Les Mabinogion/Lludd et Llevelys

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LLUDD et LLEVELYS Voici l’aventure ( [1]) de Lludd et Llevelys


Beli le Grand, fils de Manogan, eut trois fils Lludd, Kasswallawn et Nynnyaw [2]  ; suivant l’histoire [3], il en eut même un quatrième, Llevelys. Après la mort de Beli, le royaume de Bretagne revint à Lludd, son fils aîné.

Il le gouverna d’une façon prospère, renouvela les murailles de Llundein et les entoura de tours innombrables. Puis il ordonna à tous les citoyens d’y bâtir des maisons telles qu’il n’y en eût pas d’aussi hautes dans les autres royaumes. C’était aussi un bon guerrier ; il était généreux, distribuant largement nourriture et boisson à tous ceux qui en demandaient. Quoiqu’il possédât beaucoup de villes et de cités fortifiées, c’était celle-là qu’il préférait ; il y passait la plus grande partie de l’année. C’est pourquoi on l’a appelée Kaer Ludd [4] ; à la fin, elle s’est appelée Kaer Lundein ; c’est après qu’elle eut été envahie par une nation étrangère qu’elle prit ce nom de Llundein ou de Llwndrys. Celui de tous ses frères qu’il aimait le mieux, c’était Llevelys, parce que c’était un homme prudent et sage.

Llevelys ayant appris que le roi de France était mort sans autre héritier qu’une fille et qu’il avait laissé tous ses domaines entre ses mains, vint trouver son frère Lludd pour lui demander conseil et appui ; il songeait moins à son propre intérêt qu’à l’accroissement d’honneur, d’élévation et de dignité qui en résulterait pour leur race s’il pouvait aller au royaume de France demander comme femme cette jeune héritière. Son frère tomba d’accord avec lui sur-le-champ et approuva son projet. Immédiatement des navires furent équipés et remplis de chevaliers armés, et Llevelys partit pour la France. Aussitôt débarqués, ils envoyèrent des messagers aux nobles de France pour leur exposer l’objet de leur expédition. Après délibération, d’un commun accord, les nobles et les chefs du pays donnèrent à Llevelys la jeune fille avec la couronne de France. Il ne cessa depuis de gouverner ses Etats avec prudence, sagesse et bonheur jusqu’à la fin de sa vie. Un certain temps s’était déjà écoulé lorsque trois fléaux s’abattirent sur l’île de Bretagne, tels qu’on n’en avait jamais vu de pareils [5]. Le premier était une race particulière qu’on appelait les Corannieit : tel était leur savoir qu’il ne se tenait pas une conversation sur toute la surface de l’île, si bas que l’on parlât, qu’ils ne connussent, si le vent venait à la surprendre ; de sorte qu’on ne pouvait leur nuire. [6]

Le second fléau, c’était un grand cri qui se faisait entendre chaque nuit de premier mai au-dessus de chaque foyer dans l’île de Bretagne ; il traversait le coeur des humains et leur causait une telle frayeur que les hommes en perdaient leurs couleurs et leurs forces ; les femmes, les enfants dans leur sein ; les jeunes gens et. les jeunes filles, leur raison. Animaux, arbres, terre, eaux, tout restait stérile. Voici en quoi consistait le troisième fléau : on avait beau réunir des provisions dans les cours du roi, y aurait-il eu pour un an de nourriture et de boisson, on n’en avait que ce qui se consommait la première nuit. Le premier fléau s’étalait au grand jour, mais il n’y avait personne à connaître la cause des deux autres ; aussi y avait-il plus d’espoir de se débarrasser du premier que du second ou du troisième. Le roi Lludd en conçut beaucoup de souci et d’inquiétude, ne sachant comment il pourrait s’en débarrasser. Il fit venir tous les nobles de ses domaines et leur demanda leur avis au sujet des mesures à prendre contre ces fléaux. Sur l’avis unanime de ses nobles, Lludd, fils de Beli, se décida à se rendre auprès de Llevelys, roi de France, qui était connu pour l’excellence de ses conseils et sa sagesse, afin de lui demander avis.

Ils préparèrent une flotte, et cela en secret, sans bruit, de peur que le motif de leur expédition ne fut connu des envahisseurs, ou de qui que ce fût, à l’exception du roi et des conseillers. Quand ils furent prêts, Lludd et ceux qu’il avait choisis s’embarquèrent et commencèrent à sillonner les flots dans la direction de la France. En apprenant l’approche de cette flotte, Llevelys, qui ne savait pas la cause de l’expédition de son frère, s’avança du rivage opposé à sa rencontre avec une flotte très considérable. Ce que voyant, Lludd laissa tous ses navires au large, excepté un sur lequel il monta pour venir à la rencontre de son frère. Celui-ci vint aussi au-devant de lui avec un seul navire. Aussitôt réunis, ils s’embrassèrent et se saluèrent avec une tendresse toute fraternelle.

