Les Mille et Une Nuits/Le Bimaristan

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Anonyme
Traduction de Antoine Galland


LE BIMARISTAN[1],

OU

HISTOIRE

DU JEUNE MARCHAND DE BAGDAD
ET DE LA DAME INCONNUE.




Le calife Haroun Alraschid étant un jour fatigué du poids des affaires, et voulant prendre quelque dissipation, envoya chercher le visir Giafar, et lui dit : « Sortons ensemble de mon palais : je voudrois me mêler parmi le peuple de Bagdad, savoir quels sont ses entretiens, connoître les injustices qui peuvent se commettre, venir au secours des opprimés, et punir les oppresseurs. « Aussitôt ils se déguisèrent, prirent des habits de derviche, et sortirent secrètement du palais, accompagnés de Mesrour, chef des eunuques. Après avoir parcouru plusieurs rues de la ville, ils se trouvèrent vis-à-vis la porte d’un hôpital.

« Quelle est cette maison, dit le calife à son visir ; elle me paroît vaste et spacieuse ? » « Seigneur, répondit Giafar, c’est une maison de santé, où l’on reçoit les pauvres malades, et dans laquelle sont renfermés quelques fous. » « Entrons, dit le calife, pour voir si l’on a soin de ces malheureux, et si les administrateurs ne mangent pas les revenus de cette maison, et ne laissent pas manquer ceux qui y sont des choses qui leur sont nécessaires. »

Ils entrèrent, et visitèrent d’abord l’infirmerie. Ils traversèrent plusieurs salles, et les trouvèrent toutes bien nettoyées ; les lits étoient propres, et tous les malades avoient auprès d’eux leurs sirops, leurs potions, et toutes les choses dont ils avoient besoin.

Ils visitèrent ensuite les fous. Le calife dit à Giafar : « Il faut que tu entres dans la loge d’un de ces fous ; Mesrour entrera ensuite dans un autre, et moi dans une troisième. » Mesrour, empressé de remplir la commission, dit qu’il alloit commencer, et entré aussitôt dans la première loge qui se présente à lui.

Il trouva le fou qui s’amusoit à couper l’habit qu’il avoit sur lui, en criant : « Beaux fruits d’Irak, beaux fruits d’Irak[2]. » Mesrour lui dit : « Vendez-moi de ces fruits, afin que j’en fasse goûter à mes camarades. » « Approchez et prenez, lui dit le fou. » Mesrour s’étant approché comme pour prendre les prétendus fruits, le fou le saisit au collet, ramassa de l’ordure, et lui en frota le visage. Il se mit ensuite à rire, et se laissa tomber à la renverse en continuant ses éclats. Mesrour, tout confus, courut aussitôt se laver à la fontaine.

Le calife dit alors à Giafar d’entrer à son tour dans une loge : il y entra, et vit un fou qui étoit assis tranquillement. « Bonjour, lui dit Giafar. » « Bonjour, répondit le fou. Que la paix et la bénédiction de Dieu soient sur vous ! » « Vous me paroissez un homme de bon sens, reprit Giafar. Pourquoi êtes-vous ici ? » « J’y suis répartit le fou, parce qu’un certain jour je dis à mes parens et à mes concitoyens que j’étois un prophète envoyé de Dieu. Ils ne m’ont point cru, se sont soulevés contre moi, se sont emparés de ma personne, et m’ont amené ici. »

À ce discours, Giafar s’enfuit, et alla retrouver le calife. « Pourquoi l’as-tu quitté si promptement, lui dit celui-ci ? » « Seigneur, lui dit Giafar, c’est un impie, un imposteur : il dit qu’il est un prophète envoyé de Dieu. » « Cela n’est point impossible, dit le calife : Dieu a créé beaucoup de prophètes qu’il a envoyés aux hommes en différens temps ; mais tout prophète doit prouver sa mission par des miracles évidens : va donc lui demander cruels sont les miracles qu’il a faits ? »

Giafar rentra dans la loge du fou, et lui dit : « Les prophètes qui vous ont précédé, ont fait des miracles évidens : quels sont ceux que vous avez faits ? » « Si vous voulez un miracle, répondit le fou, je vais vous en faire un tout-à-l’heure, afin que vous croyez en moi. » « Choisissez vous-même le miracle, et faite-le devant nous, reprit Giafar. » « Allez, dit le fou, montez sur ce bâtiment élevé, précipitez-vous en bas du haut de la terrasse, vous tomberez par terre, et vous vous romprez le cou. J’irai aussitôt à vous, je vous dirai : Levez-vous, et vous vous relèverez sain et sauf. »

« Je vois que vous êtes vraiment prophète, dit Giafar, et je crois de tout mon cœur à votre mission. » Il retourna près du calife, et lui raconta ce que lui avoit dit le fou. « À ce que je vois, lui dit le calife, tu n’as pas envie d’éprouver sa puissance. Cependant c’est à l’épreuve, comme dit le proverbe, qu’on connoît le mérite des hommes. »

Le calife entra ensuite lui-même dans la troisième loge. Il y vit un jeune homme qui n’avoit point encore de barbe, d’une figure intéressante ; devant lui étoit un livre qu’il lisoit. lue calife le salua : il lui rendit le salut. « Pourquoi êtes-vous ici, lui dit le calife ; car vous me paroissez avoir toute votre raison » ? Le jeune homme lui dit, en poussant un profond soupir :

« Asseyez-vous tous ici, respectables derviches, afin que je vous ouvre mon cœur, et que je vous raconte la cause de ma détention. Chaque jour je demande à Dieu qu’il fasse venir ici notre souverain, pour lui raconter la manière dont on m’a traité par ordre de son visir Giafar ; je suis sûr que s’il pouvoit m’entendre, il me rendroit la liberté et puniroit son visir d’avoir signé si légérement l’ordre de me renfermer. J’espère que vous joindrez vos prières aux miennes pour obtenir du ciel la grâce que je lui demande. »

Le calife à ces mots regarda Giafar. Celui-ci fort étonné cherchoit en lui-même quel étoit ce jeune homme, et sur quoi étoient fondées ses plaintes ; mais faisant réflexion qu’il étoit fou, et qu’il ne faut pas faire attention à ce que disent les fous, il sourit, et leva les épaules.

