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Les Mille et Une Nuits/Histoire de trois Calenders, fils de roi, et de cinq dames de Bagdad

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HISTOIRE
DE TROIS CALENDERS, FILS DE ROIS,
ET DE CINQ DAMES DE BAGDAD.




Sire, dit-elle en adressant la parole au sultan, sous le règne du calife[1], Haroun Alraschid[2], il y avoit à Bagdad, où il faisoit sa résidence, un porteur, qui, malgré sa profession basse et pénible, ne laissoit pas d’être homme d’esprit et de bonne humeur. Un matin qu’il étoit à son ordinaire avec un grand panier à jour près de lui, dans une place où il attendoit que quelqu’un eût besoin de son ministère, une jeune dame de belle taille, couverte d’un grand voile de mousseline, l’aborda, et lui dit d’un air gracieux : « Écoutez, porteur, prenez votre panier, et suivez-moi » Le porteur, enchanté de ce peu de paroles prononcées si agréablement, prit aussitôt son panier, le mit sur sa tête, et suivit la dame, en disant : « Ô jour heureux ! ô jour de bonne rencontre ! »

D’abord, la dame s’arrêta devant une porte fermée, et frappa. Un Chrétien vénérable par une longue barbe blanche, ouvrit, et elle lui mit de l’argent dans la main, sans lui dire un seul mot. Mais le Chrétien, qui savoit ce qu’elle demandoit, rentra, et peu de temps après, apporta une grosse cruche d’un vin excellent. « Prenez cette cruche, dit la dame au porteur, et la mettez dans votre panier. » Cela étant fait, elle lui commanda de la suivre ; puis elle continua de marcher, et le porteur continua de dire : « Ô jour de félicité ! ô jour d’agréable surprise et de joie ! »

La dame s’arrêta à la boutique d’un vendeur de fruits et de fleurs, où elle choisit de plusieurs sortes de pommes, des abricots, des pêches, des coins, des limons, des citrons, des oranges, du myrte, du basilic, des lis, du jasmin, et de quelques autres sortes de fleurs et de plantes de bonne odeur. Elle dit au porteur de mettre tout cela dans le panier, et de la suivre. En passant devant l’étalage d’un boucher, elle se fit peser vingt-cinq livres de la plus belle viande qu’il eût ; ce que le porteur mit encore dans son panier par son ordre. À une autre boutique, elle prit des câpres, de l’estragon, de petits concombres, de la percepierre et autres herbes, le tout confit dans le vinaigre ; à une autre, des pistaches, des noix, des noisettes, des pignons, des amandes, et d’autres fruits semblables ; à une autre encore, elle acheta toutes sortes de pâtes d’amande. Le porteur, en mettant toutes ces choses dans son panier, remarquant qu’il se remplissoit, dit à la dame : « Ma bonne dame, il falloit m’avertir que vous feriez tant de provisions, j’aurois pris un cheval, ou plutôt un chameau pour les porter. J’en aurai beaucoup plus que ma charge, pour peu que vous en achetiez d’autres. » La dame rit de cette plaisanterie, et ordonna de nouveau au porteur de la suivre.

Elle entra chez un droguiste, où elle se fournit de toutes sortes d’eaux de senteur, de clous de girofle, de muscade, de poivre, de gingembre, d’un gros morceau d’ambre-gris, et de plusieurs autres épiceries des Indes ; ce qui acheva de remplir le panier du porteur, auquel elle dit encore de la suivre. Alors ils marchèrent tous deux, jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés à un hôtel magnifique, dont la façade étoit ornée de belles colonnes, et qui avoit une porte d’ivoire. Ils s’y arrêtèrent, et la dame frappa un petit coup…

En cet endroit, Scheherazade aperçut qu’il étoit jour, et cessa de parler. « Franchement, ma sœur, dit Dinarzade, voilà un commencement qui donne beaucoup de curiosité. Je crois que le sultan ne voudra pas se priver au plaisir d’entendre la suite. » Effectivement, Schahriar, loin d’ordonner la mort de la sultane, attendit impatiemment la nuit suivante, pour apprendre ce qui se passeroit dans l’hôtel dont elle avoit parlé.




XXIXe NUIT.




Dinarzade, réveillée avant le jour, adressa ces paroles à la sultane : « Ma sœur, je vous prie de poursuivre l’histoire que vous commençâtes hier. » Scheherazade, aussitôt, la continua de cette maniere :

Pendant que la jeune dame et le porteur attendoient que l’on ouvrît la porte de l’hôtel, le porteur faisoit mille réflexions. Il étoit étonné qu’une dame faite comme celle qu’il voyoit, fît l’office de pourvoyeur ; car enfin il jugeoit bien que ce n’étoit pas une esclave : il lui trouvoit l’air trop noble pour penser qu’elle ne fût pas libre, et même une personne de distinction. Il lui auroit volontiers fait des questions pour s’éclaircir de sa qualité ; mais dans le temps qu’il se préparoit à lui parler, une autre dame, qui vint ouvrir la porte, lui parut si belle, qu’il en demeura tout surpris ; ou plutôt il fut si vivement frappé de l’éclat de ses charmes, qu’il en pensa laisser tomber son panier avec tout ce qui étoit dedans, tant cet objet le mit hors de lui-même. Il n’avoit jamais vu de beauté qui approchât de celle qu’il avoit devant les yeux.

La dame qui avoit amené le porteur, s’aperçut du désordre qui se passoit dans son ame, et du sujet qui le causoit. Cette découverte la divertit ; et elle prenoit tant de plaisir à examiner la contenance du porteur, qu’elle ne songeoit pas que la porte étoit ouverte. « Entrez donc, ma sœur, lui dit la belle portière, qu’attendez-vous ? Ne voyez-vous pas que ce pauvre homme est si chargé, qu’il n’en peut plus ? »

Lorsqu’elle fut entrée avec le porteur, la dame qui avoit ouvert la porte, la ferma ; et tous trois, après avoir traversé un beau vestibule, passèrent dans une cour très-spacieuse, et environnée d’une galerie à jour, qui communiquoit à plusieurs appartemens de plain-pied, de la dernière magnificence. Il y avoit dans le fond de cette cour un sofa richement garni, avec un trône d’ambre au milieu, soutenu de quatre colonnes d’ébène, enrichies de diamans et de perles d’une grosseur extraordinaire, et garnies d’un satin rouge relevé d’une broderie d’or des Indes, d’un travail admirable. Au milieu de la cour, il y avoit un grand bassin bordé de marbre blanc, et plein d’une eau très-claire, qui y tomboit abondamment par un mufle de lion de bronze doré.

Le porteur, tout chargé qu’il étoit, ne laissoit pas d’admirer la magnificence de cette maison, et la propreté qui y régnoit partout ; mais ce qui attira particulièrement son attention, fut une troisième dame, qui lui parut encore plus belle que la seconde, et qui étoit assise sur le trône dont j’ai parlé. Elle en descendit dès qu’elle aperçut les deux premières dames, et s’avança au-devant d’elles. Il jugea par les égards que les autres avoient pour celle-là, que c’étoit la principale ; en quoi il ne se trompoit pas. Cette dame se nommoit Zobéïde ; celle qui avoit ouvert la porte s’appeloit Safie ; et Amine étoit le nom de celle qui avoit été aux provisions.

