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Les Mille et Une Nuits/Histoire de Zobéïde

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Traduction par Antoine Galland.
Les Mille et Une NuitsLe Normant (p. 1-31).

LXIIIe NUIT.




« Ma chère sœur, s’écria Dinarzade sur la fin de la nuit, dites-nous, je vous en conjure, l’histoire de Zobéïde, car cette dame la raconta sans doute au calife. » « Elle n’y manqua pas, répondit Scheherazade. » Dès que le prince l’eut rassurée par le discours qu’il venoit de faire, elle lui donna de cette sorte la satisfaction qu’il lui demandoit :



HISTOIRE

DE ZOBÉÏDE.
———


« Commandeur des croyans, dit-elle, l’histoire que j’ai à raconter à votre majesté, est une des plus surprenantes dont on ait jamais ouï parler. Les deux chiennes noires et moi, sommes trois sœurs nées d’une même mère et d’un même père ; et je vous dirai par quel accident étrange elles ont été changées en chiennes. Les deux dames qui demeurent avec moi, et qui sont ici présentes, sont aussi mes sœurs de même père, mais d’une autre mère. Celle qui a le sein couvert de cicatrices, se nomme Amine ; l’autre s’appelle Safie, et moi Zobéïde.

» Après la mort de notre père, le bien qu’il nous avoit laissé, fut partagé entre nous également ; et lorsque mes deux dernières sœurs eurent reçu leur portion, elles se séparèrent et allèrent demeurer en particulier avec leur mère. Mes deux autres sœurs et moi restâmes avec la nôtre, qui vivoit encore, et qui depuis en mourant nous laissa à chacune mille sequins.

» Lorsque nous eûmes touché ce qui nous appartenoit, mes deux aînées, car je suis la cadette, se marièrent, suivirent leurs maris, et me laissèrent seule. Peu de temps après leur mariage, le mari de la première vendit tout ce qu’il avoit de biens et de meubles, et avec l’argent qu’il en put faire, et celui de ma sœur, ils passèrent tous deux en Afrique. Là, le mari dépensa en bonne chère et en débauche tout son bien et celui que ma sœur lui avoit apporté. Ensuite se voyant réduit à la dernière misère, il trouva un prétexte pour la répudier, et la chassa.

» Elle revint à Bagdad, non sans avoir souffert des maux incroyables dans un si long voyage. Elle revint se réfugier chez moi, dans un état si digne de pitié, qu’elle en auroit inspiré aux cœurs les plus durs. Je la reçus avec toute l’affection qu’elle pouvoit attendre de moi. Je lui demandai pourquoi je la voyois dans une si malheureuse situation ; elle m’apprit en pleurant la mauvaise conduite de son mari, et l’indigne traitement qu’il lui avoit fait. Je fus touchée de son malheur, et j’en pleurai avec elle. Je la fis ensuite entrer au bain, je lui donnai de mes propres habits, je lui dis : « Ma sœur, vous êtes mon ainée, et je vous regarde comme ma mère. Pendant votre absence, Dieu a béni le peu de bien qui m’est tombé en partage, et l’emploi que j’en fais à nourrir et à élever des vers à soie. Comptez que je n’ai rien qui ne soit à vous, et dont vous ne puissiez disposer comme moi-même. »

» Nous demeurâmes toutes deux, et vécûmes ensemble pendant plusieurs mois en bonne intelligence. Comme nous nous entretenions souvent de notre troisième sœur, et que nous étions surprises de ne pas apprendre de ses nouvelles, elle arriva en aussi mauvais état que notre aînée. Son mari l’avoit traitée de la même sorte ; je la reçus avec la même amitié.

» Quelque temps après, mes deux sœurs, sous prétexte qu’elles m’étoient à charge, me dirent qu’elles étoient dans le dessein de se remarier. Je leur répondis que si elles n’avoient pas d’autres raisons que celle de m’être à charge, elles pouvoient continuer de demeurer avec moi en toute sûreté ; que mon bien suffisoit pour nous entretenir toutes trois d’une manière conforme à notre condition.

