Les Mystères de Londres/1/31

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Au Comptoir des imprimeurs unis (3p. 333-359).



XXXI


LE PIÈGE.


Durant la majeure partie de la journée, on avait vu rôder dans Finch-Lane et sur les trottoirs de Cornhill un homme vêtu d’un costume écossais complet : tartan, toque à plume, jambes nues et brodequins.

Mistress Crubb, qui l’avait aperçu la première, prit à peine le temps d’achever sa neuvième tasse de thé, tant elle était pressée d’apprendre à mistress Foote une chose aussi extraordinaire. Mistress Foote déclara les jambes de l’Écossais choquantes, mais mistresses Bloomberry, Brown, Bull et Dodd soutinrent, non sans quelque apparence de raison, que cette partie du vêtement masculin, qui n’a point de nom dans la langue de nos dames  [1], est mille fois plus shocking que la nudité elle-même. Mistress Black et mistress Crosscairn affirmèrent qu’il y avait du pour et du contre.

L’Écossais, cependant, ne s’écartait guère du coin de la maison carrée. Ce pouvait être un oisif, un pauvre diable d’étranger perdu dans l’immensité de Londres. Son visage se cachait presque sous les touffes de ses cheveux longs et mêlés. On ne voyait que ses yeux, petits et brillants, que recouvraient en partie les poils fauves d’une formidable paire de sourcils. Ces yeux semblaient avoir bonne envie de jouer l’indifférence ; mais ils ne pouvaient perdre la singulière mobilité qui leur était propre, non plus qu’une expression d’investigation continuelle et cauteleuse, qui est commune aux espions et aux voleurs.

Quand il pensait que personne ne faisait attention à lui, cet Écossais tournait tout-à-coup ses regards vers la maison de la mère de Stephen. Il semblait alors inquiet et chagrin, cela d’autant plus que sa faction durait plus long-temps. Il s’agitait, frappait du pied et imprimait à ses épaules ce mouvement ignoble que les mendiants de tous les pays apprennent en revêtant la livrée de la misère, et qu’on n’a point accoutumé de voir sous le fier costume des montagnards d’Écosse.

Vers trois heures de l’après-midi, Stephen Mac-Nab, profitant, comme nous l’avons dit, de la présence du malheureux sir Edmund Mackensie au chevet de Frank Perceval, vint rendre visite à sa mère.

En le voyant venir, l’Écossais s’enfonça dans Finch-Lane.

— Bon ! grommela-t-il avec mauvaise humeur ; — voici le blanc-bec à présent !… Il ne manquait plus que cela !… J’ai un diable de guignon aujourd’hui… Voilà la soirée qui s’approche et j’aurai durement de la peine à gagner mon pauvre pain…

Quand Stephen fut entré, l’Écossais revint à son poste.

Une heure environ se passa. — Au bout de ce temps, la porte de la maison Mac-Nab s’ouvrit. Stephen sortit, tenant au bras sa mère qu’il conduisait chez le révérend John Butler, en retournant auprès de Perceval.

Les yeux de l’Écossais se prirent à rire. Il secoua sa crinière et se frotta silencieusement les mains.

Il attendit que Stephen et sa mère eussent disparu dans la foule qui couvre incessamment les trottoirs de Cornhill. Quand il ne les vit plus, il traversa la rue et fit jouer à tour de bras le marteau de la maison de Mac-Nab.

— Que voulez-vous ? lui demanda la servante qui vint ouvrir.

Bob, nos lecteurs l’ont reconnu sans doute, souleva sa toque à demi, et s’écria en exagérant l’accent nasillard et confus des villageois de la frontière d’Écosse…

— C’est Son Honneur qui m’envoie pour dire un mot de quelque chose aux petites demoiselles…

— Qui appelez-vous Son Honneur ?

— Son Honneur, Dieu me punisse ! reprit Bob en criant plus fort et en nasillant davantage ; — Son Honneur… le laird, pardieu !… Mais, oui, le laird Angus Mac-Farlane, du château de Crewe, ma foi !

Il arriva ce que Bob espérait. Les deux jeunes filles, attirées par les éclats de sa voix, s’étaient penchées sur la rampe de l’escalier

— Mon père ! s’écria Clary ; c’est un envoyé de mon père !… Bess, faites monter ce brave homme !