Zobéïde dit aux deux dames en les abordant : « Mes sœurs, ne voyez-vous pas que ce bonhomme succombe sous le fardeau qu’il porte ? Qu’attendez-vous pour le décharger ? » Alors Amine et Safie prirent le panier, l’une par devant, l’autre par derrière. Zobéïde y mit aussi la main, et toutes trois le posèrent à terre. Elles commencèrent à le vuider ; et quand cela fut fait, l’agréable Amine tira de l’argent, paya libéralement le porteur…

Le jour venant à paroître en cet endroit, imposa silence à Scheherazade, et laissa non-seulement à Dinarzade, mais encore à Schahriar, un grand désir d’entendre la suite ; ce que ce prince remit à la nuit suivante.




XXXe NUIT.




Le lendemain, Dinarzade, réveillée par l’impatience d’entendre la suite de l’histoire commencée, dit à la sultane : « Au nom de Dieu, ma sœur, je vous prie de nous conter ce que firent ces trois belles dames de toutes les provisions qu’Amine avoit achetées. » « Vous l’allez savoir, répondit Scheherazade, si vous voulez m’écouter avec attention. » En même temps elle reprit ce conte dans tes termes :

Le porteur, très-satisfait de l’argent qu’on lui avoit donné, devoit prendre son panier et se retirer ; mais il ne put s’y résoudre : il se sentoit malgré lui arrêter par le plaisir de voir trois beautés si rares, et qui lui paroissoient également charmantes ; car Amine avoit aussi ôté son voile, et il ne la trouvoit pas moins belle que les autres. Ce qu’il ne pouvoit comprendre, c’est qu’il ne voyoit aucun homme dans cette maison. Néanmoins la plupart des provisions qu’il avoit apportées, comme les fruits secs, et les différentes sortes de gâteaux et de confitures, ne convenoient proprement qu’à des gens qui vouloient boire et se réjouir.

Zobéïde crut d’abord que le porteur s’arrêtoit pour prendre haleine ; mais voyant qu’il restoit trop long-temps : « Qu’attendez-vous, lui dit-elle, n’êtes-vous pas payé suffisamment ? Ma sœur, ajouta-t-elle, en s’adressant à Amine, donnez-lui encore quelque chose : qu’il s’en aille content. » « Madame, répondit le porteur, ce n’est pas cela qui me retient ; je ne suis que trop payé de ma peine. Je vois bien que j’ai commis une incivilité en demeurant ici plus que je ne devois ; mais j’espère que vous aurez la bonté de la pardonner à l’étonnement où je suis de ne voir aucun homme avec trois dames d’une beauté si peu commune. Une compagnie de femmes sans hommes, est pourtant une chose aussi triste qu’une compagnie d’hommes sans femmes. » Il ajouta à ce discours plusieurs choses fort plaisantes pour prouver ce qu’il avançoit. Il n’oublia pas de citer ce qu’on disoit à Bagdad, qu’on n’est pas bien à table, si l’on n’y est quatre ; et enfin il finit en concluant que puisqu’elles étoient trois, elles avoient besoin d’un quatrième.

Les dames se prirent à rire du raisonnement du porteur. Après cela, Zobéïde lui dit d’un air sérieux : « Mon ami, vous poussez un peu trop loin votre indiscrétion ; mais quoique vous ne méritiez pas que j’entre dans aucun détail avec vous, je veux bien toutefois vous dire que nous sommes trois sœurs, qui faisons si secrètement nos affaires, que personne n’en sait rien. Nous avons un trop grand sujet de craindre d’en faire part à des indiscrets ; et un bon auteur que nous avons lu, dit : « Garde ton secret, et ne le révèle à personne : qui le révèle, n’en est plus le maître. Si ton sein ne peut contenir ton secret, comment le sein de celui à qui tu l’auras confié, pourra-t-il le contenir ? »

« Mesdames, reprit le porteur, à votre air seulement, j’ai jugé d’abord que vous étiez des personnes d’un mérite très-rare ; et je m’aperçois que je ne me suis pas trompé. Quoique la fortune ne m’ait pas donné assez de biens pour m’élever à une profession au-dessus de la mienne, je n’ai pas laissé de cultiver mon esprit autant que je l’ai pu, par la lecture des livres de science et d’histoire ; et vous me permettrez, s’il vous plaît, de vous dire, que j’ai lu aussi dans un autre auteur, une maxime que j’ai toujours heureusement pratiquée : « Nous ne cachons notre secret, dit-il, qu’à des gens reconnus de tout le monde pour des indiscrets, qui abuseroient de notre confiance ; mais nous ne faisons nulle difficulté de le découvrir aux sages, parce que nous sommes persuadés qu’ils sauront le garder. » « Le secret chez moi est dans une aussi grande sûreté que s’il étoit dans un cabinet dont la clef fût perdue, et la porte bien scellée. »

Zobéïde connut que le porteur ne manquoit pas d’esprit ; mais jugeant qu’il avoit envie d’être du régal qu’elles vouloient se donner, elle lui repartit en souriant : « Vous savez que nous nous préparons à nous régaler ; mais vous savez en même temps que nous avons fait une dépense considérable, et il ne seroit pas juste que, sans y contribuer, vous fussiez de la partie. » La belle Safie appuya le sentiment de sa sœur. « Mon ami, dit-elle au porteur, n’avez-vous jamais oui dire ce que l’on dit assez communément : « Si vous apportez quelque chose, vous serez quelque chose avec nous ; si vous n’apportez rien, retirez-vous avec rien. »

Le porteur, malgré sa rhétorique, auroit peut-être été obligé de se retirer avec confusion, si Amine, prenant fortement son parti, n’eût dit à Zobéïde et à Safie : « Mes chères sœurs, je vous conjure de permettre qu’il demeure avec nous : il n’est pas besoin de vous dire qu’il nous divertira ; vous voyez bien qu’il en est capable. Je vous assure que sans sa bonne volonté, sa légèreté et son courage à me suivre, je n’aurois pu venir à bout de faire tant d’emplettes en si peu de temps. D’ailleurs, si je vous répétois toutes les douceurs qu’il m’a dites en chemin, vous seriez peu surprises de la protection que je lui donne. »

À ces paroles d’Amine, le porteur, transporté de joie, se laissa tomber sur les genoux, baisa la terre aux pieds de cette charmante personne ; et en se relevant : « Mon aimable dame, lui dit-il, vous avez commencé aujourd’hui mon bonheur ; vous y mettez le comble par une action si généreuse ; je ne puis assez vous témoigner ma reconnoissance. Au reste, mesdames, ajouta-t-il, en s’adressant aux trois sœurs ensemble, puisque vous me faites un si grand honneur, ne croyez pas que j’en abuse, et que je me considère comme un homme qui le mérite ; non, je me regarderai toujours comme le plus humble de vos esclaves. » En achevant ces mots, il voulut rendre l’argent qu’il avoit reçu ; mais la grave Zobéïde lui ordonna de le garder. « Ce qui est une fois sorti de nos mains, dit-elle, pour récompenser ceux qui nous ont rendu service, n’y retourne plus…

L’aurore qui parut, vint en cet endroit imposer silence à Scheherazade. Dinarzade, qui l’écoutoit avec beaucoup d’attention, en fut fort fâchée, mais elle eut sujet de s’en consoler, parce que le sultan, curieux de savoir ce qui se passeroit entre les trois belles dames et le porteur, remit la suite de cette histoire à la nuit suivante, et se leva pour aller s’acquitter de ses fonctions ordinaires.




