour l’amour du ciel ! reviens parmi nous. Vois, notre phalange découragée se disperse, et si nous ne prenons notre revanche à la régate de ce soir, les Bianchini crieront si haut, qu’il ne sera question demain dans tout Venise que du grand fiasco de la compagnie du Lézard.

Valerio se laissa un peu rassurer par la pensée que Francesco avait pu aller voir son père et être retenu par lui. La bizarrerie et la sévérité du vieux Zuccato autorisaient jusqu’à un certain point cette supposition, et le regard mécontent qu’il avait jeté sur Valerio pouvait faire croire à celui-ci qu’il était venu là pour le blâmer. Il tenta donc de rejoindre son père dans la foule, sauf à essuyer ces amers quolibets dont, malgré sa tendresse pour ses fils, le vieillard était prodigue. Mais il ne put parvenir à le trouver. D’ailleurs, entouré par ses compagnons mécontens, il fut forcé, pour ne pas les voir tout-à-fait se débander et renoncer à leur joyeuse journée, de marcher à leur tête sur la grande rive du canal Saint-George, aujourd’hui le quai des Esclavons.

Le son animé des instrumens, la gaieté un peu fière et maligne de la petite Marietta, que quatre compagnons portaient dans une sorte de palanquin élégamment décoré de fleurs, de banderolles et d’arabesques arrangées par Valerio, l’admiration de tout le peuple des lagunes et de tous les matelots du port attroupés sur la rive et à bord des bâtimens à l’ancre, le bruit et le mouvement ranimèrent un peu Valerio. Il renaissait à l’espérance de retrouver son frère pendant les offices, dont on sonnait les premiers coups, et qui allaient suspendre les divertissemens, lorsqu’une gaîne de poignard tomba des combles du palais ducal à ses pieds. Frappé d’une subite révélation, il la saisit, et en tira un billet écrit avec un bout de fusain qui s’était trouvé par bonheur dans la poche de Francesco.

« Compagnons qui passez dans la joie, au son des fanfares, dites à Valerio Zuccato que son frère est sous les plombs, et qu’il attend de lui… » Le billet n’en contenait pas davantage. Entendant la musique se rapprocher, et craignant de la laisser passer, Francesco, qui ne pouvait rien voir, mais qui reconnaissait la marche favorite de Valerio jouée par les hautbois, ne s’était pas donné le temps d’achever sa pensée, et il avait lancé son avertissement par la fente ménagée en haut des fenêtres murées qu’on appelle avec raison jour de souffrance en style de maçonnerie.

Un cri terrible sortit de la poitrine de Valerio, et Francesco, malgré le bruit des instrumens et celui de la foule, entendit sa voix de tonnerre prononcer ces mots :

— Mon frère sous les plombs ! Malheur ! malheur à ceux qui l’y ont fait monter !

Valerio s’arrêta par un mouvement si énergique, qu’une armée entière ne l’eût pas entraîné. Toute la compagnie s’arrêta spontanément avec lui ; la fatale nouvelle fut répandue en un instant dans tous les rangs, et l’on se dispersa, les uns pour suivre Valerio, qui s’élança comme la foudre sous les arcades du palais, les autres pour chercher les Bianchini et leur arracher de force le secret de leurs machinations.

Valerio courait, transporté de rage et de douleur, sans trop savoir où il allait. Mais, obéissant à je ne sais quel instinct, il entra dans la cour du palais ducal. Le doge remontait en cet instant l’escalier des Géans avec le duc d’Anjou, les procurateurs et une partie du sénat. Valerio s’élança audacieusement au milieu de tous ces magnifiques seigneurs, et se faisant jour par la force, il alla se jeter aux pieds du doge, et le saisit même par son manteau d’hermine.

— Qu’as-tu, mon enfant ? dit Mocenigo, en se retournant vers lui avec bonté. D’où vient que ton beau visage porte l’empreinte du désespoir ? as-tu subi une injustice ? puis-je la réparer ?

— Altesse, s’écria Valerio en portant à ses lèvres le pan du manteau ducal, oui, j’ai subi une grande injustice, et mon ame est brisée par la douleur. Mon frère aîné, Francesco Zuccato, le meilleur artiste en mosaïque qu’il y ait dans toute l’Italie, le plus brave champion et le plus honnête citoyen de la république, a été conduit aux plombs, sans ton ordre, sans ta permission, et je viens te demander justice.

— Aux plombs ! Francesco Zuccato ! s’écria le doge. Qui peut avoir infligé un châtiment si sévère à un si brave jeune homme, à un si vaillant artiste ? et s’il a commis une faute qui mérite ce châtiment, comment n’en suis-je pas informé ? qui a donné cet ordre ? lequel de vous, messieurs, m’en rendra compte ?

Personne ne répondit. Valerio reprit la parole. — Altesse, dit-il, les procurateurs chargés des travaux de la basilique doivent le savoir ; monsignor Melchiore le caissier doit bien le savoir.

— Je le saurai, Valerio, répondit le doge. Rassure-toi, justice sera rendue. Laisse-nous passer.

— Altesse, frappe-moi du pommeau de ton épée, si mon audace t’offense, dit Valerio sans abandonner le manteau du doge, mais écoute la plainte du plus fidèle de tes concitoyens. Francesco Zuccato n’a pu commettre aucune faute. C’est un homme qui n’a jamais eu seulement la pensée du mal. Le mettre aux plombs, c’est lui faire une injure dont il ne se consolera jamais, et dont toute la ville sera informée dans une heure, si tu ne lui fais rendre la liberté, si tu ne permets qu’il se montre avec ses compagnons à tout ce public qui s’étonne de ne pas l’avoir vu paraître à leur tête. Et puis, altesse, écoute-moi : Francesco est frêle de corps comme un roseau des lagunes. S’il passe un jour de plus sous les plombs, c’est assez pour qu’il n’en sorte jamais, et tu auras perdu le meilleur artiste et le meilleur citoyen de la république ; et il en résultera des malheurs, car je jure par le sang du Christ…

— Tais-toi, enfant, interrompit le doge avec gravité. Ne fais pas de menaces insensées. Je ne puis faire mettre un prisonnier en liberté sans l’agrément du sénat, et le sénat ne le fera pas sans avoir examiné pour quelle faute il subit ce châtiment, car il faut qu’un soupçon grave pèse sur la tête d’un homme pour qu’on le mette aux plombs. Je t’ai promis justice, ne doute pas du père de la république ; mais rends-toi digne de sa protection par une conduite sage et prudente. Tout ce que je puis faire pour adoucir ton inquiétude et l’ennui de ton frère, c’est de te permettre d’aller le trouver, afin de lui donner tes soins, si sa santé les réclame.

— Merci, altesse ; sois béni pour cette permission, dit Valerio en baissant la tête et en abandonnant le manteau du doge qui reprit sa marche. Le duc d’Anjou s’arrêta devant Valerio, et lui dit avec un gracieux sourire : Jeune homme, prends courage ; je te promets de rappeler au doge qu’il s’est engagé à faire prompte justice, et si ton frère te ressemble, je ne doute pas qu’il ne soit un vaillant cavalier et un loyal sujet. Sache que malgré ta défaite, je te regarde comme le héros de la joute, et que je m’intéresse tellement à ta bonne mine et à tes grands talens, que je veux t’attirer à la cour de France quand la noble république de Venise n’aura plus besoin de tes services.

En parlant ainsi, il ôta sa riche chaîne d’or et la lui passa au cou en le priant de la garder en souvenir de lui.

xv.

Valerio fut conduit par deux hallebardiers à la prison de son frère.

— Et toi aussi ! s’écria Francesco ; les méchans l’emportent aussi sur toi, mon pauvre enfant ? À quoi t’a servi d’être sans ambition et sans vanité ! Sainte modestie, ils ne t’ont pas respectée non plus !

— Je ne suis pas prisonnier par la volonté des méchans, répondit Valerio en le serrant dans ses bras, je le suis par la mienne propre. Je ne te quitte plus. Je viens partager ton lit de paille et ton pain noir. Mais dis-moi qui t’a conduit ici, et sous quel prétexte ?

— Je l’ignore, répondit Francesco ; mais je n’en suis pas étonné, ne sommes-nous pas à Venise ?

Valerio essaya de consoler son frère et de lui persuader qu’il n’avait pu être arrêté que par suite d’un malentendu, et qu’il serait mis en liberté au premier moment. Mais Francesco lui répondit avec un profond abattement :

— Il est trop tard maintenant ; ils m’ont fait tout le mal qu’ils pouvaient me faire ; ils m’ont fait un affront que rien ne peut laver. Que m’importe désormais de rester un an ou un jour dans cette affreuse prison ? Crois-tu que j’aie senti la chaleur, crois-tu que j’aie connu les peines du corps durant cette interminable journée ? Non ; mais j’ai souffert toutes les tortures de l’ame. Moi, au rang des fripons et des imposteurs ! Moi, qui, après tant de veilles assidues, tant de travail consciencieux, tant de zèle et de dévouement à la gloire de ma patrie, devrais être aujourd’hui couronné et porté en triomphe par mon école, aux applaudissemens d’un peuple reconnaissant, me voici au cachot, comme Vincent Bianchini y a été pour un assassinat et pour émission de fausse monnaie ! Voilà le fruit de mes labeurs, voilà la récompense de mon courage ! Soyez donc artiste consciencieux ; usez dans les soucis rongeurs et dans les études exténuantes les restes d’une vie souffrante et menacée ; renoncez aux séductions de l’amour, aux enivremens du plaisir, au repos voluptueux des nuits de printemps ; et le jour où vous croirez avoir mérité une couronne, on vous chargera de fers, on vous couvrira de honte ! Et ce public aveugle et léger, qui a tant de peine à saluer la vérité, toujours il ouvre les bras à la calomnie ! Sois-en sûr, Valerio, à l’heure qu’il est, ce peuple qui m’a vu, depuis le jour de ma naissance, grandir et vivre dans l’amour du travail, dans la haine de l’injustice et dans le respect des lois, ce peuple, qui ne juge des consciences humaines que par les revers ou les succès de la fortune, sois en sûr, il m’accuse déjà depuis dix minutes qu’il me sait en prison. Il lui suffit d’apprendre que je suis malheureux pour me croire coupable. Déjà il ne distingue plus mon nom de celui de Vincent Bianchini ; tous deux nous avons été accusés, tous deux nous avons courbé la tête sous les plombs. Je serai peut-être mis en liberté, parce que je suis innocent ; mais n’a-t-il pas été mis en liberté, lui qui était coupable ? Qui sait si, comme lui, je ne serai pas banni ? Venise ne bannit-elle pas tous ceux qu’elle soupçonne ? et ne soupçonne-t-elle pas tous ceux qu’on lui dénonce ?

Valerio sentait que la douleur de son frère n’était que trop fondée, et qu’en essayant de le réconcilier avec sa situation, il ne l’amenait qu’à en apprécier de plus en plus la rigueur et le danger. Il se mit en devoir de sortir vers le soir pour lui aller chercher des alimens et un manteau ; mais lorsqu’il appela le geôlier par le guichet de la porte, celui-ci vint lui dire qu’il avait reçu l’ordre de ne plus le laisser sortir, et lui montra même un papier revêtu du sceau des inquisiteurs d’état, qui ordonnait l’arrestation des deux frères Zuccati, sans exprimer en vertu de quelle prévention. Un cri de douleur s’échappa de la poitrine de Francesco en écoutant cet arrêt.

— Voici, dit-il, qui achève de me tuer. Les bourreaux ! ne pouvaient-ils se défaire de moi sans m’infliger la torture de voir souffrir mon frère ?

— Ne me plains pas, répondit Valerio, ils ne m’eussent peut-être pas permis de passer les jours et les nuits près de toi ; maintenant, je les remercie, je ne te quitterai plus.

Bien des jours et bien des nuits s’écoulèrent sans que les frères Zuccati reçussent aucun éclaircissement sur leur position, aucun soulagement à leur douleur et à leur inquiétude. La chaleur était accablante, la peste régnait dans Venise ; l’air des prisons était infect. Francesco, couché sur un reste de paille brisée et poudreuse, semblait n’avoir plus le sentiment de ses maux ; de temps en temps il étendait le bras pour porter à ses lèvres quelques gouttes d’une eau saumâtre, dans un gobelet d’étain. Épuisé de sueurs continuelles, il essuyait son visage cuisant avec des lambeaux de toile que Valerio lui gardait avec un soin extrême, et prenait la peine de laver, en mettant de côté chaque jour la moitié de sa misérable provision d’eau. C’était à peu près le seul service qu’il put rendre à son infortuné frère. Tout lui manquait. Il avait employé tout son riche vêtement à lui faire avec des brins de paille une sorte d’oreiller et de parasol ; il n’avait gardé pour se vêtir lui-même que quelques haillons où brillait encore un reste d’or et de broderie. Valerio avait en vain essayé d’offrir ses perles, son poignard et sa chaîne d’or aux guichetiers, afin qu’ils procurassent à Francesco quelque adoucissement au régime affreux du carcere duro ; les guichetiers de l’inquisition étaient incorruptibles.

