Les Malheurs d’un amant heureux (Gay - 1873)/66

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Michel Lévy frères, éditeurs (p. 325-329).


LXVI


Parmi les lettres qu’il m’avait été défendu jusqu’alors de remettre à Gustave, se trouvait un billet de madame de Verseuil, écrit le lendemain de l’affaire que mon maître avait eue à propos d’elle. Comme elle ignorait ce triste événement, son billet était rempli de plaisanteries légères sur l’air boudeur qu’avait pris Gustave en l’apercevant au Luxembourg, et d’agaceries piquantes pour l’engager à venir lui pardonner le crime d’avoir voulu être témoin du triomphe qu’il partageait. Après la lecture de cette lettre badine, Gustave demanda s’il n’en était pas venu d’autres de la même part.

— Je ne le crois pas, répondit M. de Léonville qui se trouvait là ; mais j’ai à vous parler d’une visite que j’ai reçue dernièrement, et dont je vous suis redevable.

À ces mots, je sortis de la chambre ; et M. de Léonville raconta à mon maître comment, malgré toutes les mesures prises pour en garder le secret, madame de Verseuil avait appris par son vieux serviteur la blessure de Gustave, et comment, dans son inquiétude, elle avait eu recours à lui pour la rassurer sur un malheur qui la désespérait.

— Vraiment, ajouta M. de Léonville, en l’écoutant parler de son effroi pour votre état, du regret de ne pouvoir vous soigner elle-même, je vous plaignais, et vous justifiais à la fois ; car il faut être bien fausse ou bien aimante pour vous pleurer si tendrement.

À cela, Gustave ne répondit que par un regard sombre.

— Au reste, continua M. de Léonville, vous ne devez plus vous tourmenter à ce sujet ; votre mère consent à tout ce que vous voulez ; et pourvu que vous lui rendiez vos soins et votre tendresse, elle se résignera à ne jamais se plaindre de votre choix. Vous allez la revoir ; ne lui parlez plus de vos résolutions ; elle ne tentera pas de les combattre, et le temps finira par vous mettre d’accord.

À ce discours, qui peignait la bonté de M. de Léonville par ses soins à dissiper toutes les inquiétudes qui pourraient retarder le rétablissement de son ami, Gustave reconnut encore l’ascendant inévitable que savait prendre madame de Verseuil même sur ses ennemis, lorsqu’elle avait résolu de se les concilier ; car il connaissait mieux que personne la haine qu’elle avait pour M. de Léonville ; et le cœur de Gustave appréciait à sa juste valeur la démarche qu’elle avait faite auprès de lui ; mais pouvait-il avoir l’air de douter de la bonne foi, de la fidélité d’Athénaïs, quand il venait de se battre pour les défendre.

M. de Léonville rassura aussi mon maître sur ce qu’on disait de son affaire dans le monde :

— Grâce à la discrétion du capitaine et de ses témoins, lui dit-il, le bruit de cette querelle n’est point parvenu aux oreilles du général Bonaparte. Il sait que votre mère est malade, et vous croit tout occupé de la soigner. Les gens de votre connaissance ont la même idée, et trouvent tout simple que l’on ne vous rencontre nulle part. Ainsi vous n’avez rien à redouter des propos que l’on pourrait tenir sur les motifs de cette affaire.

— Peu m’importe, répondit Gustave d’un ton qui trahissait sa profonde tristesse ; je crois m’être conduit en homme d’honneur, cela me suffit : je ne veux penser aujourd’hui qu’à votre parfaite amitié, c’est le seul sentiment que je puisse mêler au plaisir de revoir ma mère.

Alors il sonna, et nous l’aidâmes à monter chez madame de Révanne. En entrant dans sa chambre à coucher, nous aperçûmes une femme qui se sauvait par la porte du boudoir. Cette fuite parut troubler un moment la joie de Gustave ; mais sa mère l’embrassait si tendrement, elle remerciait le ciel avec tant de faveur de lui avoir conservé son fils, elle le baignait de si douces larmes, que ce moment devait triompher de tous les regrets.

À dater de ce jour, tous deux recouvrèrent la santé comme par enchantement. Gustave, encore trop faible cependant pour reprendre ses occupations, s’amusait à jouer tous les soirs avec Alfred, et s’en faisait adorer à force de complaisances ; mais toutes les grâces, les caresses de ce joli enfant, ne consolaient pas Gustave de l’obstination que Lydie mettait à le fuir. Nous la regardions dans la maison comme l’ange protecteur qui venait, par ses soins, de sauver la vie de madame de Révanne ; nous la bénissions tous ; Gustave seul ne pouvait la remercier de lui avoir conservé sa mère ; et lorsqu’il m’envoyait demander si sa cousine était visible, l’on me répondait toujours : « Madame est sortie. » Cependant nous entendions marcher dans l’appartement qu’elle occupait au-dessus de nous, et souvent les accords de sa harpe nous révélaient sa présence. À la fin, ce voisinage me paraissant ajouter de pénibles réflexions à toutes celles qui accablaient mon maître, je l’engageai à retourner dans son appartement, où il serait beaucoup mieux que dans le pavillon.