XXXIe NUIT.




Dinarzade, le lendemain, ne manqua pas d’engager sa sœur à poursuivre le merveilleux conte qu’elle avoit commencé. Scheherazade prit alors la parole, et s’adressant au sultan : « Sire, dit-elle, je vais, avec votre permission, contenter la curiosité de ma sœur. » En même temps elle reprit ainsi l’histoire des trois Calenders[3] :

Zobéïde ne voulut donc point reprendre l’argent du porteur. « Mais, mon ami, lui dit-elle, en consentant que vous demeuriez avec nous, je vous avertis que ce n’est pas seulement à condition que vous garderez le secret que nous avons exigé de vous, nous prétendons encore que vous observiez exactement les règles de la bienséance et de l’honnêteté. » Pendant qu’elle tenoit ce discours, la charmante Amine quitta son habillement de ville, attacha sa robe à sa ceinture pour agir avec plus de liberté, et prépara la table ; elle servit plusieurs sortes de mets, et mit sur un buffet des bouteilles de vin et des tasses d’or. Après cela, les dames se placèrent, et firent asseoir à leurs côtés le porteur, qui étoit satisfait au-delà de tout ce qu’on peut dire, de se voir à table avec trois personnes d’une beauté si extraordinaire.

Après les premiers morceaux, Amine, qui s’étoit placée près du buffet, prit une bouteille et une tasse, se versa à boire, et but la première, suivant la coutume des Arabes. Elle versa ensuite à ses sœurs, qui burent l’une après l’autre ; puis remplissant pour la quatrième fois la même tasse, elle la présenta au porteur, lequel, en la recevant, baisa la main d’Amine, et chanta, avant que de boire, une chanson, dont le sens étoit que comme le vent emporte avec lui la bonne odeur des lieux parfumés par où il passe, de même le vin qu’il alloit boire, venant de sa main, en recevoit un goût plus exquis que celui qu’il avoit naturellement. Cette chanson réjouit les dames, qui chantèrent à leur tour. Enfin, la compagnie fut de très-bonne humeur pendant le repas, qui dura fort long-temps, et fut accompagné de tout ce qui pouvoit le rendre agréable.

» Le jour alloit bientôt finir, lorsque Safie, prenant la parole au nom des trois dames, dit au porteur : « Levez-vous, partez, il est temps de vous retirer. » Le porteur, ne pouvant se résoudre à les quitter, répondit : « Eh, mesdames, où me commandez-vous d’aller en l’état où je me trouve ? Je suis hors de moi-même, à force de vous voir et de boire : je ne retrouverois jamais la chemin de ma maison. Donnez-moi la nuit pour me reconnoître ; je la passerai où il vous plaira ; mais il ne me faut pas moins de temps pour me remettre dans le même état ou j’étois lorsque je suis entré chez vous ; avec cela, je doute encore si je n’y laisserai pas la meilleure partie de moi-même. »

» Amine prit une seconde fois le parti du porteur. « Mes sœurs, dit-elle, il a raison ; je lui sais bon gré de la demande qu’il nous fait. Il nous a assez bien diverties ; si vous voulez m’en croire, ou plutôt si vous m’aimez autant que j’en suis persuadée, nous le retiendrons pour passer la soirée avec nous. » « Ma sœur, dit Zobéïde, nous ne pouvons rien refuser à votre prière. Porteur, continua-t-elle en s’adressant à lui, nous voulons bien encore vous faire cette grace ; mais nous y mettons une nouvelle condition. Quoi que nous puissions faire en votre présence, par rapport à nous ou à autre chose, gardez-vous bien d’ouvrir seulement la bouche pour nous en demander la raison ; car en nous faisant des questions sur des choses qui ne vous regardent nullement, vous pourriez entendre ce qui ne vous plairoit pas. Prenez-y garde, et ne vous avisez pas d’être trop curieux, en voulant approfondir les motifs de nos actions. »

« Madame, repartit le porteur, je vous promets d’observer cette condition avec tant d’exactitude, que vous n’aurez pas lieu de me reprocher d’y avoir contrevenu, et encore moins de punir mon indiscrétion. Ma langue, en cette occasion, sera immobile, et mes yeux seront comme un miroir, qui ne conserve rien des objets qu’il a reçus. » « Pour vous faire voir, reprit Zobéïde d’un air très-sérieux, que ce que nous vous demandons n’est pas nouvellement établi parmi nous, levez-vous, et allez lire ce qui est écrit au-dessus de notre porte en dedans. »

Le porteur alla jusques-là et y lut ces mots qui étoient écrits en gros caractères d’or : « Qui parle des choses qui ne le regardent point, entend ce qui ne lui plaît pas. » Il revint ensuite trouver les trois sœurs : « Mesdames, leur dit-il, je vous jure que vous ne m’entendrez parler d’aucune chose qui ne me regardera pas, et où vous puissiez avoir intérêt. »

Cette convention faite, Amine apporta le souper ; et quand elle eut éclairé la salle d’un grand nombre de bougies préparées avec le bois d’aloës et l’ambre-gris, qui répandirent une odeur agréable, et firent une belle illumination, elle s’assit à table avec ses sœurs et le porteur. Ils recommencèrent à manger, à boire, à chanter et à réciter des vers. Les dames prenoient plaisir à enivrer le porteur, sous prétexte de le faire boire à leur santé. Les bons mots ne furent point épargnés. Enfin, ils étoient tous de la meilleure humeur du monde, lorsqu’ils ouïrent frapper à la porte…

Scheherazade fut obligée, en cet endroit, d’interrompre son récit, parce qu’elle vit paroître le jour. Le sultan ne doutant point que la suite de cette histoire ne méritât d’être entendue, la remit au lendemain, et se leva.




XXXIIe NUIT.




Sur la fin de la nuit suivante, Dinarzade dit à la sultane : « Ma sœur, je suis dans une extrême impatience d’entendre le conte de ces trois belles filles, et de savoir qui frappoit à leur porte. » « Vous l’allez apprendre, répondit Scheherazade ; je vous assure que ce que je vais vous raconter, n’est pas indigne de l’attention du sultan mon seigneur :

» Dès que les dames, poursuivit-elle, entendirent frapper à la porte, elles se levèrent toutes trois en même temps pour aller ouvrir ; mais Safie, à qui cette fonction appartenoit particulièrement, fut la plus diligente ; les deux autres se voyant prévenues, demeurèrent, et attendirent qu’elle vînt leur apprendre qui pouvoit avoir affaire chez elles si tard. Safie revint. « Mes sœurs, dit-elle, il se présente une belle occasion de passer une bonne partie de la nuit fort agréablement ; et si vous êtes du même sentiment que moi, nous ne la laisserons point échapper. Il y a à notre porte trois Calenders ; au moins ils me paroissent tels à leur habillement ; mais ce qui va sans doute vous surprendre, ils sont tous trois borgnes de l’œil droit, et ont la tête, la barbe et les sourcils ras. Ils ne font, disent-ils, que d’arriver tout présentement à Bagdad, où ils ne sont jamais venus ; et comme il est nuit, et qu’ils ne savent où aller loger, ils ont frappé par hasard à notre porte, et ils nous prient, pour l’amour de Dieu, d’avoir la charité de les recevoir. Ils se mettent peu en peine du lieu que nous voudrons leur donner, pourvu qu’ils soient à couvert ; ils se contenteront d’une écurie. Ils sont jeunes et assez bien faits ; ils paroissent même avoir beaucoup d’esprit ; mais je ne puis penser, sans rire, à leur figure plaisante et uniforme. » En cet endroit, Safie s’interrompit elle-même, et se mit à rire de si bon cœur, que les deux autres dames et le porteur ne purent s’empêcher de rire aussi. « Mes bonnes sœurs, reprit-elle, ne voulez-vous pas bien que nous les fassions entrer ? Il est impossible qu’avec des gens tels que je viens de vous les dépeindre, nous n’achevions la journée encore mieux que nous ne l’avons commencée. Ils nous divertiront fort, et ne nous seront point à charge, puisqu’ils ne nous demandent une retraite que pour cette nuit seulement, et que leur intention est de nous quitter d’abord qu’il sera jour. »

