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Les Mille et Une Nuits/Histoire du second Calender, fils de roi

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HISTOIRE
DU SECOND CALENDER, FILS DE ROI.




« Madame, dit-il, pour obéir à votre commandement, et vous apprendre par quelle étrange aventure je suis devenu borgne de l’œil droit, il faut que je vous conte toute l’histoire de ma vie.

» J’étois à peine hors de l’enfance, que le roi mon père (car vous saurez, madame, que je suis né prince), remarquant en moi beaucoup d’esprit, n’épargna rien pour le cultiver. Il appela auprès de moi tout ce qu’il y avoit dans ses états de gens qui excelloient dans les sciences et dans les beaux-arts. Je ne sus pas plutôt lire et écrire, que j’appris par cœur l’Alcoran tout entier, ce livre admirable qui contient le fondement, les préceptes et la règle de notre religion. Et afin de m’en instruire à fond, je lus les ouvrages des auteurs les plus approuvés, et qui l’ont éclairci par leurs commentaires. J’ajoutai à cette lecture la connoissance de toutes les traditions recueillies de la bouche de nos prophètes par les grands hommes ses contemporains. Je ne me contentai pas de ne rien ignorer de tout ce qui regardoit notre religion, je me fis une étude particulière de nos histoires ; je me perfectionnai dans les belles-lettres, dans la lecture de nos poètes, dans la versification. Je m’attachai à la géographie, à la chronologie, et à parler purement notre langue, sans toutefois négliger aucun des exercices qui conviennent à un prince. Mais une chose que j’aimois beaucoup, et à quoi je réussissois principalement, c’étoit à former les caractères de notre langue arabe. J’y fis tant de progrès, que je surpassai tous les maîtres écrivains de notre royaume, qui s’étoient acquis le plus de réputation.

» La renommée me fit plus d’honneur que je ne méritois. Elle ne se contenta pas de semer le bruit de mes talens dans les états du roi mon père, elle le porta jusqu’à la cour des Indes, dont le puissant monarque, curieux de me voir, envoya un ambassadeur avec de riches présens, pour me demander à mon père, qui fut ravi de cette ambassade pour plusieurs raisons. Il étoit persuadé que rien ne convenoit mieux à un prince de mon âge, que de voyager dans les cours étrangères ; et d’ailleurs il étoit bien aise de s’attirer l’amitié du sultan des Indes. Je partis donc avec l’ambassadeur, mais avec peu d’équipage, à cause de la longueur et de la difficulté des chemins.

» Il y avoit un mois que nous étions en marche, lorsque nous découvrîmes de loin un gros nuage de poussière, sous lequel nous vîmes bientôt paroître cinquante cavaliers bien armés. C’étoient des voleurs qui venoient à nous au grand galop…

Scheherazade, étant en cet endroit, aperçut le jour, et en avertit le sultan, qui se leva ; mais voulant savoir ce qui se passeroit entre les cinquante cavaliers et l’ambassadeur des Indes, ce prince attendit la nuit suivante impatiemment.



XLIe NUIT.




Il étoit presque jour, lorsque Scheherazade reprit de cette manière l’histoire du second Calender :

» Madame, poursuivit le Calender en parlant toujours à Zobéïde, comme nous avions dix chevaux chargés de notre bagage et des présens que je devois faire au sultan des Indes, de la part du roi mon père, et que nous étions peu de monde, vous jugez bien que ces voleurs ne manquèrent pas de venir à nous hardiment. N’étant pas en état de repousser la force par la force, nous leur dîmes que nous étions des ambassadeurs du sultan des Indes, et que nous espérions qu’ils ne feroient rien contre le respect qu’ils lui devoient. Nous crûmes sauver par-là notre équipage et nos vies ; mais les voleurs nous répondirent insolemment : « Pourquoi voulez-vous que nous respections le sultan votre maître ? Nous ne sommes pas ses sujets ; nous ne sommes pas même sur ses terres. » En achevant ces paroles, ils nous enveloppèrent et nous attaquèrent. Je me défendis le plus long-temps qu’il me fut possible ; mais me sentant blessé, et voyant que l’ambassadeur, ses gens et les miens avoient tous été jetés par terre, je profitai du reste des forces de mon cheval, qui avoit été aussi fort blessé, et je m’éloignai d’eux. Je le poussai tant qu’il me put porter ; mais venant tout-à-coup à manquer sous moi, il tomba roide mort de lassitude et du sang qu’il avoit perdu. Je me débarrassai de lui assez vîte ; et remarquant que personne ne me poursuivoit, je jugeai que les voleurs n’avoient pas voulu s’écarter du butin qu’ils avoient fait.

