Les Maladies de la volonté/Chapitre II

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CHAPITRE II

LES AFFAIBLISSEMENTS DE LA VOLONTÉ


II. — L’excès d’impulsion.

I

Nous venons de voir des cas où l’adaptation intellectuelle, c’est-à-dire la correspondance entre l’être intelligent et le milieu, étant normale, l’impulsion à agir est nulle, très faible, ou du moins insuffisante. En termes physiologiques, les actions cérébrales qui sont la base de l’activité intellectuelle (conception d’un but et des moyens, choix, etc.) restent intactes, mais il leur manque ces états concomitants qui sont les équivalents physiologiques des sentiments et dont l’absence entraîne le défaut d’action.

Nous allons voir des cas contraires aux précédents, à certains égards. L’adaptation intellectuelle est très faible, du moins très instable ; les motifs raisonnables sont sans force pour agir ou empêcher ; les impulsions d’ordre inférieur gagnent tout ce que les impulsions d’ordre supérieur perdent. La volonté, c’est-à-dire l’activité raisonnable, disparaît, et l’individu retombe au règne des instincts. Il n’y a pas d’exemples qui puissent mieux nous montrer que la volonté, au sens exact, est le couronnement, le dernier terme d’une évolution, le résultat d’un grand nombre de tendances disciplinées suivant un ordre hiérarchique ; qu’elle est l’espèce la plus parfaite de ce genre qui s’appelle l’activité ; en sorte que l’étude qui va suivre pourrait s’intituler : Comment s’appauvrit et se défait la volonté.

Examinons les faits. Nous les diviserons en deux groupes : 1o ceux qui, étant à peine conscients (si même ils le sont), dénotent une absence plutôt qu’un affaiblissement de la volonté ; 2o ceux qui sont accompagnés d’une pleine conscience, mais où, après une lutte plus ou moins longue, la volonté succombe ou ne se sauve que par un secours étranger.


I. Dans le premier cas, « l’impulsion peut être subite, inconsciente, suivie d’une exécution immédiate, sans même que l’entendement ait eu le temps d’en prendre connaissance… L’acte a alors tous les caractères d’un phénomène purement réflexe qui se produit fatalement, sans connivence aucune de la volonté ; c’est une vraie convulsion qui ne diffère de la convulsion ordinaire que parce qu’elle consiste en mouvements associés et combinés en vue d’un résultat déterminé. Tel est le cas de cette femme qui, assise sur le banc d’un jardin, dans un état inusité de tristesse sans motif, se lève tout à coup, se jette dans un fossé plein d’eau comme pour se noyer, et qui, sauvée et revenue à une lucidité parfaite, déclare, au bout de quelques jours, qu’elle n’a aucune conscience d’avoir voulu se suicider, ni aucun souvenir de la tentative qu’elle a commise[1]. »

Chez les épileptiques, les impulsions de ce genre sont si fréquentes qu’on en remplirait des pages. Les hystériques en fourniraient aussi d’innombrables exemples : elles ont une tendance effrénée à la satisfaction immédiate de leurs caprices ou de leurs besoins.

D’autres impulsions ont des effets moins graves, mais dénotent le même état psychique. « Chez certains malades, la surexcitation des forces motrices est telle, qu’ils marchent des heures entières sans s’arrêter, sans regarder autour d’eux, comme des appareils mécaniques que l’on a montés. » — Une marquise d’un esprit très distingué, dit Billod, au milieu d’une conversation « coupe une phrase, qu’elle reprend ensuite pour adresser à quelqu’un de la société une épithète inconvenante ou obscène. L’émission de cette parole est accompagnée de rougeur, d’un air interdit et confus, et le mot est dit d’un ton saccadé, comme une flèche qui s’échappe. » Une ancienne hystérique, très intelligente et très lucide, éprouve à certains moments le besoin d’aller vociférer dans un endroit solitaire ; elle exhale ses doléances, ses récriminations contre sa famille et son entourage. Elle sait parfaitement qu’elle a tort de divulguer tout haut certains secrets ; mais, comme elle le répète, il faut qu’elle parle et satisfasse ses rancunes[2]. »