Lludd exposa à son frère le motif de son expédition ; Llevelys lui répondit qu’il connaissait les raisons de son voyage dans ce pays. Ils se concertèrent pour trouver un autre mode de conversation au sujet de leurs affaires, de façon que le vent ne pût arriver à leurs paroles et que les Corannieit ne pussent savoir ce qu’ils diraient. Llevelys fit faire, en conséquence, une grande corne de cuivre, et c’est à travers cette corne qu’ils s’entretinrent. Mais quoi que pût dire l’un deux à l’autre, elle ne lui rapportait [7] que des propos désagréables et de sens tout opposé.


Llevelys voyant que le diable se mettait en travers et causait du trouble à travers la corne, fit verser du vin à l’intérieur, la lava et en chassa le diable par la vertu du vin.

Lorsqu’ils purent causer sans obstacle, Llevelys dit à son frère qu’il lui donnerait certains insectes dont il garderait une partie en vie afin d’en perpétuer la race pour le cas où le même fléau surviendrait une seconde fois, et dont il broierait le reste dans de l’eau. Il lui assura que c’était un bon moyen pour détruire la race des Corannieit, voici comment :

Aussitôt arrivé dans son royaume, il réunirait dans un même plaid tout son peuple à lui, et la nation des Corannieit, sous prétexte de faire la paix entre eux. Quand ils seraient tous réunis, il prendrait cette eau merveilleuse et la jetterait sur tous indistinctement.

Llevelys assurait que cette eau empoisonnerait la race des Corannieit, mais qu’elle ne tuerait, ne ferait de mal à personne de sa nation à lui. « Quant au second fléau de tes États, » ajouta-t-il, « c’est un dragon. Un dragon de race étrangère se bat avec lui, et cherche à le vaincre. C’est pourquoi votre dragon [8] à vous pousse un cri effrayant.


Voici comment tu pourras le savoir. De retour chez toi, fais mesurer cette île de long en large : à l’endroit où tu trouveras exactement le point central de l’île, fais creuser un trou, fais-y déposer un cuve pleine de l’hydromel le meilleur que l’on puisse faire, et recouvrir la cuve d’un manteau de paile. Cela fait, veille toi-même, en personne, et tu verras les dragons se battre sous la forme d’animaux effrayants. Ils finiront par apparaître dans l’air sous la forme de dragons, et, en dernier lieu, quand ils seront épuisés à la suite d’un combat furieux et terrible, ils tomberont sur le manteau sous la forme de deux pourceaux ; ils s’enfonceront avec le manteau, et le tireront avec eux, jusqu’au fond de la cuve ; ils boiront tout l’hydromel et s’endormiront ensuite. Alors, replie le manteau tout autour d’eux, fais-les enterrer, enfermés dans un coffre de pierre, à l’endroit le plus fort de tes États, et cache-les bien dans la terre. Tant qu’ils seront en ce lieu fort, aucune invasion ne viendra d’ailleurs dans l’île de Bretagne.

Voici la cause du troisième fléau. C’est un magicien puissant qui enlève ta nourriture, ta boisson et tes provisions ; par sa magie et ses charmes il fait dormir tout le monde. Aussi il te faudra veiller en personne sur les mets de tes banquets et tes provisions. Pour qu’il ne puisse réussir à t’endormir, aies une cuve pleine d’eau à côté de toi. Quand tu sentiras que le sommeil s’empare de toi, jette-toi dans la cuve. »

Lludd s’en retourna alors dans son pays. Aussitôt il invita à se réunir auprès de lui tout son peuple et celui des Corannieit. Suivant les instructions de Llevelys, il broya les insectes dans de l’eau, et jeta l’eau indistinctement sur tous. Immédiatement toute la tribu des Corannieit fut détruite, sans qu’aucun des Bretons éprouvât le moindre mal. Quelques temps après, Lludd fit mesurer l’île de Bretagne en long et en large. Il trouva le point central à Rytychen (Oxford). Il y fit creuser un trou, et déposer dans le trou une cuve pleine du meilleur hydromel qu’il fut possible de faire, avec un manteau de paile par-dessus. Il veilla lui-même en personne cette nuit-là. Pendant qu’il était ainsi aux aguets, il vit les dragons se battre. Quand ils furent fatigués et qu’ils n’en purent plus, ils descendirent sur le manteau et l’entraînèrent avec eux jusqu’au fond de la cuve. Après avoir fini de boire l’hydromel, ils s’endormirent. Pendant leur sommeil, Lludd replia le manteau autour d’eux et les enterra, enfermés dans un coffre de pierre, à l’endroit le plus sûr qu’il trouva dans les montagnes d’Eryri. On appela depuis cet endroit Dinas Emreis [9] ; auparavant, on l’appelait Dinas Ffaraon Dandde [10]. Ainsi cessa ce cri violent qui troublait tout le royaume.