» Zobéïde et Amine firent difficulté d’accorder à Safie ce qu’elle demandoit, et elle en savoit bien la raison elle-même ; mais elle leur témoigna une si grande envie d’obtenir d’elles cette faveur, qu’elles ne purent la lui refuser. « Allez, lui dit Zobéïde, faites-les donc entrer ; mais n’oubliez pas de les avertir de ne point parler de ce qui ne les regardera pas, et de leur faire lire ce qui est écrit au-dessus de la porte. » À ces mots, Safie courut ouvrir avec joie ; et peu de temps après, elle revint accompagnée des trois Calenders.

» Les trois Calenders firent en entrant une profonde révérence aux dames qui s’étoient levées pour les recevoir, et qui leur dirent obligeamment qu’ils étoient les bien-venus ; qu’elles étoient bien aises de trouver l’occasion de les obliger et de contribuer à les remettre de la fatigue de leur voyage ; et enfin elles les invitèrent à s’asseoir auprès d’elles. La magnificence du lieu, et l’honnêteté des dames, firent concevoir aux Calenders une haute idée de ces belles hôtesses ; mais avant que de prendre place, avant par hasard jeté les yeux sur le porteur, et le voyant habillé à-peu-près comme d’autres Calenders, avec lesquels ils étoient en différend sur plusieurs points de discipline, et qui ne se rasoient pas la barbe et les sourcils, un d’entr’eux prit la parole : « Voilà, dit-il, apparemment un de nos frères arabes les révoltés. »

» Le porteur, à moitié endormi, et la tête échauffée du vin qu’il avoit bu, se trouva choqué de ces paroles ; et sans se lever de sa place, il répondit aux Calenders, en les regardant fièrement : « Asseyez-vous, et ne vous mêlez pas de ce que vous n’avez que faire. N’avez-vous pas lu au-dessus de la porte, l’inscription qui y est ? Ne prétendez pas obliger le monde à vivre à votre mode ; vivez à la nôtre. »

« Bon-homme, reprit le Calender qui avoit parlé, ne vous mettez point en colère ; nous serions bien fâchés de vous en avoir donné le moindre sujet, et nous sommes au contraire prêts à recevoir vos commandemens. » La querelle auroit pu avoir des suites ; mais les dames s’en mêlèrent, et pacifièrent toutes choses.

» Quand les Calenders se furent assis à table, les dames leur servirent à manger, et l’enjouée Safie particulièrement, prit soin de leur verser à boire…

Scheherazade s’arrêta en cet endroit, parce qu’elle remarqua qu’il étoit jour. Le sultan se leva pour aller remplir ses devoirs, se promettant bien d’entendre la suite de ce conte le lendemain ; car il avoit grande envie d’apprendre pourquoi les Calenders étoient borgnes, et tous trois du même œil.




XXXIIIe NUIT.




Une heure avant le jour, Scheherazade continua de cette manière ce qui se passa entre les dames et les Calenders :

Après que les Calenders eurent bu et mangé à discrétion, ils témoignèrent aux dames qu’ils se feroient un grand plaisir de leur donner un concert, si elles avoient des instrumens, et qu’elles voulussent leur en faire apporter. Elles acceptèrent l’offre avec joie. Le belle Safie se leva pour en aller chercher. Elle revint un moment ensuite, et leur présenta une flûte du pays, une flûte persanne, et un tambour de basque. Chaque Calender reçut de sa main l’instrument qu’il voulut choisir, et ils commencèrent tous trois à jouer un air. Les dames, qui savoient des paroles sur cet air, qui étoit des plus gais, l’accompagnèrent de leur voix ; mais elles s’interrompoient de temps en temps par de grands éclats de rire que leur faisoient faire les paroles. Au plus fort de ce divertissement, et lorsque la compagnie étoit le plus en joie, on frappa à la porte. Safie cessa de chanter, et alla voir ce que c’étoit.

Mais, sire, dit en cet endroit Scheherazade au sultan, il est bon que votre majesté sache pourquoi l’on frappoit si tard à la porte des dames ; en voici la raison. Le calife Haroun Alraschid avoit coutume de marcher très-souvent la nuit incognito, pour savoir par lui-même si tout étoit tranquille dans la ville ; et s’il ne s’y commettoit pas de désordre.

Cette nuit-là le calife étoit sorti de bonne heure, accompagné de Giafar[4] son grand visir, et de Mesrour, chef des eunuques de son palais, tous trois déguisés en marchands. En passant par la rue des trois dames, ce prince, entendant le son des instrumens et des voix, et le bruit des éclats de rire, dit au visir : « Allez, frappez à la porte de cette maison où l’on fait tant de bruit ; je veux y entrer et en apprendre la cause. » Le visir eut beau lui répéter que c’étoient des femmes qui régaloient ce soir-là ; que le vin apparemment leur avoit échauffé la tête, et qu’il ne devoit pas s’exposer à recevoir d’elles quelqu’insulte ; qu’il n’étoit pas encore heure indue, et qu’il ne falloit pas troubler leur divertissement. « Il n’importe, repartit le calife, frappez, je vous l’ordonne. »

C’étoit donc le grand visir Giafar qui avoit frappé à la porte des dames par ordre du calife, qui ne vouloit pas être connu. Safie ouvrit ; et le visir remarquant à la clarté d’une bougie qu’elle tenoit, que c’étoit une dame d’une grande beauté, joua parfaitement bien son personnage. Il lui fit une profonde révérence, et lui dit d’un air respectueux : « Madame, nous sommes trois marchands de Moussoul, arrivés depuis environ dix jours, avec de riches marchandises que nous avons en magasin dans un khan[5] où nous avons pris logement. Nous avons été aujourd’hui chez un marchand de cette ville qui nous avoit invités à l’aller voir. Il nous a régalés d’une collation ; et comme le vin nous avoit mis de belle humeur, il a fait venir une troupe de danseuses. Il étoit déjà nuit et dans le temps que l’on jouoit des instrumens, que les danseuses dansoient, et que la compagnie faisoit grand bruit, le guet a passé et s’est fait ouvrir. Quelques-uns de la compagnie ont été arrêtés. Pour nous, nous avons été assez heureux pour nous sauver par-dessus une muraille ; mais, ajouta le visir, comme nous sommes étrangers, et avec cela un peu pris de vin, nous craignons de rencontrer une autre escouade de guet, ou la même, avant que d’arriver à notre khan, qui est éloigné d’ici. Nous y arriverions même inutilement ; car la porte est fermée, et ne sera ouverte que demain matin, quelque chose qui puisse arriver. C’est pourquoi, madame, ayant ouï en passant des instrumens et des voix, nous avons jugé que l’on n’étoit pas encore retiré chez vous, et nous avons pris la liberté de frapper, pour vous supplier de nous donner retraite jusqu’au jour. Si nous vous paroissons dignes de prendre part à votre divertissement, nous tâcherons d’y contribuer en ce que nous pourrons, pour réparer l’interruption que nous y avions causée ; sinon, faites-nous seulement la grâce de souffrir que nous passions la nuit à couvert sous votre vestibule. »

Pendant ce discours de Giafar, la belle Safie eut le temps d’examiner le visir et les deux personnes qu’il disoit marchands comme lui ; et jugeant à leur physionomie que ce n’étoient pas des gens du commun, elle leur dit qu’elle n’étoit pas la maîtresse, et que s’ils vouloient se donner un moment de patience, elle reviendroit leur apporter la réponse.