En cet endroit, Scheherazade s’apercevant qu’il étoit jour, fut obligée de s’arrêter. « Ah ! ma sœur, dit Dinarzade, je suis bien fâchée que vous ne puissiez pas continuer cette histoire. » « Si vous n’aviez pas été paresseuse aujourd’hui, répondit la sultane, j’en aurois dit davantage. » « Hé bien, reprit Dinarzade, je serai demain plus diligente, et j’espère que vous dédommagerez la curiosité du sultan de ce que ma négligence lui a fait perdre. » Schahriar se leva sans rien dire, et alla à ses occupations ordinaires.



XLIIe NUIT.




Dinarzade ne manqua pas d’appeler la sultane de meilleure heure que le jour précédent, et Scheherazade continua, dans ces termes, le conte du second Calender :

» Me voilà donc, madame, dit le Calender, seul, blessé, destitué de tout secours, dans un pays qui m’étoit inconnu. Je n’osai reprendre le grand chemin, de peur de retomber entre les mains de ces voleurs. Après avoir bandé ma plaie, qui n’étoit pas dangereuse, je marchai le reste du jour, et j’arrivai au pied d’une montagne, où j’aperçus à mi-côte l’ouverture d’une grotte ; j’y entrai et j’y passai la nuit un peu tranquillement, après avoir mangé quelques fruits que j’avois cueillis en mon chemin.

» Je continuai de marcher le lendemain et les jours suivans, sans trouver d’endroit où m’arrêter. Mais au bout d’un mois je découvris une grande ville très-peuplée et située d’autant plus avantageusement, qu’elle étoit arrosée, aux environs, de plusieurs rivières, et qu’il y régnoit un printemps perpétuel. Les objets agréables qui se présentèrent alors à mes jeux, me causèrent de la joie, et suspendirent pour quelques momens, la tristesse mortelle où j’étois de me voir en l’état où je me trouvois. J’avois le visage, les mains et les pieds d’une couleur basanée, car le soleil me les avoit brûlés ; à force de marcher, ma chaussure s’étoit usée, et j’avois été réduit à marcher nu-pieds ; outre cela, mes habits étoient tout en lambeaux.

» J’entrai dans la ville pour prendre langue, et m’informer du lieu où j’étois ; je m’adressai à un tailleur qui travailloit à sa boutique. À ma jeunesse, et à mon air qui marquoit autre chose que je ne paroissois, il me fit asseoir près de lui. Il me demanda qui j’étois, d’où je venois, et ce qui m’avoit amené. Je ne lui déguisai rien de tout ce qui m’étoit arrivé, et ne fis pas même difficulté de lui découvrir ma condition. Le tailleur m’écouta avec attention ; mais lorsque j’eus achevé de parler, au lieu de me donner de la consolation, il augmenta mes chagrins. « Gardez-vous bien, me dit-il, de faire confidence à personne de ce que vous venez de m’apprendre ; car le prince qui règne en ces lieux, est le plus grand ennemi qu’ait le roi votre père, et il vous feroit, sans doute, quelqu’outrage, s’il étoit informé de votre arrivée en cette ville. » Je ne doutai point de la sincérité du tailleur, quand il m’eut nommé le prince. Mais comme l’inimitié qui est entre mon père et lui, n’a pas de rapport avec mes aventures, vous trouverez bon, madame, que je la passe sous silence.

» Je remerciai le tailleur de l’avis qu’il me donnoit, et lui témoignai que je m’en remettois entièrement à ses bons conseils, et que je n’oublierois jamais le plaisir qu’il me feroit. Comme il jugea que je ne devois pas manquer d’appétit, il me fit apporter à manger, et m’offrit même un logement chez lui ; ce que j’acceptai.

