Les Merveilleux Voyages de Marco Polo dans l’Asie du XIIIe siècle/Partie II/Chapitre 22

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CHAPITRE XXII

Les chasses du grand Khan


Pendant les trois mois que le grand Khan passe dans sa capitale, c’est-à-dire décembre, janvier et février, ordre est donné aux habitants dans un rayon d’environ quarante journées de marche d’envoyer au souverain les grosses pièces qu’ils capturent. Sangliers, biches, daims, cerfs, lions, ours lui sont ainsi expédiés. Ceux qui ont pris ces bêtes les placent sur des charrettes, après leur avoir retiré les entrailles, et les envoient au grand seigneur. Il lui en arrive de vingt à trente jours de marche à la ronde. Ceux qui habitent trop loin pour expédier la chair des animaux tués, envoient les peaux, qui sont utilisées pour les besoins de l’armée.

Le seigneur possède des léopards dressés à chasser et à prendre du gibier. Il a aussi des loups dressés à cet office. Enfin il a plusieurs lions très beaux de pelage, car ils sont tachetés, tout le long du corps, de noir, de vermeil et de blanc[1]. Ils sont habitués à capturer sangliers, bœufs sauvages, ours, ânes sauvages, cerfs et autres bêtes de grande taille. Quand on veut chasser avec l’aide de ces lions, on les transporte sur une charrette couverte. À côté de chacun d’eux, on place un petit chien. Le Khan a aussi un très grand nombre d’aigles dressés à capturer loups, renards, daims et chevreuils. Ceux dont on se sert pour la chasse aux loups sont très grands et très forts, aucun des loups qu’ils voient ne leur échappe.

Le seigneur a deux demi-frères, appelés Baïa et Mingam. Chacun d’eux a sous ses ordres dix mille hommes vêtus de même couleur, les uns en livrée rouge, les autres en livrée bleue. Quand ils accompagnent le grand Khan à la chasse, ils portent leur livrée. Dans chaque troupe de dix mille hommes, il y en a deux mille qui mènent chacun un grand mâtin ou deux ou plus. Un des deux frères prend sur la droite ; l’autre, sur la gauche, chacun avec dix mille hommes et cinq mille chiens. Les deux troupes couvrent tout le terrain sur une journée de marche ; il n’y a pas de bête qui ne soit prise. Tandis que le seigneur chevauche avec ses barons, vous voyez accourir en bondissant ces grands chiens, lancés à la poursuite d’ours et d’autres bêtes qu’ils finissent par atteindre. C’est un spectacle prodigieux.

Le Ier jour de mars, le grand Khan quitte sa capitale et se dirige vers l’Océan, qui est à deux jours de marche. Il emmène avec lui dix mille fauconniers qui portent cinq cents gerfauts, faucons et autours. Il ne tient pas tout ce monde rassemblé autour de lui, mais le répartit par groupes de cent, deux cents ou plus. Tous rapportent leur butin au prince.

Quand celui-ci chasse lui-même avec ses faucons il se fait accompagner de dix mille hommes, ordonnés deux à deux, de manière à occuper au loin toute la plaine. Chacun est muni d’un sifflet et d’un chaperon pour appeler et garder les oiseaux. Lorsque ceux-ci sont lancés, pas n’est besoin de courir par derrière : ils ne sauraient échapper à la vue de cette multitude de surveillants partout disséminés.

Les oiseaux du grand Khan portent au pied une petite tablette où est écrit le nom de leur maître. Les autre seigneurs font de même. De la sorte, quand un oiseau égaré est pris, on le rend à son propriétaire. Si la tablette a disparu, on le remet à un officier appelé bulargusi, c’est-à-dire gardien des choses sans maître.