« Mais, ajoutai-je, je crains plutôt que vous n’ayez véritablement envie de vous remarier. Si cela étoit, je vous avoue que j’en serois fort étonnée. Après l’expérience que vous avez eue du peu de satisfaction qu’on a dans le mariage, y pouvez-vous penser une seconde fois ? Vous savez combien il est rare de trouver un mari parfaitement honnête homme. Croyez-moi, continuons de vivre ensemble le plus agréablement qu’il nous sera possible. »

» Tout ce que je leur dis, fut inutile. Elles avoient pris la résolution de se remarier ; elles l’exécutèrent. Mais elles revinrent me trouver au bout de quelques mois, et me firent mille excuses de n’avoir pas suivi mon conseil. « Vous êtes notre cadette, me dirent-elles, mais vous êtes plus sage que nous. Si vous voulez bien nous recevoir encore dans votre maison, et nous regarder comme vos esclaves, il ne nous arrivera plus de faire une si grande faute. » « Mes chères sœurs, leur répondis-je, je n’ai point changé à votre égard depuis notre dernière séparation, revenez et jouissez avec moi de ce que j’ai. » Je les embrassai, et nous demeurâmes ensemble comme auparavant.

» Il y avoit un an que nous vivions dans une union parfaite ; et voyant que Dieu avoit béni mon petit fonds, je formai le dessein de faire un voyage par mer, et de hasarder quelque chose dans le commerce. Pour cet effet, je me rendis avec mes deux sœurs à Balsora, où j’achetai un vaisseau tout équipé, que je chargeai de marchandises que j’avois fait venir de Bagdad. Nous mîmes à la voile avec un vent favorable, et nous sortîmes bientôt du golfe Persique. Quand nous fûmes en pleine mer, nous prîmes la route des Indes ; et après vingt jours de navigation, nous vîmes terre. C’étoit une montagne fort haute, au pied de laquelle nous aperçûmes une ville de grande apparence. Comme nous avions le vent frais, nous arrivâmes de bonne heure au port, et nous y jetâmes l’ancre.

» Je n’eus pas la patience d’attendre que mes sœurs fussent en état de m’ accompagner ; je me fis débarquer seule, et j’allai droit à la porte de la ville. J’y vis une garde nombreuse de gens assis, et d’autres qui étoient debout avec un bâton à la main. Mais ils avoient tous l’air si hideux, que j’en fus effrayée. Remarquant toutefois qu’ils étoient immobiles, et qu’ils ne remuoient pas même les yeux, je me rassurai ; et m’étant approchée d’eux, je reconnus qu’ils étoient pétrifiés.

» J’entrai dans la ville et passai par plusieurs rues où il y avoit des hommes d’espace en espace dans toutes sortes d’attitudes ; mais ils étoient tous sans mouvement et pétrifiés. Au quartier des marchands, je trouvai la plupart des boutiques fermées, et j’aperçus dans celles qui étoient ouvertes, des personnes aussi pétrifiées. Je jetai la vue sur les cheminées, et n’en voyant pas sortir de fumée, cela me fit juger que tout ce qui étoit dans les maisons, de même que ce qui étoit dehors, étoit changé en pierres.

» Étant arrivée dans une vaste place au milieu de la ville, je découvris une grande porte couverte de plaques d’or, et dont les deux battans étoient ouverts. Une portière d’étoffe de soie paroissoit tirée devant, et l’on voyoit une lampe suspendue au-dessus de la porte. Après avoir considéré le bâtiment, je ne doutai pas que ce ne fût le palais du prince qui régnoit en ce pays-là. Mais fort étonnée de n’avoir rencontré aucun être vivant, j’allai jusque-là ; dans l’espérance d’en trouver quelqu’un. Je levai la portière ; et, ce qui augmenta ma surprise, je ne vis sous le vestibule que quelques portiers ou gardes pétrifiés, les uns debout, et les autres assis, ou à demi couchés.

» Je traversai une grande cour, où il y avoit beaucoup de monde : les uns sembloient aller, et les autres venir, et néanmoins ils ne bougeoient de leur place, parce qu’ils étoient pétrifiés comme ceux que j’avois déjà vus. Je passai dans une seconde cour, et de celle-là dans une troisième ; mais ce n’étoit partout qu’une solitude, et il y régnoit un silence affreux.