Le calife, jaloux de découvrir la vérité de cette affaire, dit au jeune homme : « Je consens volontiers à entendre le récit de votre histoire, et je vous promets que nous prierons le ciel de vous envoyer le calife, afin qu’il vous fasse rendre justice. » « Dieu vous entende, répondit le jeune homme : asseyez- vous. » Le prince s’assit, et le jeune homme commença ainsi son histoire :

« Mon père est syndic des marchands de Bagdad. Il invita un soir à souper plusieurs négocians de la ville. Chacun deux avoit amené son fils aîné. Après un repas splendide, auquel on fit honneur, et où l’on s’amusa beaucoup, la conversation tomba sur l’établissement des enfans. Ceux-ci profitant de la gaieté et de la bonne humeur, témoignoient librement leur goût pour telle ou telle partie du commerce, et pressoient leurs parens de les y placer. L’un disoit : « Mon père, je voudrois que vous me fissiez voyager. » Un autre : « Mon père, je voudrois que vous me donnassiez une boutique. » Un troisième : « Mon père, je voudrois faire la commission. » Enfin, tous les enfans qui étoient présens demandoient à faire, les uns une chose, les autres une autre, et leurs pères promettoient de les satisfaire incessamment.

» J’écoutois attentivement tous ces discours, et je portois secrètement envie à ces jeunes gens. Lorsque je fus seul avec mon père, je lui dis : « Vous avez entendu comme tous ces jeunes gens demandoient à leurs pères de leur donner un état ? Jusqu’à quand me laisserez-vous sans m’établir ? » Mon père me dit : « La plupart de ces marchands seront obligés d’emprunter pour donner un état à leurs enfans. Pour moi, grâce à Dieu, j’ai chez moi de quoi t’établir. Après demain, tu auras une boutique, un fonds de commerce, et je te mettrai en état de vendre et d’acheter. »

» Le lendemain, mon père alla au quartier des marchands : il me loua une boutique, et la garnit de marchandises de toutes espèces pour la valeur de deux mille piastres[3]. Le surlendemain, je me rendis à ma boutique, et j’en fis l’ouverture : je vendis, j’achetai, je reçus, je donnai ; j’étois fort content de moi-même et de mon nouvel état. Les voisins vinrent me voir, et me souhaitèrent toutes sortes de prospérités.

» J’allois ainsi tous les matins à mon magasin, et je commençois, au bout de quatre mois, à faire d’assez bonnes affaires ; j’étois connu de beaucoup de monde. Mon père venoit dans la journée me voir, me recommandoit à tous mes voisins, et étoit fort aise de me voir ainsi réussir.

» Un jour que j’étois occupé à montrer des marchandises à quelques pratiques, plusieurs dames entrèrent dans la boutique, suivies de leurs esclaves. Parmi ces dames, je remarquai sur-tout une jeune personne qui me parut d’une beauté extraordinaire. Les personnes qui étoient alors avec moi se levèrent, et me dirent qu’elles reviendroient lorsque ces dames auroient fait leurs emplettes.

» Les dames s’assirent dans la boutique, et me dirent : « Nous voudrions acheter de belles étoffes pour la valeur d’environ cinq cents piastres. » « Je leur en fis voir plusieurs : elles les prirent toutes jusqu’à la concurrence de la somme. Je calculai en moi-même, et je vis que je gagnois sur ce marché près de cent piastres. Je fis six paquets de toutes les étoffes, et je leur présentai le compte.

« Je n’ai point d’argent sur moi, me dit la jeune personne, et je n’aime point à acheter à crédit : dans quelques jours nous viendrons prendre ces marchandises, nous vous en payerons le montant, et nous vous en acheterons encore d’autres. » « Comment, Madame, lui dirent les esclaves, vous ne connoissez donc pas ce jeune marchand, et pour qui le prenez -vous ? C’est le fils du syndic des marchands de Bagdad. Le croyez -vous homme à vous dire : « Je ne donne pas ma marchandise sans argent, ou bien, je n’ai pas l’honneur de vous connoître ? » En parlant ainsi, les esclaves s’emparèrent des marchandises, les dames se levèrent, prirent congé du marchand, et s’en allèrent.

» Je n’osai pas demander à ces dames chez qui elles demeuroient, et je les laissai partir sans leur dire un seul mot. Je ne tardai pas à m’en repentir. « Pourquoi, me disois-je à moi-même, ne leur ai-je pas seulement demandé leur adresse ? » J’attendis jusqu’au soir, sans voir venir personne de leur part. Je me levai fort affligé, disant en moi-même : « Plût à Dieu que je ne leur eusse rien vendu ! Ne vaudroit-il pas mieux encore que je n’eusse gagné que la moitié de ce que j’ai gagné, et que j’eusse reçu l’argent ? Ah, si j’avois retenu les marchandises ! Ces femmes m’ont attrapé, je le vois. Jamais elles ne reviendront ici. »

» Plein de ces réflexions, je fermai ma boutique, et je m’en retournai à la maison, fort embarrassé de ce que je dirois à mon père, lorsqu’il apprendroit mon aventure. À peine fus-je entré, que ma mère s’aperçut que je n’étois pas d’aussi bonne humeur qu’à l’ordinaire. «Qu’as-tu, me dit-elle, tu as l’air fâché ? Il est inutile de dissimuler : je vois bien que quelque chose te fait beaucoup de peine. Dis-moi ce qui t’est arrivé aujourd’hui, et ce qui t’afflige à ce point ? » Ma mère me pressa si long-temps et avec tant d’instance, que je fus obligé de lui conter mon aventure.

« Plusieurs femmes, lui dis-je, m’ont acheté pour cinq cents piastres de marchandises qu’elles ont emportées ; elles ne m’ont pas donné un sou, et je ne les connois pas. » « Il ne faut pas tant t’affliger, me dit-elle ; pour gagner, il faut savoir perdre quelquefois. Si ces femmes ne viennent point t’apporter le prix de tes marchandises, je te les payerai : ainsi, console-toi, et sois tranquille ; mais dorénavant prends garde à toi. » « Je ne veux rien, lui répondis-je : laissez-moi. » J’avois tant de chagrin, que je ne soupai pas ce soir-là ; je m’enfermai dans ma chambre, et je m’endormis, en réfléchissant à ce qui venoit de m’arriver.

» Le lendemain j’allai au marché ; j’ouvris ma boutique, et j’y restai assis jusqu’au soir, sans recevoir aucune nouvelle des dames qui avoient emporté mes marchandises. Je m’en retournai à la maison encore plus désespéré que la veille.

« Mon fils, me dit en me voyant ma mère, il ne faut plus penser à ce qui t’est arrivé ; je crains que tu ne tombes malade de chagrin : on n’apprend qu’à ses dépens. » Ma mère avoit beau vouloir me consoler, je ne goûtois aucune consolation. Je passai encore trois jours dans la plus grande affliction.