Ce dernier cas nous achemine aux impulsions irrésistibles avec conscience. Pour nous en tenir aux autres, que nous pourrions multiplier à profusion, ils nous montrent l’individu réduit au plus bas degré de l’activité, celui de purs réflexes. Les actes sont inconscients (non délibérés au moins), immédiats, irrésistibles, d’une adaptation peu complexe et invariable. Au point de vue de la physiologie et de la psychologie, l’être humain, dans ces conditions, est comparable à un animal décapité ou tout au moins privé de ses lobes cérébraux. On admet généralement que le cerveau peut dominer les réflexes pour la raison suivante : l’excitation, partant d’un point du corps, se divise à son arrivée dans la moelle et suit deux voies ; elle est transmise au centre réflexe par voie transversale ; au cerveau par voie longitudinale et ascendante. La voie transversale, offrant plus de résistance, la transmission en ce sens exige une assez longue durée (expérience de Rosenthal) ; la transmission en longueur est au contraire beaucoup plus rapide. L’action suspensive du cerveau a donc le temps de se produire et de modérer les réflexes. Dans les cas précités, le cerveau étant sans action, l’activité en reste à son degré inférieur, et, faute de ses conditions nécessaires et suffisantes, la volition ne se produit pas.


II. Les faits du second groupe méritent d’être plus longuement étudiés : ils mettent en lumière la défaite de la volonté ou les moyens artificiels qui la maintiennent. Ici, le malade a pleine conscience de sa situation ; il sent qu’il n’est plus maître de lui-même, qu’il est dominé par une force intérieure, invinciblement poussé à commettre des actes qu’il réprouve. L’intelligence reste suffisamment saine, le délire n’existe que dans les actes.

La forme la plus simple est celle des idées fixes avec obsession. Tel ne peut se soustraire au besoin invincible de compter sans fin ni repos tout ce qu’il voit et touche, tous les mots qu’il lit ou qu’il entend, toutes les lettres d’un livre, etc. (arithmomanie). Il a conscience de l’absurdité de ce travail ; mais il faut qu’il compte. Tel autre est obsédé du besoin implacable de savoir le nom de tous les inconnus qu’il rencontre dans les rues ou en voyage (onomatomanie de Charcot et Magnan). Il essaie en vain de se dérober à cette inquisition puérile ; il faut qu’il les connaisse.

Ces obsessions et leurs analogues que j’omets ont du moins un avantage. Comme elles ont pour origine des états intellectuels, de pures idées (non des besoins ou des sentiments), leur satisfaction est sans danger. Tout cela, même en action, reste théorique, spéculatif.

Il n’en est plus de même des impulsions irrésistibles d’origine affective, nées des besoins et des instincts, dont nous allons parler.

On trouvera dans un livre de Marc, aujourd’hui un peu oublié[3], un ample recueil des faits où les écrivains postérieurs ont souvent puisé. Citons-en quelques-uns.

Une dame, prise parfois d’impulsions homicides, demandait à être maintenue à l’aide d’une camisole de force et annonçait ensuite le moment où tout danger était passé et où elle pouvait reprendre la liberté de ses mouvements. — Un chimiste, tourmenté de même par des désirs homicides, se faisait attacher les deux pouces avec un ruban et trouvait dans ce simple obstacle le moyen de résister à la tentation. — Une domestique d’une conduite irréprochable supplie sa maîtresse de la laisser partir, parce que, en voyant nu l’enfant qu’elle soigne, elle est dévorée du désir de l’éventrer.

Une autre femme, d’une grande culture intellectuelle et pleine d’affection pour ses parents, « se met à les frapper malgré elle et demande qu’on vienne à son aide en la fixant dans un fauteuil. »

Un mélancolique tourmenté d’idée de suicide se leva la nuit, alla frapper à la porte de son frère et lui cria : « Venez vite, le suicide me poursuit, bientôt je ne résisterai plus[4]. »

Calmeil, dans son Traité des maladies inflammatoires du cerveau, rapporte le cas suivant, dont il a été témoin, et que je rapporterai tout au long parce qu’il me dispensera de beaucoup d’autres :