— Pourquoi ? me répondit-il ; il me semble que je suis bien ici… et après un moment de rêverie : Mais, tu as raison, il faut remonter chez moi. Ce salon est celui qu’habite ordinairement madame de Civray… Je l’en prive, et c’est bien assez que ma présence l’éloigne de chez ma mère ; au moins faut-il que je ne l’obsède pas jusque chez elle… Moi, lui inspirer tant d’aversion ! ajouta-t-il en levant tristement les yeux.

— Cette bague, repris-je en montrant celle qu’il portait encore, ne me semble pas le signe d’une aversion bien vive.

— Si elle y tenait, l’aurais-je encore ? Non, je ne puis m’abuser ; elle n’est venue cette seule fois vers moi que pour rassurer ma mère, et lui rapporter de mes nouvelles. C’est, pressée par ma main que cet anneau a glissé de son doigt : elle le portait par habitude ; elle l’a perdu sans regret ; mais ai-je le droit de m’en plaindre ? Ah ! sa haine m’est bien due, je l’ai méritée ; j’en ai besoin peut-être, puisque tout nous sépare aujourd’hui.

En disant ces mots, il rassemblait ses papiers, ses livres, et il m’ordonnait de les monter chez lui. M’apercevant qu’il avait oublié son album sur la cheminée, j’allai pour le prendre.

— Laissez-le là, me dit Gustave ; je le porterai moi-même. Et quand il vint quelques moments après dans sa chambre, je vis qu’il n’apportait pas l’album.

Le soir de ce même jour où nous avions déménagé du pavillon, mon maître aperçut de la lumière à travers les croisées de la chambre que nous venions de quitter ; et soit que l’habitude d’y loger depuis quelque temps, ou je ne sais quelle autre pensée l’ait conduit de ce côté, il marcha vers la porte vitrée qui donnait sur le jardin : les volets n’en étaient point encore fermés ; et il aperçut à travers les carreaux Lydie, assise à la même place qu’il avait occupée le matin, et tenant l’album ouvert sur ses genoux. Il s’arrêta à contempler ce front si pur, ces yeux si doux, qui les premiers avaient fait battre son cœur. Madame de Civray était un peu maigrie ; sa taille lui en parut plus élégante encore, et sa pâleur même ajoutait à sa beauté ; car elle n’était si languissante que pour l’avoir pleuré, et la femme qui nous pleure a toujours tant de charmes !

Lydie tournait l’un après l’autre les feuillets de l’album, et Gustave devinait le dessin qu’elle avait sous les yeux au plus ou moins de temps qu’elle mettait à le considérer. Les premiers la captivèrent d’abord ; c’étaient ceux du château et des bois de Révanne. Elle y retrouvait ces sombres allées, ce beau lac, cette petite barque où, si souvent conduite par Gustave, elle avait entendu les plus doux aveux. À ces vues champêtres succédaient celles que mon maître avait rapportées d’Italie. C’étaient les plus curieuses ; mais madame de Civray les passa rapidement. Gustave s’en réjouit en pensant qu’elle arriverait plus tôt au dernier dessin qu’il avait tracé de souvenir. L’émotion qui se peignit tout à coup sur le visage de Lydie, les larmes qui l’inondèrent, lui prouvèrent assez qu’elle avait reconnu cette petite porte du parc de madame d’Herbelin, cette lumière complice qui servait à guider le coupable, ce fanal d’amour qui ne brillait que dans les nuits heureuses. À l’aspect de ces lieux, parés de tant de souvenirs, les traits de Lydie s’animèrent ; une rougeur pudique vint colorer son front ; et, détournant de cette image, ses regards humides et brûlants, elle les leva vers le ciel, comme pour l’implorer contre la puissance d’un souvenir qui dévorait sa vie. C’en est trop pour Gustave ; il retrouve dans ces regards divins tous les transports de son premier délire ; et, s’élançant vers la porte du pavillon, il appelle Lydie ! À ce nom, à ces accents connus, elle jette autour d’elle des yeux égarés, l’album s’échappe de ses mains, et elle s’enfuit du salon en poussant un cri d’effroi. Gustave veut la rassurer, voler près d’elle ; mais il entend les pas d’une personne qui vient a son secours. Il n’ose la rendre témoin du trouble qui l’agite, ni trahir la cause de l’effroi de Lydie. Disons plus ; il sent qu’il ne peut la revoir sans se trahir lui-même, sans violer tous ses engagements, et l’honneur le retient.

— Je penserai qu’elle m’aime encore, se disait-il en s’éloignant tristement du pavillon ; que trois ans d’oubli, d’infidélités, n’ont pu me chasser de ce cœur généreux !

Et, dans cette idée barbare et consolante, il trouvait la force de se résigner au malheur qu’il s’était imposé, et, le courage plus grand encore de laisser ignorer ses regrets à Lydie.