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Les Missions extérieures de la marine - La station du Levant/06

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Les Missions extérieures de la marine - La station du Levant
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 105 (p. 737-765).
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LES
MISSIONS EXTÉRIEURES
DE LA MARINE

III.

LA STATION DU LEVANT[1].


VI. — L’ANARCHIE ET LA PIRATERIE.


I.

Le capitaine de Rigny venait d’être promu, par ordonnance du 22 mai 1825, au grade de contre-amiral. Il reçut cette nouvelle à Smyrne, où l’avait conduit le désir de se rapprocher du comte de Guilleminot ; mais dans l’état présentées choses le commandant. de la station française ne pouvait se tenir longtemps éloigné de la Morée. Le 20 juin 1825, la Sirène était de nouveau sur la route de Nauplie. La plus complète anarchie régnait alors en Grèce. Le gouvernement central, pris dans son ensemble, faisait à peine sentir son action en dehors des murs de la place forte où il avait en 1823 fixé sa résidence. Composé de députés provenant pour la plupart de pays entièrement occupés par les Turcs, le corps législatif ne possédait qu’une autorité nominale ; l’existence même du pouvoir exécutif dépendait de l’appui éventuel des subsides étrangers. Les premiers versemens de l’emprunt de Londres avaient été employés à solder les dépenses navales et à soudoyer les bandes mercenaires qui comprimèrent si rapidement en 1824 la révolte des primats. La Morée n’avait point eu de part à la distribution des guinées anglaises ; les soldats rouméliotes opposés par Coletti aux troupes dissidentes s’étaient conduits dans la péninsule comme ils auraient pu le faire en pays conquis. Il n’y aurait certes point eu lieu de s’étonner si les Moréotes, soumis en apparence, eussent gardé au fond du cœur quelque ressentiment de procédés non moins blessans pour leurs intérêts que pour leur orgueil.

Ce ne fut cependant qu’après le débarquement d’Ibrahim et la campagne peu brillante dirigée par le président Condouriotti en personne sur les derrières de l’armée égyptienne que l’on vit s’aggraver d’une façon très sensible le désaccord qui n’avait jamais cessé d’exister entre les Péloponésiens, les Rouméliotes et les insulaires. Partout où des partis se forment, il n’est pas rare de les voir chercher un appui étranger les uns contre les autres. Au mois de mai 1824, il prit fantaisie aux Grecs de se choisir un roi. On les avait avertis à Vérone du. danger qu’il y aurait pour eux à s’en tenir à la forme républicaine. Ils commencèrent à bégayer les mots de constitution, de monarchie. Quelques noms de princes furent mis en avant. La Grèce n’offrait pas de personnalité assez éminente pour qu’on pût se flatter de réunir sur un choix national une masse suffisamment imposante de suffrages. L’Autriche et la Russie n’étaient pas éloignées, disait-on, de s’entendre pour favoriser l’avènement de l’ancien roi de Suède, le colonel Gustavson. Tout à coup un bruit plus sérieux se répand ; cette fois ce serait le comité philhellénique de Paris qui se chargerait, suivant l’expression de l’amiral de Rigny, « de monarchiser la Grèce. » Un agent de ce comité arrive à Nauplie au mois d’avril 1825. L’élection du second fils d’un de nos princes du sang peut compter, suivant lui, sur les secours de la France, sur l’approbation à peu près unanime de l’Europe. La grande majorité du corps législatif saisit avidement ce projet, et sur ce terrain se trouve constitué à l’instant ce qu’on appelle dès lors, en opposition de la tutelle anglaise, le parti français. Les premiers bataillons d’Ibrahim commençaient à descendre dans la plaine d’Argos. Les projets des partis reçoivent de cette apparition une impulsion nouvelle. Les uns, sans plus attendre, veulent proclamer le jeune prince français et arborer le pavillon blanc sur les murs de Nauplie ; les autres demandent avec autant de hâte et autant d’à-propos qu’on y fasse flotter le drapeau britannique. Le hasard amène en ce moment dans le golfe la frégate la Sirène. L’amiral de Rigny est mis au courant des diverses propositions qu’on agite ; nos partisans l’entourent, ils le pressent d’appuyer non-seulement de ses paroles, mais aussi de ses actes, la mesure qu’ils se préparent à prendre. C’est à lui d’assurer le succès d’une combinaison désirée au Palais-Royal, favorablement accueillie aux Tuileries, autorisée par M. de Villèle. Les momens sont précieux, la circonstance est unique. Il suffit pour faire triompher le parti français de signifier au nom de la France un armistice à l’armée d’Ibrahim. « En vérité, monseigneur, écrivait l’amiral au comte de Chabrol le 5 juillet 1825, j’éprouve une espèce de honte à rappeler tous ces rêves ; mais, je le dis ici avec assurance, quand bien même les instructions des ministres du roi m’eussent autorisé à coopérer plus ou moins directement à de pareils projets, j’aurais cru manquer à mon devoir, j’aurais cru compromettre les intérêts du pays et le nom de son altesse royale, si je me fusse laissé aller à de vaines espérances dans un tel moment. » Ibrahim en effet ne tarda pas, comme l’avait prévu l’amiral de Rigny, à se replier sur Tripolitza. Son armée partie, beaucoup de Grecs n’eurent rien de plus pressé que d’oublier et de désavouer leurs promesses, d’autres se firent un mérite de porter au commodore Hamilton le secret de ces négociations imprudentes.

Le commodore partit sur-le-champ pour Corfou. Il en revint avec quatre frégates et trois corvettes. Au même moment entraient à Nauplie deux bâtimens de commerce anglais. L’un apportait une nouvelle portion de l’emprunt, 50,000 livres sterling, — l’autre était chargé de munitions. Le commodore s’oppose avec grand fracas au débarquement de ces secours. « La France, dit-il, a déjà pris trop d’influence en Égypte pour que le gouvernement britannique lui en laisse prendre davantage encore en Grèce. L’argent anglais ne servira pas à ériger dans le Levant un royaume français. » Quelques jours s’écoulent, un manifeste est apporté d’Hydra, on le couvre à Nauplie de signatures. « La nation grecque remet volontairement le dépôt sacré de sa liberté et de son existence politique à la protection exclusive du gouvernement de la Grande-Bretagne. »

Cette détermination extrême dépassait maladroitement le but. L’amiral français en profite pour se placer sur un terrain où le commodore lui-même ne pourra se dispenser de venir le rejoindre. « Je tiens à tous ici le même langage, écrit-il le 23 septembre au ministre ; je ne prêche que l’union et la concorde. Je calme les plus impatiens en les assurant des dispositions généreuses du roi ; je ne leur dissimule pas que c’est au concours des puissances qu’ils doivent s’adresser pour obtenir l’amélioration de leur sort. » — « La Grèce, ajoutait-il, est trop pauvre pour supporter un établissement royal dont les frais ne seraient pas faits ailleurs. On doit également tenir compte de la situation morale de ce pays : quels appuis y trouverait la royauté ? Il y a une lacune immense entre les bergers qui forment la masse de la population et quelque jeunesse qui a superficiellement étudié au dehors. Le clergé lui-même, ne serait pas une force, car il est peu influent et généralement ignare. Je ne vois que la demande du protectorat commun qui puisse être utile à la Grèce. »

Le conseil était sage, mais tout plan d’arrangement péchait par la base, si l’on répugnait, pour en assurer l’exécution, à l’emploi de moyens coercitifs. « Oui, le nœud gordien est là s’écriait avec impatience le comte de Guilleminot, enfermé par les instructions du ministre dans le cadre indécis de la politique autrichienne. S’il peut une fois convenir à l’Europe de le trancher, tout deviendra facile ou du moins d’une difficulté abordable ; mais négocier, toujours négocier, éviter par tous les moyens possibles l’adoption de résolutions vigoureuses, où cela peut-il conduire, quand nous avons affaire à des gens qui ne répondent aux conseils qu’on leur donne que par des sentences du Coran ? »

Pendant que la diplomatie divisée s’agitait ainsi dans le vide, que le comte de Guilleminot continuait d’agir auprès du divan « par contenance et sans le moindre espoir de succès, » les troupes égyptiennes établies sur le plateau de Tripolitza poussaient sans obstacle leurs reconnaissances dans toutes les directions. Bien que l’ennemi se fût dispersé, qu’Ipsilanti et Colocotroni fussent rentrés à Nauplie presque seuls, Ibrahim ne se relâchait pas de sa vigilance. Il assurait ses positions, gardait ses lignes de communications et de retraite, faisait en un mot succéder à la guerre d’irruption une guerre méthodique. Il venait de marcher sur Misistra et de s’en emparer presque sans coup férir. De là il était descendu dans les deux golfes du Magne pour y détruire toutes les provisions qui s’y trouvaient. Il parcourait ainsi, le fer et la torche à la main, les divers districts de la Morée. Ayant derrière lui Modon, Coron, Navarin et de grands magasins alimentés par l’Égypte, il n’hésitait pas à dévaster zone par zone le pays. Son but évident était de réduire les populations par la famine. Il les avait déjà obligées à se réfugier dans les montagnes ; il pensait que l’hiver les contraindrait à redescendre dans les plaines, où il les aurait à sa merci. En attendant, il avait renvoyé sa flotte en Égypte, d’où devait lui venir une nouvelle armée. Du retour de cette flotte dépendait le sort de la rébellion.