» Quelques jours après mon arrivée, remarquant que j’étois assez remis de la fatigue du long et pénible voyage que je venois de faire, et n’ignorant pas que la plupart des princes de notre religion, par précaution contre les revers de la fortune, apprennent quelqu’art ou quelque métier[1], pour s’en servir en cas de besoin, il me demanda si j’en savois quelqu’un dont je pusse vivre sans être à charge à personne. Je lui répondis que je savois l’un et l’autre droit, que j’étois grammairien, poète, et sur-tout que j’écrivois parfaitement bien. « Avec tout ce que vous venez de dire, répliqua-t-il, vous ne gagnerez pas dans ce pays-ci de quoi vous avoir un morceau de pain ; rien n’est ici plus inutile que ces sortes de connoissances. Si vous voulez suivre mon conseil, ajouta-t-il, vous prendrez un habit court ; et comme vous me paroissez robuste et d’une bonne constitution, vous irez dans la foret prochaine faire du bois à brûler ; vous viendrez l’exposer en vente à la place, et je vous assure que vous vous ferez un petit revenu, dont vous vivrez indépendamment de personne. Par ce moyen, vous vous mettrez en état d’attendre que le ciel vous soit favorable, et qu’il dissipe le nuage de mauvaise fortune qui traverse le bonheur de votre vie, et vous oblige à cacher votre naissance. Je me charge de vous faire trouver une corde et une cognée. »

» La crainte d’être reconnu, et la nécessité de vivre, me déterminèrent à prendre ce parti, malgré la bassesse et la peine qui y étoient attachées. Dès le jour suivant, le tailleur m’acheta une cognée et une corde, avec un habit court ; et me recommandant à de pauvres habitans qui gagnoient leur vie de la même manière, il les pria de me mener avec eux. Ils me conduisirent à la forêt ; et dès le premier jour, j’en rapportai sur ma tête une grosse charge de bois, que je vendis une demi-pièce de monnoie d’or du pays ; car quoique la forêt ne fût pas éloignée, le bois néanmoins ne laissoit pas d’être cher en cette ville, à cause du peu de gens qui se donnoient la peine d’en aller couper. En peu de temps je gagnai beaucoup, et je rendis au tailleur l’argent qu’il avoit avancé pour moi.

» Il y avoit déjà plus d’une année que je vivois de cette sorte, lorsqu’un jour ayant pénétré dans la forêt plus avant que de coutume, j’arrivai dans un endroit fort agréable, où je me mis à couper du bois. En arrachant une racine d’arbre, j’aperçus un anneau de fer attaché à une trappe de même métal. J’ôtai aussitôt la terre qui la couvroit ; je la levai, et je vis un escalier par où je descendis avec ma cognée. Quand je fus au bas de l’escalier, je me trouvai dans un vaste palais, qui me causa une grande admiration, par la lumière qui l’éclairoit, comme s’il eût été sur la terre dans l’endroit le mieux exposé. Je m’avançai par une galerie soutenue de colonnes de jaspe avec des bases et des chapiteaux d’or massif ; mais voyant venir au-devant de moi une dame, elle me parut avoir un air si noble, si aisé, et une beauté si extraordinaire, que détournant mes yeux de tout autre objet, je m’attachai uniquement à la regarder. »

Là, Scheherazade cessa de parler, parce qu’elle vit qu’il étoit jour. « Ma chère sœur, dit alors Dinarzade, je vous avoue que je suis fort contente de ce que vous avez raconté aujourd’hui, et je m’imagine que ce qui vous reste à raconter, n’est pas moins merveilleux. »

« Vous ne vous trompez pas, répondit la sultane ; car la suite de l’histoire de ce second Calender, est plus digne de l’attention du sultan mon seigneur, que tout ce qu’il a entendu jusqu’à présent. » « J’en doute, dit Schahriar en se levant ; mais nous verrons cela demain. »



XLIIIe NUIT.




Dinarzade fut encore très-diligente cette nuit ; et la sultane, pour satisfaire à l’empressement de sa sœur, se mit à raconter ce qui se passa dans ce palais souterrain entre la dame et le prince. Le second Calender, continua-t-elle, poursuivant son histoire :

» Pour épargner à la belle dame, dit-il, la peine de venir jusqu’à moi, je me hâtai de la joindre, et dans le temps que je lui faisois une profonde révérence, elle me dit : « Qui êtes-vous ? Êtes-vous homme ou génie ? » « Je suis homme, madame, lui répondis-je en me relevant, et je n’ai point de commerce avec les génies. » « Par quelle aventure, reprit-elle avec un grand soupir, vous trouvez-vous ici ? Il y a vingt-cinq ans que j’y demeure, et pendant tout ce temps-là, je n’y ai pas vu d’autre homme que vous. »