» Le quatrième jour, j’ouvris ma boutique de bonne heure selon ma coutume. À peine étois-je assis, que les mêmes dames entrèrent tout-à-coup, et me souhaitèrent le bonjour ; je crus d’abord que c’étoit d’autres personnes. « Donnez-nous le compte, me dit l’une d’elles ? » « Quel compte ? » « Le compte de ce que nous vous devons : nous allons vous payer. »

» À ces mots, mon esprit se calma, mon visage s’épanouit. Elles me comptèrent les cinq cents piastres ; je les ramassai et les serrai. « Nous voudrions, me dirent-elles, avoir encore d’autres marchandises. » Je leur donnai tout ce qu’elles desiroient, et elles remportèrent comme la première fois. Le soir je fermai ma boutique, et je m’en retournai tout joyeux à la maison. Ma mère voyant mon air gai et satisfait, me dit : « Je parie que ces dames sont venues, et t’ont payé ce quelles te devoient ? » « Cela est vrai, lui dis-je. » « Je te l’avois bien dit, reprit ma mère. Voilà le commerce : on vend à crédit, on attend un peu, et l’on est ensuite payé. »

« Je continuai de vendre aux mêmes dames des marchandises de toute espèce, jusqu’à ce quelles me durent environ dix bourses[4]. Étant alors assis dans ma boutique, je vis entrer une vieille femme. « Bonjour, lui dis-je : que voulez-vous m’acheter ? Une mante, un mouchoir ? Voyez : voulez-vous des voiles d’Estamboul[5], ou des toques de brocard d’or ? Dites-moi ce que vous desirez ? » « Je ne veux rien autre chose, me répondit-elle, sinon que vous vous portiez bien ; mais écoutez-moi un moment : j’ai deux mots à vous dire. » « Vous pouvez parier librement, lui dis-je. »

« Cette jeune personne, continua la vieille, qui est venue chez vous suivie de plusieurs esclaves, et qui vous a pris beaucoup de marchandises, desireroit vous épouser : voudriez-vous y consentir ? Ce qu’elle vous doit sera sa dot ; vous aurez une femme dont la beauté est égale à celle des Houris. Venez avec moi chez elle, vous la verrez. Si elle vous plaît, vous l’épouserez, sinon on vous comptera votre argent, et vous vous en retournerez comme vous serez venu. »

» À ce discours de la vieille, je ne savois trop que répondre ; je n’osois aller avec elle. « Peut-être, dis-je en moi-même, on veut se moquer de moi ; je n’ai pas envie de m’exposer à pareille aventure. » « Ne craignez rien, mon enfant, me dit la vieille, qui s’aperçut de mon embarras : on n’a pas intention de vous tromper. » « Allons, me dis-je alors, pourquoi ne tenterois-je pas la fortune ? Combien d’autres se sont enrichis par de pareils coups de hasard ! Que risqué-je en suivant cette vieille, et que peut-il arriver à un homme qui a un peu de courage ? » Sur cela je fermai ma boutique, et je partis avec la vieille.

« Lorsque nous eûmes fait la moitié du chemin, la vieille me fit arrêter, et me dit : « Mon enfant, il faut toujours avoir de la prévoyance dans ce monde, et prendre ses précautions. Vous allez entrer chez nous, et voir la jeune personne : si elle ne vous plaît pas, vous vous en irez ; telles sont nos conventions ; mais vous pourriez alors publier cette aventure, et nous déshonorer. Le seul moyen de nous garantir de cet inconvénient, c’est que je vous bande les yeux, afin que vous ne sachiez point par où vous serez venu, ni dans quelle maison vous serez entré. »

« Prendre cette précaution dans le milieu de la rue, et devant tout le monde, lui dis-je, seroit donner des soupçons aux passans. Pourquoi, diroit-on, cette vieille bande-t-elle les yeux de ce jeune homme, il ne paroît y avoir aucun mal ? Attendez un instant, et lorsque nous rencontrerons quelque petite rue, nous y entrerons, et nous ferons en sorte de n’être vus de personne. » « Fort bien, dit la vieille. » Après quelques pas, elle trouva un endroit commode, me banda les yeux avec un mouchoir, et me conduisit ensuite, en me tenant par la main, jusqu’à ce que nous fûmes arrivés à la maison. Elle frappa deux coups de marteau : la porte s’ouvrit.

» La vieille me fit entrer, et m’ôta le mouchoir. Je vis alors deux jeunes esclaves d’une beauté extraordinaire. Elles me firent passer par sept portes, au-delà desquelles je fus reçu par quatre autres esclaves toutes plus belles les unes que les autres. On me fit ensuite entrer dans une salle si magnifique, qu’elle sembloit être une des salles qui renferment les trésors de Salomon. « Tout ce que je vois, disois-je en moi-même, n’est-il qu’un songe et qu’une illusion ? » Mais je devois voir bientôt des choses encore plus étonnantes.

» La vieille, qui m’avoit toujours suivi, me quitte alors un moment, et revient peu après suivie d’une esclave dont la coiffure étoit faite d’une étoffe d’or, et qui portoit un plateau garni d’un déjeûner délicat et recherché. Après que j’eus déjeûné, on me présenta des liqueurs et du café. La vieille apporta ensuite de l’argent qu’elle compta devant moi, et me dit :

« Recevez ce qui vous est dû, et n’ayez plus d’inquiétude sur cet article. Ne soyez pas fâché non plus, si ma maîtresse n’ose paroître devant vous avant que le contrat soit dressé. La pudeur est une vertu qui tient à la religion. Bientôt, s’il plaît à Dieu, nous allons dresser le contrat, et elle sera votre épouse. La décence exige que les choses se passent ainsi ; et les femmes faites pour mettre au monde des enfans légitimes, ne peuvent en observer les règles avec trop de scrupule. « 

» Un instant après, je vis entrer un cadi, accompagné de dix personnes de sa suite. Je me levai aussitôt par respect. Il salua la compagnie et s’assit. Je lui rendis le salut avec toute la politesse possible. « Seigneur Gelaleddin, lui dit la vieille, voulez-vous bien d’abord nous servir de procureur pour conclure un mariage ? » « Volontiers, répondit-il. « Il écrivit les noms des témoins, et dressa l’acte de procuration. La vieille s’étant ensuite approchée, il mit les mains l’une dans l’autre, fit la cérémonie des accords, et dressa ensuite le contrat de mariage. Après cela, on apporta une table couverte d’une ample collation, composée de conserves des Indes, et de confitures de Perse. Le cadi et les personnes qui l’accompagnoient mangèrent de bon appétit, et se divertirent beaucoup. On présenta au cadi un bel habillement de la valeur de deux cents piastres. Il le reçut en faisant beaucoup de remercîmens, et prit congé de la compagnie.