Malgré l’impossibilité où il était de soutenir son frère, Valerio restait assiduement penché sur lui. Plus robuste, et trop absorbé par la souffrance de Francesco pour sentir la sienne propre, il n’était occupé qu’à le retourner sur sa misérable couche, à l’éventer avec la grande plume de sa barrette, à consulter ses mains brûlantes et son regard éteint. Francesco ne se plaignait plus, il avait perdu l’espérance. Quand il sortait un instant de son accablement, il s’efforçait de sourire à son frère, de lui adresser de douces paroles, et aussitôt il retombait dans une effrayante stupeur.

Un soir Valerio était assis, comme de coutume, sur le carreau brûlant. La tête appesantie de Francesco reposait sur ses genoux. Le soleil inexorable se couchait dans une mer de feu, et teignait d’un reflet sinistre ces murs peints en rouge, qui semblent absorber et conserver sans relâche l’ardeur de l’incendie. La peste étendait de plus en plus ses ravages. Tous les bruits animés et joyeux de la brillante Venise avaient fait place à un silence de mort, interrompu seulement par les lugubres sons de la cloche des agonisans, et par les lointaines psalmodies de quelque moine pieux qui passait sur le canal, conduisant au cimetière une barque pleine de cadavres. Un martinet vint se poser sur la fente de plomb qui donnait un air rare et desséchant à la logette des Zuccati. Cette hirondelle noire, au poitrail couleur de sang, à la voix aigre et forte, à l’attitude fière et sauvage, fit à Valerio l’effet d’un mauvais augure. Elle semblait inquiète, et après avoir appelé, à sa manière, pour ramener quelque compagne en retard, elle s’éleva dans les airs en poussant un certain cri que les Vénitiens connaissent bien, et qu’ils n’entendent jamais sans une sorte de consternation. C’est le cri auquel ces oiseaux nomades se rassemblent, quand le moment de changer d’hémisphère est venu pour eux. Ils partent tous ensemble par bandes nombreuses, le ciel en est obscurci, et le même jour les voit tous disparaître jusqu’au dernier. Leur départ est le signal d’un fléau véritable. Les mozelins, insectes imperceptibles dont le mince et continuel bourdonnement est irritant jusqu’à la fièvre et dont la piqûre est insupportable, remplissent l’atmosphère, et n’étant plus poursuivis dans les hautes régions de l’air par l’hirondelle chasseresse, se rabattent sur les habitations, les infestent, et ravissent le sommeil à tous les Vénitiens que les soins du luxe ne préservent pas de leurs atteintes.

Sous les plombs et dans un temps où l’air chargé d’exhalaisons pestilentielles entrait en aiguillons venimeux dans tous les pores, l’arrivée des mozelins, que devait bientôt suivre celle des scorpions, était comme un signal de mort pour Francesco. Déjà dévoré d’une fièvre ardente, il goûtait cependant la nuit un peu de repos pendant les courtes heures où la brise rafraîchissante parvenait jusqu’à lui ; mais ce repos allait lui être ravi. C’est la nuit que les cousins pénètrent dans toutes les demeures, et surtout dans celles où l’haleine chaude de l’homme les attire. Valerio prêta l’oreille avec anxiété. Il entendit mille cris aigus, mille gazouillemens inquiets et empressés, s’appeler, se répondre, s’éloigner, se rapprocher, se réunir, s’établir comme pour délibérer sur les combles, et s’envoler en jetant leur adieu perçant, comme une dernière malédiction à la cité dolente. Valerio se plaça sous la lucarne d’où il ne pouvait voir que l’éther. Il vit des points noirs se mouvoir dans le ciel, à une hauteur incommensurable, non plus en décrivant les grands cercles réguliers de la chasse, mais en fuyant tous en ligne droite vers l’orient. C’étaient les martinets qui étaient déjà en route. Francesco avait entendu le cri de départ. Il avait lu sur le visage de Valerio l’effroi de cette découverte. Quand la souffrance accable l’homme, il ne saurait prévoir un surcroît de souffrance, imminent, inévitable cependant ; il n’a pas la force d’ajouter par la pensée le mal futur au mal présent. Quand ce mal arrive, il est comme écrasé sous une catastrophe imprévue. La mort elle-même, ce dénouement si fatal, si nécessaire de la vie, surprend presque tous les hommes comme une injustice du ciel, comme un caprice de la destinée.

— À compter de demain, dit Franccsco à son frère d’une voix éteinte, je ne dormirai plus. C’était prononcer l’arrêt de sa propre mort. Valerio le comprit, et laissa tomber sa tête sur son sein. Des larmes amères, que jusque-là il avait eu le stoïcisme de retenir, ruisselèrent en flots cuisans sur ses joues pâles et amaigries.

xvi.

L’inquisition était un pouvoir si mystérieux, si absolu, il y avait tant de danger à vouloir pénétrer ses secrets, et cela était si difficile, que trois jours après la Saint-Marc personne ne parlait plus des Zuccati. Le bruit de l’arrestation de Francesco s’était vite répandu, et ce bruit était tombé comme le flot qui meurt sur une grève déserte et silencieuse. Le plus faible rocher le repousserait et l’exciterait ; mais une arène de sable, dès long-temps aplanie et dévastée par les orages, reçoit la vague sans s’émouvoir, et là toute force s’anéantit faute d’aliment : telle était Venise. L’effervescence inquiète, la curiosité naturelle de son peuple, se brisaient comme la vaine écume des flots sur les marches du palais ducal, et les eaux sombres qui en baignent les caves emportaient à toute heure un suintement de sang dont la source inconnue gisait aux entrailles profondes de cet antre discret.

La peste était venue d’ailleurs jeter dans toutes les ames la consternation et le découragement. Tous les travaux étaient suspendus, toutes les écoles dispersées ; Marini avait été frappé un des premiers, et se débattait contre une lente et pénible convalescence. Ceccato avait perdu un de ses enfans et soignait sa femme agonisante. La rage des Bianchini avait été étouffée momentanément par la terreur de la mort ; le Bozza avait disparu.

Le vieux Sébastien Zuccato s’était retiré à la campagne le jour même de la Saint-Marc, à la sortie des jeux, par mauvaise humeur de ce qu’il appelait les extravagances et la fausse gloire de ses fils. Il ignorait complètement leur infortune, et s’indignait de ne point les voir comme à l’ordinaire fléchir sa colère par de respectueux empressemens.

La peste ayant perdu un peu de sa malignité, le vieux Zuccato craignit enfin d’avoir perdu ses fils durant le fléau. Il vint à Venise, toujours décidé à les rudoyer, mais plein d’anxiété, et d’autant plus mal disposé pour eux, qu’il sentait combien il lui était impossible de ne pas les aimer. Il ne faut pas croire qu’après la scène de la basilique Sébastien se fût réconcilié avec la mosaïque. Il était toujours acharné contre ce genre de travail et contre ceux qui s’y adonnaient. S’il avait subi, malgré lui, la puissance que les grandes choses exercent sur les ames d’artiste ; s’il avait pressé ses enfans sur sa poitrine et versé des larmes d’attendrissement, il n’avait pour cela renoncé à aucun de ses préjugés sur la prééminence de certaines branches de l’art : l’eût-il voulu, il n’eût pas été le maître d’abandonner, à la veille de mourir, les idées obstinées de toute sa vie. La seule chose qui le consolât était l’espoir de voir Francesco renoncer un jour à ce vil métier, et retourner à son chevalet. Dans le dessein de l’y exhorter de nouveau, il se rendit à la basilique, croyant l’y trouver occupé à quelque autre coupole ; mais il trouva la basilique tendue de noir ; des chants lugubres faisaient retentir les voûtes assombries. Les cierges, luttant avec les derniers rayons du jour, jetaient une lueur mate et rouge plus affreuse que les ténèbres. On rendait les derniers honneurs à deux sénateurs morts de la peste. Leurs catafalques étaient sous le portique ; on se hâtait, et il était aisé de voir que les prêtres remplissaient leur saint office avec terreur et précipitation. Le vieux Zuccato frémit de la tête aux pieds en voyant ces deux cercueils. Il ne se rassura qu’en apprenant les noms des défunts magistrats. Alors il sortit de l’église et courut à l’atelier de Valerio, à San-Filippo. Mais là on lui dit que ni Valerio, ni Francesco n’avaient paru depuis le jour de la Saint-Marc, et il chercha, sans plus de succès, dans tous les endroits où ils avaient coutume de se rendre. Enfin, dévoré d’inquiétude, il parvint à trouver le triste Ceccato, et d’après les sombres conjectures de celui-ci, il pensa que ses fils étaient morts aux plombs, de chagrin ou de maladie. Il resta quelques instans immobile, absorbé, pâle comme un linceul. Enfin il prit son parti, et sans adresser un mot à Ceccato ni à sa famille désolée, il se rendit chez le procurateur-caissier. Il était loin d’accuser ce magistrat de l’injuste arrestation de ses fils. Naturellement patient, il aurait cru manquer au respect et à l’amour des lois, en soupçonnant un magistrat d’erreur ou de prévention. Mécontent de ses fils et prêt à les accuser de paresse ou d’insolence, selon la décision du procurateur, il voulait savoir à tout prix du moins ce qu’ils étaient devenus. Il aborda donc humblement le gros caissier, qui, sans doute pour se préserver de la peste, était plus que jamais occupé de son propre bien-être. Il le trouva entouré de flacons et d’aromates de toute espèce, propres à purifier l’air qu’il respirait. Néanmoins les cérémonieuses salutations de Sébastien le rendirent un peu plus traitable qu’il ne l’était d’ordinaire.

— C’est bon, c’est bon, lui dit-il en lui faisant signe de se tenir à distance et en collant à son nez un large mouchoir imbibé d’essence de genévrier ; en voilà assez, brave homme. Ne vous approchez pas tant de moi et retenez un peu votre haleine. — Par la corne ! dans ce temps maudit, on ne sait pas à qui l’on parle. N’êtes-vous point malade ? Voyons, dépéchez, qu’y a-t-il ?

— Votre respectable seigneurie, répondit le vieillard un peu mortifié secrètement de cet accueil cavalier, voit devant elle le syndic des peintres, maître Sebastiano Zuccato, son très humble esclave, père de…

— Ah ! c’est vrai, reprit Melchiore sans se déranger, et en faisant mine seulement de vouloir porter une main languissante à la coiffe de soie noire qui serrait sa grosse tête plate. Je ne vous remettais pas, messer Zuccato. Vous êtes un honnête homme, mais vous avez pour fils deux enragés coquins.

— Excellence, le mot est un peu sévère ; mais je ne disconviens pas que mes fils ne soient d’assez mauvais sujets, très dissipés, très obstinés dans leurs résistances, et voués à un très sot et très méchant métier. Je sais qu’ils ont encouru la disgrace de nos seigneurs les magistrats et la vôtre en particulier. Je suis certain qu’ils doivent avoir commis une grande faute, puisque vos bontés pour eux se sont changées en sévérité, et je ne viens pas pour les justifier, mais pour obtenir que votre mécontentement s’apaise, et que votre miséricorde prenne en considération la malignité de l’air, la rudesse de la saison et la faible santé de mon aîné, que le régime des prisons a dû compromettre assez gravement, pour qu’il se souvienne de cette punition et ne s’y expose plus.

— Votre fils est malade en effet, à ce qu’on m’a dit, répliqua le procurateur. Mais qui n’est pas malade durant cette maligne influence ? Moi-même je suis fort souffrant, et sans les soins assidus de mon médecin j’aurais péri, je n’en doute pas. Mais il faut prendre des précautions, beaucoup de précautions. Par la corne ducale ! je vous conseille, maître Sébastien, de prendre aussi des précautions.

— Votre excellence dit que mon fils Francesco est malade ? reprit Sébastien effrayé.