Quand on n’a servi que dans une marine régulière, quand on n’a connu que des arsenaux regorgeant de vivres et de munitions, on se fait difficilement une idée des embarras de tout genre au milieu desquels les Grecs devaient poursuivre leurs opérations navales. La pénurie était telle dans les îles que c’était un prodige de trouver à y rassembler un mois de provisions pour 7,000 ou 8,000 hommes. Quoique la frugalité du matelot grec ait été de tout temps proverbiale, les croisières ne pouvaient pourtant se prolonger au-delà du dernier oignon et du dernier biscuit. La disette menaçante ramenait forcément les escadres au port ; la sédition les y retenait. Entourés, dès qu’ils avaient mis le pied sur le rivage, par leurs femmes et par leurs enfans en proie à la plus affreuse misère, les marins grecs demandaient à grands cris le paiement de leur solde et de leurs parts de prise. La caisse était vide, les captures contestées ; les autorités, qui s’efforçaient de faire entendre raison à cette foule aigrie par la souffrance, devenaient les premières victimes de sa fureur. « Les matelots, nous dit l’amiral de Rigny, mettaient le couteau sur la gorge aux primats, le feu à leurs maisons. » Au mois de juin 1825, la Bobolina, l’intrépide et farouche amazone, avait été tuée d’un coup de pistolet sur la plage de Spezzia. Canaris faillit éprouver le même sort à Égine. Miaulis s’était vu abandonné en présence de l’ennemi par la majeure partie de sa flotte. Les Grecs croyaient fermement que toute marchandise sortie d’un port turc était pour eux de bonne prise, sous quelque pavillon qu’on l’eût embarquée. Les hésitations des primats à sanctionner leurs déprédations n’étaient à leurs yeux que l’indice d’une criminelle connivence.

L’abus qui se faisait dans l’Archipel du pavillon neutre expliquait, s’il ne justifiait complètement, ces violences. Il y avait neuf mois que. les flottes turque et égyptienne, harcelées plutôt qu’entamées par les Grecs, traînaient après elles un immense convoi, dans lequel figuraient à peu près tous les pavillons ; exceptons-en pourtant le pavillon français. C’était à la faveur de cette complicité que la Morée avait été envahie ; c’était l’appât d’un lucre honteux et illicite qui allait fournir encore une fois à Méhémet-Ali les transports dont il avait besoin pour entretenir l’armée d’Ibrahim. Peu s’en fallut que cette spéculation indigne ne reçût des mains de Canaris un terrible et juste châtiment.

Couvert par une longue chaîne de récifs qu’il est à peu près impossible de franchir sans pilote, le port d’Alexandrie renfermait le 10 août 1825, avec soixante voiles égyptiennes, cent cinquante navires européens dont vingt-cinq français chargés de coton pour Marseille. Vers six heures du soir, Canaris arrive à l’ouvert de cette rade. Trois brûlots et deux bricks de guerre lui ont été confiés. Le vent était favorable. Impatient d’en profiter, le héros ipsariote juge inutile d’attendre ses compagnons ; il donne seul dans la passe, Usant d’un stratagème que les lois maritimes ne désavouent pas, le brûlot conduit par Canaris a déguisé sa nationalité. Le pilote égyptien, qui voit flotter à sa corne le pavillon russe, croit avoir affaire à un bâtiment neutre, il aborde sans défiance ; guidé par ses indications, le brick a franchi la barrière des récifs. Canaris porte droit sur l’escadre égyptienne. La brise du large en ce moment s’éteint ; le vent change, le brûlot est obligé de louvoyer pour avancer vers le fond du port. Nulle escadre, fût-ce une escadre turque, ne laisse en temps de guerre un navire inconnu pénétrer dans ses lignes sans l’avoir fait auparavant raisonner. Des embarcations se détachent des frégates d’avant-garde. On vit alors du pont du brick de guerre français l’Abeille, mouillé en tête de rade, plusieurs hommes s’embarquer précipitamment dans une chaloupe que le brick de Canaris traînait à la remorque. Ni les forts de la rade, ni l’escadre égyptienne n’ont encore conçu de soupçon ; à bord de l’Abeille, la manœuvre a paru étrange. Menacé le premier, en raison de la position qu’il occupe, le brick français s’est mis, sans perdre de temps, sur ses gardes. On a serré les tentes, battu la générale, largué les focs, chargé la batterie des deux bords ; on se tient prêt à couper le câble. « Le navire suspect, nous dit le commandant de l’Abeille, le capitaine Hargous, se trouvait à environ trois encablures de nous quand nos derniers doutes se sont dissipés. Il n’y avait plus à s’y méprendre ; ce brick abandonné par son équipage était un brûlot ! Soudain il a pris feu. Au même instant, les deux bricks qui étaient restés au large ont viré de bord et hissé le pavillon grec. » La flamme en un clin d’œil serpente à travers le gréement, les bras et les boulines sont consumés, les voiles, échappant à la tension qui les tenait orientées, retombent sur le mât. Le brick se trouve masqué, cule, abat, reprend sa marche, tantôt sur un bord, tantôt sur l’autre, suivant le souffle variable qui le pousse et la voile encore épargnée qui se gonfle : il passe ainsi entre plusieurs navires de guerre et de commerce, frôlant l’un, contournant l’autre, les effrayant tous. Les embarcations turques réussissent enfin à jeter les grappins à son bord. Elles le remorquent vers la côte voisine où le brûlot va tranquillement s’échouer. « Si ce navire, écrivait M. Hargous, eût par malheur accroché la frégate d’avant-garde, le désordre se fût mis dans le reste de la flotte ; les deux autres brûlots seraient accourus, et auraient à leur tour abordé d’autres bâtimens. La catastrophe eût été épouvantable, le succès des Grecs complet ; mais l’Abeille les a un peu gênés. »

Il fallut quelque temps aux navires égyptiens pour se remettre d’une si chaude alerte ; Canaris n’en courut pas moins les plus grands dangers. Quelques coups de canon tirés par le brick du capitaine Hargous avaient donné l’éveil aux batteries de la rade. L’intrépide Ipsariote dut essuyer presqu’à bout portant le feu de la batterie du Figuier avant de pouvoir rejoindre les bâtimens qui l’attendaient au large.

Les actions humaines sont diversement appréciées suivant le point de vue d’où on les considère. Ce héros, à qui l’amiral de Rigny et le capitaine Le Ray accordaient une admiration sans mélange, n’était qu’un odieux pirate aux yeux de la marine neutre, qu’il avait failli envelopper dans le désastre destiné à la flotte du vice-roi d’Égypte. On lui reprochait amèrement de s’être servi, pour accomplir « cette fameuse prouesse, » d’un pavillon étranger. Ce n’est pourtant pas le déguisement, c’est le combat sous de fausses couleurs que les lois internationales ont pris soin d’interdire aux belligérans. Le capitaine Hargous et le consul-général de France, M. Drovetti, rendu par ordonnance royale du 20 juin 1821 aux fonctions qu’il avait déjà exercées sous un autre règne en Égypte, insistaient peu sur cette délicate question ; leurs plaintes portaient plus haut. Ils soutenaient tous deux avec une égale énergie que Canaris, s’il eût réussi « dans son infernal projet, » n’eût pas seulement causé un incalculable dommage au commerce européen ; il eût, suivant eux, attiré de sanglantes représailles sur la colonie franque. Le commandant de l’Abeille avait en 1823, quand il commandait l’Estafette, sauvé la population catholique de Syra ; « il venait, écrivait M. Drovetti, de rendre par sa vigilance un service non moins signalé à des intérêts que la France, quelles que fussent au fond ses sympathies, avait le devoir impérieux de protéger. » A mon sens, chacun ici était dans son rôle : Canaris en voulant allumer l’incendie dans un port égyptien, le capitaine Hargous en faisant avorter une entreprise dont son équipage et ses nationaux auraient pu devenir les premières victimes ; cependant le journal d’Hydra, qui ne manquait jamais, nous dit l’amiral de Rigny, « l’occasion de calomnier les moindres démarches de la France, » faisait grand bruit de ces « oups de canon tirés par un brick français sur un brûlot grec. Canaris ne s’associa pas aux récriminations de la presse hydriote. Il eût pu avec une apparence de justice s’en prendre à nous de son échec ; il aima mieux songer aux moyens de le réparer et ne pas aliéner à la Grèce, par des plaintes stériles, les sympathies dont plus que jamais la Grèce avait besoin. Recommandé aux soins du comité philhellénique de Paris, son fils Thémistocle faisait route pour Toulon à bord de la goélette l’Amaranthe pendant que « de la petite Angleterre, » — c’est ainsi qu’Ibrahim désignait l’île d’Hydra, — on continuait de diriger les plus violentes attaques contre nous.

Notre situation en Grèce était sujette à toutes les fluctuations qu’imprimaient à l’opinion les incidens travestis à plaisir par de dangereuses agences de publicité. Les Anglais exploitaient avec habileté nos relations intimes avec l’Égypte. A force de vanter et d’exagérer le crédit dont nous jouissions auprès du vice-roi, ils avaient fini par persuader aux Grecs qu’il dépendait de nous d’obtenir de Méhémet-Ali qu’il retirât ses troupes de la Morée, dût-il s’ensuivre pour lui une rupture éclatante avec la Porte. « On lui laisserait Candie, » nous disaient les agens qui faisaient appel à notre influence ; « on irait même jusqu’à consentir à des prestations d’argent. » C’était bien mal connaître le vassal ambitieux qui fut, de tous les Turcs, le plus convaincu peut-être de la nécessité de donner à son ambition le sceau de la fidélité dynastique. Méhémet-Ali n’eût pas hésité à poursuivre ses ennemis personnels jusque sous les murs du sérail ; il eût fait la guerre au sultan pour peupler le divan de ses créatures, pour se faire conférer ainsi de nouveaux fiefs ; il n’eût jamais pris parti avec des chrétiens insurgés contre le maître auguste dans les veines duquel coulait le sang vénéré d’Othman. Ce fut en 1827 une des illusions de la politique française de croire qu’elle pourrait triompher de ce sentiment inné, invétéré chez le vieux soldat rouméliote. Malgré son indulgence pour les infidèles, malgré l’utile emploi qu’il fit de leurs services, Méhémet-Ali n’en voulait pas moins rester une des plus solides colonnes de l’islamisme.

Quand ce pacha, qui se croyait appelé par les desseins de Dieu à rétablir le prestige des armes musulmanes, se vit insulté par les giaours jusque dans le port d’Alexandrie, bravé sous les fenêtres mêmes de son palais, son exaspération ne connut pas de bornes. Le 12 août au matin, il montait à bord d’une frégate, et, suivi de sept bâtimens, courait à la recherche de la flottille grecque jusque sur les côtes de Caramanie. « Quelle singulière équipée ! » s’écriait le comte de Guilleminot en apprenant le départ du vice-roi. Singulière en effet, car Méhémet-Ali ne s’exposait pas seulement à se faire) enlever par une division hydriote, il laissait l’autorité pour ainsi dire vacante en Égypte. Il avait à peine quitté Alexandrie, que son plus mortel ennemi, Khosrew-Pacha, y entrait avec toute la flotte ottomane.