» M’étant avancée dans une quatrième cour, je vis en face un très-beau bâtiment dont les fenêtres étoient fermées d’un treillis d’or massif. Je jugeai que c’étoit l’appartement de la reine. J’y entrai. Il y avoit dans une grande salle plusieurs eunuques noirs pétrifiés. Je passai ensuite dans une chambre très-richement meublée, où j’aperçus une dame aussi changée en pierre. Je reconnus que c’étoit la reine à une couronne d’or qu’elle avoit sur la tête, et à un collier de perles très-rondes et plus grosses que des noisettes. Je les examinai de près, et il me parut qu’on ne pouvoit rien voir de plus beau.

» J’admirai quelque temps les richesses et la magnificence de cette chambre, et sur-tout le tapis de pied, les coussins, et le sofa garni d’une étoffe des Indes à fond d’or, avec des figures d’hommes et d’animaux en argent trait d’un travail admirable…

Scheherazade auroit continué de parler ; mais la clarté du jour vint mettre fin à sa narration. Le sultan fut charmé de ce récit. « Il faut, dit-il en se levant, que je sache à quoi aboutira cette étonnante pétrification d’hommes. »

LXIVe NUIT.




Dinarzade, qui avoit pris beaucoup de plaisir au commencement de l’histoire de Zobéïde, ne manqua pas d’appeler la sultane avant le jour, en la suppliant de lui apprendre ce que vit encore Zobéïde dans ce palais singulier où elle étoit entrée. Voici, répondit Scheherazade, comment cette dame continua de raconter son histoire au calife :

» Sire, dit-elle, de la chambre de la reine pétrifiée je passai dans plusieurs autres appartemens et cabinets propres et magnifiques, qui me conduisirent dans une chambre d’une grandeur extraordinaire, où il y avoit un trône d’or massif, élevé de quelques degrés, et enrichi de grosses émeraudes enchâssées, et sur le trône, un lit d’une riche étoffe, sur laquelle éclatoit une broderie de perles. Ce qui me surprit plus que tout le reste, ce fut une lumière brillante qui partoit de dessus ce lit. Curieuse de savoir ce qui la rendoit, je montai ; et avançant la tête, je vis sur un petit tabouret un diamant gros comme un œuf d’autruche, et si parfait, que je n’y remarquai nul défaut. Il brilloit tellement, que je ne pouvois en soutenir l’éclat en le regardant au jour.

» Il y avoit au chevet du lit, de l’un et de l’autre côté, un flambeau allumé dont je ne compris pas l’usage. Cette circonstance néanmoins me fit juger qu’il y avoit quelqu’un de vivant dans ce superbe palais ; car je ne pouvois croire que ces flambeaux pussent s’entretenir allumés d’eux-mêmes. Plusieurs autres singularités m’arrêtèrent dans cette chambre, que le seul diamant dont je viens de parler, rendoit inestimable.

» Comme toutes les portes étoient ouvertes ou poussées seulement, je parcourus encore d’autres appartemens aussi beaux que ceux que j’avois déjà vus. J’allai jusqu’aux offices et aux garde-meubles qui étoient remplis de richesses infinies, et je m’occupai si fort de toutes ces merveilles, que je m’oubliai moi-même. Je ne pensois plus ni à mon vaisseau ni à mes sœurs, je ne songeois qu’à satisfaire ma curiosité. Cependant la nuit s’approchoit, et son approche m’avertissant qu’il étoit temps de me retirer, je voulus reprendre le chemin des cours par où j’étois venue ; mais il ne me fut pas aisé de le retrouver. Je m’égarai dans les appartemens ; et me trouvant dans la grande chambre où étoit le trône, le lit, le gros diamant et les flambeaux allumés, je résolus d’y passer la nuit, et de remettre au lendemain de grand matin à regagner mon vaisseau. Je me jetai sur le lit, non sans quelque frayeur de me voir seule dans un lieu si désert, et ce fut sans doute cette crainte qui m’empêcha de dormir.