« Glénadel, ayant perdu son père dès son enfance, fut élevé par sa mère, qui l’adorait. À seize ans, son caractère, jusque-là sage et soumis, changea. Il devint sombre et taciturne. Pressé de questions par sa mère, il se décida enfin à un aveu : — Je vous dois tout, lui dit-il, je vous aime de toute mon âme ; cependant depuis quelques jours une idée incessante me pousse à vous tuer. Empêchez que, vaincu à la fin, un si grand malheur ne s’accomplisse ; permettez-moi de m’engager. — Malgré des sollicitations pressantes, il fut inébranlable dans sa résolution, partit et fut bon soldat. Cependant une volonté secrète le poussait sans cesse à déserter pour revenir au pays tuer sa mère. Au terme de son engagement, l’idée était aussi forte que le premier jour. Il contracta un nouvel engagement. L’instinct homicide persistait, mais en acceptant la substitution d’une autre victime. Il ne songe plus à tuer sa mère, l’affreuse impulsion lui désigne nuit et jour sa belle-sœur. Pour résister à cette seconde impulsion, il se condamne à un exil perpétuel.

« Sur ces entrefaites, un compatriote arrive à son régiment. Glénadel lui confie sa peine : — Rassure-toi, lui dit l’autre, le crime est impossible, ta belle-sœur vient de mourir. À ces mots, Glénadel se lève comme un captif délivré ; une joie le pénètre ; il part pour son pays, qu’il n’avait pas revu depuis son enfance. En arrivant, il aperçoit sa belle-sœur vivante. Il pousse un cri, et l’impulsion terrible le ressaisit à l’instant comme une proie.

« Le soir même, il se fait attacher par son frère. — Prends une corde solide, attache-moi comme un loup dans la grange et va prévenir M. Calmeil… » Il obtint de lui son admission dans un asile d’aliénés. La veille de son entrée, il écrivait au directeur de rétablissement : « Monsieur, je vais entrer dans votre maison. Je m’y conduirai comme au régiment. On me croira guéri ; par moments peut-être, je feindrai de l’être. Ne me croyez jamais ; je ne dois plus sortir, sous aucun prétexte. Quand je solliciterai mon élargissement, redoublez de surveillance : je n’userais de cette liberté que pour commettre un crime qui me fait horreur. »

Il ne faut pas croire que cet exemple soit unique ni même rare, et l’on trouve chez les aliénistes plusieurs cas d’individus qui, tourmentés du besoin de tuer des gens qui leur sont chers, s’enfuient dans un asile pour se constituer prisonniers.

Les impulsions irrésistibles et pourtant conscientes à voler, à incendier, à se détruire par des excès alcooliques, rentrent dans la même catégorie[5]. Maudsley dans sa Pathologie de l’esprit (ch. VII, p. 330 et suiv.) a recueilli un si ample choix d’exemples que le mieux est d’y renvoyer le lecteur.

Toutes ces tendances fatales classées sous les noms de dipsomanie, kleptomanie, pyromanie, érotomanie, monomanie homicide et suicide, ne sont plus considérées aujourd’hui comme des formes morbides distinctes, mais comme les manifestations diverses d’une seule et même cause : la dégénérescence, c’est-à-dire l’instabilité et l’incoordination psychologiques. Rien de plus fréquent que la métamorphose d’une impulsion en une autre, de l’homicide en suicide ou inversement. Dans un très beau cas rapporté par Morel (Maladies mentales, p. 420), on voit un dégénéré qui est entraîné tour à tour au suicide, à l’homicide, aux excès sexuels, à l’alcoolisme, aux tentatives incendiaires. Il serait curieux pour le psychologue de savoir pourquoi la cause unique se manifeste par des effets si divers, ici d’une manière et là d’une autre ; pourquoi l’épileptique est plutôt voleur, l’imbécile incendiaire, etc. Il semble que la raison dernière de ces diversités se trouve dans l’idiosyncrasie du dégénéré, dans sa constitution physique et mentale[6]. La solution de ce problème n’importe pas ici. Il suffit de noter que tous ces impulsifs ont les mêmes caractères : ils sont conscients, incoordonnés, incapables de lutte.


II

Il faut d’abord remarquer qu’il y a une transition presque insensible entre l’état sain et ces formes pathologiques. Les gens les plus raisonnables ont le cerveau traversé d’impulsions folles ; mais ces états de conscience soudains et insolites restent sans effet, ne passent pas à l’acte, parce que des forces contraires, l’habitude générale de l’esprit, les écrasent ; parce que, entre cet état isolé et ses antagonistes, la disproportion est tellement grande qu’il n’y a pas même lutte.