» Je me levois aussi pour m’en aller. « Où allez-vous, me dit la vieille, ne savez-vous pas, jeune homme, que vous êtes marié, qu’après le contrat vient la noce, et que la vôtre va se faire aujourd’hui même ? Tout est ici disposé pour cela. Attendez seulement jusqu’au soir. »

» Sur le soir on servit un magnifique repas. Je soupai de bon appétit, et mangeai de divers mets qui me parurent excellens. Je pris ensuite la liqueur et le café. La vieille vint alors me chercher pour me mener au bain.

» La salle étoit éclairée par des lampes, des lustres et des bougies odoriférantes. Je fus reçu par huit esclaves d’une beauté extraordinaire. Elles me déshabillèrent, se déshabillèrent ensuite, et entrèrent avec moi dans le bain. Les unes me nettoyoient les pieds, les autres me les lavoient ; celles-ci me présentoient une robe, des frottoirs ; celles-là m’apportoient à boire. Je me demandois à moi-même, si tout cela n’étoit pas un songe. Je me frottois les yeux, je les ouvrois, et voyois toujours la même chose, ou de nouvelles merveilles. Des esclaves m’apportèrent ensuite des cassolettes remplies de parfums exquis.

« En sortant du bain, je vis vingt esclaves qui portoient des flambeaux odorans, et deux esclaves assises qui tenoient chacune un psaltérion ; l’air étoit parfumé de l’odeur de l’ambre et du bois d’aloès. Toutes les esclaves s’avancèrent vers moi, et me placèrent entre les deux musiciennes qui étoient assises. Je vis alors entrer d’autres esclaves avec divers instrumens de musique. Elles exécutèrent un concert si harmonieux, que la salle elle-même tressailloit d’alégresse. La musique étant finie, la vieille entra en criant : « Bénis soient tous ceux qui viennent dire à l’époux : « Levez-vous ; venez. »

» À ces mots, toutes les esclaves s’approchèrent de moi, et me firent passer de la salle du bain dans la cour. Une porte s’ouvrit ; vingt esclaves en sortirent deux à deux, et je vis ensuite s’avancer mon épouse, semblable au soleil qui brille au milieu d’un ciel pur et serein, ou à la lune au moment qu’elle se lève sur l’horizon. « Est-il possible, dis-je en moi-même, que ce soit là celle qui m’est destinée ? » Mon cortége s’avança. On me fit entrer dans une salle magnifique, au milieu de laquelle s’élevoit un trône. On m’y fit monter, et les esclaves se rangèrent autour de moi, tenant à la main leurs flambeaux. Mon épouse entra suivie de son cortége, et vint s’asseoir à côté de moi. La vieille fit alors apporter devant nous une magnifique collation ; ensuite elle fit retirer toutes les esclaves, sortit elle-même et ferma la porte.

» Je voulus alors converser avec mon épouse, et lui adresser la parole ; mais elle me prévint, et me dit : « Mon ami… » À ces mots, je me sentis pénétré de tendresse, et je ne pus m’empêcher de lui dire : « Ma chère amie, que vous êtes belle ! » « Mon ami, continua-t-elle après un léger sourire, le don de mon cœur dépend encore d’une condition. Si vous vous engagez à la remplir, je suis à vous ; sans cela, regardez tout ce qui s’est passé jusqu’à ce moment comme non avenu. »

« Quelle est cette condition, lui dis-je ? Il n’en est pas, je crois, à laquelle je ne me soumette pour avoir le bonheur de vous posséder. » « Notre porte, reprit-elle, ne sera ouverte qu’un seul jour tous les ans. Acceptez-vous cette condition ? » Je répondis : « Je l’accepte. » « J’ai, continua-t-elle, beaucoup d’esclaves ; mais toutes les fois que vous leur direz un seul mot qui ne sera pas absolument nécessaire, vous me verrez fâchée contre vous. » « J’accepte volontiers toutes ces conditions, répondis-je. » Elle consentit alors à me regarder comme son époux, et nous passâmes ensemble la nuit.

» Je fus, pendant plusieurs jours, dans une espèce d’ivresse, tout occupé de mon bonheur, ne songeant qu’à boire, à manger, à me divertir, et oubliant auprès de mon épouse tout le reste de la terre. Au bout de sept jours, je ne pus m’empêcher de penser à ma mère ; je desirai vivement de la voir, et je versai des larmes, en pensant que j’étois séparé d’elle pour toujours. Ma femme s’aperçut que je pleurois, et m’en demanda la cause.

» Je pleure, lui dis-je, de me voir séparé d’une mère que je n’ai pas quittée depuis mon enfance, qui me faisoit coucher près d’elle, et ne goûtoit de repos que lorsque j’étois endormi contre son sein maternel. Voilà maintenant sept jours qu’elle ne m’a vu. Je ne sais comment elle aura pu supporter cette absence. »

« Ne sommes-nous pas convenus, me dit mon épouse, que notre porte ne s’ouvriroit qu’une fois par an ? » « Il est vrai, lui dis-je ; mais je sens combien il est dur pour moi d’être séparé de ma mère. Je voudrois seulement la voir et passer un jour auprès d’elle. Comment un seul jour donné à la tendresse maternelle pourroit-il altérer notre bonheur ? »

« Mon épouse me dit : « Je consens volontiers à vous satisfaire : allez voir votre mère ; mais que la vieille vous accompagne, et vous bande les yeux. » « Je le veux bien, lui dis-je, et me ferai toujours un devoir de condescendre à vos moindres volontés. » « Puisqu’il est ainsi, ajouta-t-elle, vous pourrez rester sept jours au milieu de votre famille, afin d’avoir tout le temps de goûter le plaisir d’être ensemble. Au bout de ce temps, je vous enverrai la vieille, afin qu’elle vous ramène ici en vous bandant les yeux. » Je remerciai mon épouse, qui donna aussitôt ses ordres à la vieille pour le lendemain. Voilà, Seigneur, ce qui m’arriva. Écoutez maintenant ce qui se passa dans la maison de mon père :

» Mon père étant rentre sur le soir, et ne me voyant pas à la maison, dit à ma mère : « Où est notre fils ? » « Il n’est pas encore rentré , dit ma mère, et cependant la nuit s’avance. Voulez-vous que je l’envoie chercher par un esclave ? » Elle envoya aussitôt l’esclave, qui trouva le marché fermé. On me fit chercher chez nos parens, chez nos voisins, chez nos connoissances. Toute la nuit se passa dans ces vaines démarches.