On se rappelle que Khosrew, dans les premiers jours du mois de juillet, avait escorté les renforts conduits par Hussein-Bey de la Sade à Navarin. Le 10 juillet, il était devant Missolonghi ; le 3 août, il se rangeait en bataille pour faire face à la flotte de quarante voiles qu’amenaient dans le golfe de Patras Miaulis, Sachtouris, Colandrutzos et Apostolis. Le lendemain, l’escadre hydriote, plus habile et plus manœuvrière, lui avait gagné le vent. Trois brûlots furent lancés contre le bâtiment qu’il montait ; aucun ne parvint à l’accrocher, mais l’acharnement que les Grecs mettaient à s’attaquer toujours à sa personne le décida subitement à leur abandonner le terrain. Il se souvint à propos de l’ordre qu’il avait reçu d’opérer sa jonction avec la flotte égyptienne, et lit voile pour Alexandrie. Qu’on juge de l’émotion que dut produire l’apparition d’un pareil concours de navires se montrant dans les eaux de l’Égypte sous les ordres de Khosrew en l’absence de Méhémet-Ali. Des bâtimens légers furent expédiés dans toutes les directions pour en informer le vice-roi ; un régiment de réguliers fut en toute hâte appelé du Caire. La conduite du capitan-pacha ne justifia pas ces soupçons. « Il avait levé, disait-il, le blocus de Missolonghi, parce qu’il ne lui restait plus que dix jours de vivres. De tous les ports ottomans, Alexandrie était celui où les vents régnans pouvaient le plus aisément le conduire, celui où il devait s’attendre à trouver le plus de ressources. Il était venu y opérer la jonction prescrite, mais il ne mettrait pas le pied à terre avant le retour du gouverneur de l’Égypte. » Le 20 août au matin, le navire qui portait Méhémet-Ali fut enfin signalé, à l’entrée des passes. « Le pacha fut rendu, écrit M. Drovetti, aux vœux d’une population consternée et impatiente de le revoir. »

Khosrew voulut être le premier à féliciter le vice-roi de son heureux retour. Méhémet-Ali l’attendait sur les degrés du débarcadère. Là en présence de la foule émue, les deux vizirs se tinrent longtemps embrassés. Le vice-roi donna la droite au capitan-pacha, et ils s’avancèrent ainsi de front vers le palais, « faisant jusqu’au dernier moment assaut de politesse. » Leur conférence fut longue et amicale. En dépit des présages alarmans propagés par la malveillance, ces apparences de cordialité ne reçurent des faits aucun démenti. Le 23 octobre 1825, les flottes ottomanes, au nombre de soixante-six voiles, partaient d’Alexandrie abondamment pourvues de provisions ; le 2 novembre, elles avaient dépassé Candie et manœuvraient pour doubler Cerigo. Les Grecs, à cette nouvelle, quittèrent précipitamment le mouillage de l’Argentière, où ils attendaient le rapport de leurs éclaireurs. Contrariés par de gros vents d’ouest, ils n’arrivèrent que le 8 au matin sous le cap Saint-Ange. Les flottes turque et égyptienne étaient depuis le 5 en sûreté dans le port de Navarin ; elles y avaient débarqué 11,000 hommes et un millier de chevaux.

II

Suivant l’expression tout à la fois concise et pittoresque du capitaine Ferrin, revenant à la fin de l’année 1825 d’une croisière sur les côtes du Péloponèse et interrogé par l’amiral de Rigny sur les renseignemens qu’il en rapportait, « il n’y avait plus d’affaires en Morée. » Ibrahim parcourait cette province dans tous les sens avec des colonnes volantes de 2,000 hommes : mise à feu et à sang, la Morée se convertissait peu à peu en désert. C’était sur la Grèce occidentale que les armes ottomanes allaient désormais concentrer leurs efforts. Assiégée pour la seconde fois le 29 avril 1825, la place de Missolonghi donnait l’exemple de la plus courageuse résistance. Cette ville ou plutôt « cette bicoque, » comme l’appelle l’amiral de Rigny, avait déjà au mois de septembre repoussé trois assauts. Sa défense héroïque est peut-être le plus glorieux épisode de la révolution grecque.

Le nouveau vizir qui assiégeait Missolonghi en 1825 avait été signalé par la victoire de Petta à l’attention du sultan. Reschid n’avait pas son égal pour conduire un escadron de spahis à la charge, c’eût été le grandir outre mesure que de voir en lui le rival d’Ibrahim. Fils d’un prêtre géorgien, il avait embrassé dès l’âge le plus tendre l’islamisme, et était devenu le protégé de Khosrew. La servitude l’avait fait musulman ; la faveur d’un favori qui avait, ainsi que lui, débuté par l’esclavage le fit arriver, de degré en degré, au commandement suprême des armées de l’empire ; mais la fortune lui fit payer bien cher cette élévation, car elle associa ainsi le nom de Reschid-Pacha au souvenir de deux campagnes désastreuses, la campagne de 1829, qui ouvrit aux Russes le passage des Balkans, et la campagne de 1832, qui après la bataille de Koniah eût amené, sans l’intervention de l’Europe, les Égyptiens sur les rives du Bosphore. Reschid venait d’apaiser les troubles de l’Épire, quand au mois d’avril 1825 il parut devant Anatolikon avec 8,000 hommes : 2,000 Albanais gardaient en outre une série de postes, de Makrynoros, sur le golfe d’Arta, à Kakiscala, sur le golfe de Patras ; 3,000 pionniers, muletiers et valets de camp portaient l’effectif total de l’armée à 13,000 hommes.

Pour se faire une idée des difficultés que présentait le siège de Missolonghi, il suffira de jeter un coup d’œil sur la carte où se trouve représentée cette partie du golfe de Patras. Là, entre l’embouchure de l’Achélous, désigné aujourd’hui sous le nom d’Aspro-Potamos, et la vallée que baignent les eaux du Fidaris, s’étend sur un espace de vingt milles environ une sorte de Lido, de cordon sablonneux, en arrière duquel se sont amoncelées les alluvions des deux fleuves. Ce terrain à demi noyé est entrecoupé de lacs, de lagunes, de bancs de vase, de pêcheries recouvertes de quelques pouces d’eau à peine. Le lac de Missolonghi et le lac d’Anatolikon, situé plus au nord, communiquent par un canal d’un pied et demi environ de profondeur. Le lac de Missolonghi est de beaucoup le plus vaste ; cependant il n’y peut entrer et circuler que des bateaux plats. La ville, distante de la mer de trois milles environ, est adossée au lac. Suffisamment protégée sur deux de ses faces par les terrains marécageux qui l’entourent, elle n’a d’attaques à craindre que du côté du nord et du côté de l’est. Les troupes qui la veulent investir doivent venir d’Anatolikon, de la vallée du Fidaris ou du ravin qui longe la croupe du mont Zyrgos. Depuis le premier siège qu’elle avait subi en 1822 et en 1823, l’enceinte de Missolonghi s’était sensiblement améliorée. On avait approfondi le fossé, muni le long rempart de terre qui s’étendait du bord de la lagune à l’autre extrémité du promontoire de tours et de bastions, mis en batterie quarante-huit canons et quatre mortiers. La petite île de Vasiladi formait entre le rivage intérieur du lac et la mer une espèce d’ouvrage avancé. On y avait installé six canons et entassé deux mille femmes et enfans, bouches inutiles dont la garnison avait tenu à se défaire. En dépit de cette précaution, Missolonghi renfermait encore dans ses murs une population de 12,000 âmes. La garnison comprenait 4,000 soldats environ, sans compter un millier d’habitans et de bateliers en état de porter les armes.

Après les assauts infructueux qu’il avait livrés dans les premiers jours du mois de juillet, Reschid-Pacha, abandonné le 6 août par la flotte ottomane, harcelé sur ses derrières par les troupes de Karaïskaki, se trouvait dans une position des plus critiques. Le 19 août, Zavellas pénétrait dans la place avec ses Souliotes, et venait imprimer à la défense un redoublement d’énergie. Le 17 octobre 1825, l’armée de Reschid, réduite à 3,000 fantassins et 600 cavaliers, dut lever le siège de Missolonghi et aller s’établir au pied du mont Zyrgos. Un cri de triomphe retentit à l’instant dans la Grèce, cri imprudent, triomphe prématuré, car un ennemi plus formidable que Reschid-Pacha allait changer ces cris de triomphe en cris de détresse. Maître du Péloponèse, Ibrahim se portait à marches forcées de Navarin sur Patras. Le 18 novembre, la flotte du capitan-pacha et la flotte égyptienne arrivaient dans le golfe de Lépante et y débarquaient 8,000 Arabes. Ibrahim n’avait pas rencontré dans sa marche à travers la Morée plus d’opposition que n’en avait trouvé sa flotte pour venir d’Alexandrie et de Navarin. Le 29 novembre, il était de sa personne à Lépante. La flotte grecque apparat enfin ; une série d’engagemens eut lieu, mais, « grâce aux querelles interminables des Hydriotes et des Spezziotes, les Turcs, nous dit l’amiral de Rigny, finirent par rester maîtres du terrain. » Investie par terre et par mer, Missolonghi ne devait pas tarder à succomber. Était-il impossible d’arriver à une solution pacifique avant l’accomplissement de cette nouvelle catastrophe ?

