Les Mystères de Londres/3/34

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Au Comptoir des imprimeurs unis (8p. 277-311).



XXXIV


SAUNDER L’ÉLÉPHANT.


Il y avait au cirque d’Astley, en 183., un clown nommé Saunder Mass ou Saunder l’Éléphant, qui faisait l’admiration de tous les cokneys de Londres par sa vigueur extraordinaire. Ce Saunder était originaire de Namur, et s’appelait tout bonnement Alexandre. C’était un homme d’une taille colossale, un géant lymphatique, lourd, stupide, une contrefaçon belge de Goliath. On citait de lui des tours de force tout à fait hors ligne : nous avons vu Snail affirmer que Saunder soulevait un cheval.

Nous ne nous rendons point positivement caution de la chose, appréhendant de faire tort à l’olympique mémoire de Milon de Crotone ; mais vous eussiez trouvé à The Pipe and Pot, à l’enseigne de Shakspeare et même aux Armes de la Couronne, parmi les habitués de la rouge mistress Burnett, une foule de témoins pour attester sous serment la vérité du fait.

Quoi qu’il en soit, Saunder l’Éléphant était un des personnages les plus justement populaires à Londres, dans le printemps de 183., année qui précède l’époque où se passe notre histoire, quand tout-à-coup les honnêtes habitués du cirque se virent privés de leur clown favori. Saunder disparut. Mais il disparut si bien et si complètement que nul n’aurait su indiquer sa trace.

Ce fut un grave sujet d’étonnement pour les personnes qui eurent le loisir de s’occuper de cette éclipse subite. On en parla dans Southwark et de l’autre côté de l’eau. La Tamise coula pendant trois jours entre deux masses de badauds, s’entretenant de Saunder, et mistress Crosscairn fut l’écho de la Cité tout entière, quand elle dit à mistress Bull en étendant le beurre sur sa rôtie fumante :

— Je n’aurais jamais cru qu’un homme aussi gros que M. Saunder pût se perdre comme une épingle ou un peloton de fil.

— Ou un dé à coudre, ajouta ingénieusement mistress Bull.

Le directeur du cirque en fit une grave maladie, et Gibby Gibbon, cabaretier de Lambeth, que l’énorme soif de Saunder faisait vivre, fut obligé de fermer son public-house.

Saunder l’Éléphant, tandis qu’on s’occupait ainsi de lui, passait son temps fort agréablement, en compagnie du capitaine Paddy O’Chrane, qui fit une petite débauche de trois jours à cette occasion, et changea ses douze sous de cold-without contre les grands verres de gin pur, afin de tenir tête à « cette masse ignoble, le digne et bon garçon Saunder. »

Ceci se passait dans la maison du coin de Prince’s-Street, qu’on venait de disposer en boutique d’eau gazeuse. Au bout de trois jours, le long festin auquel avait été convié Saunder l’Éléphant prit fin. Le capitaine lui mit en main une pince et divers instruments d’acier, propres à fouiller la terre sans produire d’ébranlements, et, dans l’office même, à la place où nous avons trouvé cette vaste tonne déplacée par Paddy, Saunder commença sa besogne.

Il avança fort lentement d’abord, car il n’avait aucune notion de ce genre de travail, et l’intelligence ne pouvait point, chez lui, suppléer à l’habitude. En outre, par excès de précaution, et pour n’avoir nulle chance d’éveiller l’attention des voisins, il lui était interdit de frapper et d’attaquer la terre ou les fondements à l’aide de chocs violents, comme on fait d’ordinaire dans toute fouille. Il devait percer à la sourdine, comme le ver perce le fruit dans lequel il s’introduit ; la force seule de ses bras d’athlète et le poids extraordinaire de son corps devaient venir en aide à la patience et à la continuité du labeur pour avancer sa gigantesque tâche.

Saunder posait son instrument bien affilé et de pur acier contre le sol, puis il l’enfonçait en pesant dessus. C’était la manière d’agir la plus lente, mais la plus sûre. On n’entendait rien au dehors, on n’entendait rien, même dans le salon où M. Smith vint bientôt s’établir avec sa Bible et son garde-vue vert, ne faisant de courtes absences que les jours de paie de la maison de commerce Edward and C°.

Pour bien comprendre l’énormité de l’entreprise à laquelle on employait ainsi un seul homme, il faut savoir qu’il ne s’agissait point de percer un simple boyau où un être humain pût se glisser en rampant. C’était une galerie qu’il fallait à milords de la Nuit, une galerie où l’on pût marcher et courir.