» Le lendemain matin on envoya du monde dans les jardins, dans les lieux publics et dans tous les quartiers de la ville : pas un endroit ne fut oublié. Tout cela, comme vous pensez, fut inutile, et l’on ne put découvrir aucunes traces, ni apprendre aucunes nouvelles de ce que j’étois devenu. Au bout de trois jours, ma mère n’ayant plus d’espoir de me retrouver, commença à me pleurer comme mort. Elle assembla ses esclaves, fit venir ses voisins, et tous nos parens qui me pleurèrent avec elle.

» Cependant la vieille chargée de me conduire, ôta le mouchoir de dessus mes yeux et s’en alla. Arrivé près de la maison, je vis une troupe de femmes qui venoient pour me pleurer avec ma mère. Elles m’aperçurent, et me dirent : « N’êtes-vous pas Alitchelebi, fils du syndic des marchands ? » Je leur dis que oui ; et elles m’apprirent que mes parens pleuroient ma mort depuis sept jours, et qu’elles alloient me pleurer avec eux. Elles se dirent ensuite entr’elles : « Courons pour leur annoncer bien vite cette nouvelle. » Aussitôt celles qui arrivèrent les premières se mirent à crier : « Pourquoi pleurez-vous cet enfant, le voilà qui vient ? » À ces mots, ma mère sortit, en disant : « Où est mon fils ? » J’arrivois en ce moment. Lorsqu’elle m’aperçut, elle se laissa tomber sur moi sans connoissance, et toutes les femmes se mirent à crier. Mon père sortit aussitôt, me serra dans ses bras, transporté de joie, et me demanda où j’avois été depuis sept jours ? Je lui dis que je m’étois marié, et que j’étois resté auprès de mon épouse. Mon père étonné me demanda quelle étoit mon épouse ? Je lui dis qu’elle étoit d’une beauté incomparable ; mais que je ne savois à qui elle appartenoit. Un de ceux qui étoient là dit alors à mon père : « Il est inutile de le questionner. Ne voyez-vous pas l’habit qui est sur lui ? Jamais personne n’en a porté de pareil : ce ne peut être que l’ouvrage des génies qui l’ont enlevé, et l’ont ainsi habillé ; mais il ne sait où ils l’ont transporté. » Chacun fut frappé de ce discours ; on se tut, et l’on ne me fit plus aucune question.

« Je restai deux jours avec mon père et ma mère. Le troisième jour je dis à mon père que j’avois envie d’aller à ma boutique. Il en fut bien aise, et vint avec moi. Dès que je fus assis dans ma boutique, je m’aperçus que tous ceux qui passoient s’arrêtoient pour me considérer, et disoient : « Voilà celui que les génies ont enlevé. » On ne cessa de venir me regarder ainsi durant tout le jour. Le lendemain et les jours suivans ce fut encore la même chose.

« Au bout de sept jours, je vis arriver la vieille. Je fermai ma boutique, et je la suivis. Elle me banda les yeux comme la première fois, et me prit par la main. Lorsque j’entrai dans la maison, mon épouse se leva, vint au-devant de moi, et me témoigna sa joie de me revoir. Je lui racontai ce qui s’étoit passé chez moi pendant mon absence : elle parut sensible à l’affliction de mes parens, et à la joie qu’ils avoient témoigné de me revoir ; mais elle ne put s’empêcher de rire de mon prétendu enlèvement par les génies.

» Après avoir passé dix jours auprès de mon épouse, je lui demandai de nouveau la permission d’aller voir mes parens. Elle me l’accorda. La vieille me conduisit comme à l’ordinaire, et s’en alla. Ma mère étoit seule à la maison lorsque j’y entrai. Elle sauta à mon cou dès qu’elle m’aperçut, et envoya chercher mon père qui me témoigna une égale tendresse. Nous passâmes toute la journée ensemble.

» Le lendemain j’allai, comme la première fois, à mon magasin, et je continuai d’y aller pareillement les jours suivans. Le septième jour, qui étoit celui où la vieille devoit venir me chercher, je vis passer devant ma boutique un crieur public tenant une cassolette d’or, qu’on vouloit vendre mille sequins. Je lui demandai à qui appartenoit cette cassolette. Il me répondit qu’elle appartenoit à une femme. Je lui dis de l’appeler, que j’étois bien aise de l’acheter d’elle-même.

« Le crieur public me quitta un moment, et revint accompagné d’une femme de moyen âge. « Je voudrois, lui dis-je, acheter cette cassolette. » Aussitôt elle tira de sa poche dix sequins, les donna au crieur, et lui dit de s’en aller. « Comment, lui dis-je, vous payez le crieur avant que le marché soit fait ! Vous avez donc envie de m’accommoder ? » « Assurément, répondit-elle, je ne reprendrai pas ma cassolette, et elle ne sera jamais à d’autres qu’à vous. » «  Asseyez-vous, lui dis-je, je vais vous compter les mille sequins. « « Je suis déjà payée et au-delà, dit-elle aussitôt. » « Comment, lui dis-je, quel est ce discours ? »

« Depuis long-temps, reprit-elle avec vivacité, je suis violemment éprise de vous ; mon amour est si grand, que je ne puis dormir. Nuit et jour je pense à vous, et rien ne peut me distraire. Laissez-moi seulement prendre un baiser sur votre joue, et je m’en irai aussitôt. » « Quoi, lui dis-je, sans recevoir le prix de la cassolette ? « « Encore une fois, répondit-elle, je suis payée et au-delà. » « Il faut que tu sois bien aimé de cette femme, dis-je en moi-même, pour qu’elle te fasse présent de mille sequins seulement pour obtenir de toi un simple baiser ! » Puis, lui adressant la parole, je lui dis :

« Madame, je ne puis vous refuser une chose aussi légère, et à laquelle vous paroissez attacher tant de prix. Je souhaite que ce baiser calme votre cœur, et vous fasse recouvrer le sommeil. » La dame alors s’avança vers moi ; mais au lieu de m’embrasser, elle me mordit de toutes ses forces, m’emporta un petit morceau de la joue, et s’enfuit aussitôt. La douleur me fit pousser un cri. Je déchirai un mouchoir, et je m’enveloppai la joue.

» Dans ce moment la vieille arriva, et fut surprise de l’état où elle me trouvoit. Je lui dis qu’en faisant le matin l’ouverture de ma boutique, une cheville de fer m’étoit échappée ; qu’heureusement elle ne m’avoit pas crevé l’œil, mais qu’elle m’avoit écorché la joue. « Pourquoi, me dit-elle, ne faites-vous pas ouvrir votre boutique par votre esclave ? » Je l’assurai que ce n’étoit rien, que Dieu m’avoit sauvé du plus grand danger, et que j’étois prêt à la suivre.