— Oh ! que cela ne vous inquiète pas : on n’est pas plus malade en prison qu’ailleurs. Nous savons, par des calculs exacts, qu’il ne meurt pas plus de prisonniers sous les plombs que dans les autres prisons de la république.

— Sous les plombs, excellence ! s’écria le vieux Zuccato ; votre seigneurie a dit sous les plombs ! Est-ce que mes fils seraient aux plombs ?

— Par la corne ! ils y sont, et ils n’ont pas mérité moins pour leurs concussions et leurs escroqueries.

— Par le Christ ! monseigneur, vous voulez m’effrayer, dit Zuccato d’une voix forte, en reculant d’un pas ; mes enfans ne sont pas aux plombs !

— Ils y sont, vous dis-je, répondit le procurateur, et je ne puis les en tirer avant que leur procès ne soit instruit et jugé. Aussitôt que le fléau permettra qu’on s’occupe de leur affaire, on s’en occupera ; mais, par ma corne ducale, je crains bien que leur sort ne soit pire, car ils sont coupables, et il y a peine de bannissement à perpétuité contre les détenteurs des deniers publics.

— Par le corps du diable ! messer, s’écria le vieillard en se rapprochant du procurateur, ceux qui disent cela ont menti par la gorge, et ceux qui ont mis mes fils aux plombs s’en repentiront, tant qu’il me sera permis de remuer un doigt.

— N’approchez pas ! s’écria à son tour Melchiore en se levant avec vivacité et en reculant son fauteuil, ne me mettez pas ainsi votre haleine sous le visage. Si vous avez la peste, gardez-la, et allez à tous les diables avec vos coquins de fils. Je vous dis qu’ils seront pendus si vous aggravez leur affaire en faisant du bruit. Tous ces Zuccati sont d’enragés scélérats, sur ma parole ; vous empoisonnez l’air, monsieur, sortez !

En parlant ainsi, Melchiore reculait toujours, et le vieux Zuccato, immobile à sa place, jetait sur lui des regards qui le glaçaient d’épouvante.

— Si j’avais la peste, répondit-il enfin d’un air sombre, je voudrais serrer dans mes bras tous ceux qui osent dire que les Zuccati sont des voleurs. J’espère que jamais cette idée n’est venue à personne, et que le magistrat auquel j’ai l’honneur de parler est pris lui-même de fièvre et de délire à l’heure qu’il est. Oui, oui, monseigneur, c’est la peste qui parle en vous, quand vous dites que les Zuccati ont détourné les deniers publics. Sachez que les Zuccati sont de noble race, et que le sang qui coule dans leurs veines est plus pur que celui des familles ducales. Sachez que Francesco et Valerio sont deux hommes que l’on peut faire périr dans les tortures, mais non déshonorer. Votre seigneurie fera bien d’appeler son médecin, car un venin mortel est répandu dans ses veines.

En achevant ces paroles terribles, Sébastien s’élança hors des procuraties et courut au palais ducal. Melchiore agita sa sonnette avec angoisse, demanda son médecin, se fit saigner, frictionner et médicamenter toute la nuit, croyant que le vieux Zuccato venait de lui donner la peste par sortilége. Il s’évanouit plusieurs fois et faillit mourir de peur.

xvii.

Sébastien Zuccato courut se jeter aux pieds du doge et lui demanda justice avec toute l’éloquence de l’amour paternel et de l’honneur outragé. Mocenigo l’écouta avec bonté et lui donna des marques de la plus haute estime. Il s’affligea de la longue torture qu’avaient subie ses fils, et prit sur lui de les faire transférer dans une prison moins affreuse. Il permit même au vieux Sébastien de les voir tous les jours et de leur donner les soins que lui suggérerait sa tendresse ; mais il ne lui cacha pas que les charges les plus graves pesaient sur eux, et que leur procès serait une affaire longue et sérieuse.

Cependant, grâce à l’ardente obsession du vieux Zuccato, à l’influence du Titien, du Tintoret, et de plusieurs autres grands maîtres, tous amis des Zuccati, grâce aussi à la bienveillante protection du doge, le conseil des dix, dont la peste avait suspendu les fonctions depuis plusieurs mois, s’assembla enfin, et la première affaire dont fut saisi ce tribunal austère, fut le procès des Zuccati, accusés :

1o D’avoir volé leur salaire en faisant à la hâte des travaux sans solidité, par exemple, en travaillant hors de saison (fuor di stagione), c’est-à-dire dans les temps de gelée, où les ouvrages de mastic ne tiennent pas, afin de réparer le temps perdu, durant la belle saison, en promenades, en dissipations et en débauches de toute espèce ;

2o D’avoir fait des figures mal dessinées et bizarrement coloriées, en s’obstinant au travail une grande partie des nuits, toujours à l’effet de réparer leur précédente paresse (ingordigia) ;

3o D’avoir fait cette détestable besogne par ignorance complète du métier, ignorance qui rendait Valerio Zuccato incapable de faire autre chose que des ouvrages frivoles pour la toilette des femmes et des jeunes gens (cuffie, frastagli, vesture, etc.), lesquels travaux puérils l’occupaient incessamment et le mettaient à même d’exercer une profession lucrative à San-Filippo, pendant que la république lui payait chèrement un travail qu’il ne faisait pas, et qu’il ne pouvait pas faire ;

4o D’avoir, par une détestable friponnerie, remplacé en beaucoup d’endroits les compartimens d’émail et de pierre (i pezzi) par le bois et le carton peints au pinceau, afin de montrer des finesses de travail dont les matériaux de la mosaïque ne sont pas susceptibles, et de se donner un grand mérite d’artiste durant leur vie, sauf à laisser des ouvrages qui n’auraient pas une plus longue durée.

Les pièces de cet étrange procès se trouvent encore dans les archives du palais ducal, et le signor Quadri en a extrait la fidèle relation qu’on peut lire dans un article intitulé dei Musaïci, placé à la fin de son excellent ouvrage sur la peinture vénitienne.

Les accusateurs étaient le procurateur-caissier Melchiore, Bartolomeo Bozza, les trois Bianchini, Jean Visentin, et plusieurs autres élèves de leur école, enfin Claude de Corrége, organiste de Saint-Marc, qui détestait le bruit des ouvriers, et qui eût également témoigné en faveur des Zuccati contre les Bianchini, espérant qu’ennuyé de ces querelles et de ces dilapidations, le gouvernement renoncerait à des réparations ruineuses, dont le principal inconvénient aux yeux de l’organiste était de déranger par un bruit continuel l’école de plain-chant qu’il tenait dans la tribune de l’orgue.

Les témoins en faveur des Zuccati étaient le Titien et son fils Orazio, le Tintoret, Paul Véronèse, Marini, Ceccato, et le bon prêtre Alberto Zio. Tous comparurent devant le conseil des dix et soutinrent le grand talent, le beau travail, l’honnête conduite, l’humeur laborieuse, et l’exacte probité des frères Zuccati et de leur école.

À leur tour, les frères Zuccati furent amenés devant les juges ; Valerio soutenait dans ses bras son frère chéri, à peine rétabli de sa longue et cruelle maladie, languissant, accablé, indifférent en apparence à l’issue d’une épreuve qu’il n’avait plus la force de supporter. Valerio était pâle et défait. On lui avait procuré des vêtemens, mais sa longue barbe, sa chevelure mal soignée, sa démarche brisée, un certain tremblement convulsif, attestaient ses souffrances et ses douleurs. Indifférent à ses propres maux, mais indigné de l’injustice faite à son frère, il avait enfin pris la vie au sérieux. La colère et la vengeance étincelaient dans son regard. Un feu sombre jaillissait de ses orbites creusés par la faim, la fatigue et l’inquiétude. En passant devant Bartolomeo Bozza, pour aller s’asseoir sur le banc des accusés, il leva ses deux bras chargés de fers, comme s’il eût voulu l’écraser, et son visage rayonnant de fureur sembla vouloir le faire rentrer sous terre. Les gardes l’entraînèrent, et il s’assit, tenant toujours la main de Francesco dans sa main froide et tremblante.

— Francesco Zuccato, dit un juge, vous êtes accusé de dol et de fraude envers la république, qu’avez-vous à répondre ?

— Je répondrai, dit Francesco, que je pourrais tout aussi bien être accusé de meurtre et de parricide, si c’était le bon plaisir de ceux qui me persécutent.

— Et moi, dit impétueusement Valerio en se levant, je réponds que nous sommes sous le poids d’une accusation infâme, et que nous languissons depuis trois mois sous les plombs, d’où mon frère est sorti mourant, le tout parce que les Bianchini nous haïssent, et que Bozza, notre élève, est un misérable, mais surtout parce que le procurateur monsignor Melchiore a fait une faute de latinité que nous nous sommes permis de corriger. C’est la première fois que deux citoyens vont aux plombs pour n’avoir pas voulu faire un barbarisme.

L’emportement du jeune Zuccato n’était pas fait pour lui concilier la bienveillance des magistrats. Le vieux Sébastien, voyant le mauvais effet de sa harangue, se leva et dit :

— Taisez-vous, mon fils, vous parlez comme un fou et comme un insolent. Ce n’est pas ainsi qu’un honnête citoyen doit se défendre devant les pères de la patrie. Messeigneurs, excusez son égarement. Ces pauvres jeunes gens sont troublés par la fièvre. Examinez leur cause selon votre impassible équité ; s’ils sont coupables, châtiez-les sans pitié, leur père sera le premier à vous louer de cet acte de justice et à bénir les lois sévères qui répriment la fraude. Oui, oui, fallût-il verser leur sang, moi-même je le ferais, mes pères, plutôt que de voir tomber en discrédit le pouvoir auguste de la république. Mais s’ils sont innocens, comme j’en ai la conviction et la certitude, faites-leur prompte et généreuse merci, car voici mon aîné qui n’a plus qu’un souffle de vie, et quant au plus jeune, vous voyez qu’il est sous l’influence du délire.

En parlant ainsi d’une voix forte, le vieillard tomba sur ses genoux, et deux ruisseaux de larmes coulèrent sur sa longue barbe blanche.

— Sébastien Zuccato, répondit le juge, la république connaît ta probité et ton dévouement ; tu as parlé comme un bon père et comme un bon citoyen, mais si tu n’as pas autre chose à dire pour la défense de tes flls, il faut te retirer.

À un signe du magistrat, le familier qui avait amené Sébastien l’emmena. Le vieillard, en se retirant, jeta un regard de désespoir sur ses flls, puis se retournant une dernière fois vers les juges, joignit les mains en levant les yeux au ciel avec une expression si déchirante, qu’elle eût attendri les piliers de marbre de la grande salle ; mais le tribunal des dix était plus froid et plus inflexible encore. Après que les trois Bianchini eurent affirmé par serment leur accusation, Bartolomeo Bozza, sommé à son tour de rendre témoignage, leva la main sur le crucifix qu’on lui présentait, et dit :

— Je jure sur le Christ que j’ai passé trois mois aux plombs pour n’avoir pas voulu faire un faux témoignage.

Un tressaillement de surprise passa dans l’assemblée, Melchiore fronça le sourcil, Bianchini le rouge grinça des dents, et le jeune Valerio, se levant avec impétuosité, s’écria :

— Serait-il vrai, ô mon pauvre élève ! puis-je encore te plaindre et t’estimer ? Ah ! cette pensée allège tous mes maux.

— Tais-toi, Valerio Zuccato, dit le juge, et laisse parler le témoin.