Prévoyant que les fonds de l’emprunt anglais seraient bientôt épuisés, que sans argent là Grèce ne pourrait maintenir ses flottilles ni ses troupes régulières, les chefs du gouvernement de Nauplie entretenaient avec effusion l’amiral de Rigny de leurs embarras. Ils le priaient de leur donner ses conseils, regrettant, disaient-ils, de ne les avoir pas suivis jusqu’alors. Feraient-ils une humble demande de protection aux puissances ? Par quel moyen ? Une députation ? Ils auraient autant de difficulté à la composer qu’à la défrayer. Une lettre ? Sous quelle forme la rédiger, à qui l’adresser et que demander enfin ? « A cela, je répondais, nous dit dans un de ses remarquables rapports le chevalier de Rigny, que, quelle que fût la forme, la démarche ne pourrait assurément nuire, pourvu qu’on ne manifestât pas trop de prétentions. » Mavrocordato était alors le seul qui se rendît un compte assez exact de la situation pour oser avouer devant ses collègues que tout ce que les Grecs pouvaient espérer de mieux en ce moment était une sorte d’établissement tributaire sans contact avec les Turcs. « Si j’avais à exprimer une opinion personnelle, ajoutait l’amiral, ce serait aussi mon avis. » Malheureusement le vent de la fortune enflait à cette heure les voiles et le cœur des Turcs ; moins que jamais on pouvait se flatter de leur faire entendre raison. « Vous avez dû vous apercevoir, écrivait le 9 décembre 1825 le comte de Guilleminot au chevalier de Rigny, que Méhémet-Ali n’y va pas de main morte. Ce serait folie à nous de vouloir nous jeter en travers de son chemin. Nos relations avec l’Égypte, sans être ce que l’opinion les publie, sont telles néanmoins que notre considération dans le Levant est attachée au soin que nous prendrons de les maintenir. Faut-il nous exposer encore à voir Méhémet-Ali employer l’expression de politique française comme synonyme de politique versatile ? Il y aurait moins d’inconvénient à tenter d’agir sur l’esprit du capitan-pacha, quoique ce soit dans toute l’acception du mot un maître fourbe et un fourbe à langue dorée. Il serait bon cependant de le sonder et de savoir si sa réconciliation avec Méhémet-Ali est bien sincère. Faites-lui peur des Russes, montrez-lui la possibilité d’une alliance étroite et très prochaine entre le cabinet de Londres et celui de Saint-Pétersbourg. » L’empereur Alexandre affichait en effet depuis le mois de juin des tendances assez alarmantes pour la Porte. Il se plaignait hautement de nos hésitations et nous menaçait de s’entendre avec l’Angleterre, s’il ne parvenait pas à s’entendre avec nous.

Ces dispositions nouvelles du petit-fils de la grande Catherine étaient sans doute peu connues dans le Levant, car, lorsqu’on apprit à Odessa que l’empereur Alexandre venait d’expirer à Taganrog le 1er décembre 1825, les Grecs virent dans sa mort un événement éminemment favorable à leur cause, et « en firent, nous dit l’ambassadeur de France, des réjouissances publiques. » Le successeur d’Alexandre devait être ce prince Constantin que l’insurrection de 1790 demandait pour souverain à l’impératrice Catherine. « Nos musulmans, écrivait à la date du 25 décembre le comte de Guilleminot, sont déjà dans les transes. Il est aussi tels de nos collègues qui ne sont point du tout rassurés. Les employés de la légation russe répondent, avec ou sans dessein, que le prince Constantin est bien différent aujourd’hui de ce qu’il était naguère. — Sa tête est mûre, disent-ils, et la vénération qu’il avait pour son frère le portera sans doute, au moins pour quelque temps, à continuer le système d’Alexandre. »

Sur toute la ligne du Pruth, le 19 décembre 1825, les autorités et les troupes avaient prêté serment de fidélité au nouvel empereur, quand soudain on apprit à l’armée des frontières que le prince Constantin venait de renouveler la renonciation qu’il avait faite en 1822 de tous ses droits au trône. A la suite d’une émeute qui coûta la vie au gouverneur de Saint-Pétersbourg et peupla les provinces sibériennes de nouveaux proscrits, le prince Nicolas avait mis sur sa tête la couronne impériale. Depuis Pierre le Grand, aucun descendant des Romanof n’avait été plus digne de la porter. A Vienne, lorsqu’on ignorait encore lequel des deux frères serait finalement empereur, on faisait dans l’intérêt de la paix des vœux pour Constantin, « ennemi déclaré des insurrections ; » à Constantinople, l’impression fut tout autre. L’avènement d’un prince dont les tendances et la personne étaient inconnues encore eut pour premier effet « de rassurer les Turcs et de désenchanter les Grecs. »

Il est dur, quand on a tant souffert, quand on a fait pendant cinq années consécutives une guerre sans merci, avec des alternatives de succès, d’espérances déçues et de revers, de se voir réduit à ses propres ressources et d’être forcé de reconnaître qu’on ne peut plus attendre son salut que de soi-même. Aussi le gouvernement de Nauplie, loin de s’avouer cette triste vérité, de la proclamer hautement et d’y conformer sa conduite, prêtait-il avidement l’oreille à tous les bruits qu’il croyait de nature à distraire l’inquiétude publique. « La mésintelligence survenue entre Ibrahim et Reschid-Pacha au sujet du siège de Missolonghi paraît avoir laissé, écrivait l’amiral le 9 janvier 1826, quelque répit à cette place. Les Grecs vivent là-dessus pour le moment. » Nous les avons connues » nous aussi, ces illusions, — nos murs menteurs en ont gardé la trace, — nous ne savons que trop ce qu’il faut penser de toutes les rumeurs dont un peuple affolé nourrit son désespoir. Les divisions des Turcs et des Égyptiens, en supposant même qu’elles existassent, étaient assurément bien loin d’égaler celles qui paralysaient en cet instant critique la défense de la Grèce. L’anarchie la plus complète régnait à Hydra et à Spezzia. La population tout entière de ces îles, uniquement composée de matelots, d’armateurs et de capitaines, ne rêvait plus que courses, captures de navires et pillages. La déclaration de neutralité renouvelée, il y avait quelques mois à peine, par le gouvernement britannique investissait la marine grecque de tous les droits reconnus par les lois internationales aux belligérans. La crédule ignorance d’un peuple de corsaires, son avidité, la nécessité enfin, le précipitaient chaque jour plus avant dans une voie au bout de laquelle devait se trouver immanquablement la piraterie. Pendant ce temps, la lente et lourde flotte des Turcs opérait tranquille ment dans le golfe de Patras. Méhémet-Ali avait exigé de la Porte la promesse d’envoyer à Missolonghi un de ses grands-officiers pour y veiller à ce que le capitan-pacha ne quittât point ces parages avant que la place fût prise. Husny-Bey s’était rendu à cet effet au camp de Reschid, investi des pleins pouvoirs de tchaous-bachi, et pour la première fois on voyait des Turcs entreprendre une campagne d’hiver.

Habitués à se rassembler dans les premiers jours du mois de mai pour se disperser à l’époque des semailles, les soldats timariotes avaient dès le mois de novembre abandonné le camp du séraskier ; les troupes régulières étaient seules restées sous ses drapeaux. Aguerries par les privations et les épreuves d’une première campagne, dévouées à un chef dont elles appréciaient la bravoure et craignaient la sévérité, ces troupes ne devaient se montrer sous aucun rapport inférieures à l’infanterie arabe. Tout le mois de décembre avait été employé par Ibrahim à former des magasins, à remplir son camp de munitions. Les pluies rendaient alors le travail des tranchées impossible. Des murs de la ville aux rives du Fidaris, la campagne submergée ne présentait qu’un immense marais. Lorsque les vents du nord commencèrent à sécher la plaine, le gouvernement grec comprit que la trêve forcée à laquelle il avait dû quelques instans de repos était sur le point de finir. Il réussit à équiper vingt navires hydriotes et quatre navires ipsariotes. Le 21 janvier 1826, ces bâtimens, renforcés par trois bricks spezziotes qui étaient restés dans les eaux de Missolonghi, obligèrent les croiseurs turcs à se retirer sous le canon du château de Morée. Les assiégés purent alors faire venir des îles ioniennes quelques provisions ; mais les matelots de l’escadre grecque n’avaient reçu en partant d’Hydra qu’un mois de solde ; ce délai expiré, il fut impossible de les retenir plus longtemps. La plaine était praticable, la mer se trouvait libre ; Ibrahim reprit sur-le-champ les opérations interrompues depuis le mois d’octobre.

L’artillerie des Turcs s’élevait à quarante pièces. Ibrahim la partagea en trois batteries qui jetèrent dans Missolonghi 2,000 boulets ou bombes par vingt-quatre heures. Le feu des bastions grecs se ralentissait à vue d’œil ; tout semblait annoncer la position désespérée des assiégés. Cependant, chaque fois qu’un assaut était dirigé contre les remparts, cet assaut n’avait pour résultat que d’énormes pertes. Ibrahim comprit qu’il devait porter ailleurs ses attaques. Le 27 février 1826, il introduisait trente-deux bateaux plats dans la lagune ; le 9 mars, ses troupes prenaient possession de l’îlot de Vasiladi. La résistance de Missolonghi pour cette fois devait bien réellement toucher à son terme. Le lord haut-commissaire des îles ioniennes, sir Frederick Adam, essaya de s’interposer ; les Grecs rejetèrent dédaigneusement ses offres de médiation. Le 6 avril, les pachas résolurent de faire un pas de plus vers la place, du côté du lac. Reschid, avec ses Albanais, se chargea d’enlever l’îlot de Klissowa, banc de sable à demi noyé, distant d’un mille à peine de Missolonghi. Les Albanais échouèrent de nouveau dans cette tentative, qui leur coûta 600 hommes. En voulant les ramener à l’assaut, Reschid lui-même fut blessé à la jambe. Ibrahim railla sans pitié l’échec de son compagnon, a le vais faire marcher mes Arabes, dit-il à Reschid ; vous verrez comme ils emporteront cette ville. » Il donna aussitôt l’ordre à deux bataillons de marcher, à Hussein-Bey de se mettre à leur tête, — ce même Hussein-Bey qui avait reconquis Candie, Caxos, pris Sphactérie, Vasiladi et Anatolikon. Pouvait-il manquer de prendre Klissowa ? Les Arabes cependant ne réussirent pas mieux que les Albanais. Ils perdirent 800 hommes, et Hussein-Bey, mortellement atteint, tomba au milieu de ses troupes, frappé d’une balle au front. Il ne restait plus, après ces échecs successifs, qu’un parti à prendre. Il fallait resserrer encore le blocus de Missolonghi et réduire par la famine une place si bien défendue. La question se trouvait donc portée sur un terrain où les Grecs avaient eu jusqu’alors l’avantage. Malheureusement les flottes ottomanes, après cinq années de lutte, s’étaient aguerries ; le produit des impôts était nul, l’emprunt anglais toujours insuffisant, et les flottes grecques, ne pouvant plus vivre que du pillage des neutres, erraient des côtes de Syrie aux rivages du Péloponèse, complètement désorganisées. Le 10 avril 1826 cependant Miaulis, avec trente-huit voiles carrées et quelques mistiks, parut à l’entrée du golfe de Patras ; il se trouva arrêté par le calme sous Céphalonie. Le 13 avril, les Turcs et les Égyptiens, au nombre de soixante voiles, profitèrent, pour appareiller, de la brise qui venait de s’élever du large. La bordée qu’ils suivaient les portait vers l’île de Zante. Leur flotte laissait ainsi le chemin, de Missolonghi ouvert.