— Oh ! Dieu, mon Dieu ! dit Bob avec un joyeux éclat de voix lorsqu’on l’introduisit auprès des deux jeunes filles ; — oh ! comme elles ont grandi !… Effie, ma pauvre femme, ne les reconnaîtrait pas, quoiqu’elle soit, autant dire, leur nourrice à toutes deux !…

— Effie ! répondit Anna, la bonne Effie, notre mère ! Vous seriez le fermier Duncan de Leed, mon ami ?…

— Le mari de notre excellente Effie ? ajouta Clary en lui prenant la main…

— Eh ! oui donc ! mes belles petites, répliqua Bob avec bonhomie : Effie… la grosse Effie qui vous chantait la ronde des pêcheurs de saumon, ma foi !… Vous souvenez-vous de la ronde des pêcheurs de saumon ?

— Si nous nous en souvenons ! dit Anna les larmes aux yeux ; — nous n’avons rien oublié, ni la ronde, ni Effie, ni rien de tout ce que nous avons aimé en notre cher pays d’Écosse !

— Mais comme vous avez changé depuis ce temps-là, Duncan ! reprit Clary avec étonnement.

Bob s’essuya les yeux qu’il avait, bien entendu, parfaitement secs.

— Comme ça me fait plaisir de vous voir ! soupira-t-il au lieu de répondre. — Ah ! j’en raconterai de belles à ma pauvre vieille Effie !

— Et votre fille Elspeth, Duncan ? demanda Anna.

— Elspeth ! répéta Bob avec un geste admirable de douleur paternelle ; — pauvre fille !… voilà six mois bientôt que nous la pleurons !… Mais je ne suis pas venu ici, ma foi, pour vous parler de mes affaires, non… Son Honneur vous attend…

— Mon père ! interrompit Clary ! serait-il à Londres ?…

Anna essuya une larme qu’avait fait couler le souvenir d’Elspeth, la compagne de son enfance, et se prit à sourire.

— Mon père ! dit-elle aussi ; — nous allons donc le voir !

— Tout aussitôt que vous voudrez mes belles petites demoiselles, dit Bob. — Ah ! dame ! Son Honneur va être bien content… Combien voilà-t-il qu’il ne vous a vues ?…

— Un an, répondit Anna.

— Un an ! ma foi ! c’est juste… Un an ! Je devrais le savoir, puisque je lui avais fait la conduite jusqu’à la frontière… Voyons !… personne ne nous entend-il ici ?

Bob se tourna de tous côtés en affectant un grand air de mystère.

— Pourquoi ces précautions ? demanda Clary.

— Ah ! pourquoi ?… ma belle enfant ; avec le laird, vous savez, — que Dieu bénisse Son Honneur ! — il ne faut point être curieuse… Je regarde autour de moi, parce que Son Honneur m’a dit : — Prends garde !…

Bob s’arrêta et poursuivit d’un air innocent.

— Je prends garde… Voilà !

— Mais notre père !… où est notre père ? demandèrent ensemble les deux jeunes filles.

— Voilà ! répéta Bob en minaudant d’une façon burlesque ; — on a grande envie de voir le papa… de le caresser… de l’embrasser… Eh bien ! moi, je comprends ça, voyez-vous, mes belles petites demoiselles… Le laird est durement sévère… mais c’est un brave homme tout de même…

— Quand le verrons-nous ? interrompit Clary.

— Voilà ! répéta pour la troisième fois Bob qui baissa la voix tout-à-coup.

Il prit les mains des deux jeunes filles et les attira vers lui comme on fait quand on va dire un grand secret.

— Le laird est ici, murmura-t-il, — pour affaires… Il se cache… Vous dire pourquoi, c’est impossible… Il vous attend… Le plus profond secret surtout, car il s’agit pour lui, de la liberté… de la vie peut-être !

Les deux sœurs poussèrent un est d’effroi.

— Silence ! reprit Bob ; le bruit attire les écouteurs… Je vous disais donc que le laird vous attend à l’hôtel du Roi George, auprès de Temple-Garden’s… Tenez-vous prêtes, mes belles petites. Dans un quart d’heure, je vais vous envoyer un fiacre… Surtout de la prudence !