Safie alla faire ce rapport à ses sœurs, qui balancèrent quelque temps sur le parti qu’elles devoient prendre. Mais elles étoient naturellement bienfaisantes ; et elles avoient déjà fait la même grâce aux trois Calenders. Ainsi, elles résolurent de les laisser entrer…

Scheherazade se préparoit à poursuivre son conte ; mais, s’étant aperçu qu’il étoit jour, elle interrompit là son récit. La qualité des nouveaux acteurs que la sultane venoit d’introduire sur la scène, piquant la curiosité de Schahriar, et le laissant dans l’attente de quelqu’événement singulier, ce prince attendit la nuit suivante avec impatience.




XXXIVe NUIT.




Dinarzade, aussi curieuse que le sultan d’apprendre ce que produiroit l’arrivée du calife chez les trois dames, n’oublia pas d’engager Scheherazade à reprendre, avec la permission du sultan, l’histoire des Calenders.

Le calife, son grand-visir, et le chef de ses eunuques, dit la sultane, ayant été introduits par la belle Safie, saluèrent les dames et les Calenders avec beaucoup de civilité. Les dames les reçurent de même, les croyant marchands ; et Zobéïde, comme la principale, leur dit d’un air grave et sérieux qui lui convenoit : « Vous êtes les bien-venus ; mais avant toutes choses, ne trouvez pas mauvais que nous vous demandions une grace. » « Hé quelle grace, madame, répondit le visir ? Peut-on refuser quelque chose à de si belles dames ! » « C’est, reprit Zobéïde, de n’avoir que des yeux et point de langue, de ne nous pas faire de questions sur quoi que vous puissiez voir, pour en apprendre la cause, et de ne point parler de ce qui ne vous regarde pas, de crainte que vous n’entendiez ce qui ne vous seroit point agréable. » « Vous serez obéie, madame, reprit le visir. Nous ne sommes ni censeurs, ni curieux indiscrets ; c’est bien assez que nous ayons attention à ce qui nous regarde, sans nous mêler de ce qui ne nous regarde pas. » À ces mots, chacun s’assit, la conversation se lia, et l’on recommença à boire en faveur des nouveaux venus.

Pendant que le visir Giafar entretenoit les dames, le calife ne pouvoit cesser d’admirer leur beauté extraordinaire, leur bonne grace, leur humeur enjouée, et leur esprit. D’un autre côté, rien ne lui paroissoit plus surprenant que les Calenders, tous trois borgnes de l’œil droit. Il se seroit volontiers informé de cette singularité ; mais la condition qu’on venoit d’imposer à lui et à sa compagnie, l’empêcha d’en parler. Avec cela, quand il faisoit réflexion à la richesse des meubles, à leur arrangement bien entendu, et à la propreté de cette maison, il ne pouvoit se persuader qu’il n’y eût pas de l’enchantement.

L’entretien étant tombé sur les divertissemens et les différentes manières de se réjouir, les Calenders se levèrent et dansèrent à leur mode une danse, qui augmenta la bonne opinion que les dames avoient déjà conçue d’eux, et qui leur attira l’estime du calife et de sa compagnie.

Quand les trois Calenders eurent achevé leur danse, Zobéïde se leva, et prenant Amine par la main : « Ma sœur, lui dit-elle, levez-vous ; la compagnie ne trouvera pas mauvais que nous ne nous contraignions point ; et leur présence n’empêchera pas que nous ne fassions ce que nous avons coutume de faire. » Amine, qui comprit ce que sa sœur vouloit dire, se leva et emporta les plats, la table, les flacons, les tasses et les instrumens dont les Calenders avoient joué.

Safie ne demeura pas à rien faire ; elle balaya la salle, mit à sa place tout ce qui étoit dérangé, moucha les bougies, et y appliqua d’autre bois d’aloës et d’autre ambre-gris. Cela étant fait, elle pria les trois Calenders de s’asseoir sur le sofa d’un côté, et le calife de l’autre avec sa compagnie. À l’égard du porteur, elle lui dit : « Levez-vous et vous préparez à nous prêter la main à ce que nous allons faire ; un homme tel que vous, qui est comme de la maison, ne doit pas demeurer dans l’inaction. »

Le porteur avoit un peu cuvé son vin ; il se leva promptement, et après avoir attaché le bas de sa robe à sa ceinture : « Me voilà prêt, dit-il, de quoi s’agit-il ? » « Cela va bien, répondit Safie, attendez que l’on vous parle ; vous ne serez pas long-temps les bras croisés. » Peu de temps après, on vit paroître Amine avec un siége, qu’elle posa au milieu de la salle. Elle alla ensuite à la porte d’un cabinet, et l’ayant ouverte, elle fit signe au porteur de s’approcher. « Venez, lui dit-elle, et m’aidez. » Il obéit ; et y étant entré avec elle, il en sortit un moment après, suivi de deux chiennes noires, dont chacune avoit un collier attaché à une chaîne qu’il tenoit, et qui paroissoient avoir été maltraitées à coups de fouet. Il s’avança avec elle au milieu de la salle.

Alors Zobéïde, qui s’étoit assise entre les Calenders et le calife, se leva et marcha gravement jusqu’où étoit le porteur. « Çà, dit-elle en poussant un grand soupir, faisons notre devoir. » Elle se retroussa les bras jusqu’au coude, et après avoir pris un fouet que Safie lui présenta : « Porteur, dit-elle, remettez une de ces deux chiennes à ma sœur Amina, et approchez-vous de moi avec l’autre. »

Le porteur fit ce qu’on lui commandoit ; et quand il se fut approché de Zobéïde, la chienne qu’il tenoit commença à faire des cris, et se tourna vers Zobéïde en levant la tête d’une manière suppliante. Mais Zobéïde, sans avoir égard à la triste contenance de la chienne qui faisoit pitié, ni à ses cris qui remplissoient toute la maison, lui donna des coups de fouet à perte d’haleine ; et lorsqu’elle n’eut plus la force de lui en donner davantage, elle jeta le fouet par terre ; puis prenant la chaîne de la main du porteur, elle leva la chienne par les pattes ; et se mettant toutes deux à se regarder d’un air triste et touchant, elles pleurèrent l’une et l’autre. Enfin, Zobéïde tira son mouchoir, essuya les larmes de la chienne, la baisa ; et remettant la chaîne au porteur : « Allez, lui dit-elle, remenez-la où vous l’avez prise, et amenez-moi l’autre. »

Le porteur remena la chienne fouettée au cabinet ; et en revenant, il prit l’autre des mains d’Amine, et l’alla présenter à Zobéïde qui l’attendoit. « Tenez-la comme la première, lui dit-elle. » Puis ayant repris le fouet, elle la maltraita de la même manière. Elle pleura ensuite avec elle, essuya ses pleurs, la baisa, et la remit au porteur à qui l’agréable Amine épargna la peine de la remener au cabinet ; car elle s’en chargea elle-même.