Dès le commencement, le capitaine Paddy O’Chrane servit de mètre vivant. Une fois arrivé à la profondeur où elle devait être continuée parallèlement au plan de la rue, la galerie dut être creusée de façon à permettre à Paddy de s’y tenir debout. Cela faisait six bons pieds de hauteur.

Quant à la largeur, l’énorme corpulence du géant lui-même en donna naturellement la mesure. Partout où il passait, deux hommes pouvaient le suivre de front.

Une fois les fondations de la maison percées, la besogne marcha un peu plus vite, Saunder avait acquis de l’habitude. Chaque fois que sa houe sans manche et qu’il maniait à deux mains s’enfonçait dans le sol, un gros fragment de terre se détachait et tombait.

La nuit, des voitures venaient à la porte du magasin de soda-water et emportaient les déblais, enfermés dans de petites tonnes faciles à soulever, que Paddy montait lui-même du fond du trou.

Ceci était la partie la plus dangereuse de l’entreprise, car les voisins auraient pu s’étonner de ce mouvement extraordinaire dans un petit magasin connu pour la faiblesse de sa clientèle, mais les boutiques de Poultry ferment de bonne heure, et, dans Prince’s-Street les grands murs de la Banque elle-même étaient de fort discrets vis-à-vis.

Quant aux watchmen qui faisaient encore la police de la Cité, il est à peine besoin de dire qu’ils voyaient et passaient.

Saunder avait dans son trou une existence parfaitement réglée. Il ne sortait jamais, bien entendu : c’était cette nécessité de la séquestration qui l’avait fait choisir, ou qui avait été du moins la principale cause du choix fixé sur lui. La première condition en effet d’une entreprise de ce genre est son inviolable et absolu secret ; or, quelle meilleure garantie du secret que la captivité de l’homme dont on peut craindre l’indiscrétion — Saunder était là pour remplacer dix hommes dont il faisait la besogne et qu’on n’aurait pu enfermer comme lui sans employer la force.

Lui ne se plaignait en aucune façon de son sort. On peut dire qu’il était là de son plein gré, car la fascination n’a jamais été regardée comme violence. Saunder était enchaîné dans son trou à peu près comme Renaud dans les poétiques bosquets d’Armide. Seulement Armide manquait. — Un énorme pot de grès toujours plein de gin remplaçait cette charmante femme avec avantage.

En outre, Paddy O’Chrane, avec son éloquence sentencieuse et lardée de jurons artistement espacés, avait pris sur l’esprit grossier de l’Éléphant un excessif empire. Saunder avait une foi aveugle en tout ce que disait Paddy, et le bon capitaine n’avait garde de lui mettre en tête des pensées d’escapade.

Bien au contraire. Il faisait valoir en termes qui eussent rendu jaloux nos plus énergiques orateurs de la Chambre basse le bonheur dont était entouré Saunder. Que lui manquait-il ? n’avait-il pas un bon lit dans son trou ? ne lui donnait-on pas pour ses repas des tranches de bœuf et du porter en abondance ? Entre ses repas, n’avait-il pas du gin à discrétion et d’excellent tabac de contrebande ? Tout cela, sans parler de l’honneur de trinquer de temps à autre avec un gentleman de l’importance du capitaine Paddy O’Chrane, ancien patron du sloop le Hareng, frété par Gween and Gween de Carlisle ?…

Il y avait un point pourtant sur lequel l’Éléphant et son cornac ne pouvaient point s’accorder. L’Éléphant voulait parfois savoir où devait aboutir son travail.

— Tonnerre du ciel ! répondait alors Paddy avec conviction ; — ce que nous trouverons fera ta fortune et la mienne, pesant coquin, — que diable ! — mon véritable ami… Tu auras, — ou que Dieu nous damne tous les deux ! — une maison à trois étages dans Lambeth, et toutes les porteuses à la mer, scélérat stupide, mon camarade bien-aimé, te feront la cour, aussi vrai que tu auras pour mille livres de gin dans ta cave, — et pour mille livres de porter, Saunder, — et pour mille livres de whisky, — et pour mille livres… que Satan te berce, mille misères !

Ceci était souverainement concluant. L’Éléphant se pourléchait à l’idée de toutes ces mille livres liquides, et les faces basanées des porteuses à la mer, rendues plus séduisantes par quelques mois de solitude, souriaient en dansant une gigue autour de ses gros yeux alanguis.