» Sa grande beauté, qui m’avoit déjà donné dans la vue, sa douceur et l’honnêteté avec laquelle elle me recevoit, me donnèrent la hardiesse de lui dire : « Madame, avant que j’aie l’honneur de satisfaire votre curiosité, permettez-moi de vous dire que je me sais un gré infini de cette rencontre imprévue, qui m’offre l’occasion de me consoler dans l’affliction où je suis, et peut-être celle de vous rendre plus heureuse que vous n’êtes. » Je lui racontai fidèlement par quel étrange accident elle voyoit en ma personne le fils d’un roi, dans l’état où je paroissois en sa présence, et comment le hasard avoit voulu que je découvrisse l’entrée de sa prison magnifique, mais ennuyeuse, selon toutes les apparences. »

« Hélas ! prince, dit-elle en soupirant encore, vous avez bien raison de croire que cette prison si riche et si pompeuse, ne laisse pas d’être un séjour fort ennuyeux. Les lieux les plus charmans ne sauroient plaire lorsqu’on y est contre sa volonté. Il n’est pas possible que vous n’ayez jamais entendu parler du grand Epitimarus, roi de l’isle d’Ébène, ainsi nommée à cause de ce bois précieux qu’elle produit si abondamment. Je suis la princesse sa fille. Le roi mon père m’avoit choisi pour époux un prince qui étoit mon cousin ; mais la première nuit de mes noces, au milieu des réjouissances de la cour et de la capitale du royaume de l’isle d’Ébène, avant que je fusse livrée à mon mari, un génie m’enleva. Je m’évanouis en ce moment, je perdis toute connoissance ; et lorsque j’eus repris mes esprits, je me trouvai dans ce palais. J’ai été long-temps inconsolable ; mais le temps et la nécessité m’ont accoutumée à voir et à souffrir le génie. Il y a vingt-cinq ans, comme je vous l’ai déjà dit, que je suis dans ce lieu où je puis dire que j’ai à souhait tout ce qui est nécessaire à la vie, et tout ce qui peut contenter une princesse qui n’aimeroit que les parures et les ajustemens. De dix jours en dix jours, le génie vient coucher une nuit avec moi ; il n’y couche pas plus souvent, et l’excuse qu’il en apporte, est qu’il est marié à une autre femme, qui auroit de la jalousie, si l’infidélité qu’il lui fait, venoit à sa connoissance. Cependant si j’ai besoin de lui, soit de jour, soit de nuit, je n’ai pas plutôt touché un talisman qui est à l’entrée de ma chambre, que le génie paroît. Il y a aujourd’hui quatre jours qu’il est venu ; ainsi je ne l’attends que dans six. C’est pourquoi vous en pourrez demeurer cinq avec moi, pour me tenir compagnie, si vous le voulez bien, et je tâcherai de vous régaler selon votre qualité et votre mérite. »

» Je me serois estimé trop heureux d’obtenir une si grande faveur en la demandant, pour la refuser après une offre si obligeante. La princesse me fit entrer dans un bain le plus propre, le plus commode et le plus somptueux que l’on puisse s’imaginer ; et lorsque j’en sortis, à la place de mon habit j’en trouvai un autre très-riche, que je pris moins pour sa richesse, que pour me rendre plus digne d’être avec elle. Nous nous assîmes sur un sofa garni d’un superbe tapis, et de coussins d’appui, du plus beau brocard des Indes ; et quelque temps après, elle mit sur une table des mets très-délicats. Nous mangeâmes ensemble ; nous passâmes le reste de la journée très-agréablement, et la nuit elle me reçut dans son lit.

» Le lendemain, comme elle cherchoit tous les moyens de me faire plaisir, elle me servit au dîner une bouteille de vin vieux, le plus excellent que l’on puisse goûter ; et elle voulut bien, par complaisance, en boire quelques coups avec moi. Quand j’eus la tête échauffée de cette liqueur agréable : « Belle princesse, lui dis-je, il y a trop long-temps que vous êtes enterrée toute vive ; suivez-moi, venez jouir de la clarté du véritable jour dont vous êtes privée depuis tant d’années. Abandonnez la fausse lumière dont vous jouissez ici. »

