100%.png

Les Maîtres mosaïstes (illustré, Hetzel 1852)/Chapitre 15

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
◄  XIV.
XVI.  ►

XV.

Valerio fut conduit par deux hallebardiers à la prison de son frère.

« Et toi aussi ! s’écria Francesco ; les méchants l’emportent aussi sur toi, mon pauvre enfant ? À quoi t’a servi d’être sans ambition et sans vanité ? Sainte modestie, ils ne t’ont pas respectée non plus !

— Je ne suis pas prisonnier par la volonté des méchants, répondit Valerio en le serrant dans ses bras, je le suis par la mienne propre. Je ne te quitte plus. Je viens partager ton lit de paille et ton pain noir. Mais dis-moi qui t’a conduit ici, et sous quel prétexte ?

— Je l’ignore, répondit Francesco ; mais je n’en suis pas étonné ; ne sommes-nous pas à Venise ? »

Valerio essaya de consoler son frère et de lui persuader qu’il n’avait pu être arrêté que par suite d’un malentendu, et qu’il serait mis en liberté au premier moment. Mais Francesco lui répondit avec un profond abattement : « Il est trop tard maintenant ; ils m’ont fait tout le mal qu’ils pouvaient me faire ; ils m’ont fait un affront que rien ne peut laver. Que m’importe désormais de rester un an ou un jour dans cette affreuse prison ? Crois-tu que j’aie senti la chaleur, crois-tu que j’aie connu les peines du corps durant cette interminable journée ? Non ; mais j’ai souffert toutes les tortures de l’âme. Moi, au rang des fripons et des imposteurs ! Moi qui, après tant de veilles assidues, tant de travail consciencieux, tant de zèle et de dévouement à la gloire de ma patrie, devrais être aujourd’hui couronné et porté en triomphe par mon école, aux applaudissements d’un peuple reconnaissant, me voici au cachot, comme Vincent Bianchini y a été pour un assassinat et pour émission de fausse monnaie ! Voilà le fruit de mes labeurs, voilà la récompense de mon courage ! Soyez donc artiste consciencieux ; usez dans les soucis rongeurs et dans les études exténuantes les restes d’une vie souffrante et menacée ; renoncez aux séductions de l’amour, aux enivrements du plaisir, au repos voluptueux des nuits de printemps ; et, le jour où vous croirez avoir mérité une couronne, on vous chargera de fers, on vous couvrira de honte ! et ce public aveugle et léger, qui a tant de peine à saluer la vérité, toujours il ouvre les bras à la calomnie ! Sois-en sûr, Valerio, à l’heure qu’il est, ce peuple qui m’a vu, depuis le jour de ma naissance, grandir et vivre dans l’amour du travail, dans la haine de l’injustice et dans le respect des lois, ce peuple, qui ne juge des consciences humaines que par les revers ou les succès de la fortune, sois-en sûr, il m’accuse déjà depuis dix minutes qu’il me sait en prison. Il lui suffit d’apprendre que je suis malheureux pour me croire coupable. Déjà il ne distingue plus mon nom de celui de Vincent Bianchini ; tous deux nous avons été accusés, tous deux nous avons courbé la tête sous les plombs. Je serai peut-être mis en liberté, parce que je suis innocent ; mais n’a-t-il pas été mis en liberté, lui qui était coupable ? Qui sait si, comme lui, je ne serai pas banni ! Venise ne bannit-elle pas tous ceux qu’elle soupçonne ? et ne soupçonne-t-elle pas tous ceux qu’on lui dénonce ! »

Valerio sentait que la douleur de son frère n’était que trop fondée, et qu’en essayant de le réconcilier avec sa situation il ne l’amenait qu’à en apprécier de plus en plus la rigueur et le danger. Il se mit en devoir de sortir vers le soir pour lui aller chercher des aliments et un manteau ; mais lorsqu’il appela le geôlier par le guichet de la porte, celui-ci vint lui dire qu’il avait reçu l’ordre de ne plus le laisser sortir, et lui montra même un papier revêtu du sceau des inquisiteurs d’État, qui ordonnait l’arrestation des deux frères Zuccati, sans exprimer en vertu de quelle prévention. Un cri de douleur s’échappa de la poitrine de Francesco en écoutant cet arrêt.

« Voici, dit-il, qui achève de me tuer. Les bourreaux ! ne pouvaient-ils se défaire de moi sans m’infliger la torture de voir souffrir mon frère ?

— Ne me plains pas, répondit Valerio, ils ne m’eussent peut-être pas permis de passer les jours et les nuits près de toi ; maintenant je les remercie, je ne te quitterai plus. »

Bien des jours et bien des nuits s’écoulèrent sans que les frères Zuccati reçussent aucun éclaircissement sur leur position, aucun soulagement à leur douleur et à leur inquiétude. La chaleur était accablante, la peste éclatait dans Venise, l’air des prisons était infect. Francesco, couché sur un reste de paille brisée et poudreuse, semblait n’avoir plus le sentiment de ses maux ; de temps en temps il étendait le bras pour porter à ses lèvres quelques gouttes d’une eau saumâtre dans un gobelet d’étain. Épuisé de sueurs continuelles, il essuyait son visage cuisant avec des lambeaux de toile que Valerio lui gardait avec un soin extrême, et prenait la peine de laver, en mettant de côté chaque jour la moitié de sa misérable provision d’eau. C’était à peu près le seul service qu’il pût rendre à son infortuné frère. Tout lui manquait. Il avait employé tout son riche vêtement à lui faire avec des brins de paille une sorte d’oreiller et de parasol ; il n’avait gardé pour se vêtir lui-même que quelques haillons où brillait encore un reste d’or et de broderie. Valerio avait en vain essayé d’offrir ses perles, son poignard et sa chaîne d’or aux guichetiers, afin qu’ils procurassent à Francesco quelque adoucissement au régime affreux du carcere duro ; les guichetiers de l’inquisition étaient incorruptibles.