Cependant les trois Calenders, le calife et sa compagnie furent extraordinairement étonnés de cette exécution. Ils ne pouvoient comprendre comment Zobéïde, après avoir fouetté avec tant de force les deux chiennes, animaux immondes, selon la religion musulmane, pleuroit ensuite avec elles, leur essuyoit les larmes, et les baisoit. Ils en murmurèrent en eux-mêmes. Le calife sur-tout, plus impatient que les autres, mouroit d’envie de savoir le sujet d’une action qui paroissoit si étrange, et ne cessoit de faire signe au visir de parler pour s’en informer. Mais le visir tournoit la tête d’un autre côté, jusqu’à ce que pressé par des signes si souvent réitérés, il répondit par d’autres signes, que ce n’étoit pas le temps de satisfaire sa curiosité.

Zobéïde demeura quelque temps à la même place au milieu de la salle, comme pour se remettre de la fatigue qu’elle venoit de se donner en fouettant les deux chiennes. « Ma chère sœur, lui dit la belle Safie, ne vous plaît-il pas de retourner à votre place, afin qu’à mon tour je fasse aussi mon personnage ? » « Oui, répondit Zobéïde. » En disant cela, elle alla s’asseoir sur le sofa, ayant à sa droite le calife, Giafar et Mesrour, et à sa gauche, les trois Calenders et le porteur…

« Sire, dit en cet endroit Scheherazade, ce que votre majesté vient d’entendre, doit, sans doute, lui paroître merveilleux ; mais ce qui reste à raconter, l’est encore bien davantage. Je suis persuadée que vous en conviendrez la nuit prochaine, si vous voulez bien me permettre de vous achever cette histoire. » Le sultan y consentit, et se leva, parce qu’il étoit jour.




XXXVe NUIT.




La sultane ne fut pas plutôt éveillée, que se souvenant de l’endroit où elle en étoit demeurée du conte de la veille, elle parla aussitôt de cette sorte, en adressant la parole au sultan :

Sire, après que Zobéïde eut repris sa place, toute la compagnie garda quelque temps le silence. Enfin, Safie, qui s’étoit assise sur le siège au milieu de la salle, dit à sa sœur Amine : « Ma chère sœur, levez-vous, je vous en conjure ; vous comprenez bien ce que je veux dire. » Amine se leva, et alla dans un autre cabinet que celui d’où les deux chiennes avoient été amenées. Elle en revint, tenant un étui garni de satin jaune, relevé d’une riche broderie d’or et de soie verte. Elle s’approcha de Safie, et ouvrit l’étui, d’où elle tira un luth qu’elle lui présenta. Elle le prit ; et après avoir mis quelque temps à l’accorder, elle commença à le toucher ; et l’accompagnant de sa voix, elle chanta une chanson sur les tourmens de l’absence, avec tant d’agrément, que le calife et tous les autres en furent charmés. Lorsqu’elle eut achevé, comme elle avoit chanté avec beaucoup de passion et d’action en même temps : « Tenez, ma sœur, dit-elle à l’agréable Amine, je n’en puis plus, et la voix me manque ; obligez la compagnie en jouant et en chantant à ma place. » « Très-volontiers, répondit Amine, en s’approchant de Safie, qui lui remit le luth entre les mains, et lui céda sa place. »

Amine, ayant un peu préludé, pour voir si l’instrument étoit d’accord, joua et chanta presque aussi long-temps sur le même sujet, mais avec tant de véhémence, et elle étoit si touchée, ou, pour mieux dire, si pénétrée du sens des paroles qu’elle chantoit, que les forces lui manquèrent en achevant.

Zobéïde voulut lui marquer sa satisfaction : « Ma sœur, dit-elle, vous avez fait des merveilles : on voit bien que vous sentez le mal que vous exprimez si vivement. » Amine n’eut pas le temps de répondre à cette honnêteté ; elle se sentit le cœur si pressé en ce moment, qu’elle ne songea qu’à se donner de l’air, en laissant voir à toute la compagnie une gorge et un sein, non pas blanc, tel qu’une dame comme Amine devoit l’avoir, mais tout meurtri de cicatrices ; ce qui fit une espèce d’horreur aux spectateurs. Néanmoins cela ne lui donna pas de soulagement, et ne l’empêcha pas de s’évanouir…

« Mais, sire, dit Scheherazade, je ne m’aperçois pas que voilà le jour. » À ces mots, elle cessa de parler, et le sultan se leva. Quand ce prince n’auroit pas résolu de différer la mort de la sultane, il n’auroit pu encore se résoudre à lui ôter la vie. Sa curiosité étoit trop intéressée à entendre jusqu’à la fin un conte rempli d’événemens si peu attendus.




XXXVIe NUIT.




Dinarzade, suivant sa coutume, supplia sa sœur de continuer l’histoire des dames et des Calenders. Scheherazade la reprit ainsi :

Pendant que Zobéïde et Safie coururent au secours de leur sœur, un des Calenders ne put s’empêcher de dire : « Nous aurions mieux aimé coucher à l’air, que d’entrer ici, si nous avions cru y voir de pareils spectacles. » Le calife, qui l’entendit, s’approcha de lui et des autres Calenders, et s’adressant à eux : « Que signifie tout ceci, dit-il ? » Celui qui venoit de parler, lui répondit : « Seigneur, nous ne le savons pas plus que vous. » Quoi, reprit le calife, vous n’êtes pas de la maison ? Vous ne pouvez rien nous apprendre de ces deux chiennes noires, et de cette dame évanouie et si indignement maltraitée ? » « Et, seigneur, repartirent les Calenders, de notre vie nous ne sommes venus en cette maison, et nous n’y sommes entrés que quelques momens avant vous. »

Cela augmenta l’étonnement du calife. « Peut-être, repliqua-t-il, que cet homme qui est avec vous, en sait quelque chose. » L’un des Calenders fit signe au porteur de s’approcher, et lui demanda s’il ne savoit pas pourquoi les chiennes noires avoient été fouettées, et pourquoi le sein d’Amine paroissoit meurtri. « Seigneur, répondit le porteur, je puis jurer par le grand Dieu vivant, que si vous ne savez rien de tout cela, nous n’en savons pas plus les uns que les autres. Il est bien vrai que je suis de cette ville, mais je ne suis jamais entré qu’aujourd’hui dans cette maison ; et si vous êtes surpris de m’y voir, je ne le suis pas moins de m’y trouver en votre compagnie. Ce qui redouble ma surprise, ajouta-t-il, c’est de ne voir ici aucun homme avec ces dames. »