« Prince, me répondit-elle en souriant, laissez là ce discours. Je compte pour rien le plus beau jour du monde, pourvu que de dix, vous m’en donniez neuf, et que vous cédiez le dixième au génie. » « Princesse, repris-je, je vois bien que la crainte du génie vous fait tenir ce langage. Pour moi, je le redoute si peu, que je vais mettre son talisman en pièces avec le grimoire qui est écrit dessus. Qu’il vienne alors, je l’attends. Quelque brave, quelque redoutable qu’il puisse être, je lui ferai sentir le poids de mon bras. Je fais serment d’exterminer tout ce qu’il y a de génies au monde, et lui le premier. » La princesse, qui en savoit la conséquence, me conjura de ne pas toucher au talisman. « Ce seroit le moyen, me dit-elle, de nous perdre vous et moi. Je connois les génies mieux que vous ne les connoissez. » Les vapeurs du vin ne me permirent pas de goûter les raisons de la princesse ; je donnai du pied dans le talisman, et le mis en plusieurs morceaux.

En achevant ces paroles, Scheherazade, remarquant qu’il étoit jour, se tut, et le sultan se leva. Mais comme il ne douta point que le talisman brisé, ne fût suivi de quelque événement fort remarquable, il résolut d’entendre le reste de l’histoire.



XLIVe NUIT.




Je vais vous apprendre, dit Scheherazade, ce qui arriva dans le palais souterrain, après que le prince eut brisé le talisman ; et aussitôt, reprenant sa narration, elle continua de parler ainsi sous la personne du second Calender :

» Le talisman ne fut pas sitôt rompu, que le palais s’ébranla, prêt à s’écrouler, avec un bruit effroyable et pareil à celui du tonnerre, accompagné d’éclairs redoublés et d’une grande obscurité. Ce fracas épouvantable dissipa en un moment les fumées du vin, et me fit connoître, mais trop tard, la faute que j’avois faite. « Princesse, m’écriai-je, que signifie ceci ? » Elle me répondit toute effrayée, et sans penser à son propre malheur : « Hélas ! c’est fait de vous, si vous ne vous sauvez. »

» Je suivis son conseil ; et mon épouvante fut si grande que j’oubliai ma cognée et mes babouches. J’avois à peine gagné l’escalier par où j’étois descendu, que le palais enchanté s’entr’ouvrit, et fit un passage au génie. Il demanda en colère à la princesse : « Que vous est-il arrivé ? Et pourquoi m’appelez-vous ? » « Un mal de cœur, lui répondit la princesse, m’a obligée d’aller chercher la bouteille que vous voyez ; j’en ai bu deux ou trois coups ; par malheur j’ai fait un faux pas, et je suis tombée sur le talisman, qui s’est brisé. Il n’y a pas autre chose. »

» À cette réponse, le génie furieux lui dit : « Vous êtes une impudente, une menteuse. La cognée et les babouches que voilà, pourquoi se trouvent-elles ici ? » « Je ne les ai jamais vues qu’en ce moment, reprit la princesse. De l’impétuosité dont vous êtes venu, vous les avez peut-être enlevées avec vous, en passant par quelqu’endroit, et vous les avez apportées, sans y prendre garde. »

» Le génie ne repartit que par des injures et par des coups dont j’entendis le bruit. Je n’eus pas la fermeté d’ouïr les pleurs et les cris pitoyables de la princesse maltraitée d’une manière si cruelle. J’avois déjà quitté l’habit qu’elle m’avoit fait prendre, et repris le mien que j’avois porté sur l’escalier, le jour précédent à la sortie du bain. Ainsi j’achevai de monter, d’autant plus pénétré de douleur et de compassion, que j’étois la cause d’un si grand malheur, et qu’en sacrifiant la plus belle princesse de la terre à la barbarie d’un génie implacable, je m’étois rendu criminel et le plus ingrat de tous les hommes. « Il est vrai, disois-je, qu’elle est prisonnière depuis vingt-cinq ans, mais la liberté à part, elle n’avoit rien à désirer pour être heureuse. Mon emportement met fin à son bonheur, et la soumet à la cruauté d’un démon impitoyable. » J’abaissai la trappe, la recouvris de terre, et retournai à la ville avec une charge de bois, que j’accommodai sans savoir ce que je faisois, tant j’étois troublé et affligé.

