Les Merveilleux Voyages de Marco Polo dans l’Asie du XIIIe siècle/Partie II/Chapitre 25

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CHAPITRE XXV

L’administration et les postes


Le grand Khan a désigné douze ministres pour administrer les vingt-trois grandes provinces de ses États. Ils habitent tous ensemble dans un riche palais à l’intérieur de Cambaluc. Dans ce palais, habitent aussi les juges et les secrétaires des provinces, qui exécutent les ordres des ministres. Quand il s’agit d’un cas important, les ministres demandent eux-mêmes au souverain ses instructions. Ils nomment aux emplois des vingt-trois grandes provinces, puis informent de leur choix le grand Khan qui confirme les nominations et donne aux nouveaux fonctionnaires une tablette d’or, signe de leur autorité. Les douze ministres règlent aussi l’emplacement des armées et les envoient là ou leur présence est utile. On appelle leur collège la Cour principale et c’est le nom qu’on donne au palais où ils demeurent. C’est la plus haute autorité qui existe dans les États du grand Khan et ils peuvent faire du bien à qui il leur plaît.

De Cambaluc partent des routes en grand nombre qui se dirigent vers les provinces. Chaque route porte le nom de la province où elle mène. Sur chacune d’elles, à 25 milles de la capitale, les messagers du Khan trouvent une poste de chevaux qu’on, appelle Camb. Une hôtellerie riche et spacieuse est installée pour les recevoir avec des lits, des draps de soie et tout ce dont les voyageurs ont besoin. Si un roi y venait, il y serait dignement logé. Ces postes abritent jusqu’à quatre cents chevaux. À chaque relai de 75 ou de 50 mille, il y a une poste semblable, c’est ainsi que les messagers du Khan voyagent sur les grandes routes. Quand ils franchissent des endroits déserts, ils y trouvent encore des postes établies sur l’ordre du grand Khan, elles sont seulement plus éloignées ; l’intervalle qui les sépare est de trente-cinq à quarante-cinq milles. Mais elles sont pourvues de chevaux et d’approvisionnements, si bien que les courriers du prince, dans tous les pays où ils circulent, ne manquent de rien. C’est bien le signe le plus certain de grandeur et de puissance qui ait été vu jusqu’ici. Jamais empereur, roi ou seigneur ne posséda une telle richesse. Sachez qu’en vérité les postes, qui sont au nombre de dix mille, abritent plus de trois cent mille chevaux réservés aux messagers du grand Khan. La chose est si merveilleuse qu’à peine peut-on l’écrire.

Je vous en conterai encore une autre que j’avais oubliée. Sur toutes les routes, le grand Khan a fait bâtir, entre les postes de chevaux, à des intervalles de trois milles, de petites tours entourées de quarante maisons, où logent des hommes qui portent à pied des messages de la façon suivante. Chacun d’eux est muni d’une ceinture garnie de clochettes que l’on entend au loin quand il se déplace. Il part et court de toute sa force pendant les trois milles qui le séparent de l’autre tour. Là, on a été averti par le bruit des clochettes et un homme se tient tout prêt. Quand le premier courrier arrive, il prend un reçu qu’un secrétaire a préparé, et donne son message à celui qui attend. Celui-ci part à son tour et court trois autres milles jusqu’à l’autre tour où il est relayé. Par ce moyen, les messages du grand seigneur ne mettent qu’un jour et une nuit à franchir l’espace qui exigerait dix journées de marche, car ces hommes courent nuit et jour. En cas de besoin, dix jours et dix nuits leur suffisent pour parcourir une distance de cent journées. Souvent ils apportent en un jour au grand Khan des fruits cueillis à dix jours de marche. Ceux qui remplissent ce service sont exempts d’impôts et rétribués.

Il y a dans ces tours des hommes pourvus de ceintures à clochettes qui, s’il est besoin de transmettre en hâte des nouvelles au gouverneur d’une province, couvrent le jour, et même la nuit, de deux cent cinquante à trois cents milles. Voici comment. Ils choisissent à la poste un cheval frais et bon coureur et tirent de lui le train le plus rapide qu’ils peuvent. À la poste prochaine, où on les a entendus venir, un homme s’est apprêté, monté lui aussi sur un excellent cheval. Il reçoit la lettre et gagne à grande allure la poste suivante où il trouve un homme et un cheval frais. Ainsi la lettre va de poste en poste, tant que c’est merveille. On fait grand cas de ces hommes : ils ont la tête, la poitrine et le ventre serrés de bandes pour pouvoir résister. Ils sont pourvus d’une table de commandement et si, en cours de route, leur monture vient à s’abattre, ils obligent le premier cavalier qu’ils rencontrent à leur céder sa bête.

Les chevaux des postes ne coûtent rien au grand Khan. Il les prend à son gré parmi les chevaux qu’élèvent les habitants des environs. Cependant, pour les postes établies dans les lieux déserts, c’est le prince qui les pourvoit de chevaux.