» Il étoit environ minuit, lorsque j’entendis la voix comme d’un homme qui lisoit l’Alcoran de la même manière et du ton que nous avons coutume de le lire dans nos temples. Cela me donna beaucoup de joie. Je me levai aussitôt, et prenant un flambeau pour me conduire, j’allai de chambre en chambre du côté où j’entendois la voix. Je m’arrêtai à la porte d’un cabinet d’où je ne pouvois douter qu’elle ne partit. Je posai le flambeau à terre, et regardant par une fente, il me parut que c’étoit un oratoire. En effet, il y avoit, comme dans nos temples, une niche qui marquoit où il falloit se tourner pour faire la prière, des lampes suspendues et allumées, et deux chandeliers avec de gros cierges de cire blanche, allumés de même.

» Je vis aussi un petit tapis étendu, de la forme de ceux qu’on étend chez nous pour se poser dessus et faire sa prière. Un jeune homme de bonne mine assis sur ce tapis, récitoit avec grande attention l’Alcoran qui étoit posé devant lui sur un petit pupitre. À cette vue, ravie d’admiration, je cherchois en mon esprit comment il se pouvoit faire qu’il fût le seul vivant dans une ville où tout le monde étoit pétrifié, et je ne doutois pas qu’il n’y eût en cela quelque chose de très-merveilleux.

» Comme la porte n’étoit que poussée, je l’ouvris ; j’entrai, et me tenant debout devant la niche, je fis cette prière à haute voix : « Louange à Dieu qui nous a favorisés d’une heureuse navigation ! Qu’il nous fasse la grace de nous protéger de même jusqu’à notre arrivée en notre pays. Écoutez-moi, seigneur, et exaucez ma prière. « 

» Le jeune homme jeta les jeux sur moi, et me dit : « Ma bonne dame, je vous prie de me dire qui vous êtes, et ce qui vous a amenée en cette ville désolée. En récompense, je vous apprendrai qui je suis, ce qui m’est arrivé, pour quel sujet les habitans de cette ville sont réduits en l’état où vous les avez vus, et pourquoi moi seul je suis sain et sauf dans un désastre si épouvantable. »

» Je lui racontai en peu de mots d’où je venois, ce qui m’avoit engagée à faire ce voyage, et de quelle manière j’avois heureusement pris port après une navigation de vingt jours. En achevant, je le suppliai de s’acquitter à son tour de la promesse qu’il m’avoit faite, et je lui témoignai combien j’étois frappée de la désolation affreuse que j’avois remarquée dans tous les endroits où j’avois passé.

« Ma chère dame, dit alors le jeune homme, donnez-vous un moment de patience. » À ces mots, il ferma l’Alcoran, le mit dans un étui précieux, et le posa dans la niche. Je pris ce temps-là pour le considérer attentivement, et je lui trouvai tant de grace et de beauté, que je sentis des mouvemens que je n’avois jamais sentis jusqu’alors. Il me fit asseoir près de lui, et avant qu’il commençât son discours, je ne pus m’empêcher de lui dire d’un air qui lui fit connoître les sentimens qu’il m’avoit inspirés : « Aimable seigneur, cher objet de mon ame, on ne peut attendre avec plus d’impatience que je l’attends, l’éclaircissement de tant de choses surprenantes qui ont frappé ma vue depuis le premier pas que j’ai fait pour entrer en cette ville ; et ma curiosité ne sauroit être assez tôt satisfaite. Parlez, je vous en conjure ; apprenez-moi par quel miracle vous êtes seul en vie parmi tant de personnes mortes d’une manière inouie. »

Scheherazade s’interrompit en cet endroit, et dit à Schahriar : « Sire, votre majesté ne s’aperçoit peut-être pas qu’il est jour. Si je continuois de parler, j’abuserois de votre attention. » Le sultan se leva, résolu d’entendre, la nuit suivante, la suite de cette merveilleuse histoire.




LXVe NUIT.