» Le tailleur mon hôte marqua une grande joie de me revoir. « Votre absence, me dit-il, m’a causé beaucoup d’inquiétude, à cause du secret de votre naissance que vous m’avez confié. Je ne savois ce que je devois penser, et je craignois que quelqu’un ne vous eût reconnu. Dieu soit loué de votre retour. » Je le remerciai de son zèle et de son affection ; mais je ne lui communiquai rien de ce qui m’étoit arrivé, ni de la raison pour laquelle je retournois sans cognée et sans babouches. Je me retirai dans ma chambre, où je me reprochai mille fois l’excès de mon imprudence. « Rien, me disois-je, n’auroit égalé le bonheur de la princesse et le mien, si j’eusse pu me contenir, et que je n’eusse pas brisé le talisman. » Pendant que je m’abandonnois à ces pensées affligeantes, le tailleur entra, et me dit : « Un vieillard que je ne connois pas, vient d’arriver avec votre cognée et vos babouches qu’il a trouvées en son chemin, à ce qu’il dit. Il a appris de vos camarades, qui vont au bois avec vous, que vous demeuriez ici. Venez lui parler, il veut vous les rendre en main propre. » À ce discours, je changeai de couleur et tout le corps me trembla. Le tailleur m’en demandoit le sujet, lorsque le pavé de ma chambre s’entr’ouvrit. Le vieillard qui n’avoit pas eu la patience d’attendre, parut et se présenta à nous avec la cognée et les babouches. C’étoit le génie ravisseur de la belle princesse de l’isle d’Ébène, qui s’étoit ainsi déguisé, après l’avoir traitée avec la dernière barbarie. « Je suis génie, nous dit-il, fils de la fille d’Éblis, prince des génies. N’est-ce pas là ta cognée, ajouta-t-il en s’adressant à moi ? Ne sont-ce pas là tes babouches ? »

Scheherazade, en cet endroit, aperçut le jour, et cessa de parler. Le sultan trouvoit l’histoire du second Calender trop belle pour ne pas vouloir en entendre davantage. C’est pourquoi il se leva, dans l’intention d’en apprendre la suite le lendemain.



XLVe NUIT.




Le jour suivant, Scheherazade, pour satisfaire sa sœur, fort curieuse de savoir comment le génie traita le prince, se mit à raconter de cette sorte l’histoire du second Calender :

« Madame, dit-il à Zobéïde, le génie m’ayant fait cette question, ne me donna pas le temps de lui répondre, et je ne l’aurois pu faire, tant sa présence affreuse m’avoit mis hors de moi-même. Il me prit par le milieu du corps, me traîna hors de la chambre ; et s’élançant dans l’air, m’enleva jusqu’au ciel avec tant de force et de vîtesse, que je m’aperçus plutôt que j’étois monté si haut, que du chemin qu’il m’avoit fait faire en peu de momens. Il fondit de même vers la terre ; et l’ayant fait entr’ouvrir en frappant du pied, il s’y enfonça, et aussitôt je me trouvai dans le palais enchanté, devant la belle princesse de l’isle d’Ébène. Mais hélas, quel spectacle ! Je vis une chose qui me perça le cœur. Cette princesse étoit nue et toute en sang, étendue sur la terre, plus morte que vive et les joues baignées de larmes. « Perfide, lui dit le génie en me montrant à elle, n’est-ce pas là ton amant ? » Elle jeta sur moi ses jeux languissans, et répondit tristement : « Je ne le connois pas ; jamais je ne l’ai vu qu’en ce moment. » « Quoi, reprit le génie, il est cause que tu es dans l’état où te voilà si justement, et tu oses dire que tu ne le connois pas ! » « Si je ne le connois pas, repartit la princesse, voulez-vous que je fasse un mensonge qui soit la cause de sa perte ? » « Hé bien, dit le génie, en tirant un sabre, et le présentant à la princesse, si tu ne l’as jamais vu, prends ce sabre et lui coupe la tête. » « Hélas, dit la princesse, comment pourrois-je exécuter ce que vous exigez de moi ? Mes forces sont tellement épuisées, que je ne saurois lever le bras ; et quand je le pourrois, aurois-je le courage de donner la mort à une personne que je ne connois point, à un innocent ? » « Ce refus, dit alors le génie à la princesse, me fait connoître tout ton crime. » Ensuite se tournant de mon côté : « Et toi, me dit-il, ne la connois-tu pas ? »

» J’aurois été le plus ingrat et le plus perfide de tous les hommes, si je n’eusse pas eu pour la princesse la même fidélité qu’elle avoit pour moi, qui étois la cause de son malheur.