Dans d’autres cas auxquels on attache d’ordinaire assez peu d’importance, il y a des actes bizarres, « mais qui n’ont rien en eux-mêmes de répréhensible ni de dangereux ; ils peuvent constituer une sorte de tic, de lubie, de manie, si l’on veut employer ce dernier mot dans son sens usuel et vulgaire.

« D’autres fois, sans être encore bien compromettants, les actes sont déjà plus graves : ils consistent à détruire, à frapper sans motif un objet inanimé, à déchirer des vêtements. Nous observons en ce moment une jeune femme qui mange toutes ses robes. On cite l’exemple d’un amateur qui, se trouvant dans un musée en face d’un tableau de prix, sent un besoin instinctif d’enfoncer la toile. Bien souvent ces impulsions passent inaperçues et n’ont pour confidente que la conscience qui les éprouve[7]. »

Certaines idées fixes, de nature futile ou déraisonnable, s’imposent à l’esprit, qui les juge absurdes, mais sans pouvoir les empêcher de se traduire en actes. On trouvera dans un travail de Westphal des faits curieux de ce genre. Un homme, par exemple, est poursuivi de cette idée qu’il pourrait confier au papier qu’il est l’auteur d’un crime quelconque et perdre ce papier : en conséquence, il conserve soigneusement tous les papiers qu’il rencontre, en ramasse les découpures dans la rue, s’assure qu’elles ne contiennent rien d’écrit, les emporte chez lui et les collectionne. Il a d’ailleurs pleine conscience de la puérilité de cette idée, qui le harcèle à toute heure ; il n’y croit pas, sans pouvoir cependant s’en débarrasser[8].

Entre les actes les plus puérils et les plus dangereux, il n’y a qu’une différence de quantité : ce que les uns donnent en raccourci, les autres le montrent en grossissement. Essayons de comprendre le mécanisme de cette désorganisation de la volonté.

Dans l’état normal, un but est choisi, affirmé, réalisé ; c’est-à-dire que les éléments du moi, en totalité ou en majorité, y concourent : les états de conscience (sentiments, idées, avec leurs tendances motrices), les mouvements de nos membres forment un consensus qui converge vers le but avec plus ou moins d’effort, par un mécanisme complexe, composé à la fois d’impulsions et d’arrêts.

Telle est la volonté sous sa forme achevée, typique ; mais ce n’est pas là un produit naturel. C’est le résultat de l’art, de l’éducation, de l’expérience. C’est un édifice construit lentement, pièce à pièce. L’observation objective et subjective montre que chaque forme de l’activité volontaire est le fruit d’une conquête. La nature ne fournit que les matériaux : quelques mouvements simples dans l’ordre physiologique, quelques associations simples dans l’ordre psychologique. Il faut que, à l’aide de ces adaptations simples et presque invariables, se forment des adaptations de plus en plus complexes et variables. Il faut par exemple que l’enfant acquière son pouvoir sur ses jambes, ses bras et toutes les parties mobiles de son corps, à force de tâtonnements et d’essais, en combinant les mouvements appropriés et en supprimant les mouvements inutiles. Il faut que les groupes simples ainsi formés soient combinés en groupes complexes, ceux-ci en groupes encore plus complexes, et ainsi de suite. Dans l’ordre psychologique, une opération analogue est nécessaire. Rien de complexe ne s’acquiert d’emblée.

Mais il est bien clair que, dans l’édifice ainsi construit peu à peu, les matériaux primitifs sont seuls stables, et qu’à mesure que la complexité augmente la stabilité décroît. Les actions les plus simples sont les plus stables — pour des raisons anatomiques, parce qu’elles sont congénitales, inscrites dans l’organisme ; — pour des raisons physiologiques, parce qu’elles sont perpétuellement répétées dans l’expérience de l’individu, et, si l’on veut faire intervenir l’hérédité, qui ouvre un champ illimité, dans les expériences sans nombre de l’espèce et des espèces[9].