— De sa vie ! dites-vous, s’écria Clary, qui retrouva enfin la parole ; vous dites qu’il s’agit de sa vie, mon Dieu !

— Eh ! eh ! dit Bob ; — je vais peut-être bien loin ; mais ses affaires sont tellement embrouillées, le pauvre cher homme !… En tous cas, mes belles petites, vous allez le voir, et, s’il le juge convenable, vous en saurez plus long que moi, qui ne sais pas grand chose… Adieu, miss Clary, adieu, miss Anna !… Ah ! que ma grosse Effie serait aise de voir ces deux enfants-là.

Il se dirigea vers la porte.

— Dans dix minutes, vous aurez un fiacre, reprit-il ; n’allez pas causer, mes enfants !… Ce n’est pas ici une bagatelle, voyez-vous… Pas un mot à âme qui vive !

Bob ouvrit la porte, et mit un doigt sur sa bouche d’un air solennel ; puis, changeant tout-à-coup de visage, il fit un signe de tête amical aux deux sœurs et disparut.

Lorsqu’il fut parti, Anna et Clary se regardèrent.

— Comme il a changé ! dit Clary au bout de quelques minutes ; — je ne l’aurais pas reconnu !

— Il y a si long-temps ! dit Anna.

— Autrefois, reprit l’aînée des deux jeunes filles, — il était moins gros et plus grand.

— Il paraît moins grand parce qu’il est plus gros, répartit la confiante Anna ; — quel bonheur de revoir notre père !

— Oui, dit Clary ; — autrefois, il n’avait pas ces étranges regards…

— Pauvre Elspeth ! interrompit Anna, mourir si jeune !

— Oui… pauvre Elspeth ! prononça machinalement Clary… Mais cet homme est-il bien Duncan de Leed ? ajouta-t-elle tout-à-coup.

Anna éclata de rire.

— Dépêchons-nous, ma sœur, dit-elle ; le fiacre va venir, et nous éviterons les questions de ma tante, à qui nous ne saurions pas mentir.

Clary ne bougea pas. — Anna vint sa mettre à ses côtés et appuya sa charmante tête sur l’épaule de sa sœur, qui demeurait immobile.

— Clary, dit-elle doucement, notre père nous attend… et vous savez, ma sœur… hier, vous m’avez dit que vous parleriez à notre père…

Le sourire d’Anna fut contagieux. Clary elle-même cessa de réfléchir et d’être sérieuse. Elle se tourna vers sa jeune sœur, dont elle baisa le front blanc et pur.

— Je suis folle ! murmura-t-elle avec un petit soupir ; — je vois des dangers partout… J’avais peur, Anna… Me voici plus raisonnable… Ce brave Duncan de Leed serait bien étonné s’il savait que je l’ai soupçonné un instant d’être…

— D’être quoi, ma sœur ? demanda Anna voyant que Clary hésitait.

— Une folie ! s’écria gaîment celle-ci. Allons ! nous parlerons de Stephen à notre père, n’est-ce pas ?… Tu seras heureuse, Anna, bien heureuse !… car Stephen t’aimera… Il t’aime… Qui donc pourrait te voir sans t’aimer ? ajouta-t-elle en attirant la tête de l’enfant sur son sein ; — toi, si bonne et si jolie, ma sœur !… C’est pour toi, pour toi seule, que je prie Dieu, maintenant que je n’espère plus…

Clary n’acheva pas. — Anna était devenue sérieuse à son tour et attachait sur sa sœur un regard triste et curieux à la fois.

— Tu n’espères plus ! dit-elle ; — que me caches-tu donc, Clary ?… Ne t’ai-je pas toujours ouvert mon cœur tout entier, moi ?…

— Petite folle ! répondit Clary en essayant de sourire ; il n’y a que ceux qui aiment pour avoir des secrets… et moi, je n’aime personne… Oh ! non !

Leur toilette était finie. Clary mit sous son bras de beaux gants de chasse qu’elle avait brodés pour son père ; Anna prit une poche à tabac en perles qu’elle avait faite à la même intention.

Puis, toutes deux partirent en un moment où la servante, occupée, ne prenait pas garde.