Avec son habileté ordinaire, Miaulis saisit sur-le-champ l’occasion. Les dernières lueurs du jour n’avaient pas encore disparu qu’il était devant la place assiégée. Les Grecs pouvaient croire que, fidèles à leurs habitudes, les Turcs n’oseraient pas s’exposer à un combat de nuit ; mais la manœuvre de la flotte ottomane n’était qu’une feinte, nous apprend un rapport émané du vaisseau même du capitan-pacha, car cette fois ce sera le témoignage des Turcs que j’invoquerai ; en toute affaire, il est bon d’entendre les deux parties. « Nous poursuivîmes les Grecs, ajoute ce rapport, et dans la nuit même nous nous trouvâmes au milieu de leur flotte. Avec nos boulets, nous la dispersâmes. Le 12, ils revinrent avec trente et un bâtimens. Notre petite flottille donna la première. Quelque temps après, nous arrivâmes avec les frégates. Après un combat acharné de sept heures, nous leur prîmes deux brûlots, un autre se consuma sans nous atteindre. Si le vent n’était point tombé, les Grecs étaient tous perdus. Le lendemain, nous n’avons pu en compter que vingt-deux qui faisaient route vers Calamos. Depuis ils n’ont pas reparu. »

Un officier anglais d’un grade élevé qui avait assisté au siège de Missolonghi résumait ainsi ses impressions. « Je ne sais, disait-il à l’amiral de Rigny, ce qu’il faut le plus admirer de l’ardeur des assaillans ou du courage des assiégés. » Ce jugement impartial sera le jugement de l’histoire. Jusqu’au moment où la flotte grecque en se retirant eût décidé du sort de la place qu’elle n’avait pu secourir, les pertes des Grecs et celles des Ottomans étaient demeurées fort inégales. La garnison de Missolonghi n’avait perdu que 150 hommes, 2,000 Turcs gisaient dans le lac et sous les remparts de la ville. La faim n’en poursuivait pas moins son œuvre. La population, qui se composait encore de près de 9,000 âmes, était aux abois. « Elle avait mangé les chiens, les chats, les rats. » Elle n’avait plus que le choix entre ces trois partis : mourir d’inanition, capituler ou se frayer un chemin à travers les lignes ottomanes. Ce fut à cette dernière résolution que les Grecs et les Souliotes s’arrêtèrent. « On sait, nous dit un des drogmans de la Porte qui se trouvait à bord du capitan-pacha, l’Arménien Constantin, on sait que les Souliotes ne se rendent jamais. » Le 20 avril 1826, Ibrahim fut averti par un déserteur que 1,500 armatoles détachés du corps de Karaïskaki s’étaient embusqués sur les derrières du camp turc. Les armatoles devaient faire une attaque du côté de l’ouest. La fusillade servirait de signal aux assiégés ; on. y répondrait de la ville par l’incendie de quelques maisons, et peu après tout ce qui se trouvait dans la ville tenterait une sortie en masse. Comptant près de 3,000 combattans encore, la garnison se chargeait de forcer le passage, la population profiterait du désordre pour la suivre. Ainsi averti, Ibrahim prit ses dispositions. Il ne se borna pas à se mettre en mesure de contenir les Rouméliotes de Karaïskaki et de recevoir de pied ferme le choc des assiégés ; il fit garder toutes les issues par lesquelles les défenseurs de Missolonghi pouvaient lui échapper. Le 22 avril, vers neuf heures du soir, au signal convenu, la garnison, formée sur trois colonnes, quitta silencieusement la place ; mais à la contenance et aux dispositions des Turcs elle s’aperçut bientôt que la fusillade engagée par les armatoles ne serait qu’une diversion insignifiante. N’espérant plus rien que d’elle-même, ne faisant appel qu’à son courage, elle poussa un cri formidable, et se rua sabre en main sur l’ennemi. Ni le yatagan des Albanais, ni la baïonnette des Arabes, ne pouvaient arrêter cette attaque impétueuse. Les soldats grecs franchirent d’un seul élan les fossés, les parapets, les traverses, tout le labyrinthe compliqué qu’offrent généralement des lignes de circonvallation. Pendant qu’ils balayaient devant eux les derniers ennemis qui s’obstinaient à leur faire obstacle, la population de Missolonghi se rangeait à son tour en dehors des remparts. Le murmure confus qui sortait de cette multitude arriva comme un bourdonnement jusqu’au camp d’Ibrahim. Les pièces turques dirigèrent leur feu de ce côté. Un irrésistible mouvement de retraite se produisit alors dans une foule qui n’était composée en majeure partie que de femmes et d’enfans. Ibrahim et Reschid firent avancer leurs troupes ; Grecs et Arabes, tout rentra pêle-mêle dans la place. Le désespoir des vaincus, la rage des vainqueurs, se confondirent dans une lutte effroyable. On sait quels excès se commettent, même entre nations civilisées et chrétiennes, quand une ville de guerre est enlevée d’assaut. On peut juger des horreurs que couvrit de son ombre la nuit du 22 avril 1826. Près de 2,000 personnes périrent dans les flammes, et tout individu mâle au-dessus de l’âge de douze ans fut immolé sans pitié. Les Turcs se vantèrent d’avoir coupé à Missolonghi plus de 3,000 têtes. Les femmes et les enfans qu’ils épargnèrent furent vendus publiquement comme esclaves ; la flotte égyptienne les emporta en Candie et en Égypte.

Ibrahim, prétend-on, gémit amèrement sur l’impossibilité où il s’était trouvé de prévenir d’abord, d’arrêter ensuite l’effusion du sang. Quant aux hommes héroïques qui, suivant l’expression du drogman Constantin, « avaient osé mettre le feu à la ville et sortir en combattant, » ils ne venaient de passer sur le ventre aux Turcs que pour aller tomber dans une embuscade. Reschid, dès qu’ils eurent dépassé les tranchées, lança sa cavalerie à leur poursuite, A un mille environ des lignes ottomanes, ils essuyèrent une charge qui les dispersa. Ils s’étaient cependant ralliés sur les premières croupes du mont Zyrgos ; les inégalités du terrain commençaient à favoriser leur retraite, quand, au lieu du secours promis, ils virent surgir du milieu des broussailles les longs fusils des soldats albanais. Il suffit d’une volée de mousqueterie pour porter de nouveau le désordre dans cette troupe surprise. Des femmes, empruntant le costume des guerriers souliotes, des enfans portant de lourds pistolets chargés à la ceinture, s’étaient courageusement mêlés à la sortie. Ce furent les premières victimes que l’effroi, l’épuisement, la fatigue, livrèrent aux Turcs. Longtemps les débris d’une garnison qui avait compté près de 5,000 hommes errèrent dans la montagne, mêlés aux troupes de Karaïskaki ; quand ils atteignirent la baie de Salone, ils auraient à peine réuni 1,300 combattans.

Pendant que Missolonghi, « abandonnée par les flottes de Spezzia et d’Hydra, » succombait aux angoisses de la faim ; pendant que les assiégés faisaient sur les lignes turques « leur attaque de lions, » les députés des autres parties de la Grèce, assemblés de nouveau à Épidaure, discutaient des projets de constitution. « Croyaient-ils donc, — j’emprunte encore ici le langage de l’amiral de Rigny, — que le moment fût heureusement choisi pour proclamer une monarchie constitutionnelle, une régence, une pairie héréditaire ou à vie, pour décréter des phalanges macédoniennes ou thébaines ? Toutes ces parodies, ajoutait cet observateur si sagace, peuvent trouver place dans certaines correspondances, crédit dans certains journaux ; pour la Grèce, ce n’est pas de tel ou tel mode de gouvernement qu’il s’agit ; il faut avant tout savoir si elle existera. » La place de Missolonghi était à peine conquise qu’Ibrahim, se séparant de Reschid, rentrait en Morée par Patras, laissait dans cette ville une garnison, renforçait celle de Tripolitza, qu’il portait à 2,500 hommes, et, après avoir envoyé quelques détachemens pour ruiner les récoltes dans la plaine de Sparte, revenait sur ses magasins à Modon. De son côté, Reschid marchait de Missolonghi sur Salone et se disposait à envahir l’Attique. La flotte du capitan-pacha reprenait le chemin des Dardanelles ; la flotte d’Ibrahim se partageait en deux divisions : l’une allait chercher à Alexandrie des vivres, des munitions, 2,000 hommes qui devaient couvrir l’armée égyptienne de ses pertes ; l’autre, occupée à maintenir les communications entre la Morée et Candie, amenait de la Sude à Modon, vers la fin du mois de mai 1826, un convoi de vivres considérable.