À tout prendre, ce qui est surprenant, c’est que la volonté, l’activité d’ordre complexe et supérieur, puisse devenir dominatrice. Les causes qui l’élèvent et la maintiennent à ce rang sont les mêmes qui chez l’homme élèvent et maintiennent l’intelligence au-dessus des sensations et des instincts : et, à prendre l’humanité en bloc, les faits prouvent que la domination de l’une est aussi précaire que celle de l’autre. Le grand développement de la masse cérébrale chez l’homme civilisé, l’influence de l’éducation et des habitudes qu’elle impose, expliquent comment, malgré tant de chances contraires, l’activité raisonnable reste souvent maîtresse.

Les faits pathologiques qui précèdent montrent bien que la volonté n’est pas une entité régnant par droit de naissance, quoique parfois désobéie, mais une résultante toujours instable, toujours près de se décomposer, et, à vrai dire, un accident heureux. Ces faits, et ils sont innombrables, représentent un état qu’on peut appeler également une dislocation de la volonté et une forme rétrograde de l’activité.

Si nous considérons les cas d’impulsions irrésistibles avec pleine conscience, nous voyons que cette subordination hiérarchique des tendances — qui est la volonté — se coupe en deux tronçons : au consensus qui seul la constitue s’est substituée une lutte entre deux groupes de tendances contraires et presque égales, en sorte qu’on peut dire qu’elle est disloquée[10].

Si nous considérons la volonté non plus comme un tout constitué, mais comme le point culminant d’une évolution, nous dirons que les formes inférieures de l’activité l’emportent, et que l’activité humaine rétrograde. Remarquons d’ailleurs que le terme « inférieures » n’implique aucune préoccupation de morale. C’est une infériorité de nature, parce qu’il est évident qu’une activité qui se dépense tout entière à satisfaire une idée fixe ou une impulsion aveugle est par nature bornée, adaptée seulement au présent et à un très petit nombre de circonstances, tandis que l’activité raisonnable dépasse le présent et est adaptée à un grand nombre de circonstances.

Il faut bien admettre, quoique la langue ne s’y prête pas, que la volonté, comme l’intelligence, a ses idiots et ses génies, avec tous les degrés possibles d’un extrême à l’autre. De ce point de vue, les cas cités dans le premier groupe (impulsions sans conscience) représenteraient l’idiotie de la volonté ou plus exactement sa démence ; et les faits du second groupe, certains cas de faiblesse volontaire analogues aux débilités intellectuelles.

Pour poursuivre notre étude, il faut passer de l’analyse des faits à la détermination de leur cause. Est-il possible de dire à quelles conditions est lié cet affaiblissement de l’activité supérieure ? Tout d’abord, on doit se demander si sa déchéance est un effet de la prédominance des réflexes, ou si, au contraire, elle en est la cause ; en d’autres termes, si l’affaiblissement de la volonté est le fait primitif ou le fait secondaire. Cette question ne comporte pas de réponse générale. L’observation montre que les deux cas se rencontrent ; et, par conséquent, on ne peut donner qu’une réponse particulière pour un cas particulier dont les circonstances sont bien connues. Il est indubitable que souvent l’impulsion irrésistible est l’origo mali ; elle constitue un état pathologique permanent. Il se produit alors, dans l’ordre psychologique, un phénomène analogue à l’hypertrophie d’un organe ou à la prolifération exagérée d’un tissu dans une partie du corps, celle par exemple qui amène la formation de certains cancers. Dans les deux cas, physique et psychique, ce désordre local retentit dans tout l’organisme.

Les cas où l’activité volontaire est atteinte directement, non par contre-coup, sont pour nous les plus intéressants. Que se passe-t-il alors ? est-ce le pouvoir de coordination qui est atteint, ou le pouvoir d’arrêt, ou les deux ? Point obscur sur lequel il n’y a que des conjectures à proposer.

Pour chercher quelque lumière, interrogeons deux nouveaux groupes de faits : les affaiblissements artificiels et momentanés par intoxication ; les affaiblissements chroniques par lésion cérébrale.