» Dès que les esclaves me virent entrer, elles parurent fort affligées, et commencèrent à faire de grandes lamentations sur ma blessure. Mon épouse m’en demanda la cause, et je lui répétai ce que j’avois dit à la vieille, ajoutant que cette légère blessure ne méritoit pas que les esclaves fissent tant de bruit. « Mais qu’avez-vous sous le bras, me demanda-t-elle ? » « C’est une cassolette que j’ai achetée aujourd’hui. Voyez-la. » « Combien vous coûte-t-elle ? » « Pourquoi me demandez -vous cela ? Elle me coûte mille sequins. » « Vous m’en imposez. » « En vérité, elle me coûte mille sequins. Pourquoi vous déguiserois-je la vérité ? »

« Dis plutôt, continua mon épouse, en me lançant des regards furieux, que tu as donné ta joue à baiser pour prix de cette cassolette. Ô le plus méprisable de tous les hommes, donner ta joue à baiser à une femme pour une cassolette ! Ingrat, ta perfidie ne restera pas impunie ! » En achevant ces mots, elle appela Morgan (c’étoit le nom de son premier eunuque), et lui ordonna de me couper la tête.

» Déjà Morgan se saisissoit de moi, quand la vieille vint se jeter aux pieds de sa maîtresse. « Ah, Madame, lui dit-elle, révoquez l’arrêt que vous venez de prononcer. Vous ne tarderiez pas à être fâchée d’avoir porté si loin la vengeance ; et le repentir seroit inutile. Contentez-vous de châtier ce jeune homme ; cela vaudra mieux que de le faire périr. »

» Mon épouse, changeant alors de sentiment, ordonna à ses esclaves de m’étendre par terre, et de me donner la bastonnade. Elle fut aussitôt obéie ; et tandis qu’on me frappoit, elle répétoit : « Infâme, tu donnes ta joue à baiser à une inconnue ! » Ou bien elle récitoit, avec une maligne satisfaction, des vers dont les sens étoit : « Qu’il faut abandonner à sa rivale le cœur qu’elle nous dispute, et vivre seule, ou mourir d’amour, plutôt que d’avoir un amant qui partage sa tendresse avec un autre objet. »

» On me frappa si long-temps et avec tant de violence, que je perdis presqu’entièrement connoissance. On m’emporta ensuite, et l’on me jeta dans la rue. Les premières personnes qui passèrent, s’imaginèrent que j’étois ivre. « N’est-il pas honteux, dit quelqu’un, en me poussant avec le pied, de s’enivrer au point de tomber ainsi dans la rue ? » « Que dites-vous, dit un autre en me considérant plus attentivement, cet homme n’est point ivre ; mais il vient d’avoir la bastonnade ? Voyez comme ses pieds sont enflés, et comme la marque de la corde est empreinte dans la chair. »

» Enfin, quelqu’un me reconnut , et on alla avertir mon père, qui accourut aussitôt. Il fut pénétré de me voir dans ce pitoyable état, me releva , et s’imagina que j’allois marcher ; mais, quoique la connoissance me fût un peu revenue, cela me fut impossible, et il fut obligé de me porter sur son dos jusqu’à la maison. Il envoya aussitôt chercher des médecins, des chirurgiens, et me prodigua tous les secours que mon état exigeoit.

» Je fus quarante jours à me rétablir. Au bout de ce temps, mon père voulut savoir mon aventure, et me demanda quels étoient les barbares qui m’avoient traité si cruellement ? Je lui dis de ne pas m’interroger sur cela, que si je lui disois quel étoit l’auteur de l’horrible traitement que j’avois éprouvé, il ne pourroit jamais me croire. Mon père insista : je lui répétai plusieurs fois la même chose. Enfin, comme il me pressoit de plus en plus, et se plaignoit de mon peu de confiance, je lui dis : « Je vais vous raconter mon histoire d’une manière allégorique. Voyons si vous la comprendrez :

» Une jeune personne voit un jeune homme, et en devient amoureuse. Le jeune homme conçoit pour elle un amour égal. Elle lui fait demander s’il veut l’épouser de la manière la plus légitime et la plus authentique ? Le jeune homme y consent. Ils se marient selon les formes voulues par la loi. L’époux se conforme aux moindres volontés de son épouse, et ne lui fait pas éprouver la plus légère contradiction. N’est-ce pas lui prouver son amour de la manière la plus évidente ? Et peut-on concevoir que cette épouse puisse être assez injuste pour faire battre son mari ? Pouvez-vous vous-même l’imaginer? »

« Non, me répondit mon père, une pareille chose ne peut se comprendre, et est absolument incroyable. » « Eh bien, repris-je, ce qui m’est arrivé ressemble parfaitement à cela ! » « Mais, ajouta mon père, dis-moi clairement qui t’a battu si indignement ? » « Je viens, lui répondis-je, de vous raconter mon histoire, en paroissant vous raconter celle d’un autre. J’avois honte de vous dire d’abord que c’étoit ma femme qui m’avoit ainsi battu. Me comprenez-vous à présent ? » « Je commence à te comprendre, dit mon père ; mais fais-moi connoître maintenant quelle est la femme ? « « Je n’en sais rien. » « Dans quel quartier est sa maison ? » « Je n’en sais rien. »

» Mon père fut fort étonné de mon aventure ; et voyant que je ne pouvois lui en apprendre davantage, me proposa d’aller avec lui aux bains. Nous y allâmes ; je me rendis de là au marché ; j’ouvris ma boutique, et repris mon commerce, pour tâcher de me distraire. Mais ce genre de vie, ces occupations n’avoient plus pour moi le même agrément.

» Le chagrin, l’ennui altérèrent insensiblement mon humeur. Tout ce que faisoient les gens de la maison me déplaisoit. Je grondois l’un, je battois l’autre ; je criois après celle-ci, je maltraitois celle-là. Une esclave m’avoit un jour servi du riz. J’en goûtai sur-le-champ, et me brûlai. Je me mis en colère, et pris le plat pour le jeter à la tête de l’esclave. Ma mère voulut me retenir le bras, je la repoussai rudement. Mon père indigné se leva ; je le menaçai de le frapper lui-même. Il ne douta plus alors que je ne fusse fou : il me fit lier par les domestiques, et conduire devant le juge. On attesta que j’étois fou, et je fus amené ici. On me mit d’abord une chaîne[6] au cou. Le lendemain, mon père me la fit ôter, et m’envoya ce lit, cette couverture, et ce Coran.