On comprend que de pareilles nouvelles, survenant au milieu des délibérations du congrès d’Épidaure, dussent les « simplifier. » Depuis longtemps, le sentiment de cette assemblée se prononçait contre la direction donnée aux opérations militaires ; on espéra mieux d’une nouvelle commission de gouvernement, qu’on choisit parmi les notabilités de la Morée, d’Hydra, de Souli et de la Roumélie. « Tout cela, écrivait l’amiral, n’est qu’une forme vaine qui s’évanouira encore. Il n’y a plus ici en hommes et en argent aucunes ressources virtuelles. »

Les Souliotes et les Rouméliotes étaient arrivés à Nauplie dans les derniers jours du mois de mai 1826. Ils étaient alors en Grèce, suivant l’expression de l’amiral de Rigny, « la seule force réelle et la seule force d’opinion. » Les Souliotes étaient, il est vrai, réduits à 250 hommes, les Rouméliotes à 800 ; mais par un bonheur étrange aucun chef de renom n’avait péri. « le puis vous assurer, écrivait l’amiral à l’ambassadeur, que, s’il y a eu des chefs tués, — et par chefs j’entends ceux qui s’intitulent généraux, c’est-à-dire qui commandent à une centaine d’hommes, — ce ne sont ni Botzaris, ni Zavellas, ni Drako, ni Lambro-Vecchio, car ils sont tous venus déjeuner avec moi avant-hier. » En dehors de cette troupe d’élite, il ne restait plus sous les armes en Grèce que 3,000 hommes, les uns groupés autour de Karaïskaki, les autres attachés à la fortune de Gouras, ou errant avec Nikétas et Colocotroni de crête en crête sans pouvoir arrêter les Égyptiens nulle part. Au milieu de cet affreux désarroi, chacun songeait encore « à se faire son petit lot. » Gouras s’était enfermé dans l’Acropole d’Athènes avec 400 palikares ; Notaras était à Corinthe ; les défenseurs de Missolonghi venaient de s’emparer de la Palamide. Maîtres de ce point culminant, ils n’avaient pas tardé à l’être de toutes les batteries de la ville. Bien que désavoués par leurs chefs, ils avaient déclaré qu’ils ne se dessaisiraient de ce gage que le jour où l’arriéré de leur solde leur aurait été payé. Le gouvernement avait préféré céder la place à la sédition ; il s’était installé sur le petit îlot de Bourgi, rocher circulaire qui s’élève, avec son château vénitien, à la limite des fonds où se termine la rade.

La campagne d’hiver de 1826 avait donc été décisive. Les Grecs se trouvaient renfermés dans les forteresses de Corinthe, de Nauplie et d’Athènes. les Turcs avaient entre leurs mains Patras, Missolonghi, Navarin, Coron et Modon. Ibrahim, revenu dans la plaine de Messène vers la fin de juin, menaçait le Magne. Candie était entièrement soumis, et les Sphakiotes eux-mêmes payaient régulièrement leur tribut. Reschid était dans l’Attique, où plus d’un village saccagé par Gouras l’accueillait en libérateur. L’anarchie avait pu opérer ce prodige de rendre, après cinq années de guerre, les Turcs moins odieux. La révolution grecque entrait en 1826 dans sa phase vraiment douloureuse.


III

Les nombreux extraits que j’ai empruntés à la correspondance officielle et privée de nos ambassadeurs aussi bien qu’à celle de nos officiers ne peuvent laisser, ce me semble, aucun doute sur la nature des sentimens qui, depuis le commencement des troubles, avaient dirigé dans les affaires du Levant la politique du gouvernement français. Nous nous étions pris d’une sérieuse pitié pour la Grèce ; nous voulions plus sincèrement peut-être que toute autre puissance sauver ce malheureux pays, le soustraire à un joug odieux, l’arracher, s’il était possible, à ses divisions intérieures ; nous n’étions pas d’humeur à faire de son affranchissement un levier pour des ambitions étrangères. Cette préoccupation nous était assurément permise, à une condition toutefois, c’est que nous serions les premiers à nous défendre de toute convoitise personnelle. Si nous donnions à l’Europe sujet de mettre en doute notre désintéressement, nous affaiblissions par cela seul la portée de nos conseils ; si nous cherchions pour la réussite de visées chimériques un point d’appui dans l’un des partis qui déchiraient la Grèce, nous devenions sur-le-champ un objet de méfiance pour les factions opposées. Sous ce double rapport, les démarches des agens officieux qui persistaient à se donner comme secrètement autorisés par le cabinet des Tuileries ne pouvaient que gêner considérablement l’intervention de l’ambassade française. « Que peut-il y avoir, se demandait le comte de Guilleminot, au fond de cette intrigue ? » — « L’idée m’est venue, écrivait-il le 27 décembre 1825 à l’amiral de Rigny, que le gouvernement du roi, par sa tolérance pour une conception si bizarre, n’a voulu que ménager sa popularité dans la question grecque. » Ce fut un grand soulagement pour le circonspect et habile diplomate quand le ministre lui manda enfin « que le roi avait traité de rêveries tous ces projets d’élection monarchique en Grèce, et que l’ambassade n’avait pas à s’en occuper. »

Cet incident vidé, la diplomatie et la station française se promettaient quelques jours de repos. Elles ne tardèrent pas à être troublées dans leur quiétude par des attaques qui leur vinrent à la fois de deux camps opposés. Les armateurs et les capitaines de Marseille se plaignaient, suivant leur habitude, d’être insuffisamment protégés ; les philhellènes, dont la voix trouvait de l’écho jusque dans la chambre haute, accusaient au contraire les bâtimens du roi de prêter leur appui à des spéculations honteuses. L’amiral ne sut pas rester insensible à ces imputations. « Lorsque dans l’agitation des passions politiques, écrivait-il au ministre, d’anonymes calomnies s’infiltrent dans les journaux, on peut les mépriser ; mais, lorsque des voix puissantes et généreuses, s’adressant à d’augustes assemblées, se rendent les interprètes de doutes accusateurs, il faut établir la vérité des faits. je suis le témoin et le garant de ceux que j’avance. Votre excellence me prescrit de lui rendre compte des mesures que j’ai prises pour obtenir satisfaction du gouvernement grec. Je dois le déclarer, monseigneur, il n’y a aucune satisfaction, aucun dédommagement à tirer de ce gouvernement. Les membres qui le composent vivent au jour le jour ; ils sont sur ce terrain dans l’impuissance la plus complète. Leur autorité est nulle, leur considération plus nulle encore. Il y a impossibilité morale et matérielle, dans la situation de la Grèce, de composer une combinaison quelconque de pouvoir. Celle qui existe ne se maintient que parce que Ricardo spécifie toujours que l’emprunt ne sera débarqué à Nauplie que dans le cas où ce gouvernement sera encore en place. Or cet emprunt, dévoré, pillé d’avance, à tellement démoralisé les Grecs, a semé de telles haines parmi eux que, si demain Ibrahim était contraint d’évacuer la Morée, la guerre civile recommencerait avec plus de violence que jamais. Il n’y a ici d’autre droit que la force ; c’est la force qui décide de toute contestation. »

On croyait généralement en Europe que le gouvernement grec était une autorité, un pouvoir, au moins dans les pays non soumis aux Turcs, qu’il avait à ses ordres une force militaire dont il dirigeait les mouvemens à son gré, une force navale obéissant à des chefs qui dépendaient entièrement de lui. On se trompait étrangement. L’armée, quand il en existait une, était l’armée de tel ou tel capitaine ; ce n’était pas l’armée du gouvernement. Les vaisseaux appartenaient à des particuliers qui en disposaient suivant leur caprice ; souvent même les équipages s’en emparaient et abandonnaient le théâtre des opérations pour aller chercher des captures plus faciles que les navires de guerre du sultan. L’île de Zea s’était vue soudainement envahie par 2,000 Albanais chassés de la Morée. Les populations de Tine, de Syra, de Naxie, n’avaient pas tardé à s’apercevoir des fâcheuses conséquences d’un pareil voisinage ; mais bientôt. un accord fut conclu entre les chefs de cette bande et dix-sept corsaires d’Hydra et de Spezzia. Il s’agissait d’aller porter le pillage dans les comptoirs de Chypre et de Syrie. C’était une diversion, disaient les Albanais ; en réalité, ce n’était qu’une expédition de boucaniers animée par l’espoir d’un butin dont l’ennemi seul n’eût pas fait tous les frais. La discorde se mit entre les bandits de terre et les brigands de mer. Après une vaine incursion à Beyrouth et sur les côtes de Chypre, la troupe dispersée reparut dans les îles et y répandit de nouveau la terreur. Tels étaient les élémens avec lesquels les Grecs étaient venus aborder cette question délicate : « la propriété particulière sous pavillon neutre et le droit occasionnel de visite. »

L’exercice des droits de belligérans avait commencé pour les Grecs par des déclarations de blocus ; puis étaient venues les visites, les arrestations, les confiscations. La progression fut rapide : elle devait promptement arriver au plus épouvantable brigandage maritime que l’abus des mots ait jamais fait naître. Le droit de visite réciproque stipulé par le traité conclu en 1807 entre l’Angleterre et le Danemark était du moins restreint aux bâtimens de guerre dûment commissionnés, commandés par des officiers gradés, responsables envers leur gouvernement ; les corsaires en étaient exclus. Comment penser à concéder un droit pareil à des hommes exaspérés, qui n’obéissaient à personne, pas même aux chefs qu’ils s’étaient choisis ? Comment les laisser aborder tumultueusement les navires neutres, souffrir qu’ils les traînassent, sous prétexte de contrebande, dans quelque coin ignoré de l’Archipel, qu’après les avoir pillés, après avoir enlevé « jusqu’aux chemises des matelots, » ils les envoyassent, comme par dérision, se faire juger devant un prétendu tribunal de prises ? Au mois de mars 1826, la frégate la Sirène avait trouvé au mouillage de Nauplie, gardés par quelques corsaires grecs, quatorze bâtimens sous pavillon autrichien, sept sous pavillon anglais, trois russes, deux sardes, un toscan et jusqu’à un pavillon de Jérusalem. Placé entre les réclamations incessantes du commerce et les amères accusations dont il était l’objet de la part de la presse libérale, le gouvernement du roi ne voulait ni abandonner notre navigation à des chances plus périlleuses peut-être que celles d’une guerre ouverte, ni user brutalement de ses forces pour exiger de justes dédommagemens. De cet état de doute et d’anxiété était née une sorte de jurisprudence journalière dont l’application restait dévolue au tact de nos commandans.