Malgré l’impossibilité où il était de soutenir son frère, Valerio restait assidûment penché sur lui. Plus robuste, et trop absorbé par la souffrance de Francesco pour sentir la sienne propre, il n’était occupé qu’à le retourner sur sa misérable couche, à l’éventer avec la grande plume de sa barrette, à consulter ses mains brûlantes et son regard éteint. Francesco ne se plaignait plus, il avait perdu l’espérance. Quand il sortait un instant de son accablement, il s’efforçait de sourire à son frère, de lui adresser de douces paroles, et aussitôt il retombait dans une effrayante stupeur.

Un soir Valerio était assis comme de coutume, sur le carreau brûlant. La tête appesantie de Francesco reposait sur ses genoux. Le soleil inexorable se couchait dans une mer de feu, et teignait d’un reflet sinistre ces murs peints en rouge, qui semblent absorber et conserver sans relâche l’ardeur de l’incendie. La peste étendait de plus en plus ses ravages. Tous les bruits animés et joyeux de la brillante Venise avaient fait place à un silence de mort, interrompu seulement par les lugubres sons de la cloche des agonisants, et par les lointaines psalmodies de quelque moine pieux qui passait sur le canal, conduisant au cimetière une barque pleine de cadavres. Un martinet vint se poser sur la fente de plomb qui donnait un air rare et desséchant à la logette des Zuccati. Cette hirondelle noire, au poitrail couleur de sang, à la voix aigre et forte, à l’attitude fière et sauvage, fit à Valerio l’effet d’un mauvais augure. Elle semblait inquiète, et, après avoir appelé, à sa manière, pour ramener quelque compagne en retard, elle s’éleva dans les airs en poussant certain cri que les Vénitiens connaissent bien, et qu’ils n’entendent jamais sans une sorte de consternation. C’est le cri auquel ces oiseaux nomades se rassemblent, quand le moment de changer d’hémisphère est venu pour eux. Ils partent tous ensemble par bandes nombreuses, le ciel en est obscurci, et le même jour les voit tous disparaître jusqu’au dernier. Leur départ est le signal d’un fléau véritable. Les mozelins, insectes imperceptibles dont le mince et le continuel bourdonnement est irritant jusqu’à la fièvre et dont la piqûre est insupportable, remplissent l’atmosphère, et, n’étant plus poursuivis dans les hautes régions de l’air par l’hirondelle chasseresse, se rabattent sur les habitations, les infestent, et ravissent le sommeil à tous les Vénitiens que les soins du luxe ne préservent pas de leurs atteintes.

Sous les plombs et dans un temps où l’air chargé d’exhalaisons pestilentielles entrait en aiguillons venimeux dans tous les pores, l’arrivée des mozelins, que devait bientôt suivre celle des scorpions, était comme un signal de mort pour Francesco. Déjà dévoré d’une fièvre ardente, il goûtait cependant la nuit un peu de repos pendant les courtes heures où la brise rafraîchissante parvenait jusqu’à lui ; mais ce repos allait lui être ravi. C’est la nuit que les cousins pénètrent dans toutes les demeures, et surtout dans celles où l’haleine chaude de l’homme les attire. Valerio prêta l’oreille avec anxiété. Il entendit mille cris aigus, mille gazouillements inquiets et empressés s’appeler, se répondre, s’éloigner, se rapprocher, se réunir, s’établir comme pour délibérer sur les combles, et s’envoler en jetant leur adieu perçant, comme une dernière malédiction à la cité dolente. Valerio se plaça dans la lucarne d’où il ne pouvait voir que l’éther. Il vit des points noirs se mouvoir dans le ciel, à une hauteur incommensurable, non plus en décrivant les grands cercles réguliers de la chasse, mais en fuyant tous en ligne droite vers l’orient. C’étaient les martinets qui étaient déjà en route. Francesco avait entendu le cri de départ ; il avait lu sur le visage de Valerio l’effroi de cette découverte. Quand la souffrance accable l’homme, il ne saurait prévoir un surcroît de souffrance, imminent, inévitable cependant ; il n’a pas la force d’ajouter par la pensée le mal futur au mal présent. Quand ce mal arrive, il est comme écrasé sous une catastrophe imprévue. La mort elle-même, ce dénoûment si fatal, si nécessaire de la vie, surprend presque tous les hommes comme une injustice du ciel, comme un caprice de la destinée.

« À compter de demain, dit Francesco à son frère d’une voix éteinte, je ne dormirai plus. » C’était prononcer l’arrêt de sa propre mort. Valerio le comprit, et laissa tomber sa tête sur son sein. Des larmes amères, que jusque-là il avait eu le stoïcisme de retenir, ruisselèrent en flots cuisants sur ses joues pâles et amaigries.