Bartolomeo était aussi accablé, aussi malade que les Zuccati. Lui aussi avait subi les lentes tortures de la captivité. Il déclara que quelques jours avant la Saint-Marc Vincent Bianchini l’avait mené sur les planches des Zuccati pour lui faire voir de près et toucher plusieurs endroits de leur travail, où le carton peint remplaçait évidemment la pierre, et que de là il l’avait mené chez le procurateur-caissier, pour qu’il en déposât, ce qu’il avait fait dans l’indignation et dans la sincérité de son cœur. Depuis ce jour, convaincu de la mauvaise foi des Zuccati, il n’avait pas voulu être complice d’un travail qui ne pouvait pas manquer d’être condamné, et il avait travaillé dans l’école des Bianchini. Mais la veille de la Saint-Marc, Vincent, l’ayant encore conduit chez le procurateur, avait voulu l’engager à déposer qu’il avait été témoin oculaire du fait de l’accusation, ce à quoi il s’était refusé, parce que, s’il avait vu les preuves de la fraude, du moins il n’avait pas vu commettre cette fraude. Si je l’avais vu, dit-il, je n’aurais pas attendu l’avertissement des Bianchini pour quitter l’école des Zuccati, mais je n’avais jamais rien vu de semblable. Il n’existait même pas dans la conduite de mes maîtres le plus petit fait qui jusque-là eût pu rendre vraisemblable la découverte qu’on venait de me faire faire. Il m’était donc impossible de jurer par le Christ que je les avais vus employer le carton et le pinceau. Quand Vincent Bianchini vit que je ne servais pas ses desseins à son gré, il s’emporta contre moi et m’accusa de complicité avec les Zuccati. Monsignor Melchiore me fit beaucoup de menaces qui m’irritèrent au point que je lui dis de se méfier des Bianchini. Le soir même je fus arrêté et conduit aux plombs. Depuis ce jour j’ai pensé que mes anciens maîtres étaient innocens, et que l’homme capable de me demander un faux serment était bien capable aussi d’avoir, pendant la nuit, à l’insu des Zuccati et de tout le monde, détruit une partie de la mosaïque et remplacé la pierre par le bois et le carton, afin d’avoir un moyen de les perdre. Je dois déclarer que cette substitution est faite avec tant d’art, qu’à moins de gratter les fragmens (i pezzi), il est impossible de s’en apercevoir.

Ainsi parla le Bozza d’une voix ferme et avec une prononciation bolonaise très lente et très distincte. Sommé de s’expliquer sur les divertissemens continuels auxquels Valerio se livrait, il avoua que souvent ce jeune maître avait été repris de paresse et de dissipation par son frère aîné, et qu’il réparait ensuite le temps perdu en travaillant de nuit, ce qui pouvait confirmer le reproche que lui adressait l’accusation d’avoir fait (fuor di stagione) des travaux sans solidité. Il déclara aussi que Valerio connaissait le métier moins bien que son frère et faisait beaucoup d’objets de parure pour son compte particulier. En un mot, il fut aisé de voir dans sa déposition qu’il n’était pas porté à la bienveillance pour les Zuccati, et qu’il n’eût pas été fâché de leur nuire en disant la vérité, mais qu’il avait horreur du mensonge dans lequel on avait voulu l’attirer, et qu’il ne pardonnerait jamais aux Bianchini de l’avoir fait mettre aux plombs.

Le conseil ferma la séance de ce jour en nommant une commission de peintres chargée d’examiner sous les yeux des procurateurs la besogne des deux écoles rivales. Cette commission fut composée du Titien, du Tintoret, de Paul Véronèse, de Jacopo Pistoja, et d’Andrea Schiavone, qui, depuis ce temps, fut surnommé Medola, par allusion au soin qu’il avait pris d’analyser la mosaïque jusqu’à la moelle.

xviii.

Le lendemain, ces maîtres illustres, accompagnés de leurs ouvriers, des procurateurs et des familiers du saint-office, se rendirent à Saint Marc, et procédèrent à l’examen des travaux de mosaïque. À la requête des Bianchini, on commença par leur arbre généalogique de la Vierge, ouvrage immense, accompli en très peu de temps. Vincent joignait à tous ses vices une insupportable vanité. Avide de louanges, il suivait pas à pas le Titien, attendant toujours l’explosion de son admiration. À côté de lui marchait Dominico Rossetto, l’œil brillant de toute la confiance d’une inébranlable sottise. Cependant le Titien ne s’expliquait pas. Toujours spirituel et courtois, il trouvait à leur adresser de ces mots qui marquent l’attention et l’intérêt, mais qui ne compromettent en aucune façon le jugement du connaisseur. Ses attitudes polies, ses gracieux sourires, contrastaient avec le front rembruni et la contenance austère du Tintoret. Quoique moins lié peut-être avec les Zuccati, Robusti était bien plus indigné que le Titien de la méchanceté de leurs rivaux. Dans l’esprit de Titien, habitué lui-même à nourrir de profondes haines et d’implacables antipathies, la conduite des Bianchini trouvait, sinon une excuse, du moins une appréciation plus indulgente des jalousies de métier et des ambitions d’artiste. Peut-être aussi le Tintoret, songeant aux persécutions qu’il avait eu à subir de la part du Titien, voulait-il lui adresser, par allusion, un reproche légitime, en montrant son horreur et son mépris pour ces sortes de choses. Il sortit de la chapelle de Saint-Isidore sans avoir desserré les lèvres, et sans avoir tourné une seule fois les yeux vers les personnes qui l’accompagnaient.

Mais quand il fut sous la grande voûte, et qu’il eut devant les yeux le travail des Zuccati, il éclata en louanges éloquentes ; sa belle tête austère s’anima du feu de l’enthousiasme, et il fit ressortir toutes les perfections de cette œuvre avec une chaleur généreuse. Le Titien, qui était l’intime ami du vieux Sébastien, et qui avait donné beaucoup d’excellentes leçons aux jeunes Zuccati, renchérit sur cet éloge sans cependant déprécier le travail des Bianchini, à l’égard desquels il garda toujours une grande prudence. Mais le procurateur-caissier, impatienté du succès des Zuccati, prit la parole.

— Messires, dit-il aux illustres maîtres, je vous ferai observer que nous ne sommes pas venus ici pour voir des travaux de peinture, mais des travaux de mosaïque. Il importe très peu à l’état que la main de la Vierge soit plus ou moins modelée d’après les règles de votre art ; il importe encore moins que la jambe de saint Isidore ait le mollet un peu trop haut ou un peu trop bas. Tout cela est bon pour le discours…

— Comment ! par le Christ ! s’écria le Titien à qui ce blasphème fit oublier un instant sa prudente courtoisie ; il importe peu à l’état que les mosaïstes ne sachent pas le dessin, et que la mosaïque ne soit pas une reproduction élégante et correcte des ouvrages de peinture ?…C’est la première fois que j’entends dire une pareille chose, monseigneur, et il me faudra tout le respect que m’inspirent vos jugemens pour me ranger à cet avis.

Rien n’exaltait les convictions erronées du procurateur-caissier comme la contradiction.

— Et moi, messer Tiziano, s’écria-t-il avec chaleur, je vous soutiendrai que tout cela n’est que minutie et puérilité. Ce sont des querelles d’école et des discussions d’atelier, dans lesquelles la gravité de la magistrature n’ira pas se compromettre. Chargé, par la république, de veiller à ses intérêts et d’apporter de l’économie et de la probité dans les dépenses publiques, les procurateurs ne souffriront pas que, pour le vain plaisir d’amuser les amateurs de peinture, les ouvriers de Saint-Marc manquent à leurs engagemens.

— Je ne pensais pas, dit Francesco Zuccato d’une voix faible et en jetant un douloureux regard sur ses ouvrages, que je pusse manquer à mes engagemens, en soignant, autant que possible, le dessin de mes figures, et en me conformant, en conscience, à toutes les règles de mon art.

— Je connais tout aussi bien que vous, messer, les règles de votre art, cria le procurateur tout rouge de colère. Vous ne me ferez point croire qu’un mosaïste soit tenu d’être un peintre. La république vous paie pour copier servilement et fidèlement les cartons des peintres ; et pourvu que vous attachiez avec solidité et propreté vos pierres à la muraille, pourvu que vous sachiez employer de bons matériaux, et en tirer le parti dont ils sont susceptibles, il importe fort peu que vous connaissiez les règles de la peinture et les lois du dessin. Par la corne ducale, si vous étiez de si grands artistes, la république pourrait faire de bonnes économies. Il ne serait plus besoin de payer messer Vecelli et messer Robusti pour dessiner vos modèles. On pourrait vous laisser libres de composer, d’ordonner et de tracer vos sujets. Malheureusement, nous n’avons pas encore assez de confiance dans votre maîtrise de peintre pour nous en rapporter ainsi à vous »

— Et pourtant, monseigneur, dit le Titien, qui avait repris tout son calme, et qui savait donner une expression gracieuse au sourire de mépris errant sur ses lèvres, j’oserai objecter à votre seigneurie que, pour savoir copier fidèlement un bon dessin, il faut être soi-même un bon dessinateur ; sans cela, on pourrait confier les cartons de Raphaël aux premiers écoliers venus, et il suffirait d’avoir un grand modèle sous les yeux pour être aussitôt un grand artiste. Les choses ne se passent pas ainsi, que votre seigneurie me permette de le dire avec tout le respect que je professe pour ses opinions ; mais autre chose est de gouverner les hommes par une sublime sagesse, et les amuser par de frivoles talens. Nous serions bien embarrassés, nous autres, pauvres artisans, s’il nous fallait, comme votre seigneurie, tenir d’une main ferme et généreuse les rênes de l’état ; mais…

— Mais tu prétends, flatteur, dit le procurateur radouci, qu’en fait de peinture et de mosaïque tu t’y entends mieux que nous. Tu ne nieras pas du moins que la solidité ne soit une des conditions indispensables de ces sortes d’ouvrages, et si au lieu d’employer la pierre, le cristal, le marbre et l’émail, on emploie le carton, le bois, l’huile et le vernis, tu m’avoueras que les deniers de la république n’ont pas reçu leur véritable destination.

Ici le Titien fut un peu embarrassé, car il ne savait pas jusqu’à quel point cette accusation des Bianchini pouvait être fondée, et il craignait de compromettre les Zuccati par une assertion imprudente.

— Je nierai du moins, dit-il après un instant d’hésitation, que cette substitution de matériaux constitue la fraude, s’il est prouvé, comme je le crois, que le pinceau puisse être employé dans certains endroits de la mosaïque avec autant de solidité que l’émail.

— Eh bien ! c’est ce que nous allons voir, messer Vecelli, dit le procurateur, car nous ne voulons pas suspecter votre intégrité dans cette affaire. Qu’on apporte ici du sable et des éponges ; et, par la corne ! qu’on frotte solidement toutes ces parois.

Les yeux mourans de Francesco se ranimèrent et se tournèrent avec une haine méprisante vers l’inscription où le mot saxis remplaçait le barbarisme saxibus. Il semblait que, dût-il être condamné pour la substitution d’une seule lettre, il s’en consolât par l’espérance de voir constater en public la bévue de l’ignorant procurateur ; Melchiore comprit sa pensée, et surprit son regard ; il détourna l’épreuve, et la porta sur les autres parties de la voûte.

La mosaïque des Zuccati, lavée et frottée sur tous les points, résista parfaitement à l’essai, et il ne s’y trouva aucune partie qui tombât ou qui menaçât de tomber. Le procurateur-caissier commençait à craindre que la haine aveugle des Bianchini et ses propres préventions ne l’eussent fourvoyé dans une affaire peu honorable pour lui, lorsque Vincent Bianchini, s’approchant des deux archanges, dont l’un était le portrait de Valerio, et l’autre celui de Francesco Zuccato, dit avec assurance :

— Il est certain que le bois et le carton peints peuvent résister au sable et à l’éponge mouillée ; mais il n’est pas certain qu’ils puissent résister à l’action du temps, et en voici la preuve. En parlant ainsi, il tira son stylet, et l’enfonçant dans la poitrine nue de l’archange qui représentait Francesco Zuccato, à l’endroit du cœur, il en fit sauter une parcelle de substance couleur de chair, qu’il coupa lestement en deux avec sa lame, et qu’il présenta aux procurateurs. Le fragment passant de main en main, le Titien lui-même fut forcé de convenir que c’était un morceau de bois.

xix.

Francesco et Valerio furent reconduits en prison, et huit jours après ils comparurent de nouveau devant le conseil des dix. Le procès-verbal rédigé par la commission des peintres leur fut lu à haute voix. On s’était abstenu de signaler l’infériorité du travail des Bianchini. On savait qu’en le dépréciant sous le rapport de l’art, on irriterait de plus en plus le procurateur-caissier, et l’affaire des Zuccati prenant une assez mauvaise tournure, la prudence exigeait qu’on n’envenimât pas la haine de leurs persécuteurs. Mais on avait prodigué la louange à la coupole des Zuccati, et on avait constaté la solidité de tout ce travail, à l’exception de deux figures peu importantes, où le bois avait été employé au lieu de la pierre. Le Titien avait même affirmé qu’il estimait cette mosaïque peinte capable de résister à l’action du temps cinq cents ans et plus. Et sa prédiction s’est vérifiée, car ces pièces du procès subsistent encore et paraissent aussi belles et aussi solides que les autres parties de la mosaïque. Quant au savoir-faire du jeune Zuccato, taxé d’incapacité ou d’ignorance par les accusateurs, il fut victorieusement défendu par le procès-verbal et déclaré au moins aussi habile que son frère. D’après cette assertion, toute l’accusation ne reposait plus que sur un point, celui de la substitution de matériaux inusités dans l’exécution des deux figures d’archange.