— Eh bien !… eh bien !… grondait-il ; — monsieur Paddy… nous boirons ensemble

— Sans doute, épais butor, sans doute, mon digne ami. Nous boirons ensemble… ou tu boiras tout seul..... Allons ! à la besogne, mon fils, que l’enfer te brûle !

Et Saunder enfonçait son outil en terre avec une ardeur nouvelle.

Il ne faudrait pas croire, du reste, qu’il travaillât outre mesure. On ne le pressait point et c’était sagement fait, car toute l’éloquence de Paddy se serait brisée contre son apathique paresse. Il avait ses heures de travail et ses heures de repos, et peu d’ouvriers auraient pu se vanter d’être aussi bien traités que lui sous ce rapport. — En somme, il ne travaillait guère que huit heures par jour.

Il dormait seize heures.

Ceci nous explique comment Paddy pouvait vaquer à d’autres occupations et trouver le temps encore de faire un doigt de cour à mistress Burnett des Armes de la Couronne.

Saunder dormait ordinairement huit heures de suite, après quoi, il travaillait sans se faire prier pendant quatre heures. C’était une habitude prise. Désormais, le géant était réglé comme une pendule. La tâche finie, il recommençait son somme, ou bien il fumait et buvait. À coup sûr, cette vie n’était point aussi laborieuse que celle qu’il menait jadis au cirque d’Astley, et pourtant, à la longue, elle lui fut fatale. Ce repos presque constant, interrompu par un travail qui exerçait et fatiguait seulement certains muscles, vint en aide à l’action meurtrière de l’atmosphère humide et viciée du souterrain. L’abus excessif que Saunder faisait des liqueurs fortes contribua pour sa part à miner lentement son athlétique constitution. Bref, huit mois après l’ouverture de la tranchée, le géant, suivant l’expression du capitaine Paddy, ne battait plus que d’une aile. Un autre que lui n’aurait certes point résisté si long-temps à son terrible régime.

Saunder avait en hauteur un pied de plus que le capitaine. En largeur, on eût taillé dans sa corpulence quatre Paddy pour le moins. Il portait sur son torse massif une assez bonne figure, dépourvue de tous intelligents instincts, mais exprimant une tranquillité d’âme aussi complète que possible. Il est à croire que, à part le gin et les porteuses à la mer, délices promises comme récompense de ses efforts, il y avait en lui un troisième élément de patience : c’était le légitime espoir d’acquérir le droit, sa tâche une fois finie, de dormir vingt-quatre heures par jour, pour peu que l’idée lui en prît.

Le travail avançait cependant, non pas rapidement, mais toujours, et personne dans Londres n’avait eu vent de cette entreprise extraordinaire. Le succès ne paraissait point douteux. Encore quelques tonnes de terre enlevées, et un large chemin s’ouvrait du coin de Prince’s-Street aux caves de la Banque !

C’était un vaste boyau de forme semi-cylindrique, étançonné à courts intervalles par des cercles de fer, et percé en certains endroits à plus de quarante pieds au dessous du pavé de la rue. Le calcul des lords de la Nuit avait été juste. Malgré sa paresse, l’Éléphant avait accompli ce que six hommes n’auraient point pu faire ; — et quelle difficulté de tenir six hommes enfermés durant neuf mois !

Le jour où Paddy O’Chrane introduisit le cavalier Angelo Bembo dans la galerie souterraine, c’en était presque fait. La boussole avait indiqué l’exacte direction à suivre, et Paddy, en pointant un plan de la Banque intérieure, avait reconnu, depuis une quinzaine de jours environ, la nécessité de faire remonter la galerie.

Il conjecturait que quelques pieds seulement le séparaient des caves.

Bembo traversa la galerie, éclairée très suffisamment par des lampes, avec une extrême surprise. Il ne pouvait croire qu’un homme eût fait tout cela. Tandis qu’il regardait la voûte, nettement arrondie, le capitaine se retourna tout-à-coup.

— Chacun aime, sur mon âme et conscience, dit-il, — ma foi ! — à donner aux gens les titres qui leur appartiennent… Êtes-vous simple gentleman, monsieur ?

— Qu’importe cela ? demanda Bembo.

— Ah ! ah ! du diable, voyez-vous !… moi, je suis capitaine, ou que Dieu me confonde, tonnerre du ciel !

— Moi, je ne suis rien du tout, répondit Bembo.

— Ah ! ah !… murmura Paddy en touchant son chapeau ; — Votre Seigneurie se trahit, Satan me brûle !… Eh bien ! le pauvre Saunder verra un lord avant de mourir, le pitoyable drôle, voilà tout.