» Voilà toute mon histoire. On dit que notre souverain est juste : pourquoi son visir Giafar le Barmecide, ne lui conseille-t-il pas de sortir de son palais, de parcourir la ville, afin de connoître par lui-même les injustices qui s’y commettent, de venger les opprimés, et de punir les oppresseurs ? Pourquoi ne l’amène-t-on pas dans cet hôpital pour visiter les malades, voir par lui-même la manière dont ils sont servis, connoître quels sont les détenus, et s’informer des motifs de leur détention ?

« Pour moi, dénué de tous secours, je demande à Dieu qu’il nous envoie ce bon prince, afin que je lui raconte moi-même mon histoire. Priez vous-même pour moi, respectables derviches, peut-être Dieu exaucera-t-il vos prières, et inspirera-t-il au prince le dessein de venir visiter ces lieux. »

Le jeune homme ayant achevé son histoire, le calife Haroun Alraschid l’exhorta à prendre patience, et l’assura que Dieu lui feroit bientôt voir celui dans la justice duquel il mettoit son espoir. Le calife retourna ensuite à son palais avec Giafar et Mesrour. « Que penses-tu, dit-il à Giafar, de l’histoire que nous venons d’entendre ? » « Ce jeune homme est fou, répondit Giafar, et ce que disent les fous ne mérite point d’attention. » « Ces discours, reprit le calife, ne sont cependant pas ceux d’un fou. Il faut que tu examines cette affaire-là, afin de m’en faire un rapport, et que nous voyons si son récit est vrai, ou s’il est réellement fou. »

Lorsqu’ils furent arrivés au palais, Giafar dit au calife : « Voici ce que j’imagine pour savoir ce que vous devez penser de l’histoire de ce fou. Faites-le venir devant vous ; dites-lui qu’on vous a conté son histoire ; qu’elle vous a paru si singulière, que vous voudriez l’entendre de sa bouche, depuis le commencement jusqu’à la fin. Vous comparerez l’histoire qu’il vous racontera avec celle qu’il nous a déjà racontée, et si l’histoire est la même, ce sera une preuve qu’il n’a rien dit que de vrai ; si, au contraire, les deux histoires se contredisent, ce sera une preuve qu’il est véritablement fou, et alors vous le ferez reconduire à l’hôpital. »

Le calife goûta ce conseil, envoya aussitôt chercher le jeune homme à l’hôpital, le reçut avec bonté, et lui fit raconter son histoire, C’étoit absolument la même que celle qu’il avoit déjà entendue. « Je l’avois bien pensé, dit le calife à Giafar, que cette histoire n’étoit pas celle d’un fou. » Giafar, forcé de convenir que ce récit portoit tous les caractères de la vérité, dit au calife : « Il faut actuellement envoyer chercher le père du jeune homme, lui commander de retirer son fils de l’hôpital, et de lui laisser reprendre son commerce. Vous choisirez quatre personnes sûres qui se tiendront dans la boutique ; lorsque la vieille viendra, ils la saisiront sur le signe que leur fera le jeune homme, et l’amèneront devant vous : vous saurez facilement d’elle quelle est sa maîtresse. »

Le calife approuva le plan. Le syndic des marchands est mandé, et reçoit ordre de retirer son fils de l’hôpital. Il obéit, et amène le jeune homme aux pieds du calife, qui n’eut pas de peine à les réconcilier.

Le lendemain, Ali Tchélébi se rendit à son magasin. Tous les paysans s’arrêtoient d’abord pour le regarder, et chacun disoit : « Voilà le fils du syndic des marchands, qui étoit fou ! » Ali ne répondoit rien à ces propos, et se tenoit dans sa boutique avec ceux qui étoient chargés d’arrêter la vieille lorsqu’elle paroîtroit.

Nous venons de raconter ce qui arriva à Ali Tchélébi après l’indigne traitement que lui fit essuyer son épouse ; voyons maintenant ce que fit celle-ci. À peine eut-elle satisfait sa rage, que sa colère s’appaisa. Elle se repentit de ce qu’elle venoit de faire, et dit à la vieille, au bout de quelques jours, de tâcher de la raccommoder avec Ali Tchélébi.

« Vous voyez, dit alors la vieille, que j’avois raison de vous conseiller de ne pas le faire périr, mais seulement de lui faire donner quelques coups, et de le garder ici. Si vous aviez suivi exactement mes conseils, on pourroit vous raccommoder ; mais vous avez poussé le châtiment trop loin, et vous l’avez fait jeter dans la rue. Quel moyen maintenant de vous rapprocher ? Peut-être n’est-il pas encore guéri de ses plaies ; et quand il le seroit, oserois-je me présenter devant lui ? Ce n’est pas un homme du commun, mais le fils du premier négociant de la ville. Il n’a commis véritablement aucun crime ; car enfin c’est vous qui lui avez tendu ce piége, et qui êtes cause qu’il vous a déplu. Vous lui avez envoyé la femme qui faisoit semblant de vouloir vendre une cassolette. Vous vouliez voir s’il l’accepteroit pour un baiser, et vous aviez bien recommandé à la femme, dans le cas où il se laisseroit embrasser, de vous en donner une preuve évidente. Elle a feint d’être violemment éprise de lui ; elle lui a fait un tableau touchant des maux que l’amour lui faisoit endurer : un baiser, un seul baiser pouvoit la guérir. Ali ne pouvoit soupçonner la ruse, la perfidie ; il ne voyoit aucun mal à laisser prendre ce baiser, et ne devinoit pas que cette action pût vous déplaire. Cédant à la pitié, et non à l’amour, il s’est laissé embrasser ; et la femme, pour vous prouver clairement qu’elle l’avoit embrassé, lui a enlevé un petit morceau de la joue. C’étoit donc vous qui étiez la seule coupable ; et malgré cela vous vouliez lui faire couper la tête, et vous l’avez fait presque périr sous les coups de vos esclaves. Je ne puis, après tout cela, me présenter devant lui, et il vous faut chercher quelqu’autre expédient. »

« Comment, ma bonne vieille, dit la jeune personne, toi qui as vu dans ta vie tant d’aventures semblables à celle-ci, et encore plus extraordinaires, tu ne peux me rendre aucun service ? Tu ne pourrois par ton adresse et par tes discours ramener l’esprit de ce jeune homme ? Allons, du courage ; car je ne puis être heureuse dorénavant sans lui, et il faut absolument que tu nous réconcilies, et que tu l’amènes ici. Je te ferai présent, si tu réussis, d’un bel habillement. »

La vieille refusa long-temps de se charger de cette commission. Enfin, elle sortit pour apprendre au moins des nouvelles. On lui dit d’abord qu’Ali Tchélébi étoit malade ; ensuite qu’il étoit fou, qu’on l’avoit mis à l’hôpital ; enfin elle apprit qu’il avoit repris son commerce, et qu’il étoit dans sa boutique.