Francesco, interrogé sur ce qu’il avait à alléguer pour sa défense, répondit que, convaincu depuis long-temps de l’avantage de cette substitution pour certains détails, et jaloux d’en éprouver la solidité, il l’avait essayée dans ces deux figures qui étaient de peu d’importance, et qu’il s’était toujours promis de les réparer à ses frais, si leur durée ne remplissait pas son attente, ou si la république blâmait cette innovation.

Le conseil ne semblait pas disposé à admettre cette excuse. Pressé d’accusations et de menaces, Valerio ne put résister à son emportement :

— Eh bien ! s’écria-t-il, puisque vous voulez le savoir, sachez donc le secret que mon frère voulait garder. En vous le révélant, je sais fort bien que je m’expose, non seulement à la haine et à l’envie qui pèsent sur nous, mais encore à celle de tous nos rivaux futurs. Je sais que de grossiers manœuvres, de vils artisans, s’indigneront de voir en nous des artistes consciencieux ; je sais qu’ils prétendront faire de la mosaïque un simple travail de maçonnerie, et poursuivront comme mauvais compagnon et rival ambitieux quiconque voudra en faire un art et y porter la flamme de l’enthousiasme ou la clarté de l’intelligence. Eh bien ! je proteste contre un tel blasphème, je dis qu’un véritable mosaïste doit être peintre, et je soutiens que mon frère Francesco, élève de son père et de messer Tiziano, est un grand peintre ; et je le prouve en déclarant que les deux figures d’archange qui ont obtenu les éloges de l’illustre commission nommée par le conseil, ont été imaginées, composées, dessinées et coloriées par mon frère, dont j’ai été l’apprenti et le manœuvre, en copiant fidèlement ses cartons. Nous avons peut-être commis un grand crime en nous permettant de consacrer à la république notre meilleur ouvrage, en le lui offrant gratis et en secret, avec la modestie qui sied à des jeunes gens, avec la prudence qui convient à des hommes voués à un autre dieu que l’argent et la faveur. En nous accusant de fraude, on nous force à renoncer à cette prudence et à cette modestie. Nous demandons, en conséquence, qu’il soit prouvé que nous n’avons tenté cette innovation que dans une composition qui ne nous avait pas été commandée, et que nous sommes prêts à enlever de la basilique, si le gouvernement la juge indigne de figurer à côté des travaux des Bianchini.

On consulta le devis des diverses compositions dessinées par les peintres et confiées aux mosaïstes ; on n’y trouva pas les deux figures d’archange. Le procurateur Melchiore pressa chacun des peintres de s’expliquer sur le mérite de ces figures et sur la part qu’ils y avaient prise. Comme ils avaient été investis, à cet égard de tous droits et de tous pouvoirs par l’état, il suffisait d’une simple esquisse tracée par l’un d’eux, pour que les Zuccati, tenus d’exécuter à la lettre leurs intentions, se fussent rendus coupables d’infidélité, de désobéissance et de fraude, en y employant un procédé de leur choix et des matériaux non approuvés par la commission des procurateurs. Les peintres affirmèrent par serment n’avoir pas même eu l’idée de ces figures ; et quant à leur mérite, ils affirmèrent également qu’ils n’eussent pu rien créer de plus correct et de plus noble. Le Titien fut interrogé deux fois. On connaissait son amitié pour les Zuccati ; on connaissait aussi sa finesse, son habileté à éluder les questions qu’il ne voulait pas trancher. Sommé de dire s’il était l’auteur de ces figures, il répondit avec grâce : « Je voudrais l’être ; mais en conscience, je n’en ai même pas vu le dessin, et je n’en soupçonnais pas l’existence avant l’examen qu’il m’a été ordonné d’en faire comme membre de la commission. »

Les Bianchini soutinrent que les Zuccati n’étaient pas capables de composer par eux-mêmes des ouvrages dignes de tant d’éloges. Malgré l’assertion des peintres, on fit une enquête dans laquelle le Bozza fut entendu, comme ancien élève des Zuccati, et sommé de dire s’il avait vu quelque peintre mettre la main à ces figures. Il déclara qu’une seule fois il avait vu messer Orazio Vecelli, fils du Titien, venir de nuit dans l’atelier des Zuccati à l’époque où ils y travaillaient. Orazio fut entendu et attesta, par serment, qu’il ne les avait pas même vues, et que sa visite de nuit à l’atelier de San-Filippo n’avait d’autre but que de commander à Valerio un bracelet de mosaïque qu’il voulait offrir à une femme. Il n’y avait donc plus aucune preuve contre les Zuccati. Ils furent acquittés, à la charge seulement de remplacer à leurs frais, par des fragmens de pierre ou d’émail, les fragmens de bois peint employés dans certains endroits de leurs figures. Cette partie de l’arrêt ne fut rendue que pour la forme, afin de ne point encourager les novateurs. On n’en exigea même pas l’exécution, car ces fragmens coloriés au pinceau existent encore. Le barbarisme du procurateur-caissier a seul été réintégré tel qu’il était sorti du docte cerveau de ce magistrat, et au-dessous des deux archanges on lit cette autre inscription touchante qui fait allusion aux persécutions souffertes par les Zuccati :

Ubi diligenter
inspexeris artemq. ac labo-
rem Francisci et Valerii
Zvcatti Venetorvm fratrvm
agnoveris tvm demvm ivdi-
cato.

xx.

Malgré l’heureuse issue de ce procès, il s’en fallait de beaucoup que la fortune des Zuccati prît une face heureuse. La santé de Francesco se rétablissait lentement. Aucun nouveau travail public n’était commandé aux mosaïstes. On parlait même de s’en tenir là, et de conserver toutes les anciennes mosaïques bysantines, car les mœurs tournaient à l’austérité, et tandis que de sages lois somptuaires couvraient de deuil les manteaux et les gondoles, les gens les moins graves affectaient, par esprit d’imitation, de s’envelopper de longues toges romaines et de ne porter que des ornemens de fer et d’argent. Le mot d’économie était dans toutes les bouches ; la peste avait ébranlé le commerce, et comme les générations passent promptement d’un excès à l’autre, après un luxe ruineux et des dépenses insensées, on arrivait à des réductions sordides, à des réformes puériles. Les artistes subissaient les tristes chances de ce moment de panique financière. Le procurateur-caissier n’était pas un sot isolé, mais le représentant d’un grand nombre d’esprits étroits.

Francesco était tombé dans un profond découragement. Artiste enthousiaste, il avait désiré, il avait espéré la gloire. Il l’avait servie comme on sert une noble maîtresse, par de nobles sacrifices, par un culte ardent, exclusif. Pour toute récompense, il s’était vu exposé à une prison affreuse, à une mort imminente, à un procès infamant. En outre, le succès de ses chefs-d’œuvre était contesté. Les hommes ne voient pas impunément le malheur fondre sur une tête d’élite. Ils sont pris aussi du vertige de la médiocrité, et cherchent tous les moyens d’excuser et de légitimer les maux dont elle est frappée. C’était assez qu’on eût trouvé un petit fragment de bois dans une des figurines des Zuccati, pour qu’aussitôt tout le public pensât que la mosaïque entière était exécutée en bois. Les bourgeois allaient même jusqu’à dire qu’elle était en papier, et, convaincus de son peu de solidité, ils auraient cru manquer de patriotisme en levant la tête pour admirer la beauté des figures. Le jeune artiste était donc blessé au fond de l’ame et souffrait d’autant plus qu’il cachait sa blessure avec soin, et méprisait trop le public pour lui donner la satisfaction de le voir vaincu. Retiré au fond de sa petite chambre à San-Filippo, il passait ses journées à la fenêtre, absorbé dans de tristes pensées, et n’était plus distrait de sa douleur que par la contemplation des grands lierres de sa cour agités par la brise. Ce tranquille spectacle lui semblait délicieux après le séjour des plombs, où l’absence d’air avait miné lentement sa vie.

Au temps de sa bonne fortune et de ses somptueux amusemens, Valerio avait contracté des dettes considérables ; ses créanciers le tourmentaient. Francesco découvrit ce secret et consacra toutes ses économies au paiement de ces dettes. Valerio ne le sut que long-temps après ; il était bien assez triste sans que le remords vint ajouter aux inquiétudes que lui causait la santé de son frère chéri. L’idée de le perdre ébranlait toutes les forces de son ame, et il sentait que malgré sa disposition naturelle à accepter les maux de la vie, il ne pourrait jamais se consoler de sa perte. Incapable de mélancolie, trop fort pour la résignation et trop fort aussi pour le désespoir, il tombait souvent dans des accès de violente indignation auxquels succédaient de brillantes espérances, et il entretenait Francesco de rêves de gloire et de bonheur, quoiqu’au fond personne moins que lui n’eût besoin de gloire pour être heureux.

Le vieux Sébastien les conjurait de reprendre le pinceau et de renoncer à la basse profession de mosaïste ; mais Francesco avait reçu un trop rude échec pour s’abandonner à de nouvelles espérances. Essayer à trente ans une nouvelle carrière était une résolution trop forte pour un esprit si blessé, pour un corps si affaibli. À ses peines se joignaient celles de ses amis ; sa disgrâce avait fait perdre à Ceccato son privilége de maîtrise ; lui et Marini languissaient dans une affreuse misère ; Francesco sollicitait en vain le paiement de son année de travail. Les finances étaient, comme toutes les autres parties de l’administration, désordonnées et languissantes. Toutes ses démarches étaient inutiles ; on le remettait de jour en jour, de semaine en semaine. La haine secrète du procurateur-caissier n’était pas étrangère à ces retards de paiement. C’était une vengeance sourde qu’il tirait de l’ironie des Zuccati, trop peu punie à son gré par le conseil.

Les Zuccati étaient résolus à partager leur dernier morceau de pain avec leurs fidèles apprentis. Ils nourrissaient Marini, Ceccato, sa jeune femme convalescente et son dernier enfant. Valerio tirait encore quelque argent des Grecs installés à Venise, en leur vendant des bijoux ; mais cette ressource ne serait plus suffisante pour une si nombreuse famille, lorsque les économies que Francesco avait pu garder seraient épuisées. Alors Valerio se reprochait amèrement de n’en avoir fait aucune ; il sentit trop tard que la prodigalité est un vice. Oui, oui, disait-il en soupirant, l’homme qui dépense en vains plaisirs et en sottes parades le prix de ses sueurs, ne mérite pas d’avoir des amis, car il ne pourra pas les secourir au jour de leur détresse.

Aussi il fallait voir par quel zèle infatigable, par quels ingénieux dévouemens il réparait ses fautes passées. Il avait divisé son étroit logement en trois parties : l’atelier, le réfectoire et la chambre de Francesco. La nuit il dormait sur une natte dans le premier coin venu, le plus souvent sur la terrasse élevée de sa mansarde. Le jour il travaillait assiduement, et faisait faire des tableaux de mosaïque à ses apprentis, espérant toujours qu’un moment viendrait où les monumens de l’art ne seraient plus mis au rang des objets de luxe et de fantaisie. Il veillait seul au détail du ménage, et s’il laissait préparer le dîner à la femme de Ceccato, il ne souffrait pas du moins qu’elle se fatiguât à l’aller acheter. Il allait lui-même à la Pesceria, au marché aux herbes, dans les frittole, et on le voyait, couvert de sueur, traverser les rues sinueuses avec un panier sous sa robe. S’il rencontrait quelques-uns des jeunes patriciens qui avaient partagé autrefois ses amusemens et ses profusions, il les évitait avec soin, ou leur cachait obstinément sa pénurie, dans la crainte qu’ils ne lui envoyassent des secours dont la seule offre l’eût humilié. Il affectait de n’avoir rien perdu de sa gaieté ; mais ce rire forcé sur cette bouche flétrie, ces vifs regards dans des yeux brillans de fièvre et d’excitation, ne pouvaient tromper que des amitiés grossières ou des esprits préoccupés.

Un jour que Valerio traversait une de ces petites cours silencieuses et sombres qui servent de passage aux piétons et où cependant quatre personnes ne se rencontrent pas face à face en plein jour, il vit, auprès d’un mur humide, un homme qui cherchait à s’appuyer et qui tombait en défaillance. Il s’approcha de lui et le retint dans ses bras. Mais quelle fut sa surprise lorsqu’il reconnut, dans cet homme en haillons, exténué par la faim, et qu’il avait pris pour un mendiant, son ancien élève Bartolomeo Bozza !

