Les Merveilleux Voyages de Marco Polo dans l’Asie du XIIIe siècle/Partie II/Chapitre 9

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CHAPITRE IX

Le miracle de Samarcan


Samarcan[1] est une ville très grande et très renommée. Les habitants en sont chrétiens ou mahométans. Ils appartiennent à un neveu du grand Khan, nommé Caïdou, qui déteste son oncle. Je vais vous dire une grande merveille qui advint en cette cité.

Il n’y a pas encore longtemps, Sigatay[2], parent du grand Khan, qui était seigneur de cette contrée et de plusieurs autres, se fit baptiser. Les chrétiens, en eurent grande joie et bâtirent dans la ville, une église en l’honneur de Saint Jean-Baptiste. Ils prirent une très belle pierre qui appartenait aux musulmans et la placèrent comme socle d’une colonne qui soutenait le toit, au milieu de l’église. Or il advint que Sigatay mourut. Les sarrasins n’avaient pas cessé de regretter la pierre qui leur avait appartenu. Ils se dirent alors que le moment était venu de la recouvrer de gré ou de force. Ils pouvaient le faire, car ils étaient bien dix contre un. Ils se rassemblèrent donc, s’en furent à l’église des chrétiens et dirent que, de toutes façons, ils voulaient reprendre la pierre. Les chrétiens, reconnaissant leur droit, leur offrirent une grande somme d’argent, mais les sarrasins répondirent que tout l’or du monde ne les ferait pas changer d’avis. Le seigneur fut mis au courant. Se conformant à la loi, il invita les chrétiens à se mettre d’accord avec leurs adversaires ou à restituer la pierre. Il leur donna trois jours pour s’exécuter.

Que vous dirai-je ? Les musulmans savaient que si la pierre était enlevée, l’église s’écroulerait. Ils s’obstinèrent donc par haine des chrétiens. Ceux-ci ne sachant que faire se tournèrent vers plus sage qu’eux-mêmes : ils prièrent Jésus-Christ de les conseiller dans cette extrémité. Quand expira le délai des trois jours, ils trouvèrent, au matin, la pierre retirée, la colonne continuait à soutenir la charge et son pied, suspendu dans le vide, restait aussi fort que quand il s’appuyait sur la pierre. Il y avait bien, entre la colonne et le sol, un espace de trois paumes. Les musulmans reprirent leur pierre de très mauvais gré. Ce fut un très grand miracle et qui dure encore, car la colonne est suspendue et le restera tant que Dieu voudra.

  1. Samarkand, capitale de la Soghdiane. C’est là qu’Alexandre tua Clitus. Tamerlan en avait fait sa capitale. On y trouve son tombeau.
  2. Dchagataï, second fils de Gengis-Khan.