Dinarzade pria sa sœur, le lendemain avant le jour, de reprendre l’histoire de Zobéïde, et de raconter ce qui se passa entr’elle et le jeune homme vivant qu’elle rencontra dans ce palais dont elle avoit fait une si belle description. « Je vais vous satisfaire, répondit la sultane : » Zobéïde poursuivit son histoire dans ces termes :

« Madame, me dit le jeune homme, vous m’avez fait assez voir que vous avez la connoissance du vrai Dieu, par la prière que vous venez de lui adresser. Vous allez entendre un effet très-remarquable de sa grandeur et de sa puissance. Je vous dirai que cette ville étoit la capitale d’un puissant royaume, dont le roi mon père portoit le nom. Ce prince, toute sa cour, les habitans de la ville, et tous ses autres sujets étoient mages, adorateurs du feu, et de Nardoun, ancien roi des géans rebelles à Dieu.

» Quoique né d’un père et d’une mère idolâtres, j’ai eu le bonheur d’avoir dans mon enfance pour gouvernante une bonne dame musulmane, qui savoit l’Alcoran par cœur, et l’expliquoit parfaitement bien. « Mon prince, me disoit-elle souvent, il n’y a qu’un vrai Dieu. Prenez garde d’en reconnoître et d’en adorer d’autres. » Elle m’apprit à lire en arabe ; et le livre qu’elle me donna pour m’exercer, fut l’Alcoran. Dès que je fus capable de raison, elle m’expliqua tous les points de cet excellent livre, et elle m’en inspiroit tout l’esprit à l’insu de mon père et de tout le monde. Elle mourut ; mais ce fut après m’avoir fait toutes les instructions dont j’avois besoin pour être pleinement convaincu des vérités de la religion musulmane. Depuis sa mort, j’ai persisté constamment dans les sentimens qu’elle m’a fait prendre, et j’ai en horreur le faux dieu Nardoun et l’adoration du feu.

» Il y a trois ans et quelques mois, qu’une voix bruyante se fit tout-à-coup entendre par toute la ville si distinctement, que personne ne perdit une de ces paroles qu’elle dit :

« Habitans, abandonnez le culte de Nardoun et du feu. Adorez le Dieu unique qui fait miséricorde. »

» La même voix se fit ouïr trois années de suite ; mais personne ne s’étant converti, le dernier jour de la troisième, à trois ou quatre heures du matin, tous les habitans généralement furent changés en pierres en un instant, chacun dans l’état et la posture où il se trouva. Le roi mon père éprouva le même sort : il fut métamorphosé en une pierre noire, tel qu’on le voit dans un endroit de ce palais, et la reine ma mère eut une pareille destinée.

» Je suis le seul sur qui Dieu n’ait pas fait tomber ce châtiment terrible. Depuis ce temps-là, je continue de le servir avec plus de ferveur que jamais ; et je suis persuadé, ma belle dame, qu’il vous envoie pour ma consolation : je lui en rends des graces infinies ; car je vous avoue que cette solitude m’est bien ennuyeuse. »

» Tout ce récit, et particulièrement ces derniers mots, achevèrent de m’enflammer pour lui. » Prince, lui dis-je, il n’en faut pas douter, c’est la Providence qui m’a attirée dans votre port, pour vous présenter l’occasion de vous éloigner d’un lieu si funeste. Le vaisseau sur lequel je suis venue, peut vous persuader que je suis en quelque considération à Bagdad, où j’ai laissé d’autres biens assez considérables. J’ose vous y offrir une retraite jusqu’à ce que le puissant Commandeur des croyans, le Vicaire du grand Prophète que vous reconnoissez, vous ait rendu tous les honneurs que vous méritez. Ce célèbre prince demeure à Bagdad ; et il ne sera pas plutôt informé de votre arrivée en sa capitale, qu’il vous fera connoître qu’on n’implore pas en vain son appui. Il n’est pas possible que vous demeuriez davantage dans une ville où tous les objets doivent vous être insupportables. Mon vaisseau est à votre service, et vous en pouvez disposer absolument. » Il accepta l’offre, et nous passâmes le reste de la nuit à nous entretenir de notre embarquement.

» Dès que le jour parut, nous sortîmes du palais, et nous nous rendîmes au port, où nous trouvâmes mes sœurs, le capitaine et mes esclaves fort en peine de moi. Après avoir présenté mes sœurs au prince, je leur racontai ce qui m’avoit empêchée de revenir au vaisseau le jour précédent, la rencontre du jeune prince, son histoire et le sujet de la désolation d’une si belle ville.