Paddy se remit en marche, en ajoutant philosophiquement :

— Dieu peut me damner, par Belzébuth et ses cornes ! mais il n’y a qu’un lord pour dire : je ne suis rien du tout… Il faudra que je m’habitue, moi aussi… Mais non, mille tonneaux d’aspics et de sorcières !… on me prendrait au mot !

— On n’entend rien, dit Bembo ; — sans doute votre homme dort ou se repose ?…

— Mon homme ! répéta Paddy ; — eh ! eh ! mon homme ne dort pas, sur ma parole la plus sacrée, non !… Mon homme travaille, si on peut dire qu’il soit un homme… Ce n’est pas son heure de dormir, sans cela vous l’entendriez ronfler, sur mon salut éternel !… Il fait plus de bruit en dormant qu’en travaillant… mais, Dieu me damne, milord ! — et Dieu me damnera, mille infamies ! — vous devez commencer à entendre sa musique.

Bembo prêta l’oreille et saisit les sons graves et sourds d’un râle éloigné.

— C’est sa manière de geindre, reprit le capitaine avec un juron d’élite qu’il ne nous est point permis d’écrire ; — il faut croire que ça l’amuse, car il ne cesse pas… Tenez ! voilà son lit et sa bouteille.

Paddy montrait un enfoncement pratiqué dans la paroi de la galerie, où se trouvait un véritable et bon lit. Quant à la bouteille, c’était une cruche de grès qui pouvait bien contenir six pintes.

Au bout de quelques pas, ils commencèrent à monter une pente assez raide, et bientôt le capitaine, s’arrêtant tout-à-coup, s’effaça contre la muraille.

— Si Votre Seigneurie, de par l’enfer ! veut se donner la peine de regarder, dit-il, elle verra Saunder l’Éléphant, le plus gros coquin qui soit dans les Trois-Royaumes, — et le plus grand aussi, que Dieu nous damne !

Bembo leva les yeux, et vit devant lui en effet un massif colosse qui, geignant et soufflant, relevait puis abaissait ses bras en mesure. Il n’avait point entendu le pas des visiteurs et continuait sa besogne sans se douter de leur présence.

La terre qu’il détachait par énormes fragments, à chaque effort, tombait dans une caisse disposée au devant de lui et, de temps à autre, il vidait la caisse pleine dans une de ces tonnes dont nous avons parlé. À quelques pas derrière lui, sur une table, il y avait une pendule, une boussole, un niveau et quelques instruments de calcul. C’était la place du capitaine Paddy O’Chrane.

Bembo contempla quelque temps avec une muette surprise cette machine humaine dont tout ce qui l’entourait disait l’extraordinaire puissance. Le géant était à demi nu. La lumière de la dernière lampe tombait d’aplomb sur ses épaules baignées de sueur. On voyait ses muscles saillir et s’effacer tour-à-tour, et les athlétiques proportions de son torse ressortaient, dépassant de si loin la mesure humaine que Bembo croyait rêver. Il attendait avec une sorte de curiosité craintive que le géant se retournât, tant il pensait voir de terrible énergie sur le visage porté par un tel corps.

Paddy jouissait à part soi de l’étonnement de son hôte. Saunder était à lui, et c’était, il faut l’avouer, un animal assez rare pour qu’on pût éprouver en le montrant aux gens un léger mouvement d’orgueil.

— Eh bien, milord ?… dit-il enfin avec cette vaniteuse modestie du sportman qui exhibe son meilleur cheval à l’admiration d’un visiteur ; — de par tous les diables, eh bien !… comment trouvez-vous mon petit Saunder ?

— C’est inconcevable ! murmura Bembo ; — sans bruit… sans chocs, il entame le sol…

— Comme si c’était un pudding, damnation ! milord, n’est-ce pas ? interrompit le capitaine. — On chercherait long-temps, je vous le jure sur l’honneur, par le nom de Dieu et le nom du diable, — car il en faut pour tous les goûts, ou que j’aie le cou tordu par une femelle de démon, tempêtes ! — on chercherait long-temps avant de trouver un coquin de sa taille aussi bien stylé… C’est moi qui l’ai dressé, milord.

— Il a l’air bien fatigué ! dit Bembo.

— Voici l’heure où il se repose, milord.

Au moment où Paddy achevait ces mots, la petite pendule se prit à sonner onze heures, — l’Éléphant laissa aussitôt tomber son outil et poussa un long soupir de contentement.