Tout le monde sait que l’ivresse causée par les liqueurs alcooliques, le hachich, l’opium, après une première période de surexcitation, amène un affaiblissement notable de la volonté. L’individu en a plus ou moins conscience ; les autres le constatent encore mieux. Bientôt (surtout sous l’influence de l’alcool), les impulsions s’exagèrent. Les extravagances, violences ou crimes commis en cet état sont sans nombre. — Le mécanisme de l’envahissement de l’ivresse est fort discuté. On admet en général qu’il commence par le cerveau, puis agit sur la moelle épinière et le bulbe, et en dernier lieu sur le grand sympathique. Il se produit une obtusion intellectuelle, c’est-à-dire que les états de conscience sont vagues, mal délimités, peu intenses : l’activité physio-psychologique du cerveau a diminué. Cet affaiblissement atteint aussi le pouvoir moteur. Obersteiner a montré par des expériences que, sous l’influence de l’alcool, on réagit moins vite, tout en ayant l’illusion contraire[11]. Ce qui est atteint, ce n’est pas seulement l’idéation, mais l’activité idéo-motrice. En même temps, le pouvoir de coordination devient nul ou éphémère et sans énergie. La coordination consistant à la fois à faire converger certaines impulsions vers un but et à arrêter les impulsions inutiles ou antagonistes, comme les réflexes sont exagérés ou violents, il faut en conclure que le pouvoir d’arrêt (quels qu’en soient la nature et le mécanisme) est lésé, et que son rôle dans la constitution et le maintien de l’activité volontaire est capital.

La pathologie cérébrale fournit d’autres faits à l’appui, plus frappants, parce qu’ils montrent dans l’individu un changement brusque et stable.

Ferrier et d’autres auteurs citent des cas où la lésion des circonvolutions frontales (en particulier la première et la seconde) amène une perte presque totale de la volonté, réduit l’être à l’automatisme, tout au moins à cet état où l’activité instinctive réflexe règne à peu près seule, sans arrêt possible.

Un enfant est blessé par un couteau au lobe frontal. Dix-sept ans après, on constatait une bonne santé physique, « mais le blessé est incapable d’occupations nécessitant un travail mental. Il est irritable, surtout lorsqu’il a bu ou subi quelque excitation anormale. »

Un malade de Lépine, atteint d’un abcès au lobe frontal droit, « était dans un état d’hébétude. Il semblait comprendre ce qu’on disait, mais on avait peine à lui faire prononcer un mot. Sur un ordre, il s’asseyait ; si on le soulevait, il pouvait faire quelques pas sans assistance. »

Un homme atteint d’un coup violent qui détruisit la plus grande partie de la première et de la deuxième frontales « avait perdu la volonté. Il comprenait, agissait comme on lui ordonnait, mais d’une façon automatique et mécanique. »

Plusieurs cas analogues au précédent ont été rapportés, mais le plus important pour nous est celui du « carrier américain ». Une barre de fer lancée par une mine lui traversa le crâne, lésant seulement la région pré-frontale. Il guérit et survécut douze ans et demi à cet accident ; mais voici ce qui est rapporté de l’état mental du patient après sa guérison. « Ses patrons, qui le considéraient comme un de leurs meilleurs et de leurs plus habiles conducteurs de travaux avant son accident, le trouvèrent tellement changé qu’ils ne purent lui confier de nouveau son ancien poste. L’équilibre, la balance entre ses facultés intellectuelles et ses penchants instinctifs semblent détruits. Il est nerveux, irrespectueux, jure souvent de la façon la plus grossière : ce qui n’était pas dans ses habitudes auparavant. Il est à peine poli avec ses égaux ; il supporte impatiemment la contradiction, n’écoute pas les conseils lorsqu’ils sont en opposition avec ses idées. À certains moments, il est d’une obstination excessive, bien qu’il soit capricieux et indécis. Il fait des plans d’avenir qu’il abandonne aussitôt pour en adopter d’autres. C’est un enfant pour l’intelligence et les manifestations intellectuelles, un homme pour les passions et les instincts. Avant son accident, bien qu’il n’eût pas reçu d’éducation scolaire, il avait l’esprit bien équilibré, et on le considérait comme un homme habile, pénétrant, très énergique et tenace dans l’exécution de ses plans. À cet égard, il est tellement changé que ses amis disent qu’ils ne le reconnaissent plus[12]. »

Ce cas est très net. On y voit la volonté s’affaiblir dans la mesure où l’activité inférieure se renforce. C’est de plus une expérience, puisqu’il s’agit d’un changement brusque, produit par un accident, dans des circonstances bien déterminées.