» Les matelots employèrent plusieurs jours à débarquer les marchandises que j’avois apportées, et à embarquer à leur place tout ce qu’il y avoit de plus précieux dans le palais en pierreries, en or et en argent. Nous laissâmes les meubles et une infinité de pièces d’orfévrerie, parce que nous ne pouvions les emporter. Il nous auroit fallu plusieurs vaisseaux pour transporter à Bagdad toutes les richesses que nous avions devant les yeux.

» Après que nous eûmes chargé le vaisseau des choses que nous y voulûmes mettre, nous prîmes les provisions et l’eau dont nous jugeâmes avoir besoin pour notre voyage. À l’égard des provisions, il nous en restoit encore beaucoup de celles que nous avions embarquées à Balsora. Enfin nous mîmes à la voile avec un vent tel que nous pouvions le souhaiter…

En achevant ces paroles, Scheherazade vit qu’il étoit jour. Elle cessa de parler, et le sultan se leva sans rien dire ; mais il se proposa d’entendre jusqu’à la fin l’histoire de Zobéïde et de ce jeune prince, conservé si miraculeusement.




LXVIe NUIT.




Sur la fin de la nuit suivante, Dinarzade, impatiente de savoir quel seroit le succès de la navigation de Zobéïde, appela la sultane. « Ma chère sœur, lui dit-elle, poursuivez de grâce l’histoire d’hier ; dites-nous si le jeune prince et Zobéïde arrivèrent heureusement à Bagdad. » « Vous l’allez apprendre, répondit Scheherazade. » Zobéïde reprit ainsi son histoire, en s’adressant toujours au calife :

» Sire, dit-elle, le jeune prince, mes sœurs et moi, nous nous entretenions tous les jours agréablement ensemble ; mais, hélas, notre union ne dura pas long-temps ! Mes sœurs devinrent jalouses de l’intelligence qu’elles remarquèrent entre le jeune prince et moi, et me demandèrent un jour malicieusement ce que nous ferions de lui, lorsque nous serions arrivées à Bagdad. Je m’aperçus bien qu’elles ne me faisoient cette question que pour découvrir mes sentimens. C’est pourquoi, faisant semblant de tourner la chose en plaisanterie, je leur répondis que je le prendrois pour mon époux ; ensuite me tournant vers le prince, je lui dis : « Mon prince, je vous supplie d’y consentir. D’abord que nous serons à Bagdad, mon dessein est de vous offrir ma personne pour être votre très-humble esclave, pour vous rendre mes services, et vous reconnoître pour le maître absolu de mes volontés. »

« Madame, répondit le prince, je ne sais si vous plaisantez ; mais pour moi, je vous déclare fort sérieusement devant mesdames vos sœurs, que dès ce moment j’accepte de bon cœur l’offre que vous me faites, non pas pour vous regarder comme une esclave, mais comme ma dame et ma maîtresse, et je ne prétends avoir aucun empire sur vos actions. » Mes sœurs changèrent de couleur à ce discours, et je remarquai depuis ce temps-là qu’elles n’avoient plus pour moi les mêmes sentimens qu’auparavant.

» Nous étions dans le golfe Persique, et nous approchions de Balsora, où, avec le bon vent que nous avions toujours, j’espérois que nous arriverions le lendemain. Mais la nuit, pendant que je dormois, mes sœurs prirent leur temps, et me jetèrent à la mer ; elles traitèrent de la même sorte le prince, qui fut noyé. Je me soutins quelques momens sur l’eau ; et par bonheur, ou plutôt par miracle, je trouvai fond. Je m’avançai vers une noirceur qui me paroissoit terre, autant que l’obscurité me permettoit de la distinguer. Effectivement je gagnai une plage ; et le jour me fit connoître que j’étois dans une petite isle déserte, située environ à vingt milles de Balsora. J’eus bientôt fait sécher mes habits au soleil ; et en marchant, je remarquai plusieurs sortes de fruits et même de l’eau douce ; ce qui me donna quelqu’espérance que je pourrois conserver ma vie.