Jusqu’à la fin de l’année 1825, les actes de violence ne s’étaient adressés qu’à des bâtimens rencontrés sans escorte ; mais au fut et à mesure que le désordre s’accroissait, quand les navires d’Hydra et de Spezzia, en révolte ouverte contre leurs amiraux, eurent quitté les parages de Missolonghi pour se livrer isolément à la course, les marins grecs, inclinant de plus en plus à la piraterie, en vinrent à ne plus respecter les bâtimens escortés. Le 5 mars 1826, un convoi autrichien composé de dix-sept voiles marchandes se trouvait réuni à Milo, sous l’escorte des bricks de guerre le Véloce et l’Orion. Les capitaines de deux bricks grecs annoncèrent l’intention de visiter à tout prix ce convoi. Dans la nuit du 6 au 7, arrivèrent sur rade deux nouveaux bricks hydriotes. Le vent venait de passer au sud-est, le convoi mit sous voiles ; les Grecs appareillèrent dès que le dernier navire autrichien fut sorti de la passe. « J’ai eu le regret, écrivait le capitaine Fauré, commandant la goélette française la Torche, détachée en ce moment à Milo, de voir ces corsaires, animés d’une audace malheureusement impunie, capturer et emmener trois bâtimens sous le canon même de l’escorte autrichienne ; de part et d’autre il n’y a pas eu une amorce brûlée. » A la même époque, un bâtiment anglais était également visité et saisi sous les yeux du commodore Hamilton. Notre situation heureusement n’était pas celle des officiers de la marine britannique ; c’étaient les lois mêmes que nous avions faites, les doctrines que nous avions constamment professées, qui nous autorisaient à ne pas dévorer en silence de semblables injures. Durant la guerre de 1769 à 1774 entre la Russie et la Porte, nous étions en possession de toute la caravane du Levant ; la seule navigation qui maintînt alors les relations commerciales d’une échelle à l’autre se faisait sous pavillon français. Victorieuse à Tchesmé, jamais la Russie n’éleva la prétention d’apporter le moindre obstacle à ce trafic ; devions-nous reconnaître aux Grecs un droit que nous aurions dénié à la Russie ?

Au milieu des désordres de l’Archipel, les commerçans étrangers établis dans le Levant, avaient éprouvé de 1821 à 1826 des pertes évaluées à 4 millions pour l’Autriche, 900,000 francs pour la Grande-Bretagne, 300,000 francs pour la France, sans compter ce qu’avaient pu perdre les Sardes, les Hollandais et les Américains. Nos capitaines s’étaient acquittés jusqu’alors avec un zèle et une patience véritablement exemplaires de devoirs qui tendaient à perdre chaque jour de leur précision. L’excès du mal vint simplifier leur tâche. Ils reçurent des instructions qui ne pouvaient plus leur laisser aucun doute sur les droits dont ils étaient investis, sur les devoirs qu’ils auraient, le cas échéant, à remplir. L’occasion de déployer une juste sévérité ne se fit malheureusement pas attendre. Le 17 mars, une goélette grecque de dix canons, la Pénélope, montée par 120 hommes d’équipage et commandée par le propre neveu de l’amiral Miaulis, le capitaine Dimitri, voulut renouveler sur un convoi français l’acte de violence qui avait si bien réussi quelques jours auparavant contre un convoi autrichien. Dimitri s’adjoignit pour cette dangereuse expérience un brick de quatorze bouches à feu qui l’attendait en dehors de Milo. Le convoi n’avait pour protection que les six caronades de la Dauphinoise, chétive goélette commandée par le capitaine Harmand. A six heures du matin, un des navires marseillais convoyés, le Petit-Victor, changeait brusquement de route et mettait en travers sous la volée du brick et de la goélette grecs. « le montai sur le pont, nous dit le capitaine Harmand, et le demandai au brick ce que signifiait une pareille manœuvre ; en même temps le fis mettre chacun à son poste. Le brick me répondit que ce bâtiment avait des Turcs à son bord et qu’il voulait le visiter. Après l’avoir inutilement sommé de s’éloigner, le donnai l’ordre de commencer le feu. Aux premières décharges, la goélette laissa arriver vent arrière, et le brick mit ses perroquets. le fis feu des deux bords, et l’action se termina par les cris de vive le roi ! vive la France ! comme elle avait commencé. » Un mois à peine s’était écoulé, que la goélette l’Amaranthe se voyait également contrainte d’infliger à d’autres croiseurs une leçon non moins rude. Cette goélette avait pour capitaine le lieutenant de vaisseau Bruix, brave et spirituel officier, que son nom, sa valeur, auraient aisément conduit aux plus hauts grades, si la vivacité de ses opinions politiques, jointe à un caractère trop bouillant peut-être, n’eût, surtout dans les premiers temps de la restauration, fait obstacle à son avancement. Véritable type des joyeux aspirans du premier empire, le capitaine Bruix était de ces officiers à qui on ne saurait impunément faire flairer l’odeur de la poudre. Deux canots détachés d’un brick grec se dirigeaient le 17 avril sur la Claire, un des bâtimens que l’Amaranthe escortait. « J’ai fait, écrivait à l’amiral de Rigny l’impétueux commandant, crier aux embarcations de retourner à leur bord. Ils ont répondu d’une manière insolente et en agitant leurs armes. Alors j’ai envoyé toute ma volée sur le brick et sur ses embarcations. Les embarcations ont sur-le-champ rebroussé chemin. J’ai continué vigoureusement l’attaque pour profiter de la démoralisation et du désordre qui régnaient à bord de ce bâtiment de vingt canons, beaucoup plus fort par conséquent que l’Amaranthe. J’ai tiré quarante coups de canon et deux cents coups de fusil. Les Grecs alors n’étaient plus arrogans ; ils demandaient grâce en prenant lâchement la fuite. »

Le traitement, bien que mérité, était rigoureux, le jugement paraîtra plus sévère encore, si sévère qu’on pourrait jusqu’à un certain point le soupçonner d’être injuste. Il est évident que les Grecs, tout en se targuant de leurs prétendus droits, en ne négligeant aucune occasion d’en affirmer l’usage, ne se souciaient nullement d’engager un combat en règle avec les bâtimens du roi. Cette répugnance s’expliquait trop naturellement pour qu’il y eût besoin de l’attribuer à un défaut de courage ; si bandits qu’ils pussent être, les bandits de l’Archipel étaient du moins des bandits audacieux, le dirai plus, il est peu de parages, peu d’époques qui aient vu des corsaires plus entreprenans et des malfaiteurs plus subtils. Quand la traite florissait sur la côte d’Afrique, les négriers français et espagnols ont joué plus « d’un bon tour » aux croiseurs anglais. La façon dont s’y prit un corsaire hydriote pour échapper aux étreintes d’une de nos frégates eût fait honneur au plus adroit d’entre eux. Le 27 mai 1826, la Galatée se trouvait au point du jour sous l’île de Tine. En ce moment donnait dans le canal un brick dont l’extérieur parut répondre au signalement d’un navire d’Hydra dénoncé depuis longtemps au commandant de la station comme suspect. La Galatée ne se dérangea cependant pas de sa route et ne changea rien à sa voilure ; elle était alors sous ses trois huniers et sa misaine. Le corsaire courait à contre-bord et devait passer sous le vent de la frégate. Quand il fut à peu près par son travers, le commandant Maillard laissa brusquement arriver, fit mettre le brick en panne et l’envoya visiter. Le hasard l’avait bien servi, il venait d’arrêter le fameux Trasybule, le plus redouté et le moins scrupuleux des corsaires d’Hydra. On s, occupa sur-le-champ de l’amariner. Le capitaine, un officier, cinquante hommes descendus dans les embarcations de la frégate, étaient à mi-chemin de la Galatée quand le vent tomba subitement ; de folles brises masquèrent les voiles de la frégate, qui vira involontairement de bord. Le brick se trouvait au contraire en dehors de la zone envahie par le calme ; tout à coup, on le vit qui filait avec une fraîche brise sur Syra. Avant que la frégate eût pu changer de cap, recueillir et hisser ses embarcations, le Grec était déjà loin. La goélette l’Amaranthe croisait entre Tine et Syra. Les signaux de la frégate l’avertirent ; elle accourut, se plaça sur la route du brick, mais les Grecs firent ranger le long de leurs bastingages un aspirant et cinq matelots de la Galatée qu’ils avaient pu retenir prisonniers. Le capitaine Bruix dut imposer silence à son indignation et à son artillerie. La frégate pendant ce temps s’était couverte de toile. Lorsqu’elle vint jeter l’ancre dans le port de Syra, il y avait un quart d’heure à peine que le brick y était mouillé ; le Trasybule avait mis ce court intervalle à profit. Se glissant avec une souplesse merveilleuse entre les navires qui remplissaient la rade, il s’était fait un rempart de pavillons neutres. De tous côtés lui arrivaient des secours. Plus de 2,000 hommes en armes s’agitaient sur la plage, menaçant d’incendier la ville catholique au premier coup de canon qui partirait de la Galatée. Il fallut transiger. L’héparque et le consul de France se chargèrent de la négociation. L’aspirant et les cinq canotiers furent échangés contre les cinquante marins grecs ; le corsaire quitta son asile et vint mouiller sous la volée de la frégate. Quand les Grecs eurent ainsi fait acte de soumission, nous consentîmes de notre côté à croire à leur innocence. Le capitaine et l’officier du Trasybule allèrent rejoindre en paix leurs compagnons, mais nos officiers n’oublièrent de longtemps ce qu’il en peut coûter d’amariner avec négligence un bâtiment grec.

La piraterie prenait de jour en jour un caractère plus féroce. Un bâtiment anglais et un bâtiment sarde avaient disparu ; on accusait les Grecs d’en avoir massacré les équipages, a le déclare, écrivait l’amiral de Rigny le 25 avril 1826, qu’il est impossible à un bâtiment isolé de faire 10 lieues dans ces mers sans être assailli. Il n’y a jamais eu dans aucun temps et dans aucun parage d’exemple d’un brigandage aussi effronté. Ceux qui s’y livrent savent qu’ils trouveront dans leur propre pays non-seulement impunité, mais encore protection, ils savent aussi que le prestige attaché à leur cause fera accuser ceux qui s’élèvent contre de pareilles atrocités de les exagérer. Il me semble cependant qu’on peut dire la vérité sur les Grecs sans désirer qu’ils retombent sous le joug des Turcs. L’Archipel présente ce singulier spectacle de bâtimens neutres naviguant avec toutes les précautions des temps de guerre les plus animés. » La misère, l’indiscipline, de dangereux conseils, des dispositions naturelles et pour ainsi dire héréditaires, des localités favorables, poussaient les insulaires dans cette voie funeste. La Grèce rétrogradait insensiblement vers la barbarie.