» C’est pourquoi je répondis au génie : « Comment la connoîtrois-je, moi qui ne l’ai jamais vue que cette seule fois ? » « Si cela est, reprit-il, prends donc ce sabre, et coupe-lui la tête. C’est à ce prix que je te mettrai en liberté, et que je serai convaincu que tu ne l’as jamais vue qu’à présent, comme tu le dis. » « Très-volontiers, lui repartis-je. Je pris le sabre de sa main…

« Mais, sire, dit Scheherazade en s’interrompant en cet endroit, il est jour, et je ne dois point abuser de la patience de votre majesté. » « Voilà des événemens merveilleux, dit le sultan en lui-même, nous verrons demain si le prince eut la cruauté d’obéir au génie. »




XLVIe NUIT.




Sur la fin de la nuit, Scheherazade, pour satisfaire à l’empressement de sa sœur, lui dit : Vous saurez que le second Calender poursuivit ainsi :

» Ne croyez pas, madame, que je m’approchai de la belle princesse de l’isle d’Ébène, pour être le ministre de la barbarie du génie. Je le fis seulement pour lui marquer par des gestes, autant qu’il me l’etoit permis, que comme elle avoit la fermeté de sacrifier sa vie pour l’amour de moi, je ne refuserois pas d’immoler aussi la mienne pour l’amour d’elle. La princesse comprit mon dessein. Malgré ses douleurs et son affliction, elle me le témoigna par un regard obligeant, et me fit entendre qu’elle mouroit volontiers et qu’elle étoit contente de voir que je voulois aussi mourir pour elle. Je reculai alors, et jetant le sabre par terre : « Je serois, dis-je au génie, éternellement blâmable devant tous les hommes, si j’avois la lâcheté de massacrer, je ne dis pas une personne que je ne connois point, mais même une dame comme celle que je vois, dans l’état où elle est, prête à rendre l’âme. Vous ferez de moi ce qui vous plaira, puisque je suis à votre discrétion ; mais je ne puis obéir à votre commandement barbare. »

« Je vois bien, dit le génie, que vous me bravez l’un et l’autre, et que vous insultez à ma jalousie ; mais par le traitement que je vous ferai, vous connoîtrez tous deux de quoi je suis capable. » À ces mots, le monstre reprit le sabre, et coupa une des mains de la princesse, qui n’eut que le temps de me faire un signe de l’autre, pour me dire un éternel adieu ; car le sang qu’elle avoit déjà perdu, et celui qu’elle perdit alors, ne lui permirent pas de vivre plus d’un moment ou deux après cette dernière cruauté, dont le spectacle me fit évanouir.

» Lorsque je fus revenu à moi, je me plaignis au génie de ce qu’il me faisoit languir dans l’attente de la mort. « Frappez, lui dis-je, je suis prêt à recevoir le coup mortel ; je l’attends de vous comme la plus grande grace que vous me puissiez faire. » Mais au lieu de me l’accorder : « Voilà, me dit-il, de quelle sorte les génies traitent les femmes qu’ils soupçonnent d’infidélité. Elle t’a reçu ici ; si j’étois assuré qu’elle m’eût fait un plus grand outrage, je te ferois périr dans ce moment ; mais je me contenterai de te changer en chien, en âne, en lion, ou en oiseau. Choisis un de ces changemens ; je veux bien te laisser maître du choix. »

» Ces paroles me donnèrent quelqu’espérance de le fléchir. « Ô génie, lui dis-je, modérez votre colère ; et puisque vous ne voulez pas m’ôter la vie, accordez-la-moi généreusement. Je me souviendrai toujours de votre clémence, si vous me pardonnez, de même que le meilleur homme du monde pardonna à un de ses voisins qui lui portoit une envie mortelle. » Le génie me demanda ce qui s’étoit passé entre ces deux voisins, en me disant qu’il vouloit bien avoir la patience d’écouter cette histoire. Voici de quelle manière je lui en fis le récit. Je crois, madame, que vous ne serez pas fâchée que je vous la raconte aussi.

  1. Il est assez curieux que ce soit dans les Mille et une Nuits que J.-J. Rousseau ait pris son principe de la nécessité d’apprendre un métier aux princes, aux grands et aux riches. Le tailleur des Mille et une Nuits raisonne absolument comme le philosophe de Genève. Il faut observer toutefois, à l’avantage du premier, que ce qui est absurde dans nos sociétés européennes, peut être fort raisonnable dans les gouvernemens de l’Orient.