— À la bonne heure, Saunder, à la bonne heure ! s’écria Paddy d’un ton paternel ; vous savez compter, mon fils… buvez ce verre de gin, triste créature, pardieu ! à la santé de Sa Seigneurie.

Saunder se retourna et Bembo faillit jeter un cri de surprise à la vue de la physionomie éteinte, souffrante, débonnaire, que montra le géant. Par derrière, on devait penser que Saunder avait un de ces visages qui font trembler les faibles et arrêtent l’homme le plus résolu ; par devant, on ne trouvait en lui qu’un enfant de taille colossale, perdant par un absolu défaut d’intelligence et de volonté le bénéfice de sa force physique.

À l’aspect de Bembo, il porta la main à son front découvert, comme s’il eût voulu soulever une coiffure absente. En Angleterre, où le chapeau d’un gentleman semble rivé à son crâne, ce geste est plus significatif que partout ailleurs. — En même temps, Saunder se prit à sourire innocemment et baissa les yeux comme aurait pu faire un enfant timide.

— Il est stylé, dit le capitaine avec une laconique emphase ; — stylé et dressé, que Dieu me punisse !… dressé par moi.

Saunder avala d’un trait l’énorme verre de gin que lui présentait Paddy.

Sa figure blafarde et bouffie ne s’anima point. Seulement il murmura en passant la langue sur ses lèvres :

— Bon !… monsieur Paddy, bon !

— Je crois bien, gros ivrogne, mon ami, sac à gin stupide, répliqua doucement le capitaine ; — je crois bien, de par l’enfer !… L’avez-vous assez regardé, milord ?

Bembo fit un geste de pitié que Paddy interpréta comme une affirmation.

— Va te coucher, dit-il, misérable éponge, mon camarade… Dors bien, et, — que le diable t’emporte ! — ne fais pas de mauvais rêves.

Saunder se glissa de son mieux entre Bembo et la muraille. L’instant d’après, il ronflait comme un cyclope.

Paddy attira Bembo vers sa table et versa deux verres de gin.

— Milord, dit-il, vous avez tout vu… Je bois à la santé de Votre Seigneurie, que l’enfer m’attende !… et m’attende long-temps, de par Dieu !

— Cela ne m’apprend pas où en est la besogne, répliqua Bembo.

Paddy prit son air le plus grave et sa parole la plus sentencieuse.

— Tonnerre du ciel ! dit-il en montrant un petit papier gras couvert de chiffres assez mal alignés ; — pour ce qui est du calcul, que diable ! nous autres marins ne sommes pas des manchots… Sur le sloop le Hareng, triple ouragan ! — par ma foi ! — j’ai fait des opérations plus difficiles que cela… Nous sommes sous les caves, milord, à dix pas du magot.

Comme Bembo n’avait nul moyen de vérifier cette assertion, et que le temps pressait, il retourna sur ses pas, suivi du capitaine qui lui fit courtoisement la conduite jusqu’à la rue, et lui souhaita cordialement la damnation éternelle.

M. Smith était déjà parti.

Bembo remonta dans son cab et se fit mener de toute la vitesse du cheval dans White-Chapel-Road. Arrivé à l’angle d’Osborn-Street, il paya son cocher et descendit pour continuer sa route à pied jusqu’à Bakers-Row.

Arrivé là, il frappa vivement à la porte d’une vaste maison qui s’ouvrit aussitôt. Derrière la porte se tenaient deux hommes sans armes apparentes, mais dont le vigoureux aspect disait suffisamment que, la porte ouverte, il restait encore une barrière à franchir.

— Qui demandez-vous, gentleman ? dit l’un d’eux.

— Le conseil de la Famille, répondit Bembo.

— Qu’êtes-vous ?

— Lord de la Nuit.

— Votre Seigneurie est en retard, dit l’autre portier, ou sentinelle, — en s’écartant pour livrer passage. — Milords sont assemblés depuis une heure.

Bembo monta rapidement un grand escalier bien éclairé et fut bientôt introduit dans ce spacieux salon où lady Jane B…, au sortir de la cave empestée du purgatoire, avait échangé les vingt mille livres de son royal protecteur contre le diamant de la couronne.

Autour de la large table, recouverte d’un tapis vert qui occupait le centre du salon, une vingtaine d’hommes étaient assis.

Au milieu de la table, sur un fauteuil plus élevé, ressemblant à peu près à ce trône où s’asseyait dans la chapelle souterraine de Sainte-Marie-de-Crewe le moine à la simarre de soie, siégeait M. le marquis de Rio-Santo.