» Je me reposois à l’ombre, lorsque je vis un serpent ailé fort gros et fort long, qui s’avançoit vers moi en se démenant à droite et à gauche, et tirant la langue ; cela me fit juger que quelque mal le pressoit. Je me levai ; et m’apercevant qu’il étoit suivi d’un autre serpent plus gros, qui le tenoit par la queue, et faisoit ses efforts pour le dévorer, j’en eus pitié. Au lieu de fuir, j’eus la hardiesse et le courage de prendre une pierre qui se trouva par hasard auprès de moi ; je la jetai de toute ma force contre le plus gros serpent ; je le frappai à la tête, et l’écrasai. L’autre se sentant en liberté, ouvrit aussitôt ses ailes, et s’envola ; je le regardai long-temps en l’air comme une chose extraordinaire ; mais l’ayant perdu de vue, je me rassis à l’ombre dans un autre endroit, et je m’endormis.

» À mon réveil, imaginez-vous quelle fut ma surprise de voir près de moi une femme noire, qui avoit des traits vifs et agréables, et qui tenoit à l’attache deux chiennes de la même couleur. Je me mis sur mon séant, et lui demandai qui elle étoit. « Je suis, me répondit-elle, le serpent que vous avez délivré de son cruel ennemi, il n’y a pas long-temps. J’ai cru ne pouvoir mieux reconnoître le service important que vous m’avez rendu, qu’en faisant l’action que je viens de faire. J’ai su la trahison de vos sœurs ; et pour vous en venger, d’abord que j’ai été libre par votre généreux secours, j’ai appelé plusieurs de mes compagnes, qui sont fées comme moi ; nous avons transporté toute la charge de votre vaisseau dans vos magasins de Bagdad, après quoi nous l’avons submergé. Ces deux chiennes noires sont vos deux sœurs, à qui j’ai donné cette forme. Ce châtiment ne suffit pas, et je veux que vous les traitiez encore de la manière que je vous dirai. »

» À ces mots, la fée m’embrassa étroitement d’un de ses bras, et les deux chiennes de l’autre, et nous transporta chez moi à Bagdad, où je vis dans mon magasin toutes les richesses dont mon vaisseau avoit été chargé. Avant que de me quitter, elle me livra les deux chiennes, et me dit : « Sous peine d’être changée comme elles en chienne, je vous ordonne de la part de celui qui confond les mers, de donner toutes les nuits cent coups de fouet à chacune de vos sœurs, pour les punir du crime qu’elles ont commis contre votre personne et contre le jeune prince qu’elles ont noyé. » Je fus obligée de lui promettre que j’exécuterois son ordre.

Depuis ce temps-là, je les ai traitées chaque nuit à regret, de la même manière dont votre majesté a été témoin. Je leur témoigne par mes pleurs avec combien de douleurs et de répugnance, je m’acquitte d’un si cruel devoir ; et vous voyez bien qu’en cela je suis plus à plaindre qu’à blâmer. S’il y a quelque chose qui me regarde, dont vous puissiez souhaiter d’être informé, ma sœur Amine vous en donnera l’éclaircissement par le récit de son histoire. »

Après avoir écouté Zobéïde avec admiration, le calife fit prier par son grand visir l’agréable Amine de vouloir bien lui expliquer pourquoi elle étoit marquée de cicatrices…

« Mais, sire, dit Scheherazade en cet endroit, il est jour, et je ne dois pas arrêter davantage votre majesté. » Schahriar, persuadé que l’histoire que Scheherazade avoit à raconter, seroit le dénouement des précédentes, dit en lui-même : « Il faut que je me donne le plaisir tout entier. » Il se leva, et résolut de laisser vivre encore la sultane ce jour-là.




LXVIIe NUIT.




Dinarzade souhaitoit passionnément d’entendre l’histoire d’Amine ; c’est pourquoi s’étant réveillée de très-bonne heure, elle conjura la sultane de lui apprendre pourquoi l’aimable Amine avoit tout le sein couvert de cicatrices. « J’y consens, répondit Scheherazade : » et pour ne pas perdre le temps, vous saurez qu’Amine, s’adressant au calife, commença son histoire dans ces termes :