Dinas Emreis est une petite colline isolée au milieu des vallées du Snowdon, entre Beddgelert et Capel Curig, dans le Carnarvonshire, d’après lady Guest. « Au bout des montagnes du Snowdon, non loin de la source de la Conway, qui coule à travers cette région vers le nord, se trouve Dinas Emrys, c’est-à-dire le promontoire d’Ambrosius, où Merlin, assis sur un roc, prophétisait à Vortigern » (Girald. Cambr. d’après lady Guest). Giraldus Cambr. s’inspire ici de Gaufrei de Monmouth. En effet, dans Nennius, l’enfant, qui prophétise à Voltigera n’est nullement Ambrosius Merlinus ou Merlin, mais Embreis Guletic, c’est-à-dire Ambrosien le roi ou l’imperator. Cet Ambrosius est un personnage réel, né en Bretagne, d’une famille romaine ayant porté la pourpre ; il s’appelait Ambrosius Aurelianus ou Aurelius, et lutta victorieusement contre les Saxons dans la seconde moitié du cinquième siècle (Gildas, De Excidio Brit., XXV). Nennius, qui ajoute à l’histoire la légende de l’enfant prophète, le fait aussi descendre de parents romains. Le nom d’Aurelius ou d’Aurelianus a été souvent emporté après par des Bretons. Un des rois des Bretons du temps de Gildas s’appelle Aurelius Conanus. Le premier évêque de notre pays de Léon porte le nom de Paulus Aurelianus. Une commune auprès de Vannes s’appelle Mangolerian et s’appelait autrefois Macoer Aurilian ou la muraille d’Aurélien. Une villa près de Redon, au IXième siècle, portait le nom de Ran Macoer Aurilian.

Cela fait, le roi Lludd fît préparer un énorme festin. Quand tout fut prêt, il fit placer à côté de lui une cuve pleine d’eau froide, et il veilla en personne à côté. Pendant qu’il était ainsi, armé de toutes pièces, vers la troisième veille de la nuit, il entendit beaucoup de récits charmants et extraordinaires, une musique variée, et il sentit qu’il ne pouvait résister au sommeil. Plutôt que de se laisser arrêter dans son projet et vaincre parle sommeil, il se jeta à plusieurs reprises à l’eau. À la fin, un homme de très grande taille, couvert d’armes lourdes et solides, entra, portant un panier, et se mit à y entasser, comme il en avait l’habitude, toutes les provisions de nourriture et de boisson. Puis il se mit en devoir de sortir avec le tout. Ce qui étonnait Lludd le plus, c’est que tant de choses pussent tenir dans le panier. Lludd se lança à sa poursuite et lui dit : « Attends, attends. Si tu m’as fait bien des affronts et causé beaucoup de pertes, désormais tu ne le feras plus, à moins que les armes ne décident que tu es plus fort et plus vaillant que moi. » L’homme déposa immédiatement le panier à terre et l’attendit. Un furieux combat s’engagea entre eux : les étincelles jaillissaient de leurs armes. À la fin, Lludd le saisit ; le sort voulut que la victoire lui restât ; il renversa sous lui l’oppresseur sur le sol. Vaincu par la force et la vaillance de Lludd, celui-ci lui demanda merci. « Comment, » dit le roi, « pourrais-je te donner merci, après toutes les pertes et les affronts que j’ai éprouvés de ta part ? »

― « Tout ce que je t’ai fait perdre, » répondit-il, « je saurai t’en dédommager complètement. Je ne ferai plus rien de pareil, et je serai désormais pour toi un fidèle vassal. » Le roi accepta.

C’est ainsi que Lludd débarrassa l’île de Bretagne de ces trois fléaux. À partir de là jusqu’à la fin de sa vie, Lludd, fils de Beli, gouverna l’île de Bretagne en paix et d’une façon prospère. Ce récit est connu sous le nom de l’Aventure de Lludd et Llevelys.


C’est ainsi qu’elle se termine.