Il est fâcheux que nous n’ayons pas beaucoup d’observations de ce genre, car un grand pas serait fait dans notre interprétation des maladies de la volonté. Malheureusement, les travaux poursuivis avec tant d’ardeur sur les localisations cérébrales se sont surtout attachés aux régions motrices et sensitives, qui, on le sait, laissent en dehors la plus grande partie de la région frontale. Il faudrait aussi un examen critique des faits contraires, des cas où aucun affaiblissement de la volonté ne paraît s’être produit. Ce travail fait, la thèse de Ferrier — que dans les lobes frontaux existent des centres d’arrêt pour les opérations intellectuelles — prendrait plus de consistance et fournirait une base solide à la détermination des causes. En l’état, on ne pourrait sortir du domaine des conjectures.

En rapprochant l’aboulie des impulsions irrésistibles, on notera que la volonté fait défaut par suite de conditions tout à fait contraires. Dans un cas, l’intelligence est intacte, l’impulsion manque ; dans l’autre, la puissance de coordination et d’arrêt faisant défaut, l’impulsion se dépense tout entière au profit de l’automatisme.

  1. Foville, Nouveau dictionnaire de médecine, art. Folie, p. 342.
  2. Billod, loc. cit., p. 193 et suiv.
  3. De la folie considérée dans ses rapports avec les questions médico-judiciaires, 2 vol. in-8o. Paris, 1840.
  4. Guislain, ouvr. cité, I, p. 479
  5. Voir Trélat, Folie lucide. Maudsley, Le crime et la folie, en part., p. 186.
  6. Sur ce point voir Schüle, Maladies mentales, trad. franç., tome II, p. 423.
  7. Foville, ouvr. cité, p. 341.
  8. Westphal, Ueber Zwangsvorstellungen, Berlin, 1877. On peut remarquer que, dans certains cas, la terreur de produire un acte y conduit invinciblement : effets du vertige, gens qui se jettent dans la rue par crainte d’y tomber, qui se blessent de peur de se blesser, etc. Tous ces faits s’expliquent par la nature de la représentation mentale, qui, en raison même de son intensité, passe à l’acte.
  9. Le pouvoir volontaire étant constitué lorsqu’à certains états de conscience obéissent certains groupes de mouvements, on peut citer à titre de cas pathologique le fait rapporté par Meschede (Corrrespondenz Blatt, 1874, II) d’un homme qui « se trouvait dans cette singulière condition que, lorsqu’il voulait faire une chose, de lui-même, ou sur l’ordre des autres, lui ou plutôt ses muscles faisaient juste le contraire. Voulait-il regarder à droite, ses yeux se tournaient à gauche, et cette anomalie s’étendait à tous ses autres mouvements. C’était une simple contre-direction de mouvement sans aucun dérangement mental et qui différait des mouvements involontaires en ceci : qu’il ne produisait jamais un mouvement que quand il le voulait, mais que ce mouvement était toujours le contraire de ce qu’il voulait. »
  10. On pourrait montrer, si c’était ici le lieu, combien l’unité du moi est fragile et sujette à caution. Dans ces cas de lutte, quel est le vrai moi, celui qui agit ou celui qui résiste ? Si l’on ne choisit pas, il y en a deux. Si l’on choisit, il faut avouer que le groupe préféré représente le moi au même titre qu’en politique une faible majorité obtenue à grand’peine représente l’État. Mais ces questions ne peuvent être traitées en passant : j’espère leur consacrer quelque jour une monographie.
  11. Brain, january 1879. Un assez grand nombre d’expériences ont été faites à cet égard, avec des résultats concordants : Exner dans Pflüger’s Archiv., 1873, Dietl et Vintschgau (ibid., 1877) et un important travail de Kræpelin, fait au laboratoire psycho-physique de Wundt et publié dans les Philosophische Studien, p. 573 et suiv.
  12. Pour ces faits et d’autres, voir Ferrier, De la localisation des maladies cérébrales, trad. de Varigny, p. 43-56, et C. de Boyer, Études cliniques sur les lésions corticales des hémisphères cérébraux (1879), p. 48, 55, 56, 71. Dans la moitié des cas (sur 23) de tumeurs, blessures, abcès, des lobes frontaux, Allen Star a relevé pour seuls symptômes : changement de caractère, impossibilité de se gouverner, perte de la faculté d’attention. Brain, no 32, p. 570.