— Il y a donc dans Venise, s’écria-t-il, des artistes plus malheureux que moi !

Il lui fit avaler à la hâte quelques gouttes de vin d’Istrie dont il avait une bouteille dans son panier ; puis il lui donna des figues sur lesquelles l’infortuné se jeta avec voracité, et qu’il dévora sans en ôter la peau. Lorsqu’il fut un peu apaisé, il reconnut l’homme charitable qui l’avait assisté. Un torrent de larmes s’échappa de ses yeux ; mais Valerio ne put jamais savoir si c’était la honte, le remords ou la reconnaissance qui faisait couler ces pleurs, car le Bozza ne prononça pas une seule parole et s’efforça de fuir. Le bon Valerio le retint.

— Où vas-tu, malheureux ? lui dit-il ; ne vois-tu pas que tes forces ne sont pas revenues, et que tu vas tomber un peu plus loin dans quelques instans ? Je suis pauvre aussi et ne puis t’offrir de l’argent ; mais viens avec moi, tes anciens amis t’ouvriront leurs bras, et tant qu’il y aura une mesure de riz à San-Filippo, tu la partageras avec eux.

Il l’emmena donc, et le Bozza se laissa entraîner machinalement sans montrer ni joie, ni surprise.

xxi.

Francesco ne put se défendre d’un mouvement de répugnance lorsque le Bozza parut devant lui : il savait que ce jeune homme, honnête d’ailleurs et incapable d’une action basse, n’avait aucune bonté, aucune affection, aucun sentiment généreux dans le cœur. Toutes les voix de la tendresse et de la sympathie étaient dominées en lui par celle d’un orgueil farouche et d’une implacable ambition. Cependant, quand il sut dans quel état Valerio avait trouvé le Bozza, Francesco courut chercher une de ses paires de chausses et une de ses meilleures robes, et les lui offrit, tandis que son frère lui préparait un repas substantiel. Dès ce moment, le Bozza fit partie de l’indigente famille, qui, à force d’économie, d’ordre et de labeur, vivait encore honorablement à San-Filippo. Valerio ne regrettait pas sa peine ; et quand il voyait, le soir, toute son ancienne école réunie autour d’un repas modeste, son ame s’épanouissait encore à la joie, et il s’abandonnait à une douce effusion. Alors les yeux inquiets de Francesco rencontraient ceux du Bozza toujours pleins d’indifférence ou de dédain. Le Bozza ne comprenait rien à l’héroïque dévouement des Zuccati. Il comprenait si peu cette grandeur, qu’il l’attribuait à des motifs d’intérêt personnel, au dessein de fonder une école nouvelle, d’exploiter le travail de leurs apprentis, ou de les enchaîner d’avance par de tels services, qu’ils ne pussent passer à une école rivale. Ce que ses compagnons trouvaient à bon droit sublime, il le trouvait donc tout simplement habile.

Cependant la misère devenait menaçante de plus en plus. Les Zuccati étaient bien résolus à s’imposer les plus sévères privations avant d’avoir recours aux illustres maîtres dont ils possédaient l’amitié. La fortune de leur père était plus que médiocre ; son orgueil s’était toujours refusé à recevoir aucun secours de fils placés, selon lui, dans une condition si basse. Tant qu’ils avaient été dans la prospérité, ils lui avaient fait passer une partie de leur salaire ; et, pour qu’il consentît à recevoir cet argent, il avait fallu que le Titien le lui fît agréer en son propre nom. Maintenant que les Zuccati ne pouvaient plus assister leur père, le Titien continuait, pour son propre compte, à servir cette rente au vieillard, et les fils reconnaissans lui cachaient leur misère, dans la crainte d’abuser de sa générosité.

Heureusement le Tintoret veillait sur eux. Lui-même était fort gêné à cette époque. L’art semblait tomber en discrédit ; les confréries faisaient des ex voto au rabais ; on parlait de vendre tous les tableaux des scuole, pour en distribuer l’argent aux pauvres ouvriers des corporations. Les patriciens cachaient leur luxe au fond des palais, afin de n’être point frappés de trop rudes impôts en faveur des classes pauvres. Néanmoins le Tintoret trouvait encore moyen de secourir ses amis infortunés. Outre qu’à leur insu il leur faisait acheter beaucoup d’ornemens, il ne cessait d’insister pour que le sénat leur donnât de l’emploi. Il réussit enfin à prouver la nécessité de nouvelles réparations à la basilique. Un certain nombre de parois de mosaïques byzantines (celles qu’on voit encore à Saint-Marc) pouvaient être conservées ; mais il fallait les lever entièrement et les replacer sur un nouveau mastic. D’autres parties étaient tout-à-fait irréparables, et il fallait les remplacer par de nouvelles compositions, avant que le tout ne tombât en poussière, ce qui occasionnerait plus de dépenses qu’on ne pensait. Le sénat décréta ces travaux et vota des sommes à cet effet ; mais il décida que le nombre des ouvriers en mosaïque serait réduit, et que pour faire cesser toute rivalité, il n’y aurait qu’un chef et qu’une école. Ce chef serait celui qu’après un concours de tous les ouvriers précédemment employés, les peintres de la commission jugeraient le plus habile ; son école serait recrutée aussitôt, non pas à son choix, selon ses sympathies et ses intérêts de famille, mais selon le degré d’habileté des autres concurrens reconnus par la commission. Il y aurait donc un grand prix, un second prix, et quatre accessit. Le nombre des maîtres serait limité à six.

La commission fut donc nommée et composée des peintres qui avaient examiné les travaux des Zuccati et des Bianchini. Le concours fut ouvert, et le sujet proposé fut un tableau de mosaïque représentant saint Jérôme. En même temps que le Tintoret porta cette heureuse nouvelle aux Zuccati, il leur remit les cent ducats qui leur étaient dus pour une année de travail, et qu’il avait enfin réussi à obtenir. Cette victoire imprévue sur une destinée si mauvaise et si effrayante ralluma l’énergie éteinte de Francesco et du Bozza, mais d’une manière bien différente ; car tandis que le jeune maître pressait dans ses bras son frère et ses chers apprentis, Barlolomeo, jetant un cri de joie âpre et sauvage, comme celui d’un aigle marin, s’élança hors de l’atelier et ne reparut plus.

Son premier mouvement fut de courir chez les Bianchini, et de leur exposer leur situation respective. Le Bozza avait pour les Bianchini de la haine et du mépris ; mais il pouvait tirer parti d’eux. Il était bien évident pour lui, que soit partialité, soit justice, les travaux de Francesco et de ses élèves passeraient les premiers au concours. Les Bianchini n’étaient que des manœuvres et certainement ne seraient admis qu’en sous-ordre aux travaux futurs de la république. D’un autre côté, le Bozza savait que l’état de langueur et de maladie de Francesco ne lui permettrait pas de travailler. Il pensait que Valerio produirait à lui seul les deux essais commandés aux Zuccati, que même les apprentis y mettraient la main, car le délai accordé était court, et la commission voulait juger la promptitude aussi bien que le savoir des concurrens. Il se flattait donc, au fond de l’ame, de pouvoir rivaliser à lui seul contre toute cette école. Dans les derniers temps qu’il venait de passer à San-Filippo, il avait beaucoup étudié le dessin et cherché à s’emparer de tous les secrets de couleur et de ligne, que Valerio lui avait, du reste, naïvement et généreusement communiqués.

Quoiqu’espérant surpasser les Zuccati, le Bozza ne s’aveuglait pourtant pas sur la difficulté de supplanter Francesco, dont le nom était déjà illustre, tandis que le sien était encore ignoré. Il fallait, pour l’écarter, que les procurateurs parvinssent à épouvanter les peintres par les intrigues et les menaces de Melchiore. Or, les procurateurs étaient favorables aux Bianchini, qui les avaient adulés lâchement, en leur disant qu’ils se connaissaient beaucoup mieux en peinture et en mosaïque que le Titien et le Tintoret. Résolu à lutter contre le talent des Zuccati, le Bozza n’avait plus qu’à se rendre favorable l’influence des Bianchini. Il le fit en démontrant aux Bianchini qu’ils ne pouvaient se passer de lui, puisqu’ils ignoraient absolument les règles du dessin, et que leurs travaux seraient infailliblement écartés du concours, s’ils ne lui en abandonnaient la direction. Cette prétention insolente ne blessa pas les Bianchini autant que le Bozza s’y serait attendu. L’argent leur était encore plus cher que la louange, et la froideur des peintres à leur égard, lors du dernier examen, leur avait laissé de grandes craintes pour l’avenir. Ils acceptèrent donc l’offre du Bozza, et consentirent même à lui donner d’avance dix ducats. Aussitôt il courut acheter, avec la moitié de cette somme, une belle chaîne qu’il envoya aux Zuccati, et que Francesco passa au cou de son frère sans savoir de quelle part elle venait. De tous côtés on se mit au travail avec ardeur. Mais Francesco, un instant ranimé par l’espérance, compta trop sur ses forces, et, repris par la fièvre au bout de quelques jours, fut obligé d’interrompre son œuvre, et de surveiller de son lit les travaux de son école.

xxii.

Cette rechute causa un si vif chagrin à Valerio, qu’il faillit abandonner son travail et se retirer du concours. L’état de Francesco était grave, et les angoisses d’esprit qu’il éprouvait à l’aspect de son chef-d’œuvre commencé et interrompu, augmentaient encore ses souffrances physiques. Ces angoisses s’aggravèrent lorsque la femme de Ceccato vint lui dire étourdiment qu’elle avait vu en passant le Bozza dans l’atelier des Bianchini. Ce trait d’ingratitude lui parut si noir, qu’il en pleura d’indignation, et qu’il eut un redoublement de fièvre. Valerio, le voyant si tourmenté, prétendit que la Nina s’était trompée, et qu’il allait s’en assurer par lui-même. Il ne pouvait croire en effet à tant d’insensibilité de la part d’un homme avec qui, malgré beaucoup de griefs, il avait partagé ses dernières ressources. Il courut à San-Fantino où était situé l’atelier des Bianchini, et il vit, par la porte entrouverte, le Bozza occupé à diriger le jeune Antonio. Il le fit demander, et l’ayant emmené à quelque distance, il lui reprocha vivement sa conduite.

— En vous voyant partir précipitamment l’autre jour, lui dit-il, j’avais bien compris qu’au premier espoir de succès personnel, vos anciens amis vous deviendraient étrangers ; je reconnaissais bien là l’égoïsme de l’artiste, et mon frère cherchait à l’excuser en disant que la soif de la gloire est une passion si impérieuse, que tout se tait devant elle ; mais entre l’égoïsme et la méchanceté, entre l’ingratitude et la perfidie, il y a une distance que je ne croyais pas vous voir franchir si lestement. Honneur à vous, Bartolomeo ! vous m’avez donné une cuisante leçon, et vous m’avez fait douter de la sainte puissance des bienfaits.

— Ne parlez pas de bienfaits, messer, répondit le Bozza d’un ton sec ; je n’en ai accepté aucun. Vous m’avez secouru dans l’espérance que je vous deviendrais utile. Moi, je n’ai pas voulu vous être utile, et je vous ai payé vos services par un présent dont la valeur surpasse de beaucoup les dépenses que vous avez pu faire pour moi.

En parlant ainsi, le Bozza désignait de l’œil et du doigt la chaîne que Valerio portait au cou. À peine eut-il compris ce dont il s’agissait, qu’il l’arracha si violemment, qu’elle se brisa en plusieurs morceaux.

— Est-il possible ? s’écria-t-il en dévorant des larmes de honte et de colère, est-il possible que vous ayez eu l’audace de m’envoyer un présent ?

— Cela se fait tous les jours, répondit le Bozza ; je ne nie pas l’obligeance que vous avez eue de me recueillir, et je vous sais même gré de m’avoir assez bien connu pour ne pas être en peine des avances que vous m’avez faites en me nourrissant.

— Ainsi, dit Valerio en tenant la chaîne dans sa main tremblante, et en fixant sur le Bozza des yeux étincelans de fureur, vous avez pris mon atelier pour une boutique, et vous avez cru que je tenais table ouverte par spéculation ? C’est ainsi que vous appréciez mes sacrifices, mon dévouement à des frères malheureux ! Quand pour vous laisser le temps de travailler, je préparais moi-même votre repas, vous m’avez pris pour votre cuisinier !