Un quart d’heure après, le fiacre les déposait dans Temple-Lane, devant l’auberge de master Gruff, avec lequel nous avons fait connaissance dès le premier chapitre de cette histoire, lors de l’excursion nautique du bon capitaine Paddy O’Chrane.

Maître Gruff et sa femme, mistress Gruff, étaient évidemment faits l’un pour l’autre, à supposer que la transcendante théorie des contrastes soit réellement la loi qui régit ce bas monde.

Maître Gruff était un gros petit homme rouge, bourru, renfrogné, porteur d’une paire de favoris jaunes effrayante à voir, et affligé d’un ventre exorbitant. Mistress Gruff était une grande femme sèche, maigre, noire, dont la physionomie souriante reculait les bornes connues de la prévenance et de l’aménité.

Elle ne rembarrait jamais que M. Gruff, son seigneur et maître, lequel, parmi juste retour, ne s’adoucissait que pour elle et montrait les dents au reste de l’univers.

Leur hôtellerie était médiocrement achalandée ; pourtant, au dire du voisinage, ils faisaient d’assez ronds bénéfices, et maître Gruff passait pour avoir un nombre convenable de milliers de livres inscrit sur les registres de la dette d’Angleterre.

Cela venait peut-être de la situation de son auberge qui, bâtie en partie sur pilotis, donnait d’un côté sur la Tamise, et de certaine trappe par laquelle nous avons vu descendre les mystérieux ballots qui formèrent la cargaison du capitaine Paddy, ce soir de dimanche où il prit un bain forcé dans la rivière…

Quoi qu’il en soit, master et mistress Gruff accueillirent les deux filles en gens parfaitement préparés à leur arrivée, ce qui ne contribua pas peu à rassurer Clary, dont les doutes étaient revenus en chemin.

— Les filles du laird sans doute ? dit brusquement le tavernier ; — entrez, entrez, mesdemoiselles ; on va vous montrer la chambre de votre père.

— Et c’est un heureux père vraiment, ajouta mistress Gruff avec gracieuseté, que celui qui possède de si charmantes filles… Entrez, mes belles demoiselles ; je vais vous conduire moi-même à l’appartement du laird.

Les deux sœurs suivirent mistress Gruff sans défiance. Celle-ci les introduisit dans une assez vaste pièce du premier étage, dont les fenêtres enfumées donnaient sur la Tamise. Au milieu de cette pièce, il y avait une table dressée, avec trois couverts.

— Son Honneur votre père, mes belles demoiselles, dit mistress Gruff avec un sourire tout aimable, devrait être rentré déjà… Mais il a tant d’affaires quand il vient à Londres !… Ne vous impatientez pas : je voudrais gager qu’il sera ici dans dix minutes.

— Nous l’attendrons, dit Clary.

Anna, sans savoir pourquoi, regardait avec un effroi d’enfant ces hautes murailles humides et ces fenêtres dont les carreaux étaient rendus opaques par la poussière du dedans et l’épais brouillard du dehors.

Mistress Gruff se retira en saluant.

Dans la salle du rez-de-chaussée, elle trouva son mari causant avec Bob-Lantern.

Celui-ci avait quitté son costume écossais.

— Ma bonne dame, dit-il, je vous confie ces deux petits anges… il faut en avoir bien soin.

— On a soin de tout le monde ici, gronda maître Gruff avec une grossière intention de sarcasme.

— Mon ami, dit doucement mistress Gruff ; — taisez-vous !… Quant à ce qui est de ces deux chères colombes, monsieur Bob, fiez-vous à nous… Avez-vous votre eau ?

Bob prit dans une de ses poches le petit flacon que lui avait donné Bishop le burkeur, la veille, à The Pipe and Pot, et le tendit à la maîtresse de l’auberge.

— Trois gouttes, ma bonne dame, murmura-t-il en souriant ; ni plus ni moins, vous savez ?

— Je sais, monsieur Bob.

— À trois heures, je serai sous la trappe avec un bateau, reprit Lantern ; — n’allez pas les blesser en me les expédiant, maître Gruff… Ma marchandise, comme l’appelle ce coquin de Paterson, doit être livrée en bon état et sans avaries.

  1. Les culottes ou inexpressibles. — Nous reparlerons des grotesques scrupules de la pudeur anglaise.