Le calife, sa compagnie, et les Calenders avoient cru que le porteur étoit du logis, et qu’il pourroit les informer de ce qu’ils desiroient savoir. Le calife, résolu de satisfaire sa curiosité à quelque prix que ce fût, dit aux autres : « Écoutez, puisque nous voilà sept hommes, et que nous n’avons affaire qu’à trois dames, obligeons-les à nous donner les éclaircissemens que nous souhaitons. Si elles refusent de nous les donner de bon gré, nous sommes en état de les y contraindre. »

Le grand-visir Giafar s’opposa à cet avis, et en fit voir les conséquences au calife, sans toutefois faire connoître ce prince aux Calenders ; et lui adressant la parole, comme s’il eût été marchand : « Seigneur, dit-il, considérez, je vous prie, que nous avons notre réputation à conserver. Vous saviez à quelle condition ces dames ont bien voulu nous recevoir chez elles ; nous l’avons acceptée. Que diroit-on de nous, si nous y contrevenions ? Nous serions encore plus blâmables, s’il nous arrivoit quelque malheur. Il n’y a pas d’apparence qu’elles aient exigé de nous cette promesse, sans être en état de nous faire repentir, si nous ne la tenons pas. »

En cet endroit, le visir tira le calife à part, et lui parlant tout bas : « Seigneur, poursuivit-il, la nuit ne durera pas encore long-temps ; que votre majesté se donne un peu de patience. Je viendrai prendre ces dames demain matin, je les amènerai devant votre trône, et vous apprendrez d’elles tout ce que vous voulez savoir. » Quoique ce conseil fût très-judicieux, le calife le rejeta, imposa silence au visir, en lui disant qu’il ne pouvoit attendre si longtemps, et qu’il prétendoit avoir à l’heure même l’éclaircissement qu’il desiroit.

Il ne s’agissoit plus que de savoir qui porteroit la parole. Le calife tâcha d’engager les Calenders à parler les premiers ; mais ils s’en excusèrent. À la fin, ils convinrent tous ensemble que ce seroit le porteur. Il se préparoit à faire la question fatale, lorsque Zobéïde, après avoir secouru Amine, qui étoit revenue de son évanouissement, s’approcha d’eux. Comme elle les avoit ouï parler haut et avec chaleur, elle leur dit : « Seigneurs, de quoi parlez-vous ? Quelle est votre contestation ? »

Le porteur prit alors la parole : « Madame, lui dit-il, ces seigneurs vous supplient de vouloir bien leur expliquer pourquoi, après avoir maltraité vos deux chiennes, vous avez pleuré avec elles, et d’où vient que la dame qui s’est évanouie, a le sein couvert de cicatrices ? C’est, madame, ce que je suis chargé de vous demander de leur part. »

Zobéïde, à ces mots, prit un air fier ; et se tournant du côté du calife, de sa compagnie, et des Calenders : « Est-il vrai, seigneurs, leur dit-elle, que vous l’ayez chargé de me faire cette demande ? » Ils répondirent que oui, excepté le visir Giafar, qui ne dit mot. Sur cet aveu, elle leur dit d’un ton qui marquoit combien elle se tenoit offensée : « Avant que de vous accorder la grace que vous nous avez demandée, de vous recevoir, afin de prévenir tout sujet d’être mécontentes de vous, parce que nous sommes seules, nous l’avons fait sous la condition que nous vous avons imposée, de ne pas parler de ce qui ne vous regarderoit point, de peur d’entendre ce qui ne vous plairoit pas. Après vous avoir reçus et régalés du mieux qu’il nous a été possible, vous ne laissez pas toutefois de manquer de parole. Il est vrai que cela arrive par la facilité que nous avons eue ; mais c’est ce qui ne vous excuse point, et votre procédé n’est pas honnête. » En achevant ces paroles, elle frappa fortement des pieds et des mains par trois fois, et cria : « Venez vîte. » Aussitôt une porte s’ouvrit, et sept esclaves noirs, puissans et robustes, entrèrent le sabre à la main, se saisirent chacun d’un des sept hommes de la compagnie, les jetèrent par terre, les traînèrent au milieu de la salle, et se préparèrent à leur couper la tête.

Il est aisé de se représenter quelle fut la frayeur du calife. Il se repentit alors, mais trop tard, de n’avoir pas voulu suivre le conseil de son visir. Cependant, ce malheureux prince, Giafar, Mesrour, le porteur et les Calenders, étoient prêts à payer de leurs vies leur indiscrète curiosité ; mais avant qu’ils reçussent le coup de la mort, un des esclaves dit à Zobéïde et à ses sœurs : « Hautes, puissantes et respectables maîtresses, nous commandez-vous de leur couper le cou ? » « Attendez, lui répondit Zobéïde, il faut que je les interroge auparavant. » « Madame, interrompit le porteur effrayé, au nom de Dieu, ne me faites pas mourir pour le crime d’autrui. Je suis innocent : ce sont eux qui sont les coupables. Hélas, continua-t-il en pleurant, nous passions le temps si agréablement ! Ces Calenders borgnes sont la cause de ce malheur. Il n’y a pas de ville qui ne tombe en ruine devant des gens de si mauvais augure. Madame, je vous supplie de ne pas confondre le premier avec le dernier, songez qu’il est plus beau de pardonner à un misérable comme moi, dépourvu de tout secours, que de l’accabler de votre pouvoir, et de le sacrifier à votre ressentiment. »

Zobéïde, malgré sa colère, ne put s’empêcher de rire en elle-même des lamentations du porteur. Mais sans s’arrêter à lui, elle adressa la parole aux autres une seconde fois : « Répondez-moi, dit-elle, et m’apprenez qui vous êtes ; autrement vous n’avez plus qu’un moment à vivre. Je ne puis croire que vous soyez d’honnêtes gens, ni des personnes d’autorité ou de distinction dans votre pays, quel qu’il puisse être. Si cela étoit, vous auriez eu plus de retenue et plus d’égards pour nous. »

Le calife impatient de son naturel, souffroit infiniment plus que les autres, de voir que sa vie dépendoit du commandement d’une dame offensée et justement irritée ; mais il commença à concevoir quelque espérance, quand il vit quelle vouloit savoir qui ils étoient tous ; car il s’imagina qu’elle ne lui feroit pas ôter la vie, lorsqu’elle seroit informée de son rang. C’est pourquoi il dit tout bas au visir, qui étoit près de lui, de déclarer promptement qui il étoit. Mais le visir, prudent et sage, desiroit sauver l’honneur de son maître, et ne voulant pas rendre public le grand affront qu’il s’étoit attiré lui-même, il répondit seulement : « Nous n’avons que ce que nous méritons. » Mais quand, pour obéir au calife, il auroit voulu parler, Zobéïde ne lui en auroit pas donné le temps. Elle s’étoit déjà adressée aux Calenders, et les voyant tous trois borgnes, elle leur demanda s’ils étoient frères. Un d’entr’eux lui répondit pour les autres : « Non, madame, nous ne sommes pas frères par le sang ; nous ne le sommes qu’en qualité de Calenders, c’est-à-dire, en observant le même genre de vie. » « Vous, reprit-elle, en parlant à un seul en particulier, êtes-vous borgne de naissance ? » « Non, madame, répondit-il, je le suis par une aventure si surprenante, qu’il n’y a personne qui n’en profitât, si elle étoit écrite. Après ce malheur, je me fis raser la barbe et les sourcils, et me fis Calender, en prenant l’habit que je porte. »