La jeune personne, informée de cette nouvelle, pressa de nouveau la vieille, et avec tant d’instance, qu’elle consentit à faire quelque tentative. Dans ce dessein elle sortit, et s’arrêta devant la boutique d’Ali Tchélébi. Il la reconnut, et s’avança vers elle. « Mon enfant, lui dit-elle, si j’ai à me reprocher de m’être mêlée de votre mariage, j’ai fait au moins ce que je devois en empêchant ma maîtresse de vous ôter la vie. Au reste, elle est au désespoir de ce qui s’est passé, et voudroit… »

« Je ne conserve aucun ressentiment contr’elle, dit Ali en l’interrompant. » En même temps il fit signe à ceux qui étoient chez lui. Ils se jetèrent sur la vieille, et la conduisirent avec lui au palais du calife. Le visir Giafar les voyant entrer, demanda quelle étoit cette affaire ? Quand il eut appris qu’on amenoit la vieille impliquée dans l’affaire d’Ali Tchélébi, il ordonna qu’on la fit paroître devant lui.

Dès que la vieille fut en présence de Giafar, il la reconnut, et lui dit : « Quoi, vous êtes attachée au service de ma fille, et vous vous mêlez de pareilles intrigues ? Quelle est la femme qu’a épousée ce jeune homme ? »

« C’est votre fille, répondit la vieille. » Giafar fut interdit ; mais voyant qu’il falloit absolument éclaircir cette affaire pour en rendre compte au calife, il demanda une seconde fois à la vieille : « Quelle est la femme qu’a épousée ce jeune homme ? » « C’est votre fille, lui répondit-elle. » Giafar alors ayant ordonné qu’on les fit rester, alla trouver Haroun Alraschid, et lui dit : « Ali Tchélébi et la vieille sont là. Mais il me semble que la fille n’a rien fait que de juste. Ce jeune homme étoit marié ; son épouse ne vouloit point se séparer de lui, le gardoit auprès d’elle, et il s’est laissé baiser la joue par une autre femme. Cela devoit nécessairement déplaire à une personne jalouse, et méritoit d’être puni ; car les femmes ont des droits sur leurs maris. »

« Quelle est enfin cette femme, dit le calife ? » « Hélas, Seigneur, répondit Giafar, c’est ma fille ! Tout cela s’est fait à mon insu. » « Mais, reprit Haroun, puisque le cadi Gelaleddin a dressé le contrat, le mariage est bon. Ali est son époux, et il dépend de lui, ou de la faire punir de mort, ou de lui pardonner. »

Aussitôt le calife fit venir Ali Tchélébi et lui demanda ce qu’il vouloit faire. « Prince, répondit-il, je m’estimerai trop heureux, si le visir veut bien me reconnoître pour son gendre. » « Allons, dit le calife à Giafar, emmène ton gendre chez toi, et qu’en ma considération on ne lui bande plus les yeux ; cette précaution est actuellement inutile. »

Giafar s’en retourna donc chez lui avec son gendre et la vieille. Sa fille, le voyant entrer, voulut se lever pour aller au-devant de lui ; mais les forces lui manquèrent, et elle retomba sur son sofa. « Qu’avez-vous fait, lui dit son père ? Vous vous êtes rendue coupable des derniers excès. Le Tout-Puissant l’a permis : je me soumets à ses décrets ; mais si j’avois été instruit de vos projets, j’aurois su les faire échouer. »

Giafar sortit ensuite, envoya chercher le cadi Gelaleddin, et lui dit : « Qui vous a donné ordre de dresser le contrat de mariage de ma fille ? » « Seigneur, répondit Gelaleddin, je l’ai dressé d’après le billet que voici, et dont je vais vous faire lecture :


« Salut au cadi Gelaleddin. Je vous écris pour vous prier de vous donner la peine de vous transporter chez moi, afin de dresser mon contrat de mariage avec Ali Tchélébi, et de me servir de procureur. Amenez avec vous des témoins pour signer l’acte de procuration. Si vous consentez à ma demande, vous m’obligerez ; sinon vous serez responsable des suites de votre refus ; et s’il arrive quelque chose, le blâme en retombera sur vous. »


» Cette menace, continua le cadi après avoir lu le billet, fit impression sur mon esprit. Les femmes peuvent se porter à de fâcheuses extrémités. J’ai craint pour l’honneur du premier visir : je me suis donc rendu aux ordres de sa fille. J’ai vu compter la dot, et j’en ai fait mention. Enfin, j’ai rédigé l’acte, constatant que la jeune personne me donnoit sa procuration, et j’ai dressé un contrat de mariage légal et authentique. Si vous eussiez été présent, vous n’auriez pu vous empêcher de m’ordonner d’accepter la procuration de votre fille, car elle étoit en âge de disposer d’elle-même ; et si elle n’étoit pas encore mariée, c’est que personne n’avoit osé vous la demander en mariage. Mais Dieu vous a préservé d’un désagrément qui auroit été plus grand que celui que vous éprouvez aujourd’hui. Il n’y a dans l’acte aucun vice, aucun défaut qui puisse le faire annuler. Quoi qu’il en soit, vos bonnes grâces me sont plus chères que tout. Vous pouvez, ou me pardonner, ou m’ôter la vie, si j’ai eu le malheur de vous déplaire. »

« Je rends justice à vos intentions, dit Giafar : vous avez fait tout pour le mieux. » Il pardonna ensuite à sa fille. Ali Tchélébi fut toujours soumis et complaisant près de son épouse, et rien n’altéra plus par la suite le bonheur dont ils jouirent l’un et l’autre.

Scheherazade ayant achevé l’histoire du jeune marchand de Bagdad, et de la dame inconnue, vit que le jour ne paroissoit pas encore, et que le sultan des Indes étoit disposé à l’écouter. Elle commença aussitôt l’histoire suivante :


  1. Mot persan, qui signifie hôpital. Il est dérivé du mot bimar, malade. La terminaison istan indique le lieu, le pays, etc.
  2. L’Irak Arabi, dont il s’agit ici, est le nom de la province dans laquelle est située la ville de Bagdad.
  3. La piastre vaut environ trois francs.
  4. La bourse vaut environ quinze cents francs.
  5. Constantinople.
  6. Genzir, du mot perrsan zengir.