  1. Le sens ordinaire et primitif du cyfranc est rencontre, combat.
  2. Voir la note sur Bran, p. 119, note 2 ; sur Llyr, p. 120, n. 3 ; sur Beli, p. 122, note 1 ; sur Casswallawn, p. 146, note 3. V. aussi la note à Lludd Llaw Ereint, dans le, Mab. de Kulhwch et Olwen, plus bas. Nynnyaw est moins connu. D’après Gaufrei de Monmouth, il a eu une querelle avec son frère Lludd. Un poète du XIIIe siècle, Llywelyn, fait allusion aux relations amicales de Lludd et Llevelys (Myv. arch., p. 247, col. 1). Taliesin mentionne aussi l’Ymarwar de Lludd et Llevelys (Skene II, p.214. v. 9). La légende n’est pas d’accord avec Gaufrei sur le nombre des enfants de Beli ; Taliesin parle de sept fils (Skene, F. a. B. 11, p. 202, v. 9 et 10).
  3. L’historia est ici le Brut Tysilio ou le Brut Gruffydd ab Arthur ; le Brut Tysilio lui donne nettement quatre fils ; le Brut Gr. ab Arthur est moins net ; après avoir nommé Lludd, Caswallawn et Nynnyaw, il ajoute : et, comme le disent certains historiens, il en eut un quatrième, Llevelys. Gaufrei ne lui en donne que trois Lud, Cassivellaunus et Nennius (Hist., 111, 20). Un manuscrit (Shirburn 18) porte Kyvarwydyt, qui a le sens d’histoire ; sur ce ms. v. Introd., p. 34, note 1.
  4. Caer Ludd se trouve pour la première fois chez Gaufrei de Monmouth. Depuis, ce terme a été souvent employé par les écrivains gallois.
  5. Ces trois fléaux sont souvent mentionnés dans les Triades. Parmi les trois bonnes cachettes figurent les dragons cachés par Lludd, fils de Beli, à Dinas Emreis ou Dinas Pharaon dans les monts Eryri (Triades Mab., 300, 9 ; Skene, II, app. 464 ; Myv. arch. , 406, 53. V. la note à Bran, plus haut, p. 119). Parmi les trois gormes ou oppressions d’envahisseurs, figure celle des Corannieit ; contrairement à notre récit, d’après deux triades, ils restent dans l’île (Myv. arch. , p. 391, 41). D’après la deuxième (Myv. arch., p. 401, 7), ils viennent du pays de Pwyl ( ?) et s’établissent sur les bords de l’Humber et de la mer du Nord ; ils se fondent avec les Saxons. La série de Triades à laquelle celle-ci appartient mentionne également trois usurpations ou fléaux étrangers, qui disparaissent, mais les Corannieit sont remplacés par March Malaen ou le fléau du premier de mai ; le second est le dragon de Bretagne ; le troisième, l’homme à la magie ou aux transformations magiques (Myv. arch., p. 401, 11). Pour les dragons, leur combat rappelle celui des dragons de Nennius, dont Gaufrei s’est visiblement inspiré (Nennius, hist., XL-XLV) ; voyez plus bas. Les Iolo mss. font chasser les Coranieid par Greidiawl Gallovydd : une partie s’en serait allée en Alban (Écosse), l’autre en Irlande (p. 263, 13).
  6. La version du Greal ajoute : « et leurs pièces étaient d’argent de fée, mot à mot ’argent de nain’ : cet argent apparaissait de bonne qualité quand on le recevait, mais, quand on le gardait, il se transformait en morceaux de champignons, etc.
  7. voir notes critiques
  8. Dans le récit de Nennius, le dragon rouge représente les Bretons et le dragon blanc les Saxons. Henri VII, prince d’origine galloise, portait l’étendard au dragon rouge à la bataille de Bosworth que les Gallois considèrent comme une victoire nationale pour eux et à laquelle ils ont en tout cas pris une part glorieuse. Par une singulière méprise, Brizeux a pris le dragon rouge pour l’étendard des Saxons. « Voici le dragon rouge annoncé par Merlin, » dit-il, en parlant des chemins de fer, personnifiant l’invasion de la Bretagne par la civilisation étrangère et moderne.
  9. 1
  10. Dinas Emreïs porte en effet ce nom dans certaines Triades. Voy. p. 233, note. Ici se place une phrase qui semble interpolée Et ce fut le troisième gouverneur dont le coeur se brisa de désespoir : v. notes critiques à la page 98 du texte [qui donne une étude linguistique des mots du Gallois moyen utilisés dans cette phrase]. Si elle a un sens, elle se rapporte à Ffaraon Dandde. Pour les autres, dont le coeur se brise, voyez p. 146 Mab. de Branwen. Le Brut Tysillio et le Brut Gruffydd ab Arthur n’ont pas cette phrase. Dandde pour Tandde, qui a le sens de bûcher et d’enflammé, qui prend feu : v. notes critiques.