Zobéïde fit la même question aux deux autres Calenders, qui lui firent la même réponse que le premier. Mais le dernier qui parla, ajouta : « Pour vous faire connoître, madame, que nous ne sommes pas des personnes du commun, et afin que vous ayez quelque considération pour nous, apprenez que nous sommes tous trois fils de rois. Quoique nous ne nous soyons jamais vus que ce soir, nous avons eu toutefois le temps de nous faire connoître les uns aux autres pour ce que nous sommes ; et j’ose vous assurer que les rois de qui nous tenons le jour ont fait quelque bruit dans le monde. »

À ce discours, Zobéïde modéra son courroux, et dit aux esclaves : « Donnez-leur un peu de liberté, mais demeurez ici. Ceux qui nous raconteront leur histoire, et le sujet qui les a amenés dans cette maison, ne leur faites point de mal, laissez-les aller où il leur plaira ; mais n’épargnez pas ceux qui refuseront de nous donner cette satisfaction…

À ces mots, Scheherazade se tut ; et son silence, aussi bien que le jour qui paroissoit, faisant connoitre à Schahriar qu’il étoit temps qu’il se levât, ce prince le fit, se proposant d’entendre le lendemain Scheherazade, parce qu’il souhaitoit de savoir qui étoient les trois Calenders borgnes.




XXXVIIe NUIT.




La sultane, voyant que sa sœur prenoit toujours un plaisir extrême aux contes qu’elle lui faisoit, poursuivit l’agréable histoire des Calenders, après en avoir demandé la permission au sultan ; et l’ayant obtenue :

Sire, continua-t-elle, les trois Calenders, le calife, le grand visir Giafar, l’eunuque Mesrour et le porteur étoient tous au milieu de la salle, assis sur le tapis de pied, en présence des trois dames, qui étoient sur le sofa, et des esclaves prêts à exécuter tous les ordres qu’elles voudroient leur donner.

Le porteur ayant compris qu’il ne s’agissoit que de raconter son histoire pour se délivrer d’un si grand danger, prit la parole le premier, et dit : « Madame, vous savez déjà mon histoire et le sujet qui m’a amené chez vous. Ainsi, ce que j’ai à vous raconter sera bientôt achevé. Madame votre sœur que voilà, m’a pris ce matin à la place, où, en qualité de porteur, j’attendois que quelqu’un m’employât et me fit gagner ma vie. Je l’ai suivie chez un marchand de vin, chez un vendeur d’herbes, chez un vendeur d’oranges, de limons et de citrons ; puis chez un vendeur d’amandes, de noix, de noisettes et d’autres fruits ; ensuite chez un confiseur et chez un droguiste ; de chez le droguiste, mon panier sur la tête et chargé autant que je le pouvois être, je suis venu jusques chez vous, où vous avez eu la bonté de me souffrir jusqu’à présent. C’est une grâce dont je me souviendrai éternellement. Voilà mon histoire. »

Quand le porteur eut achevé, Zobéïde satisfaite, lui dit : « Sauve-toi, marche, que nous ne te voyons plus. » « Madame, reprit le porteur, je vous supplie de me permettre encore de demeurer. Il ne seroit pas juste qu’après avoir donné aux autres le plaisir d’entendre mon histoire, je n’eusse pas aussi celui d’écouter la leur. » En disant cela, il prit place sur un bout du sofa, fort joyeux de se voir hors d’un péril qui l’avoit tant alarmé. Après lui, un des trois Calenders prenant la parole, et s’adressant à Zobéïde, comme à la principale des trois dames, et comme à celle qui lui avoit commandé de parler, commença ainsi son histoire :

  1. Ce mot signifie en arabe, successeur, relativement à Mahomet. Après la mort de ce législateur, en 634, Aboubekre, son beau-père, élu pour lui succéder, prit le titre de calife, qui servit long-temps à désigner les chefs de la religion mahométane. On distingue trois branches de califes : les Rachedis, c’est-à-dire de la ligne droite, ainsi appelés, parce que tous étoient parens ou alliés de Mahomet. La plupart residèrent à Médine en Arabie. Damas, ville de Syrie, fut le siége des califes de la seconde branche : ils régnèrent depuis 661 jusqu’en 749. Le trône passa ensuite dans la famille des Abassides, qui donna aux Musulmans trente-sept califes. Le siége principal de leur empire fut Bagdad, ville de l’Iraque, près l’ancienne Babylone, sur le bord oriental du Tygre. La puissance des Abassides, d’abord affoiblie par les califes particuliers qui s’élevèrent en Espagne, en Afrique, en Arabie, fut entièrement éteinte en 1258. Un prince de cette famille s’étant réfugié en Egypte, les Mameluks le reconnurent pour leur chef, mais seulement dans ce qui concernoit la religion, et lui conservèrent le nom de calife que ses descendans portèrent jusqu’à la conquête des Ottomans, en 1517.
  2. Ou Aaeron Raschild, cinquième calife de la race des Abassides, contemporain de Charlemagne. C’étoit un prince inconcevable par le mélange de ses bonnes et de ses mauvaises qualités. Brave, pacifique, libéral, il répandit la terreur chez ses ennemis et les bienfaits sur ses peuples ; perfide, capricieux, ingrat, il sacrifia les droits les plus sacrés de la reconnoissance, de la justice et de l’humanité à ses injustes défiances et à la bizarrerie de ses goûts. Une grande partie de l’Asie, de l’Afrique et de l’Europe, depuis l’Espagne jusqu’aux Indes, plia sous ses armes. Huit victoires remportées en personne, les arts et les sciences ranimés, ont rendu son nom illustre. Il mourut l’an 800 de J. C. et le 23e de son règne. On trouvera souvent le nom de calife dans la suite de ces contes.
  3. Religieux mahométans, ainsi appelés du nom de leur fondateur, Kalenderi. Ses disciples le représentent comme un excellent médecin et un savant philosophe qui possédoit des vertus surnaturelles, par le moyen desquelles il faisoit des miracles. Il alloit la tête nue et le corps plein de plaies ; il n’avoit point de chemise, ni d’autre habit que la peau d’une bête sauvage sur les épaules. Il avoit à la ceinture quelques pierres bien polies, et à ses bras des pierres fausses qui jetoient beaucoup d’éclat. Ses disciples aiment la joie et le plaisir ; ils vivent sans souci, sans embarras d’esprit, et disent d’ordinaire entre eux : « Aujourd’hui est à nous ; demain est à lui : qui sait s’il en jouira ? » D’après cette maxime, ils passent tout leur temps à manger et à boire. Quand ils sont chez des personnes riches, ils cherchent à se rendre agréables par leurs contes et leurs plaisanteries, afin qu’on leur fasse faire bonne chère. La plupart sont des vagabonds qui croient la taverne aussi sainte que la mosquée.
  4. Giafar le Barmécide. Haroun Alraschid lui donna en mariage sa sœur Abassa, à condition qu’ils ne goûteroient pas les plaisirs de l’amour. L’ordre fut bientôt oublié. Ils eurent un fils, qu’ils envoyèrent secrètement élever à la Mecque. Le calife en ayant eu connoissance, Giafar perdit la faveur de son maître, et peu après la vie ; et Abassa, chassée du palais, fut réduite à l’état le plus misérable.
  5. Khan ou Caravanserai : bâtiment qui dans l’Orient sert de magasin ou d’auberge pour les marchands ; les caravanes y sont reçues gratuitement ou pour un prix modique.