— Je n’ai pas eu de telles idées, répondit froidement le Bozza. J’ai pensé que vous vouliez vous attacher un artiste que vous ne jugiez pas sans talent, et pour me dégager en m’acquittant avec vous, je vous ai fait un cadeau. N’est-ce pas l’usage ?

À ces mots Valerio, exaspéré, lui jeta violemment la chaîne au visage. Le Bozza fut atteint près de l’œil, et le sang coula.

— Vous me paierez cet affront, dit-il avec calme ; si je me contiens ici, c’est que d’un mot je pourrais attirer dix poignards sur votre gorge. Nous nous reverrons ailleurs, j’espère.

— N’en doutez pas, répondit Valerio.

Et ils se séparèrent.

En revenant chez lui, Valerio rencontra le Tintoret, et lui raconta ce qui venait de lui arriver. Il lui fit part aussi de la rechute de Francesco. Le maître s’en affligea sincèrement ; mais voyant que le découragement était entré dans l’ame de Valerio, il se garda bien de lui donner ces consolations vulgaires qui aigrissent encore le chagrin chez les esprits ardens. Il affecta, au contraire, de partager ses doutes sur l’avenir ; et de regarder le Bozza comme très capable de le surpasser au concours, et de mener si bien l’école des Bianchini, qu’elle l’emporterait sur celle des Zuccati.

— Cela est bien triste à penser, ajouta-t-il. Voilà des hommes qui ne savent rien en fait d’art ; mais, grâce à un jeune homme qui n’en savait pas davantage il y a peu de temps, grâce à la persévérance et à l’audace qui souvent tiennent lieu de génie, les plus beaux talens vont peut-être rentrer dans l’ombre, tandis que l’ignorance, ou tout au moins le mauvais goût, vont tenir le sceptre. Adieu l’art ; nous voici arrivés aux jours de la décadence !

— Ce mal n’est peut-être pas inévitable, mon cher maître ! s’écria Valerio, ranimé par ce feint abattement. Vive Dieu ! le concours n’est pas encore ouvert, et le Bozza n’a pas encore produit son chef-d’œuvre.

— Je ne te dissimulerai pas, reprit le Tintoret, que son commencement est fort beau. J’y ai jeté les yeux hier en passant à San-Fantino, et j’en ai été surpris, car je ne croyais pas le Bozza capable d’un tel dessin. Son élève, le jeune Antonio, est plein de dispositions, et d’ailleurs Bartolomeo retouche son essai si minutieusement, qu’il n’y laissera pas une tache. Il dirige aussi les deux autres ; et les Bianchini sont des copistes si serviles, qu’avec un bon maître ils sont capables de bien dessiner par instinct d’imitation, sans comprendre le dessin.

— Mais enfin, maître, dit Valerio troublé, vous ne voudrez pas donner le prix à des charlatans, au détriment des vrais serviteurs de l’art ? Messer Tiziano ne le voudra pas non plus ?

— Mon cher enfant, dans cette lutte, nous ne sommes pas appelés à juger les hommes, mais les œuvres, et pour plus d’intégrité, il est probable que les noms seront mis hors de cause. Tu sais d’ailleurs que l’usage est de prononcer sans avoir vu la signature d’aucun ouvrage. À cet effet un familier la couvre d’une bande de papier avant de nous présenter le tableau. Cet usage est un symbole de l’impartialité qui doit dicter nos arrêts. Si le Bozza te surpasse, mon cœur en saignera ; mais ma bouche dira la vérité. Si les Bianchini triomphent, je penserai que l’imposture l’emporte sur la loyauté, le vice sur la vertu ; mais je ne suis pas l’inquisiteur, et je n’ai à juger que des compartimens d’émail plus ou moins bien arrangés dans un cadre.

— Je le sais bien, maître, reprit Valerio un peu piqué ; mais pourquoi pensez-vous que l’école des Zuccati ne vous forcera pas à lui accorder la palme ? C’est bien ainsi qu’elle l’entend. Qui vous demande une indulgence coupable ? Nous n’en voudrions pas, en supposant que nous pussions l’obtenir de vous.

— Tu me parais si découragé, mon pauvre Valerio, et tu as un si énorme travail à faire, si ton frère ne se rétablit pas promptement, qu’en vérité je suis effrayé de la position où tu te trouves. D’ailleurs, Francesco malade, votre école existe-t-elle ? Tu es un maître habile ; tu es doué d’une facilité merveilleuse, et l’inspiration semble venir au-devant de toi. Mais n’as-tu pas toujours tourné le dos à la gloire ? n’es-tu pas insensible aux applaudissemens de la foule ? ne préfères-tu pas les enivremens du plaisir, ou le dolce far niente, aux titres, aux richesses et aux louanges ? Tu es un homme admirablement doué, mon jeune maître. Ton intelligence pourrait se plier à tout et triompher de tout ; mais il ne faut pas se le dissimuler, tu n’es point un artiste. Tu dédaignes la lutte, tu méprises l’enjeu, tu es trop désintéressé pour descendre dans l’arène. Le Bozza, avec la centième partie de ton génie, arrivera encore à tout par l’ambition, par la persévérance, par la dureté de cœur.

— Maître, vous avez peut-être raison, dit Valerio, qui avait écouté ce discours d’un air rêveur. Je vous remercie de m’avoir exprimé vos craintes ; elles sont l’effet d’une tendre sollicitude, et je les trouve trop bien fondées ; cependant, maître, il faudra voir ! Adieu ! En parlant ainsi, Valerio, suivant l’usage du temps et du pays, baisa la main de l’illustre maître, et franchit légèrement le Rialto.

xxiii.

Valerio bouleversa tout en rentrant dans son atelier. Il marchait avec feu, parlait haut, fredonnait d’un air sombre le refrain d’une joyeuse chanson de table, disait d’un air tendre des paroles dures, brisait ses outils, raillait ses élèves, et s’approchant du lit de son frère, il l’embrassait avec passion en lui disant d’un air moitié fou, moitié inspiré : « Va, sois tranquille, Checo, tu guériras, tu auras le grand prix, nous présenterons un chef-d’œuvre au concours ; va, va ! rien n’est perdu, la muse n’est pas encore remontée aux cieux. » Francesco le regarda d’un air étonné.

— Qu’as-tu donc ? lui dit-il ; tout ce que tu dis est étrange. Qu’est-il donc arrivé ? T’es-tu pris de querelle avec quelqu’un ? as-tu rencontré les Bianchini ?

— Explique-toi, maître, dis-nous ce qui s’est passé, ajouta Marini. Si j’en crois quelques propos que j’ai entendus malgré moi ce matin, le tableau du Bozza est déjà très avancé, et l’on dit que ce sera un chef-d’œuvre ; voilà pourquoi tu es tourmenté, maître, mais rassure-toi, nos efforts…

— Tourmenté, moi ! s’écria Valerio ; et depuis quand donc suis-je tourmenté quand un de mes élèves se distingue ? et dans quel moment de ma vie m’avez-vous vu m’affliger ou m’inquiéter des triomphes d’un artiste ? En vérité ! je suis un envieux, moi, n’est-ce pas ?

— D’où te vient cette susceptibilité, mon bon maître ? dit Ceccato. Qui de nous a jamais eu une pareille pensée ? Mais dis-nous, nous t’en supplions, s’il est vrai que le Bozza ait tracé les lignes d’une admirable composition ?

— Sans doute ! répondit Valerio en souriant et en reprenant tout à coup sa douceur et sa gaieté ordinaires, il doit être capable de le faire, car je lui ai enseigné d’assez bons principes pour cela. Eh bien ! qu’avez-vous donc, tous, à prendre cette pose morne ? On dirait autant de saules penchés sur une citerne tarie. Voyons, qu’y a-t-il ? La Nina a-t-elle oublié le dîner ? Le procureur-caissier nous aurait-il commandé un nouveau barbarisme ?… Allons, enfans, à l’ouvrage ! il n’y a pas un jour à perdre, il n’y a pas seulement une heure, allons, allons, les outils ! les émaux ! les boîtes ! et qu’on se surpasse, car le Bozza fait de belles choses, et il s’agit d’en faire de plus belles encore.

Dès ce moment la joie et l’activité revinrent habiter le petit atelier de San-Filippo. Francesco sembla revenir à la vie en retrouvant dans tous ces regards amis l’éclair d’espérance, le rayon de joie sainte, qui avaient fait autrefois éclore les chefs-d’œuvre de la coupole Saint-Marc. Le doute s’était un instant posé sur toutes ces jeunes têtes, comme une voûte de plomb sur de riantes cariatides ; mais Valerio l’avait chassé avec une plaisanterie. L’effort immense de sa volonté s’était concentré au dedans de lui-même ; il ne le manifesta que par un surcroît d’enjouement. Mais une révolution importante s’était opérée dans Valerio, ce n’était plus le même homme. S’il n’avait pas mordu à l’appât de la vanité, s’il n’était pas devenu un de ces esprits jaloux qui ne peuvent souffrir la gloire ou le triomphe d’autrui, du moins il s’était dévoué religieusement à sa profession ; son caractère était devenu sérieux sous une apparence de gaieté. Le malheur l’avait rudement éprouvé dans la partie la plus sensible de son ame, en frappant les êtres qu’il aimait, et en lui démontrant, par de dures leçons, les avantages de l’ordre. Il venait aussi d’apprendre la cause du dénuement où Francesco, malgré son économie et la régularité de ses mœurs, s’était trouvé le lendemain de son procès. En découvrant, dans le coffre de son frère, les quittances de ses créanciers, Valerio avait pleuré comme l’enfant prodigue. Les grandes ames ont souvent de grandes taches, mais elles les effacent, et c’est là ce qui distingue leurs défauts de ceux du vulgaire. Aussi, depuis ce jour, Valerio, quoique dans les plus belles conditions de fortune, ne se départit jamais des règles de modération et de simplicité qu’il s’imposa dans le secret de son cœur. Il ne dit jamais un mot de cette découverte ni de cette résolution à personne ; mais il montra sa reconnaissance à Francesco par le dévouement de toute sa vie, et sa fermeté d’ame par une moralité à toute épreuve.

Une douce joie, une gaieté laborieuse, les chants et les rires réveillèrent les échos endormis de cette petite salle. L’hiver était rude ; mais le bois ne manquait pas, et chacun avait désormais une belle robe de drap fourrée de zibeline et un chaud pourpoint de velours. Francesco se rétablit comme par miracle. La Nina recouvra sa fraîcheur et sa gentillesse, et devint enceinte d’un second enfant, dont l’attente la consola de la perte de son premier-né. Celui qui avait survécu à la peste grandissait à vue d’œil, et la petite Maria Robusti, sa marraine, venait souvent l’amuser dans l’atelier des Zuccati. Cette jeune fille charmante prenait un naïf intérêt aux travaux de ses jeunes compères, et déjà elle était en état d’en apprécier le mérite.

Enfin, le grand jour arriva, et tous les tableaux furent portés dans la sacristie de Saint-Marc, où la commission était assemblée. On avait adjoint le Sansovino aux maîtres précédemment nommés.

Valerio avait fait de son mieux, une vive espérance était descendue dans son sein. Il arrivait au concours avec cette sainte confiance qui n’exclut pas la modestie. Il aimait l’art pour lui-même, il était heureux d’avoir réussi à rendre sa pensée, et l’injustice des hommes ne pouvait lui ôter cette innocente satisfaction. Son frère était vivement ému, mais sans mauvaise honte, sans haine et sans jalousie. Son beau visage pâle, ses lèvres délicates et frémissantes, son regard à la fois timide et fier, attendrirent vivement les maîtres de la commission. Tous désirèrent pouvoir lui adjuger le prix ; mais leur attention fut aussitôt détournée par un homme si blême, si tremblant, si convulsivement courbé en salutations demi-craintives, demi-insolentes, qu’ils en furent presque effrayés, comme on l’est à l’aspect d’un fou. Bientôt cependant le Bozza reprit un sang-froid et une tenue convenables ; mais à chaque instant, il se sentait près de s’évanouir.

