Les Écrivains/Les mal-vus

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E. Flammarion (première sériepp. 278-282).
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Les « mal-vus »

Voici un étrange et curieux livre : Les Mal-vus, de M. Édouard Conte. Défilé parfois comique, le plus souvent tragique, toujours intéressant, de ce qui grouille d’inconnu, d’incompris et d’effrayant dans les dessous de la vie parisienne. Filles et souteneurs, tous les masques du proxénétisme, trafiquants de métiers bizarres ou terribles, l’épouvante de ce qui rôde, de ce qui s’embusque, et l’éclat de rire de ce qui dupe ; les multiples faces de la misère en révolte, de la misère résignée ; l’ingéniosité du crime, du vice, de la vanité, et le meurtre de tant de regards, M. Édouard Conte a noté tout cela, en reliefs saisissants, en vibrantes et profondes eaux-fortes. Mais il n’a pas été seulement le peintre vigoureux et sincère de ce monde ignominieux et touchant, il en a été, pourrais-je dire, le philosophe et l’intellectuel historien. La valeur du dessin, la puissance de la couleur, s’accompagnent ici de la qualité de la pensée. Le regard perce les apparences et pénètre l’âme. Il y a des coups de sonde qui font frissonner.

Nos admirables législateurs qui s’imaginent qu’il suffit, pour les guérir, de jeter sur les plaies humaines l’hypocrite manteau d’une loi, nos merveilleux moralistes qui ne parlent que de prison et de guillotine, et croient ramener la vertu sur la terre en préférant trancher les têtes que les questions, feraient bien de lire ce livre. Et M. le sénateur Bérenger ferait bien aussi de le lire, qui, dans son projet de loi sur la prostitution, n’a pas songé que la prostitution est à peu près le seul métier dont puissent vivre les femmes misérables, et qu’en leur retirant ce douloureux gagne-pain, il eût été peut-être charitable de leur en indiquer un autre. Mais lire un tel livre, qui dévoile tant de hontes, qui appelle la réflexion sur tant de problèmes, ce serait trop demander à des moralistes et à des législateurs, qui se contentent des quelques vagues préceptes en circulation dans les cafés et les salons. Bien nourris, bien chauffés, bien rentés, ils préfèrent, dans la paix d’un logis souriant et calme, moraliser et légiférer sur des choses qu’ils ignorent et dont ils ne comprendraient, jamais, l’inexprimable mélancolie. Et puis, si le danger vient et menace l’harmonie d’une existence à l’abri de tout heurt, de toute secousse, la guillotine est là, qui fait taire les voix qui grondent trop fort. On peut encore dormir à l’aise, à son ombre rouge.

Les « mal vus », ou du moins, ceux que l’auteur dénomme ainsi, ce sont les hors-la-loi, les hors la vie, qui subsistent de métiers défendus, toujours en lutte par la ruse ou par la violence, contre une société qui les a repoussés, et qui se taillent dans la débauche, dans le crime, la part d’existence à laquelle toute créature humaine a droit, même quand on la lui refuse. Mal vus, en effet, ces êtres déchus, déchets des concurrences féroces, épaves des tourmentes sociales, victimes des irrémissibles atavismes, entraînés de partout et tournoyant aux remous de la vie sans espoir ; mal vus, certes, car nous ne connaissons d’eux que leur apparence sinistre, et le décor pittoresque où ils évoluent. Bien peu, même parmi ceux-là qui eurent la prétention de les étudier, osèrent descendre dans ces âmes de ténèbres. M. Édouard Conte a osé, lui ; et il a osé nous montrer la petite lueur d’humanité qui brille si tristement, parmi tant de regards effrayants, aux yeux de ces réprouvés. De ces âpres peintures, il se dégage une odeur forte de pourriture et de sang. Il s’en dégage aussi de la pitié, non pas de la pitié sentimentale et bêlante qu’on débite en couplets de romance, mais de la pitié mâle, de la pitié d’homme qui n’a pas craint de poser ses pieds et ses mains dans cette fange et dans cette sanie, et, de l’acte individuel, si horrible qu’il soit, si conscient qu’il paraisse, a eu cette hardiesse de remonter jusqu’à la grande coupable, la grande responsable de tous les crimes, de toutes les monstruosités sociales : la société. Et c’est une sensation poignante qui nous étreint, en lisant une de ces monographies de M. Édouard Conte, faites en dehors de tout préjugé bête, de tout parti pris bourgeois — celle du souteneur, par exemple — de voir combien se dépensent pour l’œuvre de mal et se perdent tant d’ingéniosités, de ténacité, de force d’endurance et, parfois, de véritable héroïsme, faute d’une organisation sociale, d’une répartition plus juste des richesses, qui permettraient d’utiliser pour l’œuvre de bien ces détestables vertus et ces énergies maudites.

Il ne faut pas se hâter de condamner, comme un juge, ces pauvres êtres pervertis, car sait-on jamais de quelle fatalité ils sont issus, ce qu’ils ont souffert, ce qu’ils ont rencontré d’infranchissable sur le terrible chemin de la vie ? Au fond de la déchéance d’un homme, il y a presque toujours une grande tristesse. Le poison est dans la vie et, loin de l’atténuer, la société, avec ses lois d’inégalité, avec ses terreurs, avec ses injustices, le rend de plus en plus mortel. À chaque heure, à chaque minute, des milliers d’êtres humains fatigués de ne pouvoir briser les entraves mises à leurs désirs de joie, las de suivre les routes régulières et permises où ils ne reçoivent que des horions, où ils n’entendent jamais que des insultes, s’en vont, un beau jour, par les chemins interdits, chercher ce que la société ne peut ou ne veut leur donner. Et ils trouvent, dans le crime, le morceau de pain et la part de bonheur, que tout homme, ici-bas, a le droit de rêver. La scission est faite, mais à qui la faute ?

Et encore, en y regardant de près, on ne saisit pas exactement la différence morale qui sépare des honnêtes gens, des gens réguliers que nous respectons et à qui nous pardonnons tout, ces vagabonds du meurtre, ces industriels du vice, dont l’ignominie nous révolte et nous dégoûte tant : les mêmes désirs, les mêmes passions, et presque les mêmes actes se répètent, des profondeurs où ils grouillent aux sommets où resplendit l’élite humaine. Il n’y a que le décor qui change.

Quand on lit un livre comme celui de M. Édouard Conte, quand on assiste, comme il nous y fait assister, à toutes les malpropretés par quoi se cuisine l’amour dans les agences de mariage, malpropretés d’ailleurs pareilles à celles qui président, dans les bonnes familles bourgeoises, à l’union de deux cœurs respectables, nous devrions être moins fiers de nous-mêmes, et montrer un peu plus de pitié pour les déchus de la vie.