Les Ipsariotes qui avaient pu échapper au massacre du 10 juillet 1824, après avoir vécu pendant quelque temps des largesses d’un de leurs compatriotes, Varvakis, devenu un des sujets les plus opulens du tsar, offraient vainement leurs services à un gouvernement qui n’avait pas le moyen de les payer. Exclus de la seule industrie qui fût à leur portée, ils s’étaient faits pirates et infestaient, avec de misérables bateaux qu’ils avaient construits eux-mêmes, tous les abords du golfe de Salonique. L’hiver venu, lorsque les flottes turques étaient paralysées, que les Hottes d’Hydra et de Spezzia étaient rentrées au port, la grande piraterie se donnait à son tour carrière. Des bricks de dix à vingt canons s’établissaient en permanence sur les côtes de Syrie et d’Égypte ; ils en revenaient avec un butin qu’on évaluait, vers la fin de l’année 1826, à plusieurs millions. Il fallait un repaire à ces opérations illicites. Hydra et Spezzia étaient trop en vue, trop voisines du siège du gouvernement. Au mois de septembre 1825, quelques Grecs s’emparèrent, sur la côte de Candie, du fort de Grabouza, que les Turcs avaient laissé à la garde de cinq hommes. Un an plus tard, le capitaine Bruix, visitant cet îlot, y trouvait une garnison de 900 bandits. La vieille forteresse vénitienne avait été armée de quarante bouches à feu ; des canons battaient les deux passes. La poursuite de quelques bateaux amena, vers la même époque, la frégate anglaise la Sibylle dans ces parages. La Sibylle ne réussit pas à s’emparer des pirates, mais elle eut dans une seule affaire 40 hommes tués ou blessés, dont 2 officiers. L’indignation devenait générale ; la répression n’en était pas pour cela plus facile. Fuyant d’île en île, de rocher en rocher, les pirates déguisaient leurs navires, changeaient leurs équipages, dissimulaient leurs armes, et recommençaient leurs courses aussitôt que nos bâtimens de guerre avaient disparu. Le lieutenants général Paulucci, envoyé dans le Levant à la tête d’une forte escadre autrichienne pour y protéger un commerce qui occupait près de huit cents navires, avait pris le parti violent d’arrêter les premiers bâtimens d’Hydra et de Spezzia qui s’étaient trouvés sur sa route. C’était ainsi qu’il prétendait indemniser le commerce autrichien de ses pertes. Il n’avait pas, comme l’amiral de Rigny, à compter avec l’opinion libérale et avec les scrupules mêmes de son gouvernement. Très inquiète du résultat que pourrait amener une médiation étrangère dans les affaires de la Grèce, l’Autriche eût volontiers demandé la pacification de l’Orient à quelque succès décisif de la Porte : aussi prenait-elle à peine le soin de dissimuler sa partialité. Ses bâtimens de guerre escortaient ses navires de commerce quand ils traversaient l’Archipel frétés par Méhémet-Ali. Les fonds que le vice-roi faisait passer d’Égypte à Ibrahim s’embarquaient sous son pavillon. « C’est aux Autrichiens seuls, écrivait l’amiral de Rigny, ce n’est pas à nous que doivent être réservées toutes ces accusations de servilité qui nous sont adressées en commun, »

Irrité, fatigué par les accusations les plus contradictoires, l’amiral voulut enfin se soustraire à une tâche ingrate. Il pria le ministre de l’autoriser à rentrer en France. « Le roi, lui répondit-on, n’a pu accueillir votre demande ; il la juge contraire à ses intérêts. » — « Franchement, lui écrivait de son côté le comte de Guilleminot, je ne puis, mon cher général, que prononcer moi-même contre vous. Vous nous êtes nécessaire, plus nécessaire encore aujourd’hui que par le passé. » Si du moins les journaux de Paris avaient voulu croire à la piraterie, ou si ceux de Marseille avaient consenti à ne plus s’en plaindre ! Mais il n’arrivait pas de France un courrier qui ne portât la trace de l’impression laissée jusque dans les régions officielles par des déclamations pour lesquelles le pouvoir n’a pas toujours le superbe dédain qu’il affecte. « J’avoue, monseigneur, écrivait l’amiral le 28 octobre 1826 au ministre, que je ne puis comprendre comment des faits de piraterie si multipliés, si authentiques, trouvent encore, sinon des apologistes, au moins des incrédules. Notre patience et notre tolérance ont été poussées au-delà de ce que pouvaient désirer les plus ardens défenseurs des Grecs. En toutes les occasions, — j’en atteste les plaintes et les déclarations des chambres de commerce, — les Grecs ont été les provocateurs. Je défie qu’on me cite un bâtiment français qui se soit chargé de transports illicites sans avoir été immédiatement abandonné aux chances qu’il devait courir. Cependant lorsque, sous prétexte du blocus général de l’empire ottoman, on prétend arrêter toute la navigation européenne, non pour le salut d’une cause qui a certainement toutes nos sympathies, mais pour se partager les dépouilles de nos bâtimens, lorsque des corsaires, sans pavillon, sans commissions régulières, sans garantie d’aucune sorte, insultent jusqu’aux bâtimens du roi, il faut bien que ceux-ci soient toujours prêts à repousser des insultes qu’ils ne provoquent jamais. »

Le brick le Palinure, commandé par le capitaine Kerdrain, s’était emparé près de l’île de Chypre du brick-goëlette de Spezzia l’Aristide, percé de seize sabords et monté par 64 hommes d’équipage ; la corvette l’Écho, aux ordres du capitaine Buchet de Châteauville, avait saisi sur la côte de l’île Thermia un forban qui s’y était réfugié. L’amiral envoya les équipages de ces deux navires à Toulon. On niait qu’il y eût des pirates dans l’Archipel ; la question allait être tranchée par les tribunaux maritimes. Qu’on juge de la stupéfaction de l’amiral quand il vit revenir acquittés, blanchis par une sentence de non-lieu, ces malfaiteurs notoires dont les excès avaient terrifié notre commerce. Missolonghi venait de succomber ; la France ne se sentait pas le courage d’envoyer des Grecs au supplice. Dans le Levant même, une pareille indulgence fut généralement peu comprise, et l’on peut dire qu’elle contribua singulièrement à y refroidir l’enthousiasme. Le devoir de l’historien est de chercher à démêler la vérité entre ces rapports officiels empreints d’une mauvaise humeur évidente, « et ces relations privées dont l’idiome amplificateur avait encore à traverser Zante, Corfou, l’Italie et l’Autriche, avant d’aller recevoir à Londres et à Paris le brillant coloris de la presse journalière. »

Le nom de Canaris continuait toutefois de trouver grâce devant un scepticisme croissant. La modestie et la simplicité du héros ipsariote « formaient, au dire de nos capitaines, le plus parfait contraste avec la jactance et le sot orgueil de tous ces gens qui, ne pouvant ou n’osant l’imiter, ne perdaient pas une occasion de l’abreuver de dégoûts. » Le 17 juin 1826, cet illustre favori de la station française se débattait sur la plage d’Égine au milieu d’une foule en démence. L’apparition soudaine des frégates la Sirène et la Galatée vint fort à propos disperser les forbans qui étaient sur le point d’attenter à sa vie. Ces misérables se hâtèrent de courir à leurs prames ; mais déjà 300 de nos marins avaient pris terre sous le commandement du capitaine de frégate Robert. Les principaux habitans d’Egine dirigeaient leur marche. Quatorze bateaux pirates tombèrent ce jour-là en notre pouvoir ; la flamme fit justice de ceux qui se trouvaient encore sur les chantiers. Canaris se rendit à bord de la Sirène. Jaloux du bon renom de ses compatriotes, indigné des excès qui compromettaient aux yeux de l’Europe la cause de la Grèce, il avait plus d’une fois tenté de chasser les pirates d’Égine ; il les menaçait, quand nos bâtimens étaient apparus, de brûler leurs bateaux. Il ne pouvait en vouloir à ceux qui n’avaient fait qu’accomplir ses menaces, et qui venaient en même temps de préserver ses jours. Le gouvernement grec n’hésita pas davantage à donner son approbation complète aux mesures énergiques prises par l’amiral. « Vous ne nous rendez pas seulement le service, lui écrivit-il le 16 juin 1826, de rétablir dans ces mers la sécurité de la navigation ; en détruisant les moyens que ces hommes, indignes du nom de Grecs, employaient pour devenir le fléau de leur pays, vous les obligez à venir offrir leurs bras à la défense commune. »

Des bras robustes, des cœurs vaillans, ce n’était pas ce qui manquait en 1826 à la Grèce ; il lui manquait le moyen d’assurer la subsistance de ces hommes dont une solde régulière eût fait des héros et dont la faim, mauvaise conseillère, faisait des bandits. Oui certes, il fallait un réel courage à l’amiral pour oser proclamer de ces vérités « qui n’attirent à leurs auteurs que des injures et qui froissent l’opinion générale ; » mais si « en 1826 les Grecs ne pouvaient plus se sauver ni des Turcs ni d’eux-mêmes, » était-il bien juste de s’en prendre à l’humeur indocile, aux tendances anarchiques de leur race ? N’eût-on pas pu en accuser avec plus de raison les hésitations de l’Europe, qui laissait s’épuiser, sans savoir s’arrêter à aucun parti, les dernières ressources et les dernières gouttes de sang de ce malheureux peuple ?


E. JURIEN DE LA GRAVIERE.

  1. Voyez la Revue du 15 décembre 1872, du 15 janvier, du 15 février, du 15 mars et du 1er mai 1873.