Les Matins à Florence/Préface par M. Robert de la Sizeranne

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Traduction par Eugénie Nypels.
Renouard (p. iii-viii).
Page:Ruskin - Les Matins à Florence.djvu/18

PRÉFACE


Les matins de printemps qu’on passe à Florence sont comme des enluminures de missel intercalées dans les pages grises et monotones du livre de la vie. Le premier matin surtout. Le soleil naît dans un ciel giottesque, un ciel d’or. Les rues, pleines d’un monde jaseur et désœuvré, bruissent comme des volières. Les voitures légères courent sur les dalles, éperdûment. Les grands palais avec leurs pierres grises, les églises rayées de marbre noir et de marbre blanc comme faites de dominos, les clochers fondus dans l’azur, les tours, les ponts aux arches pleines de lumière, les statues immortelles en plein vent, faisant, dans le paisible azur, des gestes de rapt ou de meurtre ; les portes sans pareilles que Ghiberti commença jeune homme et termina vieillard : — toutes ces choses que, jusqu’au bout du monde, les peuples les plus jeunes cherchent et admirent, que les auteurs, dans toutes les langues, murmurent au fond des bibliothèques, qu’on acclame dans les chaires, on les voit toutes d’un coup monter vers le ciel comme un feu d’artifice. Voici la double colonnade des Uffizi, dans l’ombre, conduisant la vue sur un ciel bleu où s’éclaire, dans le soleil des printemps nouveaux, la tour du Palazzo Vecchio, — cette tour qui vit brûler Savonarole et où grondait la cloche a martello appelant le peuple aux armes. Voici le Ponte Vecchio couvert de maisons aussi vieilles que lui, couvertes elles aussi d’une galerie qui joint mystérieusement les Uffizi au palais Pitti situé de l’autre côté de l’Arno. Voici Santa Croce avec ses pierres sépulcrales où sont figurés en relief les morts fameux qui dorment au-dessous. Des mendiants marchent sur ces seigneurs, et le pied des générations use ces nez et ces joues de marbre dont quelques-unes furent des chefs-d’œuvre. Voici la statue moderne du Dante entourée de bersaglieri aux plumaches verts qui fument et devisent éternellement comme s’ils avaient quelque rôle décoratif à remplir, et, stationnaires, à l’angle des palais, des portes, des ponts, pliés dans de grands manteaux qui ne les quittent jamais, les descendants de ces Florentins de cape et d’épée qui envoyaient se battre contre l’ennemi des mercenaires et des condottières, mais qui s’assassinaient eux-mêmes de leurs propres mains. Et sur ces vieilles pierres, froides ou chaudes au gré des heures, toujours immobiles, toujours insensibles, mais éternelles, passent de souples vols de colombes, c’est-à-dire l’image de la Vie dans ce qu’elle a de plus rapide, de plus insouciant, de plus insaississable et de plus éphémère, et pourtant aussi éternelle en son renouvellement, car nul œil ne distinguerait ces colombes de celles qui regardaient du haut de ces corniches l’entrée de Charles VIII à Florence ou de celles que l’Angelico a posées sur un petit myrte dans son Mariage de la Vierge, aux Uffizi. Voici enfin, au-dessus des toits, au bout des rues, au bout du fleuve, sur le coteau ou la montagne, comme au fond des panneaux de Baldovinetti ou des faïences des della Robbia, le jet sombre et grave du cyprès, tantôt isolé comme un mât funèbre, tantôt groupé comme un faisceau de lances pointues qu’émousse parfois un peu le vent du Nord.

La vue une fois rassasiée, l’esprit s’inquiète, la curiosité s’éveille ; une foule de questions se posent, dont la solution, peut-être indifférente au sentiment purement esthétique, satisfera ou surexcitera le sentiment historique. On cherche un guide qui puisse répondre, mais qui, avant de répondre, ait éprouvé et, avant de guider, ait parcouru, je ne dis pas seulement les lieux dans leurs moindres détails, mais la gamme entière des impressions. Alors paraît Ruskin.

Ruskin ne se contente pas d’enseigner à Oxford : il suit ses disciples dans leurs voyages pour les garder des suggestions hérétiques, des Murray ou des Baedeker. Il les suit au moyen de petites plaquettes de vingt pages, à reliure souple, aisément maniables, vite lues, qu’on met dans sa poche au départ et qu’on en sort, une fois à la station esthétique, petit démon chuchoteur, plein de surprises et de promesses, qui fait des trous dans les murs et dans les toiles et, par ces trous, découvre d’immenses horizons. C’est un de ces guides qu’on appelle les Matins à Florence, et dont on trouve ici la traduction, faite avec la plus entière conscience et la plus exacte compréhension. Ces Matins à Florence, composés de six parties, furent primitivement publiés séparément, de 1875 à 1877. Mais ils étaient préparés depuis bien des années, depuis plus de trente ans. De quelles longues méditations et minutieuses enquêtes le livre qu’on va lire fut l’aboutissement, il suffira pour en juger de lire les pages suivantes de Prœterita : « Lorsque je vis Florence pour la première fois, en 1840, la grande rue conduisant sur la place du Baptistère en venant du sud de la ville, n’avait pas été rebâtie, mais était faite de vieilles maisons irrégulières projetant fort loin leurs toits. Je pleurai amèrement sur leur perte en 1845, mais quant au reste, Florence était encore ce qu’il est impossible de concevoir pour qui la voit maintenant. Un grand trait de sa physionomie était l’avenue de magnifiques cyprès et de lauriers qui montait sans interruption de la Porta Romana à Bellosguardo, de laquelle hauteur on pouvait alors se diriger par des sentiers d’oliviers ou de petits vignobles ruraux à San Miniato qui se tenait désert, mais non ruiné, avec une étroite prairie d’herbage parfumé devant lui et de délicieuses mauvaises herbes sauvages autour de ses perrons, le tout fermé par une haie de roses. De la longue chaussée montant entre des cyprès moins grands que ceux de la Porte romaine, on avait la vue la plus admirable qui se puisse rêver du Dôme, des arbres de Cascine, et du cours de l’Arno vers le soleil couchant.

« Dans la ville elle-même, les monastères étaient encore habités par la prière et les besognes utiles, et, dans la plupart d’entre eux, comme parmi les Franciscains de Fiesole, il me fut bientôt permis d’aller partout où je voulais et de dessiner tout ce qui me faisait plaisir. Mais mon temps se passait principalement dans la sacristie et le chœur de Santa Maria Novella, dans la sacristie de Santa Croce, et dans le couloir supérieur de San Marco. À l’Académie, j’étudiai seulement les Angelicos, car Lippi et Botticelli étaient encore bien loin de moi ; mais les Ghirlandajos, dans le chœur de Sainte-Marie-Nouvelle, avec leur large masse de couleurs, s’accordaient avec les lois que j’avais apprises à Venise, tandis qu’ils m’enseignaient, de plus, les belles personnalités de la race florentine et de son art. À Venise, on reconnaît un pêcheur à son filet et un saint à son auréole. Mais à Florence un ange ou un prophète, un chevalier ou un ermite, une jeune fille ou une déesse, un prince ou un paysan ne peuvent être que ce qu’ils sont, quelqu’accoutrement que vous leur donniez.