Les mosaïstes attendirent dans une pièce voisine, tandis que les peintres procédèrent à l’examen de leurs ouvrages. Au bout d’une heure, qui sembla au Bozza durer un siècle, ils furent appelés, et le Tintoret, marchant à leur rencontre, les pria de s’asseoir en silence. Sa figure rigide n’exprimait pour personne ce que chacun eût voulu y découvrir. Le silence ne fut pas difficile à faire observer. Tous avaient la poitrine oppressée, la gorge serrée, le cœur palpitant. Quand ils furent rangés sur le banc qui leur était destiné, le Titien, comme doyen, prononça d’une voix haute et ferme, en se plaçant près des tableaux qu’on avait alignés le long du mur, la formule suivante :

« Nous Vecelli, dit Tiziano, Jacopo Robusti, dit Tintoretto, Jacopo Sansovino, Jacopo Pistoja, Andrea Schiavone, Paolo Veronese, tous maîtres en peinture, avoués par le sénat et par l’honorable et fraternelle corporation des peintres, commis par la glorieuse république de Venise, et nommés par le vénérable conseil des dix aux fonctions de juges des ouvrages présentés à ce concours, avec l’aide de Dieu, le flambeau de la raison et la probité du cœur, avons examiné attentivement, consciencieusement et impartialement lesdits ouvrages, et avons à l’unanimité déclaré seul digne d’être promu à la première maîtrise et direction de tous les autres maîtres ci-dessous nommés, l’auteur du tableau sur lequel nous avons inscrit le no 1, avec le sceau de la commission. Ce tableau, dont nous ignorons l’auteur, fidèles que nous sommes au serment que nous avons prêté de ne pas lire les inscriptions avant d’avoir prononcé sur le mérite des œuvres, va être exposé à vos regards et aux nôtres. »

En même temps, le Tintoret souleva un des voiles qui couvraient le tableau, et enleva la bande qui cachait la signature. Un cri de bonheur s’échappa du sein de Francesco. Le tableau couronné était celui de son frère. Valerio, qui n’avait jamais compté, dans ses jours de confiance, que sur le second prix, demeura immobile, et n’osa se livrer à la joie qu’en voyant les transports de son frère.

Le second tableau couronné fut celui de Francesco. Le troisième celui du Bozza. Mais quand le Tintoret, qui prenait en pitié ses angoisses, et s’imaginait lui causer une grande joie, se retourna vers lui, croyant le voir comme les autres se lever et se découvrir, il fut forcé de l’appeler par trois fois. Le Bozza resta immobile, les bras croisés sur sa poitrine, le dos appuyé à la muraille, la tête plongée et cachée dans son sein. Un prix de troisième ordre était trop au-dessous de son ambition. Ses dents étaient si serrées et ses genoux si contractés, qu’on fut presque forcé de l’emporter après le concours.

Les derniers prix échurent à Ceccato, à Gian Antonio Bianchini et à Marini. Les deux autres Bianchini succombèrent, mais la république leur donna plus tard de l’ouvrage, lorsqu’on reconnut qu’on avait trop limité le nombre des maîtres mosaïstes. Seulement leur tâche leur fut assignée dans des établissemens où ils ne se trouvèrent plus en contact ni en rivalité avec les Zuccati, et leur haine fut à jamais réduite à l’impuissance.

xxiv.

Avant de lever la séance, le Titien exhorta les jeunes lauréats à ne pas se croire arrivés à la perfection, mais à travailler longtemps encore d’après les modèles des anciens maîtres et les cartons des peintres. — C’est en vain, leur dit-il, qu’à la vue de parcelles brillantes, unies avec netteté et figurant une ressemblance grossière avec les objets du culte, le vulgaire s’inclinera ; c’est en vain que des gens prévenus nieront que la mosaïque puisse atteindre à la beauté de dessin de la peinture à fresque : que ceux d’entre vous qui sentent bien par quels procédés ils ont mérité nos suffrages et dépassé leurs émules persévèrent dans l’amour de la vérité et dans l’étude de la nature ; que ceux qui ont commis l’erreur de travailler sans règle et sans conviction, profitent de leur défaite, et s’adonnent sincèrement à l’étude. Il est toujours temps d’abjurer un faux système et de réparer le temps perdu.

Il entra dans un examen détaillé de tous les ouvrages exposés au concours, et en fit ressortir les beautés et les défauts. Il insista surtout sur les fautes du Bozza, après avoir donné de grands éloges aux belles parties de son œuvre. Il reprocha au visage de saint Jérôme le caractère disgracieux des lignes, une certaine expression de dureté qui convenait moins à un saint qu’à un guerrier païen, un coloris de convention privé de vie, un regard froid, presque méprisant. — C’est une belle figure, ajouta-t-il, mais ce n’est pas saint Jérôme.

Le Titien parla aussi des Bianchini et tâcha d’adoucir l’amertume de leur défaite en louant leur travail sous un certain point de vue. Comme il avait coutume de mettre toujours la dose de miel un peu plus forte que celle d’absinthe, après avoir approuvé la partie matérielle de leurs ouvrages il essaya d’en louer aussi le dessin ; mais au milieu d’une phrase un peu hasardée, il fut interrompu par le Tintoret, qui prononça ces paroles consignées dans les pièces du procès-verbal :

« Io non ho fatto giudizio delle figure, nè della sua bontà, perchè non mi è sta domandà. »

À la suite de cette mémorable matinée, le Titien donna un grand dîner à tous les peintres de la commission et à tous les mosaïstes couronnés. La petite Maria Robusti y parut vêtue en sibylle, et le Titien traça ce soir-là, d’après elle, l’esquisse de la tête de la Vierge enfant dans le beau tableau qu’on voit au musée de Venise. Le Bozza ne se montra point.

Le repas fut magnifique, on porta joyeusement la santé des lauréats. Le Titien observait avec étonnement le visage et les manières de Francesco. Il ne comprenait pas cette absence totale de jalousie, cet amour fraternel si tendre et si dévoué dans un artiste. Il savait pourtant que Francesco n’était pas dépourvu d’ambition ; mais le cœur de Francesco était plus grand encore que son génie. Valerio était ravi de la joie de son frère. Parfois il en était si attendri, qu’il devenait mélancolique. Au dessert, Maria Robusti porta la santé du Titien, et aussitôt après, Francesco, se levant, dit avec un front radieux, en élevant sa coupe : — Je bois à mon maître, Valerio Zuccato. Les deux frères se jetèrent dans les bras l’un de l’autre et confondirent leurs larmes.

Le bon prêtre Alberto s’égaya, dit-on, un peu plus que de raison, en buvant seulement quelques gouttes des vins de Grèce que les convives avalaient à pleines coupes. Il était si doux et si naïf, que toute son ivresse se tourna en expansion d’amitié et d’admiration.

Le vieux Zuccato vint à la fin du dîner ; il était de mauvaise humeur.

— Mille grâces, maître, répondit-il au Titien qui lui offrait une coupe ; comment voulez-vous que je boive un jour comme celui-ci ?

— N’est-ce pas le plus beau de votre vie, compère ? reprit le Titien ; et à cause de cela, ne faut-il pas vider un flacon de Samos avec vos amis ?

— Non, maître, répliqua le vieillard, ce jour n’est pas beau pour moi. Il enchaîne à jamais mes fils à un métier ignoble, et condamne deux talens de premier ordre à des travaux indignes. Grand merci ! je ne vois pas là sujet de boire.

Il se laissa pourtant fléchir lorsque ses fils portèrent sa santé. Puis la petite Maria vint jouer avec les boucles argentées de sa barbe, réclamant ce qu’elle appelait la grace de son mari.

— Ouais ! dit Zuccato, cette plaisanterie dure-t-elle encore, ma belle enfant ?

— Si bien que je veux vous donner un repas de fiançailles au premier jour, répondit le Tintoret en souriant.

L’histoire ne dit point si ce repas eut lieu, ni si Valerio Zuccato épousa Maria Robusti. Il est à croire qu’ils restèrent intimement liés et que les deux familles n’en firent jamais qu’une. Francesco voulut en vain abdiquer son autorité en vertu des droits de son frère ; il fut forcé par la persévérance de celui-ci de reprendre son rôle de premier maître, de sorte que le titre de Valerio demeura purement honorifique. L’école des Zuccati redevint florissante et joyeuse. Rien n’y fut changé, si ce n’est que Valerio mena une vie régulière, et que Gian Antonio Bianchini, entraîné par les bons exemples et gagné par les bons procédés, devint un artiste estimable dans son talent et dans sa conduite. Des jours heureux se levèrent sur ce nouvel horizon, et les Zuccati produisirent d’autres chefs-d’œuvre dont le détail serait trop long, et que vous avez d’ailleurs, mes enfans, tout le loisir d’aller admirer dans nos basiliques. Le saint Jérôme du Bozza est dans la salle du trésor, celui de Gian Antonio dans la sacristie de Saint-Marc, celui de Zuccato fut envoyé en présent au duc de Savoie. Je ne saurais vous dire ce qu’il est devenu.

Ici finit le récit de l’abbé. Des réclamations s’élevèrent relativement au Bozza. Malgré les grands torts de cet artiste, ses grandes souffrances nous intéressaient.

— Le Bozza, reprit l’abbé, ne put supporter l’idée de travailler sous les ordres des Zuccati. La crainte d’avoir à les trouver encore généreux après toutes ses fautes lui était plus affreuse que celle de tous les châtimens. Il erra de ville en ville, travaillant tantôt à Bologne, tantôt à Padoue, vivant de peu, et gagnant encore moins. Malgré son grand talent et son diplôme, ses manières hautaines et son air sombre inspiraient la méfiance. Il était peu sensible à la misère ; mais l’obscurité fit le tourment de sa vie. Il revint à Venise au bout de quelques années, et les Zuccati obtinrent, pour lui, une maîtrise et des travaux. Les temps étaient changés. Le gouvernement était devenu moins strict dans ses réformes. Le Bozza put travailler, mais il paraît que le Tintoret ne put jamais lui pardonner sa conduite passée à l’égard des Zuccati. Le rigide vieillard, forcé de lui fournir des cartons, les lui faisait attendre si long-temps, que nous avons une lettre du Bozza où il se plaint d’être réduit à la misère par les lenteurs interminables du maître. Les Zuccati n’avaient rien de semblable à craindre, ils pouvaient dessiner eux-mêmes leurs sujets, et d’ailleurs ils étaient aimés et estimés de tous les maîtres. Ils ont poussé l’art de la mosaïque à un degré de perfection qui n’a jamais été égalé. Le Bozza a laissé de beaux ouvrages, mais il ne put jamais vaincre ses défauts, parce que son ame était incomplète.

Marini et Ceccato paraissent avoir survécu aux Zuccati et les avoir remplacés au premier rang de la maîtrise.

Et maintenant, mes amis, ajouta l’abbé, si vous examinez ces magnifiques parois de mosaïque du grand siècle de la peinture vénitienne, et si vous vous rappelez ce que je vous montrais l’autre jour, à Torcello, des fragmens de l’ancienne gypsoplastique byzantine, vous verrez que les destinées de cet art tout oriental ont été liées à celles de la peinture jusqu’à l’époque des Zuccati, mais que plus tard, livrée à elle-même, la mosaïque s’abâtardit, et finit par se perdre entièrement. Florence semble s’être emparée de cet art, mais elle l’a réduit à la pure décoration. La nouvelle chapelle des Médicis est remarquable par la richesse des matériaux employés à la revêtir. Le lapis lazuli veiné d’or, les marbres les plus précieux, l’ambre gris, le corail, l’albâtre, le vert de Corse, la malachite, se dessinent en arabesques et en ornemens d’un goût très pur. Mais nos anciens tableaux d’un coloris ineffaçable, nos brillans émaux si ingénieusement obtenus dans toutes les nuances désirables par la fabrique de verroterie de Murano, nos illustres maîtres mosaïstes, et nos riches corporations, et nos joyeuses compagnies, tout cela n’existe plus que pour constater, par des monumens, par des ruines ou par des souvenirs, la splendeur des temps qui ne sont plus. —


Le jour parut à l’horizon. Les mouettes cendrées s’élevèrent en troupes du fond des marécages de Palestrine, et sillonnèrent en tous sens l’air qui blanchissait sensiblement de minute en minute. Le soleil se leva avec une rapidité qui m’était inconnue, et la beauté de cette matinée me jeta dans une sorte d’extase.


— Voilà la seule chose que l’étranger ne puisse pas nous ôter, me dit l’abbé avec un triste sourire ; si un décret pouvait empêcher le soleil de se lever radieux sur nos coupoles, il y a long-temps que trois sbires eussent été lui signifier de garder ses sourires et ses regards d’amour pour les murs de Vienne.


George Sand.
  1. Voyez les livraisons du 15 août et du 1er septembre.