On lui remet aussi les chevaux, les épées et tout objet dont le propriétaire n’est pas connu. Qui les garderait serait puni par lui. C’est à lui qu’on s’adresse pour rentrer en possession de tout ce que l’on a perdu. Dans les camps, il s’installe en un endroit apparent et fait hisser son pavillon. De la sorte, tout ce qui se perd est retrouvé et rendu à son maître.

Tandis qu’il se dirige ainsi vers l’Océan, le grand Khan est installé dans un pavillon de bois monté sur le dos de quatre éléphants ; l’intérieur est tendu d’étoffes d’or, le dehors est recouvert de peaux de lion. Avec lui, il a douze de ses meilleurs gerfauts. Plusieurs de ses officiers lui tiennent compagnie. Pendant qu’il devise avec eux, parfois des serviteurs qui l’escortent à cheval lui disent ; « Sire, des grues ». Alors il fait ouvrir son pavillon et les aperçoit : aussitôt il choisit tel gerfaut qu’il lui plaît et lui donne son vol. Souvent l’oiseau atteint les grues et les abat sous ses yeux.

C’est ainsi qu’il se divertit, étendu sur son lit, et les barons qui l’entourent prennent leur part de ses plaisirs. Je vous déclare en vérité que personne n’a jamais existé ni, je pense, n’existera qui puisse égaler cet homme dans sa puissance et dans ses divertissements.

Le grand Khan arrive enfin à l’endroit où l’attendent ses fils et ses courtisans. Leurs tentes sont au nombre de dix mille, toutes riches et belles. Celle où lui-même tient sa cour est assez vaste pour abriter mille personnes. La porte en est tournée vers le midi ; dans une première pièce se tiennent les barons et les chevaliers ; à l’ouest, une pièce contiguë sert de résidence au grand Khan. Quand il veut parler à un courtisan, il l’envoie chercher.

Derrière cette salle d’apparat, il a sa chambre à coucher.

Chaque salle repose sur trois colonnes de bois, la toile est recouverte de peaux de tigre et ne craint ni la pluie ni le vent. L’intérieur est garni d’hermine et de zibeline, car ce sont les fourrures les plus belles et les plus riches. Une peau de zibeline vaut deux mille ou, au moins, mille livres d’or. Les Tartares l’appellent la reine des fourrures. Les tentes sont toutes soutenues par des cordes de soie. Leur valeur est si grande qu’en vérité un roi ne pourrait les payer.

Autour de la tente du Khan s’en dressent un grand nombre d’autres, toutes belles et bien ordonnées. Les unes contiennent les armes du seigneur et de sa suite, d’autres abritent les oiseaux et leurs serviteurs. Toute la plaine au loin est couverte de tentes. On dirait une grande ville par le nombre de gens qui y habitent et par le nombre de ceux qui y viennent chaque jour de partout. Car il y a des médecins, des astrologues, des fauconniers et tous les artisans qu’exige une telle affluence.

Pendant qu’il séjourne en cet endroit, le Khan ne fait rien qu’oiseler dans tous les environs ; il y a là forces lacs et rivières, peuplés de grues, de cygnes et d’oiseaux de toutes sortes. Toute la suite du prince ne cesse de chasser et d’oiseler. Chaque jour, on lui apporte du gibier et des oiseaux en abondance.

Je vous dis que personne, à vingt journées de marche à la ronde, n’a droit d’élever faucons ou chiens. En outre, sur toutes les terres du grand Khan, nul n’oserait, si hardi qu’il soit, chasser de mars à octobre, une de ces quatre espèces de bêtes : lièvre, cerf, chevreuil ou biche. Qui le ferait se couvrirait de honte. Mais les ordres du Khan sont respectés au point que, si un passant trouve endormie quelqu’une de ces bêtes, il n’y touche pas. Aussi le gibier pullule, la campagne en est pleine et le Khan en trouve tant qu’il veut. Mais d’octobre à mars, chacun peut chasser à sa guise.

  1. Les animaux que Marco Polo désigne ici sous le nom de lion sont évidemment des tigres ou des léopards.